LIVRE XIV
Cette charge, elle l'avait acceptée volontiers, tant pour témoigner sa déférence au roi que par affection pour ce pays, oii elle avait pris naissance. Cependant, le roi ayant toujours différé sa venue, elle l'avait supplié diverses fois, mais sans succès, de lui donner son congé. L'honneur et le devoir lui commandèrent ensuite de ne pas importuner le roi pendant les troubles des deux dernières années, mais d'appliquer toute son intelligence et tous ses efforts à éviter la ruine de ces belles provinces et à les retenir sous l'obéissance de leur souverain. Après avoir réussi dans cette tâche délicate et périlleuse, elle avait enfin obtenu du roi un congé que réclamait sa santé , altérée par tant de soucis et de labeurs. Elle eût vivement désiré , à l'exemple de la reine Marie de Hongrie, de prendre congé des habitants du pays en présence des états généraux et de les remercier publiquement des témoignages d'affection et de respect qu'elle en avait reçus ; mais elle était obligée de renoncer à ce dessein , le roi ayant défendu , en ces temps turbulents , de convoquer les états généraux, hors de sa présence. Elle les exhortait donc, par ses lettres , à n'oublier jamais l'honneur de Dieu , à ne souffrir aucun changement dans la religion ancienne , à montrer enfin toute obéissance au souverain et à ceux qu'il chargerait du gouvernement '.
Par d'autres lettres, datées du 19 décembre, Marguerite informa les conseils de justice et les magistrats des villes que Philippe II avait confié le gouvernement des Pays-Bas au duc d'Albe. Elle ne doutait point, disait-elle en dissimulant ses appréhensions, que le roi ne tirât de son nouveau lieutenant bon service et le pays tout bénéfice, selon la bonne affection que le duc portait à ces provinces '.
' Voir le texte de cette circulaire dans les Analectes bclgifjucs, pp. 293-30 1 . ^ Correspondance de Philippe II, t. II, p. 657. Le 31 décembre, le duc
Les états, ayant reçu 1 information oflîcielle du départ prochain de la gouvernante , s'empressèrent de lui envoyer des députations pour lui témoigner le regret qu'ils éprouvaient et lui souhaiter un heureux voyage. Elle accepta un don de 25,000 florins qui lui avait été voté par les états de Brabant et un autre de 30,000 qui lui était offert par ceux de Flandre' . Les [irinces voisins, déjà avertis de sa retraite par les ambassadeurs du roi d'Espagne, lui donnèrent aussi des marques de considération , par lettres ou par députés. Elisabeth, reine d'Angleterre, fut celle qui parut témoigner le plus de déplaisir de ce départ, soit qu'elle aimât réellement la duchesse de Parme, soit qu'elle craignît le voisinage du duc d'Albe '.
Marguerite de Parme partit de Bruxelles le 30 décembre, accompagnée du nouveau gouverneur qui la conduisit jusqu'aux dernières limites du Brabant et de plusieurs autres seigneurs qui lui firent cortège jusqu'à Luxembourg. Par courtoisie;, le duc d'Albe avait proposé de l'accompagner, si cela lui était agréable, jusqu'au terme de son voyage; mais elle n'avait point accepté cette offre et avait demandé que le comte Pierre Ernest de Mansfeld lui rendit ce service ^ La duchesse traversa la Suisse, gagna le Milanais et arriva, dans les derniers jours de février, à Plaisance, où elle fut reçue par le duc son mari, le prince et la
d'AIbu notitia assez lacooiquenienl au grand conseil de Malines et aux états des provinces sa nomination au gouvernement des Pays-Bas , réitérant l'assurance de la venue du roi pour le printemps. IbUL, p. 638 et Messager des sciences historiques, t. VIII. ^
1 Correspondance de Philippe II, t. II, p. (J. — Le duc d'Albe disait un peu plus tard que, de son côté, Tomùs Arnienleros, s(?crélairc de la duchesse de Panne, avait emporté des Pays-Bas une somme de 80,000 ducats. Ibid., t. II, p. 62.
2 Strada, lib. VI, ad fin.
' Correspondance de ['hilippc 11, t. !'■••, p. 600.
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princesse de Parme. Comme le château de Plaisance était toujours occupé par les Espagnols , elle ressentit un vif déplaisir, qu'elle exprima au roi lui-môme, en rappelant les promesses qu'elle avait reçues de lui '. Après avoir séjourné quelque temps dans les États de Parme, elle se retira à Ortona, dans le royaume de Naples, oii ses pensions étaient assignées.
Marguerite de Parme était la troisième des femmes ^minentes, qui avaient gouverné les Pays-Bas depuis le commencement du siècle. Sans avoir l'intelligence élevée de Marguerite d'Autriche ni la vaillance de Marie de Hongrie, elle s'était signalée par des qualités très-remarquables et singulièrement appropriées aux temps difficiles qui suivirent l'avènement de Philippe II. 11 faut s'abstenir sans doute de louer en elle cette savante dissimulation dont Granvelle et ses adversaires furent successivement les dupes ou les victimes; mais, à l'exemple de Grotius, on peut lui attribuer une dextérité merveilleuse. Découragée et comme abattue par les premières manifestations des confédérés, elle profite ensuite, avec une rare habileté, des fautes de ses adversaires, redouble d'énergie à mesure qu'ils s'affaiblissent et reculent, détruit l'union des seigneurs principaux, désorganise la confédération, tiiomphe des sectaires, et finit par rétablir le catholicisme et ramener l'obéissance. Les troubles étaient apaisés, la révolution paraissait domptée, l'ordre renaissait. Ce fut alors qu'arriva le duc d'Albe non pour continuer l'œuvre de pacification de Marguerite de Parme, mais pour asservir les Pays-Bas, et pousser le peuple au désespoir par la plus effroyable tyrannie.
' Correspondance de Philippe II, t. Il, pp. G et 12.