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Histoire de la révolution du 16e siècle dans les PaysBas

Il y a dos pTraiidems ilaus le xvr' siècle, des létes, des rayonnemeuls, un retour vers les sources bautes et pures, uoe soif de connaissance, de renouvellement, de création, qui font de ee siècle une date lumineuse dans Thistoire de l'art. II y a des agitations d'empiit-s, des liuh s de souverains, des convoitises, des perfidies, des magnificences, des habiletés de princes, des révolutions soudaines et profondes, des ébranlements des plus solides pouvoirs, celui du Pape et celui de rEmpereur, des tentatives inouïes, des idées nouvelles qui en font un des plus curieux tableaux que la suite des temps nous ait présentés. Il y a aussi des crimes publics, des tragédies oii des peuples entiers jouent le rôle de victime, des persécutions immenses et un i^natisme si cruel, qu'aucune époque n'en peut oll'i ir qui ait produit des plaies si vives, des eitets si prolongés et de si lourds et si terribles engourdissements. Étemel siyet d'admiration par les œuvres et les monuments qa*il a laissés, — d*étude par tant d'événements inattendus qui s'y mêlent, tant de caractères singuliers qui s'y pressent, — d'horreur par le sillon sanglant qu'il a creusé en Espagne, en France, dans les Pays-Bas, le xvr siècle

INTRODUCnON

n^est indifférent à aucun de ceux que l'art, ou Thistoire, ou la politique intéresse. Quiconque a souci d*une toile ou d'un

sonnet, des grandes flgures de héros ou de fout 1h .s, des questions qui touchent à la liberté de conscience et au droit naturel, quiconque pense enfin, ne peut passer devant le xvi* siècle sans s*y arrêter, sans y entrer profondément, sans en sonder les

abîmes, sans en mesurer les hauteurs.

\ Pour nous, Belges, cette période fut surtout sinistre. Les poètes et les artistes qu'elle vit naître, les courants nouveaux où

elle plongea rEiirope, réclal dont elle nous éblouit, tout cela se trouve masqué pour nous par un homme, Philippe II, par une embûche, l'inquisition. Ce côté douloureux nous cache les côtés merveilleux et consolants. On nous a dit, il est vrai, toutes les splendeurs et les variations de ce xvi« siècle, on nous a dit tous les noms fameux qui Tout illustré; mais, dans notre histoire, la page où cette époque devait apparaître est si bien remplie des récits des pièges et des violences, de la statistique des victimes de Philippe II, qu'elle est pleine. Nos richesses anéanties, iioN meilleurs citoyens exterminés, nos lil)ertés détruites, la nation ruûiée et décimée, ce sont des faits qui sonnent assez haut pour qu'on n'entende pas les cris de triomphe et les bhants qne nous envoient les autres peuples. D'autres peuvent examiner ce siècle à la lueur des œuvres de ses grands hommes; nous ne le voyons, nous, qu'à la lueur du bûcher où furcut consumés les franchises, les forces, l'énergie, le commerce, la prospérité belges. •

Philippe II, tel est donc Thomme qui se tient pour nous sur le seuil du xvi*' siècle et nous en dérobe maintes issues. Mais comme toute lutte, qu'elle soit immense ou petite, nous

offre toujours deux conibailnnis, eomme toute catastrophe nous rappelle en même temps celui qui l'a précipitée et celui qui a

iNnoDocnoif 7

voulu fempéeber, à côté de la sombre figure de PhiKppe ne dresse la noble et brillante image de Guillanme d'Orange. A eàlé du tourbe, i liouiièlc homme.

On a tenté de les comparer, et je crois bien qa*on a soutenu que les ruses de Tua ne cédaient rien aux roses de l'antre.

Ruse, le mol est heureux et assez élasti(|ue pour flésijirncr ce qui est ici mensonge, ce qui est là prudence cl perspicacité. — La vérité, c'est qu'on ne peut appliquer à aucun des deux cette expression qui surfait le premier» qui diminue le second. Quand Pliiii|)|)(\ après avoir i)roinis l'aholition du saint-ollice, faisait venir en secret uii notaire, et devant ce notaire et deux t«'inoins rétractait la promesse qui lui avait été arrachée, disait-il; quand, après avoir accordé une sorte d'amnistie, il écrivait au Pape que cette amnistie n'avait point de valeur, le Roi pouvant pardonner les fautes commisus cunlio .sua puusoir, mais non celles qui atteignaient la religion; quand il envoyait au comte d'Egmont des témoignages de sa confiance, de sa satisfaction après avoir déjà signé la sentence qui le condamnait, peut-on dire qu'il était rusé? Ces faussetés, ces perfidies, ces embûches peut-OD les appeler d'un autre nom? Ces parjures révèlent-ils quelque babileté, quelque conception profonde qui nous puissent firapper? Est-il besoin de beaucoup d'adresse pour manquer à sa parole, pour violer tous les en^i^nj^ements qu'on a i)ris? Dissimulation, si vous voulez, mensonge; mais c'est faire trop d'honneur à ces tromperies ébontées que d'y voir une ruse» nn plan^ quelque apparence de combinaison subtile et d'esprit délié.

Guillaume non plus, — mais à un point de vue opposi', — cette épitbète de rusé ne nous le montre pas tel qu^il est. 11 re^ fuse de croire aux belles paroles de la régente et aux lettres

caressantes du Roi ; il s'arrange de façon à connaître non les dépêches publiques et destinéei> à douuer le change, mais les»

« INTRODOCnON

oorrespondanees secrètes da roi et ses vrais desseins; il ne se

laisse point abuser par les promesses et les déclarations pacifiques de don Juan; doutant de Tesprit des provinces wallonnes, il ne veut pas se soumettre à tout ce que les États-Généraux ordonneront; comme il voit les conps <pie prépare son adver^ saire, il ^'atiache à les parer d'avance. Mais tout cela, est-ce de la ruse seulement ï MX cette vue nette de tous les pièges que renferme la grande conspiration qui le menace, cette sftreté à démêler le but ténébreux que poursuivent les feintes douceurs et les appels à la confiance, ce coup d'oeil qui lit dans les esprits les plus sombres les projets qu'ils méditent et ne s'arrête point à ceux qu'ils annoncent, cette clairvoyance et ces précautions sont-elles le fruit de quelque talent, de quelque ingéniosité, d'une vocation heureuse pour Tintrigne? N'est-ce point la conscience du rôle immense qu'il doit jouer, la force de le remplir jusqu'au bout, les dangers que ce rôle amène, les obligations qiill impose, enfin rintelligence complète de sa sHiiation qui inspirent Guillaume, qui le conduisent, qui lui soufflent ses défiances, ses plans, qui font que lui seul voit l'âme des cboses et le dedans des cœurs en cette époque de confosiont

Un des peintres li's plus vigoureuxet les plus !)i illanis decette révolution, M. £dgar Uuinet, a ti ace sur cette question quelques lignes profondes : < L'histoire hait les dupes ; elle les met presque au rang des coupables, et ce n'est qu^ine demi*in|ustice. Être abusé, c'est presque toujours le signe d'une situation fausse. Un degré de plus d'intégrité de votre part, et vous n'eussiez pas été trompé. Un homme entier dans sa cause a mille avertissements secrets. Un certain état de santé morale, de véracité native, révèle chez au n ui la fraude, comme il est des substances qui révèlent au contact le poison que d'autres renferment. » — 11 est impossible de mieux dire à propos de Guillaume, de mieux mettre

llITRODllCflON •

en relief ce qui fut sa véritable habileté, de marquer en traits plus éclatants cuniijien son caractère même, si propre à la noble entreprise à laquelle il se dé? ouait, lui servait à deviner les obstacles qui la poarraient empêcher. Quand od É'est donné h quelqu'un, k un partf , Il semble que tout ce qui menace TOtre idole a quelque indice qui vous uiquiète aussitôt et vous éveille. J'en appelle à tous les cœurs passionnés. La meilleure sauvegarde, ce n'est point Hiabileté, c^est la passion. Le suprême talent de Guillaume, ce Ait l'ardeur, ce fat la sincérité de son dévouement et de son amour.

Ajoutez à cette passion les mérites les plus variés : une nature d'une trempe fine et solide ; nuls préjugés, nulle ambition dangereuse; rien qui le pût distraire du but où il tendait; et les qualités les plus précieuses pour un cbef de parti, — Ténergie» la patience, la connaissance des bomraes, asses de foi pour convertir les indiférents, assex de résolution et d'ascendant pour entraîner les ti^^ides.CcTlcs, la ruse n'est point une arme qui aille à une telle main. La ruse suflil à ceux qui tentent quelque spéculation, qui recherebent quelque profit; elle ne suffît pas à celui qui veut fonder une nation, qui veut assurer le bonheur d'un peuple. Les petites causes peuvent amener les grands effets, sans doute, mais alors seulement qu une grande pensée a prévu, désiré, préparé ces eifets-là.

Nè diminuons donc pas Guillaume d'Orange en lui trouvant la plus mince ressemblance avec Philippe li. Je ne vois aucun point sur lequel ils se rencontrent. Non-seulement leurs idées, leurs croyances sont opposées, mais leur caractère, leurs habitudes, leurs godts, les moindres particularités des deux natures se contrarient. — En même temps que le roi estrhomme de son siècle qui porte le plus d'inflexibilité dans Fiutolérance religieuse, rejetant toutes les propositions d'adoucissement , qu'elles vien-

to

INTRODUCnON

nent de la régente des Pays-Bas ou de l'empereur d'Allemagne;

eu mciuc temps le prince est celui qui se prononee le plus vigoureusement pour radopiioii de la doctrlDC si nouvelle de la liberté de conscience; il lutte même en faveur de ce grand principe contre ses meilleurs et ses plus Intimes conseillers, contre Marnix lui-nicme. Ils ne suivent pas des chemins dill'éi ents: tous deux se tienueiil à rextréniité de deux roules cou ti aires. — Et en toutes choses, antithèse aussi frappante. Pliilippe est casa* nier, InTisible, ennemi de tout mouvement. Un Jour son fils don Carlos écrivit sur la couverture d'un de ses cahiers : Les grands et mcrvciUeux voyages du roi Philippe : de Madnd au Prado, du Prado à l'Ëscwrial^ de l'Escwrial à Aranjuez. Guillaume est partout, Impatient de se montrer sans cesseau peuple, accueillant les plus humbles, courant en toutes les villes que sa présence peut soulever ou secourir. Philippe, à moins qu'il ne faille décider si les hérétiques seront brûlés, Philippe est indécis, hésitant; il n*a point d*idées, point d'expédients; il ne sait que répondre à ce qu'on lui demande, îl répète la même phrase quatre fols de suite, il noie ses incertitudes dans un déluge de mois confus, sans précision, sans relief, sans art d'aucune sorte. Guillaume a

une décision que rien ne déconcerte, une vue claire des événe» ments qui n'est jamais obscurcie, une netteté de parole, une

franchise d ac^^nt, une verdeur de langage qui prouvent Thomme énergique et l'homme éloquejit. Philippe serait comme perdu, efliairé, muet, si Granveile ne lui dictait pas ses lettres, si Perez ne lui soufflait pas ses jugements, si tant d'autres enfin n'aidaient pas son intelligence paresseuse. Guillaume ne reçoit point d'avis, n'a pas besoin des plans d'aulrui, n'csi en peine d'aucMin.* résolution. Les exhortations lui sont inutiles. C'est lui, au contraire, qui raffermit les plus vaillants quand ils ont une heure de défaillance. Ainsi fait-il pour ie noble et grand Marnix.

Voilà les deux hommes qui, pour les Pays-Bas, remplissent

ISiTRODOCnON

le XVI" siècle. Je l'ai dit, è'est Philippe qae nous ToyonB

(l'abord. Et ce sont ses inquietiidos et sa colnre qui nous apprennent d'avance le rôle, la valeur, la gloire de Guillaume. Âinai certaines substaoces nous révèlent leur pnretë, leur force, par le trouble, la décomposition qu'elles amènent en des corps malsains et dangereux.

Quant à ceux qui forent cliargés d'exécuter Tunique pensée du roi, il est bon que l'histoire dise comment ils remplirent leur

mission, et de quel zèle, de quels mérites ils étaient doués; mais ici, en colle roviic rapide, un mm suilit pour chacun. Cranvelle, homme d'esprit, fut bafoué; homme de manières accomplies et de procédés insinuants, il fût haï; politique adroit et passé maître en toutes sortes d'intrigues, il ne trompa personne. Le duc d*Albe eut plus de succès. Il ne donnait aucune prise à la raillerie et dédaignait l'adresse : le fer et le feu sont des arguments solides, et on en sentit d'autant mieux la valeur, qu'il ne chercha pas un seul instant à les prépar er, à les dissimuler. Requesens n'esl qu'un moyen de l'aire attendre de nuav elles ordonnances qui n'arriveront pas. Don Juan, avec ses grâces souveraines et son ardeur chevaleresque, n'aboutit qu'à des promesses dont on se défie, et se laisse jouer par Guillaume et sermonner par les États-Cencraux. Il faul, pour conserver à Philippe le meilleur de son bien, pour arracher à la révolution sa plus riche conquête, il faut les corruptions raffinées d'Alexandre Famèse, ses coups hardis et ce méhmge, qu'il a si bien possédé, des qualités supérieures du G^énéral et de l'homme d'État. Par lui nous sommes rivés à la chaîne espagnole ; par lui et pai* nos divisions, par nos préjugés, par notre éioignement de toute doarine nouvelle. Heureusement, nos yeux sont dessillés aujourd'hui, et nous avons appris à brûler ce qu'alors nous adorions.

Tels sont les hommes que Philippe emploie à nous réduire.

12 INTRODUCTION

C6UX qui fermement, complètement nous veulent délivrer, vous les connaissez bien. Guillaume d*Orange, ses firères, Maniix» voilà les grands eœurs et les vrais liëros de eette tragédie. Je ne

compte pas un débauché généreux, Brëdérode; un capitaine brillant et populaire, d'Eguiont, qu'on a voulu Uauslormer mai à propos en apôtre de la liberté de conscienee : ceQX-l)i nous rappellent cette vérité affirmée par Tacite/ — qu*il est plus difficile

dans les temps de révolution de connaître son devoir que de l'accomplir après ravoir connu.

En définitive, Philippe remporta des victoires formidables, et

il semblait avoir gagné la partie. La force que donne une seule idée, obstinément poursuivie et sans qu'aucune considéraliou de justice, d'bonneur ou de pitié vous arrête, ses ressources immenses, surtout cette terrible armée espagnole qoi était bi première armée du monde, expliquent suffisamment ses avantages. Ajoutez à cela nos rivalités, nos faiblesses, nos indécisions, nos fatales défiances de tout ce qui n'était pas la parole duKoi ou du Pape;

Mais qu'est devenu ce bel édifice qui (l^■^alL résister h tout? Où se trouve la grandeur consolidée par celte tyrannie politique et religieuse? Quelle a été la durée de ce système? Qu'a-t-il produit? Où g!t maintenant la domination espagnole? Quel ordre, quelle sécurité, quel bien-être nous a créés le despotisme? Croyez-vous qu'il puisse être encore autre chose qu'un accident? Le moment est bon, écoutez. Ecoutez la rumeur de l'Italie en travail, écoutez le bruit sourd que fait ce trône en tombant : aïs ponrris qui cèdent au premier effort vigoureux, et dont la chute est impuissante à frapper quelque écbo sonore. En vérité, il ne faut pas croire aujL apparences menaçantes de l'absoluti&me. C'est une porte terriblement verrouillée, très-cadenassëe et extrêmement chargée d'appareils; mais dès qu'on ose se réunir devant

UlTRODUCnON 1S

elle et crier en manière de Sésame ùum'Ud quelques iimles

de liberté, olle recule bientôt et s'affaisse. Le temps ne respecte l'cellcmeni que ce qui est utile et juste pour tous.

Et ee n*est pas la politique seulement qui prouve cette vérité

banale. La littérature en a donné d'éclatants témoignages. — Voyez dans ce xvr' siècle dont nous parlons, la pléiade poétique dont Ronsard Ait le clief. Rarement on vit réunion d*esprits aussi distingués, d'efforts aussi soutenus, de qualités aussi originales. Ronsard, Du Bellay, Remi Belleau et leurs suivants créèrent une lnnpe, remoîiirrciit à la plénitude et à ia pureté des sources, invenièreni les formes, les coupes et les tours les plus variés, trouvèrent pour peindre les paysages et la passion mille délicatesses inconnues, un art tout nouveau et exquis. Ou'advint-il pourtant? Leur chute fut si complète, qu'il failiu la révolution faite dans la littérature par le xix"" siècle pour qu'on les relevât de Toubli, du mépris, du ridicule qui les accablaient. Et pourquoi la nation, qu'ils bonoraient cependant, fut-elle pour eux si indifférente et ne se soucia-i-olle point de prononcer et de respecter leurs noms / A cause nièuie des doctrines qu'ils avaient répandues, des idées qu'ils avaient cbantées. — A part leui*s descriptions de la nature et leurs tableaux sen* suels, leurs poésies ne sont pleines que des protestations de leui' servilité, que des violences de leur laiialisme. Baïf insulte Tamiral de Coligny qu'on vient d'assassiner. Ronsard se réjouit des rigueurs exercées contre les protestants, et dans ses vers il dénonce un poète qu'il tient poor hérétique, athée, et qu'on brûla, grâce h son indignation cl à eelle de ses pareils. En même temps ils se dévoueut à célébrer les amours, c'est-à-dire les bontés et le cynisme des Valois. — De telles pensées ne sont pas celles que la postérité répète. On oublie bientèt ceux qui ne nous élèvent point, qui ne touchent point nos âmes, qui n'ont rien dit qui nous puisse soutenir au moment de la lutte ou du

1KTR0DCCTI0N

désespoir. M. M ichiels, qui a fort bien développé les causes qui ODt fait trébucher de H haut cette pléiade illustre, la juge en une

plirase : a Elle est curieuse, dil-il, elle intéresse les savants, les liitmteurs, il faut la coouaitre; mais elle n'a aucun charme pour la nation, elle ne touche aucune fibre populaire, ne rappelle aucun souvenir important ou glorieux. >

Celle tliijression u'esL pas inutile. Elle nionlre une lois de plus que tout ce que l'intolérance produit, que tout ce qui sort de cette origine malsaine est débile, faux, sans appui solide,* sans durée certaine, et tremble vite par quelque point. Spectacle rassurant! il n'y a de fortes racines que celles que porte en soi la conscience universelle. On arrache aisément tout ce qui, dans rart, dans la politique, dans les lois, blesse la justice ou la vérité. — Tous les exemples de ces terribles retours ont leur lumière ei leur cnscigueiiieiit. Mais en est-il un plus éclatant qu'un vaste royaume, autrefois l'un des plus fiers et des plus puissants, devenu bientdt l'un des plus faibles et des plus abaissés? Le système de Philippe n a-t-il assez prouvé quel germe de morl il recela ii ? Lt savons-nous maintenant ce qui a miné ces lanlomes de rois ei d'Etats, ceux qui déjà soul dans la poussière comme ceux qui s*écrottlent?

Peu de révolutions ont mérité, autant que la révolution des Payfr-Bas, d*étre étudiées, décrites, justifiées. Une des plus puissantes monarchies du monde voulant réduire un petit coin de terre à demi submergé, et prodiguaui eji vain pour cette entrc-

INTRODUCTION

prise, si faciie en apparence, ses reseonrees les plus préeieiues, toutes ses forces et ses pins grands capitaines et ses hommes

d'Étal les plus souples, — c'est un événement dont toutes les causes et les moindres détails doivent être recherchés obstinément. On Ta fort bien compris. L'iiistoire offre trop rarement d'anssi éclatants exemples, d'anssi ^énérenses leçons pour <pié Ton ne s'atlacbe pas à les répandre, à les ftiire eonnatire, à n*y rien laisser d'obscur, à les icndro rliosos conteiiijHif .iiJics pour les hommes d'aujourd'hui et ceux de demain. Aussi, qui voudrait énumérer toutes les oeuvres qui nous racontent les patientes violences de Philippe et Tinfiitigable dévouement de Guillaume, s'exposerait à nous devoir réciter un catalogue sans Uu.

Parmi tant de livres curieux ou profonds, éloquents on naïfs, les derniers sont forcément les meilleurs. La masse de documents enfouis depuis trois siècles et qu'on vient de ranien<'r au grand jour, permet de bâtir maintenant sur ces bases solides et sûres une histoire que le temps ne pourra plus entamer ni changer. — On avait autrefois, il est vrai, des présomptions accablantes, le souvenir vivace des blessures et des ruines dont nous avions été chargés ; on avait, dit M. Quinet, comoie Cassandre, reconnu le meurtre à l'odeur du sang; — mais on ne possédait pas les preuves du crime, on ne savait pas au juste quelle était la part de chacun dans la grande embûche qui avait enveloppé nos pères. Le roi étant silencieux, nul écho de sa vui\ n'éfait parvenu jusqu'à nous. C'est à ce silence même que nous devons la certitude qui nous est arrivée. Grflce à la manie de Philippe < de tout écrire pour tout cacher, » lorsqu'on a ouvert les archives de Simancas, arsenal de tant de notes, de billets, de dénonciations et de sentences, la lumière s'est laite sur ce règne çà et là mystérieux. Ce qui était indécié et indiqué par de vagues contours s'est dessiné nettement; ce qu'on soupçonnait a été attesté par récriture même de ceux qu'on jugeait avec raison les

INTRODUCTION

coupables. Les ligures des oppresseurs et des opprimés apparaissent dans leur jour, chacune avec le relief ou la mollesse de ses véritables traits; les caractères sont mis à leur place comme les faits; les conseils, les résolutions, les plans, les ordres de drauvclle, du duc d'Alhe, de Philippe sont décrits aussi minutieusement que la marche des troupes ou les détails des combats. Nous savons tout maintenant : à quel degré de perfidie Philippe est descendu, à quel degré de noblesse Guillaume s'est élevé, et nous le savons par les déclarations de ceux que nous condamnons, et qui n'ont dissimulé ou amoindri aucun de leurs actes, aucun de leurs pîéges, aucune de leurs violences.

Voilà pourquoi parmi les historiens de cette époque, les derniers sont les meilleurs. Eux seuls ont pu voir le dedans des consciences et toutes les causes dont les effets ont tenu tant de générations attentives et émues. Eux seuls ont pu suivre sans hésitation les routes qui font passer en revue et laissent en pleine lumièic tous les événements de ce siècle apté. — Je sais bien que d'avoir les matériaux nécessaires pour fonder Texactitude, cela ne suffît pas pour être exact. Ce n*est point assez de voir les faits, il faut les bien voir et les comprendre, il faut que votre esprit n'ait peur d aucune vérité, démêle, dans toutes les actions ce que le temps, les nécessités de position, la diversité des caractères ont produit et expliquent, il faut enfin assez d'honnêteté pour tout dire et une intelligence assez flexible pour tout entendre. A eoup sûr, si quelqu'un recevant la formule et la solution d'un théorème n'en peut trouver les applications et les ressources, celui-là n'est pas né pour la sèience; si un auteur possédant les notes les plus authentiques et les plus complètes n'en sait pas tirer les vérités qu'elles renferment, celui-là n'est pas né j)our écrire, surtout pour nous instruire. Mais je parle des historiens ayant les premières qualités que Thistoire exige. Nous pouvons encore étudier dans ceux qui ne

INTRODUCTION iT

se sont servis ([ue des anciens docnments, les inflnences qui les dirigent, les moyens (ju'ils emploient, la faculté dominanle de leur intelligence, la marque de leur style, le ressort qui les pousse. Cest a&ire de cariosité, intérêt d'artiste, minutie d'érudit. Mais pour notre confiance, elle doit appartenir tout entière à ceux qui ont su profiter — et profiter comme savants et comuie écrivains — des récentes découvertes faites dans toutes les archives de l'Europe, notamment dans celles de Simancas.

Je rencontre ici le principal mérite de lautciir que vous allez lire. Non-seuiemeni M. Considérant a prononcé, grâce aux correspondances de Philippe et de Guillaume, grâce aux papiers d'État de Granvelle et aux mémoires du temps, tous les jugements définitifs que nous avons adoptés, mais il a été un des premiers à les prononcer, un des premiers à diminuer celui-ci, à grandir celui-là, un des premiers à prendre des vues nettes, saisissantes, exactes d'épisodes longtemps confus. Son livre est venu en 1851, et je trouve la trace de ses recherches, la marque n'ont laissée ses décisions en plus d'une œuvre éclatante et tquHUe que les dernières années ont vu naître.

Il y a des historiens, aussi remarquables par la force de la

compositioi: que. par la trempe du style, qui n'ont rien chuni^c à ce qu'il a dit, qui l'ont suivi, se bornant à él;ii i^^r, h couvrir du pittoresque dont ils disposaient, la route qu'il a tracée. Ceci n'est point un mince honneur. Avoir fouillé avec tant de perspicacité tous les matériaux que le temps a accumulés, avoir rassemblé en un volume tant de points précis, désormais hors de discussion, avoir mis chaque homme à son rang de telle façon que les nouveaux venus peuvent djouter de nouveaux détails, de nouvelles figures à votre esquisse, mais doivent en garder les lignes, avoir fait preuve de cette exactitude ingénieuse, e'est assurément un mérite solide, utile, qu'il serait injuste de taire.

INTRODUCTION

Ne oous bornons donc pas à louer dans te livre de H. Considérant ce qui est bon anjoardliai : Famour de la vérité, et la droiture

qui la niuiiire telle qu'elle est; louons ^uitout ce qui était précieux eu 1851 : la force de reciuîrciier cette vérité enfouie eu de gros volumes alors peu maniés, et le talent qui la découvre et la fait apparaître nue, vivante, immortelle.

Mais, dit-on, Timagination comme la science est ouvrière de lliistoire. Celui qui recueille le vrai» rien que le vrai, ne nous satisfait qu'à demi. « Il ne songe, dit H. Taine, ni à louer ni à blâmer; il ne veut ni exhorter ses auditeurs à la vertu, ni les instruire dans la politique. Ce n'est pas son atfaire d'exciter la haine ou Famour, d'améliorer les cœurs ou les esprits; que tes faits soient beaux ou laids, peu lui importe; il n*a pas charge d'âmes; il n'a pour devoir et pour désir que de supprimer la distance des temps, de mettre le lecteur face à face avec les objets, de le rendre concitoyen des personnages qu'il décrit, et contemporain des événements qu*il raconte. Que les moralistes viennent maintenant, et dissertent sur le tableau exposé; sa tache est finie; il leur laisse la place et s'en va. » — Tel est le portrait — portrait excellent — de rhistorien homme de science uniquement, indifférent à tout ce qui n'est pas la vérité, craignant qu'un peu de passion ne fisse tort à son impartialité, ignorant que l'énidition qui rassemble les traits ne remplace pas Timagination qui recrée les figures.

J'estime à sa valeur celui qui recherche dans les révolutions

(lu passé le ressort qui les a fait mouvoir, les lois qui les expiiqueut et servent à l'éducation de riunnaiiité. Mais j'aime aussi — bien qu'on nous dise aujourd'hui qu'un ouvrage Impersonnel est une preuve de force — falme aussi celui qui nous

montre et ce que son osiirit a dik'ouvert dans les événements qu il a étudiés et les troui)ies et les vibrations produits par ces

IHTRODUCnON

événements frappant cet esprit. Qnand je connais le jogement prononcé sur nne époque quelconque par un bomme actif et clairvoyant, je veux connaître en mue quelles traces cette époque a creusées dans Tàme de cet homme, quelles images elle a jetées en lui, sons quelles couleurs il la voit, et quelles émotions elle lui laisse. J*aime eQfln que lliistorien ne soit point absent de son œuvre, et qu'en nous laisanl assister aux scènes qu'il retrace, il ûe nous cache pas ses impressions de spectateur, les joies et les douleurs que ses découvertes lui inspirent. De ces joies et de ces douleurs naissent le style et la vie. Le style, signalement de récrivaiii, indication de sa façon parliculière de voir et de sentir chaque chose; la vie, ûtair de tout lecteur, puissance qui change les curieux en amis ou en adversaires, mais devant kiquelle cède rindiflérenoe.

Notre auteur est de ceux dont je viens de louer ic système. 11 ne dissimule en son livre ni ses sympathies ni ses agitations. Encore qu*il ait le scrupule de la justice et de la réalité, il n'onMie pas, en nous faisant bien connaître les hommes et les évéïiciiiciils dont il écrit l'histoire, de se passionner pour ceux qui défendaient la cause du droit et de la liberté. Il l'oublie si peu, qu'il apporte parfois dans ses impressions un accent plein de colère et d*emportement. Il s'échauffe, il 8*anlme, il ne dit pas tranquillement qu'on a égorgé ou brûlé nos pères, ruiné ou dévasté nos villes. Que voulez-vous? M. Considérant n'est pas parfait, car, pour être tranquille au milieu de tant dliorreurs, il fiiut être parfliit.

La mesure, la modération sont qualités tort bonnes et utiles à observer. Mais vous venei de voir, par le portrait si bien dessiné par H. Taine, ce qu'amènent la mesure et hi modération sans cesse tenues en éveil par la science. M. Considérant est ennemi de l'impartialité qui devient iudilléreuce. 11 recherche le vrai

INTRODUCTION

avant tout, il peint fidèlement ce qu*il a tenté de peindre, mais des événements que son esprit découvre ou explique, son âme

souflVc ou se réjouit ; ii ne s interdit jamais de transmettro <!.i!i,s leur brusquerie, âpre et mordante un cri du cœur, un éiuji de passion.

Ne craignez donc pas que rexactilude du livre Tait rendu froid, incolore, sans lendiessc pour les vicLinïes, sans haine contre les bourreaux. Ceux qui sont en quête de sopbismes pour justifier Philippe, de plaidoyers pour faire absoudre le duc d*Âlbe, ne doivent pas lire ce volume-ci. Ils n'y trouveront pas une page qui les puisse coideuler. Leurs ( liini<'»res n'y sont point earessées, leurs vieilles rancunes n'y sont point servies. Le pouvoir despotique, le fanatisme religieux sont considérés en ces ps^es non comme des remèdes à tous les maux, mais comme les plus vives, les'plus dangereuses blessures par où la vie de riiumanité puisse sûrement s'écbapper.

Notre siècle assiste à des accidents si prolongés, a entendu

formuler des théories si étranges, balbutier des défiiîîtions vSi diverses du dioit, qu'on ne sauiaii écouler trop favorablenient ceux qui ont mis leur foi dans la liberté, leur passion dans la justice. Telle est la religion et tel est Tamour de H. Considérant. Écoutez-le. Si parfois son accent a des vivacités inquié» tantes pour vous, légitimes selon moi; si sa voix a des éclats quelque peu violents, n'oubliez pas qu'on ne peut aimer la liberté, la justice qu'en combattant ceux qui les ont méprisées, outragées et détruites. Ces maftresses-là sont impérieuses; et qui ne les soutient pas en toute rencontre, qui n'est i>.is i>rêt sans cesse à courir sus à leurs persécuteurs, n'est pas digne de les posséder.

Gustave JnÉnfiBix.

Bruxelles, octobre 1860.

KÉVOLUTIOiN DU XVF SIÈCLE

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PREillÈRE vÈmm

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