‹ Histoire de la révolution du 16e siècle dans les PaysBasChapitre 2 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'bUBOPB BT LBB PAYS-BAS BN i555

Avec le xvr siècle commence cette étroite solidarité qui unit ai4ourd*htti tous tes membres de la grande &mille européenne. Juscpi'à cette opoque mémorable, les peuples, étrangers les

uns aux autres» n'avalent eu de commun que leurs souffrances; morcelés au gré des chefs d'une féodalité turbulente et avide, frasés sons le joug d'un absolutisme qui énervait le corps en même temps qu*!l abrutissait rintelligenee, dépensant dans de

mesquines (iuerelles, dans des luttes intestines un courage qui ne servait qu'à mieux river leurs fers, ils se connaissaient à

^ RÉVOLUTION DU XVl^ SIÈCLE

peine et gémissaient en silence, sans soupçonner leurs forces et sans oser revendiquer leurs droits. A de rares iotervalles, quelques voix généreusement téméraires protestaient avec énergie

contre les désastreux abus du principe d'autorité qui pcsaii alors sur la société tout eiiiière, mais les croisades et les bûchers faisaient bien vite justice de ces audacieuses tentatives : les voix s'éteignaient au milieu des supplices, et tout était dit jusqu'à ce que de nouveaux martyrs vinssent à leur tour verser leur sang pour la cause éternelie du progrès et de la liberté.

Mais il vient un moment où les entraves d'un pouvoir oppresseur tombent d'elles-mêmes en face de Tintelligence frémissante et irritée. Ce n'est pas impunément que Ton comprime la pensée : on ne fait qu'en rendre l'explosion plus redoutable et que hâter Tinstant où il faudra céder à son irrésistible puissance.^Le xvi« siècle avait été marqué pour cet instant suprême : un concours d'événements extraordinaires acbève alors la ruine du vieil édifice social, et pr(''i)are iiiie ère nouvelle et plus heureuse. C'est Colomb dont le hardi génie indique à l'activité humaine les chemins d'un monde inconnu; c'est le canon qui troue la cuirasse du dernier homme d'armes de la féodalité; c'est l'imprimerie qui révèle à l'Europe les trésors des siècles passés, et qui met son immense inllueucc au service de la civilisation; c'est Luther enfin qui, selon l'expression d'un grand écrivain moderne (i), donne le signal de l'insurrection de l'espi it humain contre le pouvoir absolu dans l'ordre spirituel, et qui, sans y songer, sert la cause sacrée des peuples soulevés pour réclamer leur indépendance. Alors s'établissent entre les nations de sympathiques rapports : partout les mêmes aspirations vers un ordre de choses qui réponde mieux aux nouveaux besoins de l'humanité; partout le même essor de la pensée; partout la même résistance à des tyrannies jusque-là

(1) GmxoT, Histoire de la eimUsation en Europe, XII"* leçon, p. 3dS.

DANS LES PAY5*fiA8

respectées et dont le dernier jour était enfin venu. Méconnaître

l'action générale et récii)roquc exercée sur les peuples par cette communauté d'idées el d'espérances, c'est s'exposer à fausser rhistoire; avant donc que de dire les malheurs et Tavortement d*une révolution qui portait en elle les destinées de la Belgique, il faut demander aux annales européennes la connaissance de ces grands faits qui dominent toute une époque et qui appartiennent à tous les pays.

Charles-Quint venait de descendre les marches du trdne (I). Après quarante ans d*nn règne qui n^avaft pière compté que des victoires, le vieil empereur, l'âme ^th lue de d('('ounii^('ni»'iil ef d'amertume, s'était senti impuissant à continuer la lutte gigantesque qu'il avaitvouln soutenir contre son siècle. Prétantau principe d*autorité Tappui d'un sceptre qui donnait des lois aux deux mondes, il «ivaii cru pouvoii annoter dans son cours le torrent dont il redoutait la marche envahissante ; pour atteindre ce but chimérique, rien ne lui avait coûté. A h. voix de Rome, il avait proscrit en Luther laliberté de conscience, et TAIlemagne ensanglantée par treiite années de ?ruerres relijîieuses, avait payt' bien cher l'honneur de proclanu r la picnnère ce principe fécond, source de toutes les autres libertés. Disposant à son gré des richesses de TAmérique, il avait abaissé la France et conquis la prépondérance européenne; les rives africaines avaient retenti du bruit de ses triompiics ; jamais depuis Charlemagne, empire plus opulent et plus vaste n'avait obéi à un chef plus habile et plus respecté; et pourtant, au milieu de ces grandeurs, Gharies sentait chanceler sa puissance. Vaincu par cette insaisissable autorité de la hmc, ([ui échappe à toutes les chaînes, qui résiste à toutes les défaites, il prévoyait la ruine prochaine du système politique dont il s'était fait le champion, et, après avoir usé sa vie dans un combat inutile et coupable, sentant peser sur

(1) octobre ili^l).

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RÉVOLUTION DU XVi* SIËCLB

M voloDté aiRiibUe le sombre génie de son fils, il était allé eacber

au fond (riiii cloître ses déceplioiis et ses reirrets. l.Eaiope eutièi'e, étonnée et silencieuse, sYmut à cet imposant spectacle; elle comprit qa'avec Cliarles- Quint s'écroulait le plus ferme soutien de l'absolotisme, et de sa retraite, où pénétraient encore les bruits de la terre, ic vieux monarque [)ut voir s'accumuler les symptômes précurseurs des plus terribles orages.

L'Ëspagne, sous le gouvernement de Philippe II, entrait alors dans cette période de décadence dont Tbistoire ose à peine aur j iird'huî prévoir les limites, et q«e tout Tor du Mexique ne parvenait point à cacher. Ur^^iioillouse de ses succès et de sa grandeur apparente, die ne sentait pas se tarir en son sein les vraies sources de la puissance : le travail et la liberté. Arrivée an faite, elle se crovaît h l'abri des cataclysmes politiques et restait iHiiiioi)ile au nulu ii d'un élan immense, ouldiant ainsi qu'une nation qui s'arrête est une nation qui tombe, et que pour conserver le rang suprême, il fmt marcher résolûment à la tète des autres peuples et les guider d'un pas ferme vm le but que leur montre l'avenir.

En France, la branche des Valois, que ie saiig des Médicis n'avait pas régénérée, allait bientôt finir misérablement, couverte d'un (Stemel mépris. Henri H, avec tons les vices de son père, gardait encore au moins un paie reflet de ces qualités brillantes qui avaient lait donner à i'rançois le surnom de roi chevalier; mais, après lui, quelle chute 1 Un enfant imbécile, un rêveur fentasque et cmel, un lâche efléminé : François U, Charles IX, Henri III, voilà les derniers Valois. Élevés à l'école de Catherine de iMédicis, ces deinicrs desi^endants d'une race dégradée semblent avoir été flétris par un souille impur et délétère, comme si leur mère efit fait couler dans leurs veines quelques gouttes de ces poisons qu'elle avait apportés d'Italie. Déjà, sous Henri II, la cour n'est plus que le centre de basses et viles intriiïuos; une politique étroite et cauteleu&e a tout envahi; et pendant que la

vie s*éteiDt dans ces castes abâtardies, une existence nouvelle»

pleine de vigueur et de séve, se révèle de toutes parts. Un mouvement iitléraire, sans égal jusqu'alors dans les fastes de la langue, lance les esprits bors des routes battues; rintelligence s^élève, la philosophie grandit et s'ëpnre, et de nobles écrits viennent réclamer bautement en faveur de eeux qui sonifrent ponr les droits imprescriptibles d'une fraternelle liuinanité. Malheureusement, à côté de ces grandes figures des THospital , des La Boétie» illustres représentants des plus sublimes principes, on voit .s'agiter mille ambitions égoïstes et inquiètes, dont les rivalités doivent bientôt couvrir la France de sang et de ruines. Un individualisme stérile paralyse les ellets qu'eût produits le prodigieux essor de la pensée, et de tant d'efforts et de souffirances, il ne sortira que bi guerre civile et la politique de Tassassioat. Tous, c'ailKiliijdes et calvinistes, également aveugles et coupables, iouibibseut leurs armes dans Tombre et se partagent sans horreur et sans ei&x>i les rdles de ce drame lugubre dont les premières scènes fiirent les massaeres de Vassy, les exécutions d'Amboise , et qui devait avoir pour dénoûment la Saint-Bartliéiemy.

Un mariage funeste avait récemment enchaîné à TËspagne FAngleterre qui, depuis un demi-siècle environ, acquérait chaque jour une position plus importante parmi les nations européennes. Marie Tudor, cette reine sanguinaire et fanatique, secondée par un époux digne d'elle, couvrait son royaume de gibets et de bûchers, et demandait aux supplices le moyen de rétablir la foi catholique, ébranlée par ses prédécesseurs. Odieuse à son peuple et à son mari qui la délaissait et dédaignait sa tendresse, elle préparait par ses crimes la gloire d'Élisabetb, qui, plus heureuse et plus habile, comprenant mieux son époque et les intérêts de son pays, devait porter de mortelles atteintes au pouvoir de Philippe II, et asseoir sur des bases solides la i^raiideur et la prospérité de TAngleterrc. De son côté, l'Allemagne

SB RÉVOLUnON DU XTl*' SIÈCLE

avait su se soustraire à l'influence esjtapole; malgré tout son désir de léguer l'empire à son fils, Charles-Quint ayait dû

céder (levant l'universelle réprobation qu'excitait ce prince, à qui U suitîsait de paraître pour se faire haïr. Momentanément pacifiés par le traité de Passau, les peuples allemands portaient encore en eux des germes de discorde et de guerre; mais, giàcc à la prudente administration de Ferdinand et de ses premiers successeurs, ils restèrent calmes, et ne laissèrent éclore leurs ressentiments qu'avec les premières années du xvii« siècle, lorsque des mains inhabiles compromirent la puissance impériale et amenèrent la désastreuse guerre de trente ans.

Dans ces solennelles conjonctures, au moment où le combat s*engageait dans l'Europe presque entière, que devenait l'Italie, ce noble p.iys, cette terre sacrée, d'oîi les peuples étaient depuis tant de siècles accoutumés de voir venir la lumière, et qui tout récemment encore avait donné le signal de la renaissance des lettres et de l'étude ardente de rantiquitéî Soumise, elle aussi, an régime espagnol qui l'étreignait au nord et au midi, dans le Milanais et àNaples, elle s'endormait de ce sommeil Ictliart^ique, précurseur sinistre d'une ère de décadence. Home elle-même, qui sous les pontifes du moyen âge avait pour un moment reconquis l'empire du monde, Rome restait étrangère à la marche de l'esprit humain. Affaiblie par le relâchement d'une discipline jadis austère et par le honteux souvenir de quelques règnes à jamais détestés, elle s'isolait dans une solitude que chaque jour rendait plus profonde, c Restée stationnaire au milieu d'un impérieux besoin de projrrès, elle ne dominait plus la société européenne; en elle aussi s'éteignaient les principes de la vie, et c'était à ses dépens que les novateurs faisaient l'essai de leurs forces et de leur audace (1). > En vain elle

{{) GuuoT, Histoire générale delà civilimliun en Europe, XIl'"** leçou.

cherchait dans le culte des arts, dans la pompe des fêtes rautoritë qui échappait à ses mains : ces inutiles tentatives ne serraient qu'à rendre plus glorieuse la victoire de ses adver**

saires, et plus ëvidentp h chute de ce pouvoir, jadis si redouté, qui s'était anéanti do lui-niùiiic en demeurant en dehors des tendances de son siècle, en résistant à cet indomptable élan de la pensée qui s'attaquait indifféremment à toutis les formes du

pouvoir al)soIu.

li semiile d ahoid qu en présence des convulsions de i'£urope embrasée, on doive attacher peu d'intérêt au sort de nos provinces, et qu'un sembhible enjeu ait une minime importance dans la

redoutable partie qui s'était engagée entre le passé et ravenir : il n'en est rien pourtant, et nulle part, on peui le dire, la lutte n'a plus de grandeur et de portée. Une révolution qui montre un peuple de trois millions d*âmes résistant pendant trente années, avec le courage du désespoir, à toiites les forces de la monarchie espagnole; qui lait suigir des hommes supérieurs à leur siècle et à leur pays; qui, après de sanglants échecs et des obstacles inouïs, parvient encore à donner naissance à Tune des plus puissantes républiques dont Thistoire ait gardé le souvenir, une I l'voliition pareille offre un lecoud sujet d'études et renferme d'utiles et émouvantes leçons.

Réunies sous un même souverain depuis Tépoque des ducs de Bourgogne, les provinces des Pays-Bas n'avaient point acquis cependant cette unité nationale sans laquelle un peuple ne peut prétendre à de hautes destinées. Morcelées en dix-sept territoires distincts, elles faisaient consister leurs libertés dans un régime de prohibitions et de privilèges dont il est facile d'apprécier les fatales conséquences, cl qui élevait entre elles de fâcheuses barnères (1). L'habitant d'une province, étranger à toutes les autres, n'était habile à exercer des fonctions publiques que sur

(i) En 15ÎJ5, les Pays-Bas espagnols comprenaient les duchés de Brabant, de Liiuiwurg, de Gueldre et de Luxembourg ^ les comtés de Flandre,

le sol où il était né; partout ailleurs il était frappé d'une exclusion aussi iDjuste que ridicule. Chaque citéj jalouse de ses droits et de son étroite inck ix ndanee, conservait avec ses octrois

et SCS chartes ce mesquin esprit de clocher, contre lequel devait, à la fin du xviir siècle, venir se briser le génie rc'formateur de iosepb IL Seales, les grandes communes de Flandre, inspirées par leurs instincts démocratiques, s*étai<»it parfois élevées à une intelligence politique plus complète, à une plus haute conception de la nationalité; mais ce n'avaient été là que de rares éclairs, et en 15^ on retrouve encore aussi nettement tracées les séparations qu'un exclusivisme égoïste avait depuis lonp^temps établies entre les diverses parties du pays. 11 suffit, pour s'en convaincre, de jeter un rapide regard survies institutions de nos provinces au xvi« siècle.

y^M d*abord, quelle était la cdmposition de nos états provinciaux (1)? Étalent-iis bien réellement l'émanation de la souveraineté nationale? A la vérité, on retrouve presque partout le principe de la représeatatiou des trois ordres, clergé, noblesse et tiers état, mais ce principe lui-noéme n'étaît-il pas une violation flagrante des droits les plus incontestables, puisqu'il consacrait l'inégalité des classes, et qu'il faisait de riiabit ou de la naissance un privilège unique et que rien ne peut justitiei^? , Parqués ainsi en castes rivales, les états portaient en eux le germe de leur faiblesse et de leur impuisssance : il ne pouvait rien sortir de grand de ces assemblées, qui n'étaient on somme qu'un simulacre d'organisation constitutionnelle. D'un autre côté, à quel titre ces prétendus représentants de la nation

de Hainaut, d'Arlois, de N.imnr, de Zuiphen, de Hollande cl de Zélande; le nian]uisal d Aii\ ers ou du Saint-Empire, el les seigneuries de Matines, de Frise, d'IUreelil, de (ironiiigne et d'Overj'Ssel.

(4) Cac'.iiard, I^rài.sde l'ancienne organUalion pnwiru iale, lome II de la coHeelioii de.s doeunieub inédils conccmanl i'histoire de la Belgique. De iSKM , Mémoires hUtoriquei» cl }Mjliliq%ies sur les Pays-Bas autrichiens j Bruxelles, Lefraocq, 1750; (oioe II, p. i55.

DANS LES PATS-IAS »

Tenaient-Us s'asseoir dans le parlement? Étaientpiis ëlas, librement choisis par ceux dont ils se disaient les mandataires? Mnllemeiit ; pour ks nobles le droit ticréditaire ei le nuoibre des quartiers de noblesse; pour te dergé» la possession de quelques grandes abbayes, de quelques diarges privilégiées, telles étaient les sources de leur mandai, qui, loin d'être sanctionné une élection rej^uliere, nelait que la confirmation d'une liérésie politique. £t le tiers état, que représentait-il? ^députés, pris eacehtsivement on à peu près dans les grandes villes, et le plus souvent an sein des conseils de la commune, ne pouvaient sous aucun rapport être considérés eouniie les eius de la souveraineté populaire, puisque les petites villes et les campagnes, frappées d'nn inexplicable ostracisme, ne participaient presque jamais à leur nomination.

On h \oit donc, rien de plus irrégulier, de moins liomogène que ces assemblées, dont la composition variait en outre dans chacune des provinces. Et quant à leurs attribotions, à leurs prérogatives, elles se réduisaient h deux points dont on ne peut sans doute contester nmj)ortance, mais qui ne siiili>ctient évidemment pas à la garantie des libertés natiouales : le vote de rimp6t, et le droit de recevoir du prince» à son inauguration, le ' serment de conserver et de défindre les chartes du pays. Le souverain exerçait seul la puissance léj^iblaiive, car lobliijfation de consulter et d'entendre les états des provinces et les conseils souverains de justice n*était le plus souvent qu'une vaine foramlité.

Ainsi rien dans l'insiilntion des parlements provinciaux n'était propre à amener entre les divers états des Pays-Bas celle lusioii d'intérêts, cette union intime et indissoluble qui, dans les temps de troubles et de dangers, donnent aux peuples la confiance et la force nécessaires pour résister à leurs ennemis. Les états généraux mêmes, convo<|ués pour la première fois par Piuiippc le Bon en 1465, n'avaient pu réussir à former un faisceau unique

RÉVOLUTION DU SIÊGLB

de ces éléments épars : la séparation y était anssi tranchée que

partout ailleurs, et c'était rinévitable consoquence de leur mode d'orgaaisâtion. Eu eilet, composés de députés clioisis dans leur propre sein par les états des provinces, ils se bornaient presque toujours à écouter les propositions qui leur étaient faites par le déléj^iié du souverain ; parfois ils usaient avec liai diesse du droit de icinontrance, mais leurs attributions ne s'étendaient pas jusqu'à statuer sur les points qui leur étaient soumis. Messagers dociles, ils transmettaient à ceux qui les avaient envoyés les demandes formulées par le ^rouvcrnement ; là se terminait leur tâche, et c'était aux étals ordinaires qu'il appartenait de prendre une décision. Bien plus encore, il résultait comme conséquence logique d'un pareil ordre de choses, que les résolutions prises par la majorité des provinces ne liaient point celles qui reittsaîent d'y acci-der : une r«'sohition n'était obligatoire pour tout le pays, principalement en matière d'impôt, que quand cbaque province y avait donné son consentement.

Que pouvait*on attendre d*un corps politique enfermé dans un cercle semblable? 11 laut njoutei- à cela que la convocation des états généraux était lacultative, et que ce fut en vain qu'ils s'efforcèrent d'obtenir le droit de se réunir périodiquement : l'autorisation formelle du souverain était indispensable pour qu'ils vinssent pompeusement étaler le spectacle de leur insuffisance. Une lois cependant, on les vil prendre leur mission au sérieux : ce Ait en 1576, lorsqu'ils se constituèrent en goiF veroement national pour défendre le pays contre la tyrannie espagnole, et, comme on le verra par la suite, ce ne fut là qu'une occasion plus éclatante de faire paraître aux yeux de tous les ferments de dissolution et de discorde qu'ils portaient en eux-mêmes.

Il faut cependant le reconnaître : relativement à la plupart des autres nations européennes, les Pays-Bas jouissaient d'un précieux ensemble de libertés. Sans doute le droit constitu-

tiomiel des provinces contenait la consécration de plusieurs des grands principes fondamentaux de nos chartes modernes; sans

doute la libellé individuelle, le droit dr pétition, le vote des impôts ou subsides étaient dc véritables conquêtes kitcs sur rabsolutîsme; mais c*était peu eneore que ces avantages* quelque importants qu'ils fussent, auprès de la lutte colossale engagée as im* siècle sur le terrain de la liberté religieuse, cl dont le sens politique était si évident et si terrible.

Si maintenant on interroge l'organisation de ces communes dont les hardis développements jettent un si vif éclat sur le moyen âge, on y retrouve encore les tristes applications de ce système d'exclusivisme, incompatible avec ime véi iiabic nationalité. Les bourgeoisies, en s'atlrancliissant des cliarges féodales, avaient constitué une féodalité nouvelle, presque aussi injuste, aussi oppressive que celle dont ils avaient renversé les abus (4). Ces corporaiioMs, ces jurandes dans lesquelles on ne ]Hiusaii être admis qu'après avoir satisfait aux plus duies conditions, toutes ces institutions fondées sur le privilège, loin d'être utiles et bienfaisantes, n'étaient en réalité pour la commune qu'une source intarissable de dissensions, d'émeutes et de cal.uuités. En prenant part avec les magistrats nommes par le prince à Fadministration des cités, elles n'y apportaient le plus souvent qu'un élément de tuitulence et de désordre, sans racheter ces défauts habituels des pouvoirs populaires par la justice de leurs prétentions et la légitimité de leur origine.

Au milieu de ce confus assemblage, une seule autorité était solidement assise, nettement définie : celle du souverain. Limitée par les privilèges particuliers de chaque province, elle était encore assez étendue pour donner à celui qui .en était le dépo-

(i) « II se forma asses vite ane bourgeoisie sapérleore* L'élatdes idées el des rebtioiis sociales amena l'éUbUssement des professions indnstrielles légalement oonslitoées, des corporations. Le régime du privilège sUntroduisU dans rintérieor des communes, el à sa suite une grande inégalité. »(GvnoT, HUtifire de la ciniisation en Europe, Vll<^ leçon.)

as RÉVOLfmON du ZVI* SitCLB

sitaiie mie prépondtoaee considérable. Le gouveniear général, qui rexOTcait aa nom du prince, était investi de presque tontes

les prérof^atives de la souveraineté, èi quelques exceptions près, telles que la nomination des évéques, le droit de faire battre monnaie et de conférer des lettres de naturalisation on de noblesse. Dans toutes les pro? inces, des stathouders exerçaient, par délé£?îïtion et au nom du Uoi, l*autorité administrative. Trois conseils spéciaux, le conseil crÉlat, le conseil privé et le conseil ' des finances, institués en iôSi , se partageaient les principales branches de Tadministration publique* (I), et le gouverneur général, presque toujours choisi pamni les membres de la fafmille régnante, jouissait d'un pouvoir que l'altaeliement tradiiiounel des peuples des Pays-Bas à leurs princes rendait facile et doux à exercer.

Telle était la situation politique de notre pays lorsque l'abdication de Charles-Quint vint le jeter en pâture h l*Espagne; et c'était une splendide proie que ces belles coutrées couvertes de villes et de villages (2), fécondées par les sueurs d'une population active et patiente, enrichies par les prodiges du commerce et de rindnstrie. Nulle antre nation de TEurope notait au xvr" siècle plus Uorissantc que la Flandre, où le génie manu- Êiciurier et mercantile avait atteint une merveilleuse extension. Gand, Bruges, Ypres, ces vastes métropoles qui n'offrent plus aujourd'hui que l'ombre de leur grandeur passée, voyaient se presser dans leurs murailles un peuple immense de négociants et de travailleurs. Les tributs des deux hémisphères, entassés dans ces ports devenus les entrepôts du monde, votaient sans cesse accroître le bien-être matériel du pays; Anvers surtout, grâce à une situation admirable, et à cette tolérance qu'exigeait

(1) F., sur les ittributiois dece» osmeXk, Di Nnnr, Mémoires sur Us P^s^Bas autrichiens, lome II, p. 81.

{%) On y troiiviîi, en â08 villes marées, 180 bourgs on villes onverles et 6,S00 villases.

la nature des relations commerciales, acquérait chaque jour une bpalence, un€ prospérité WHiTeHes (1). Devenne rheurense rivale

de Venise, elle voyait tout k Nord mettre à sps pieds l'iiornmaççe d'incalculables richesses, et 1 Kscaut, sou beau fleuve, majestueusement sillonné par des flottes innombrables, portait à l'Océan ses ondes libres et fières, qui n'avaient pas encore appris à couler sous le feu des canons étranerers.

Les provinces de Fiotérieur, elles aussi, avaicut leur part de ce mouvement gigantesque : à Namur et dans les environs, rindttStrie métallurgique prenait un essor rapide ; Arras, Toumay occupai( ni des milliers d'artisans à la confection de ces niai^niflques tapis que nous enviaient la France et l'Angleterre; parioul enfin apparaissaient aux yeux ravis les preuves de l'aisance de tout un peuple marchant à la civilisation par le chemin de la for* tune. Peut-être le jmr n'étaît-il plus éloigné où nos ancêtres, éclairés sur leurs véi itahles intérêts par les rapports que le commerce établissait entre les diverses provinces, eussent réformé ce quil y avait dlmparfiiit dans leur état politique, et eussent appris à ne (kire qu'une seule nation, à n'aimer qu'une seule et commune patrie; mais tant de splendeur et de puissance ne devaient être qu*uu beau rêve, et l'heure avait sonné où les Pays- Bas, transformés en un vaste champ de carnage, alkdent pleurer la ruine de leurs plus chères espérances. Nos villes saccagées, notre industrie perdue, notre commerce anéanti, nos ouvriers cherchant dans l'émigration un refu^^e contre les supplices, et portant aux nations voisines les secrets de leur industrie et les fruits de leurs utiles travaux, voilà quelles furent les suites du régime d'oppression et de terreur que réservait h des peuples paisibles celui que l'histoire vengeresse a ilétri du nom de Démon

(1) Watso», Histoire de Philippe II, tome I, livre IH, page 1 !2. — Vers le mliieii du xvrsiède, Bruges compt.iil 100,000 lialii'mf , r.iiud, 250,000, Yprcs, 200,000. La popalatton d'Anvers s'élevait à la même époqaeà bien près de 200,000 âmes.

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du Midi. Mais il n*est pas temps encore de porter nos regards sur ees tableaux lugubres : il faut d'abord connattre les causes

générales et accidentelles de la crise lévoUilionnaire qui allait bientôt éclater; alors seulement il sera possible de mesurer rétendue des malheurs de la patrie.

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