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Histoire de la révolution du XVIme siècle dans les Pays-bas

Il y a des grandeurs dans le xvi*^ siècle, des fêtes, des rayonnements, un retour vers les sources hautes et pures, une soif de connaissance, de renouvellement, de création, qui font de ce siècle une date lumineuse dans l'histoire de l'art. Il y a des agitations d'empires, des luttes de souverains, des convoitises, des perfidies, des magnificences, des habiletés de princes, des révolutions soudaines et profondes, des ébranlements des plus solides pouvoirs, celui du Pape et celui de l'Empereur, des tentatives inouïes, des idées nouvelles qui en font un des plus curieux tableaux que la suite des temps nous ait présentés. Il y a aussi des crimes publics, des tragédies où des peuples entiers jouent le rôle de victime, des persécutions immenses et un fanatisme si cruel, qu'aucune époque n'en peut offrir qui ait produit des plaies si vives, des effets si prolongés et de si lourds et si terribles engourdissements. Éternel sujet d'admiration par les œuvres et les monuments qu'il a laissés, — d'étude par tant d'événements inattendus qui s'y mêlent, tant de caractères singuliers qui s'y pressent, — d'horreur par le sillon sanglant qu'il a creusé en Espagne, en France, dans les Pays-Bas, le xvr siècle

n'est indifférent à aucun de ceux que l'art, ou l'histoire, ou la politique intéresse. Quiconque a souci d'une toile ou d'un sonnet, des grandes figures de héros ou de fourbes, des questions qui touchent à la liberté de conscience et au droit naturel, quiconque pense enfin, ne peut passer devant le xvi^ siècle .sans s'y arrêter, sans y entrer profondément, sans en sonder les abîmes, sans en mesurer les hauteurs.

Pour nous, Belges, cette période fut surtout sinistre.- Les poètes et les artistes qu'elle vit naître, les courants nouveaux où elle plongea l'Europe, l'éclat dont elle nous éblouit, tout cela se trouve masqué pour nous par un homme, Philippe II, par une embûche, l'inquisition. Ce côté douloureux nous cache les côtés merveilleux et consolants. On nous a dit, il est vrai, toutes les splendeurs et les variations de ce xvi^ siècle, on nous a dit tous les noms fameux qui l'ont illustré; mais, dans notre histoire, la page où cette époque devait apparaître est si bien remplie des récits des pièges et des violences, de la statistique des victimes de Philippe II, qu'elle est pleine. Nos richesses anéanties, nos meilleurs citoyens exterminés, nos libertés détruites, la nation ruinée et décimée, ce sont des faits qui sonnent assez haut pour qu'on n'enteiîde pas les cris de triomphe et les chants qne nous envoient les autres peuples. D'autres peuvent examiner ce siècle à la lueur des œuvres de ses grands hommes; nous ne le voyons, nous, qu'à la lueur du bûcher où furent consumés les franchises, les forces, l'énergie, le commerce, la prospérité belges.

Philippe II, tel est donc l'homme qui se tient pour nous sur le seuil du xvi*^ siècle et nous en dérobe maintes issues. Mais comme toute lutte, qu'elle soit immense ou petite, nous offre toujours deux combattants, comme toute catastrophe nous rappelle en même temps celui qui l'a précipitée et celui qui a

voulu l'empêcher, à côté de la sombre figure de Philippe se dresse la noble et brillante image de Guillaume d'Orange. A côté du fourbe, l'honnête homme.

On a tenté de les comparer, et je crois bien qu'on a soutenu que les ruses de l'un ne cédaient rien aux ruses de l'autre. Ruse, le mot est heureux et assez élastique pour désigner ce qui est ici mensonge, ce qui est là prudence et perspicacité. — La vérité, c'est qu'on ne peut appliquer à aucun des deux cette expression qui surfait le premier, qui diminue le second. Quand Philippe, après avoir promis l'abolition du saint-office, faisait venir en secret un notaire, et devant ce notaire et deux témoins rétractait la promesse qui lui avait été arrachée, disait-il; quand, après avoir accordé une sorte d'amnistie, il écrivait au Pape que cette amnistie n'avait point de valeur, le Roi pouvant pardonner les fautes commises contre son pouvoir, mais non celles qui atteignaient la religion ; quand il envoyait au comte d'Egmont des témoignages de sa confiance, de sa satisfaction après avoir déjà signé la sentence qui le condamnait, peut-on dire qu'il était rusé? Ces faussetés, ces perfidies, ces embûches peut-on les appeler d'un autre nom? Ces parjures révèlent-ils quelque habileté, quelque conception profonde qui nous puissent frapper? Est-il besoin de beaucoup d'adresse pour manquer à sa parole, pour violer tous les engagements qu'on a pris? Dissimulation, si vous voulez, mensonge; mais c'est faire trop d'honneur à ces tromperies éhontées que d'y voir une ruse, un plan, quelque apparence de combinaison subtile et d'esprit délié.

Guillaume non plus, — mais à un point de vue opposé, — cette épithète de rusé ne nous le montre pas tel qu'il est. Il refuse de croire aux belles paroles de la régente et aux lettres caressantes du Roi ; il s'arrange de façon à connaître non les dépêches publiques et destinées à donner le change, mais les

correspondances secrètes du roi et ses vrais desseins; il ne se laisse point abuser par les promesses et les déclarations pacifiques de don Juan ; doutant de l'esprit des provinces wallonnes, il ne veut pas se soumettre à tout ce que les États-Généraux ordonneront; comme il voit les coups que prépare son adversaire, il s'attache à les parer d'avance. Mais tout cela, est-ce de la ruse seulement? Et cette vue nette de tous les pièges que renferme la grande conspiration qui le menace, cette sûreté à démêler le but ténébreux que poursuivent les feintes douceurs et les appels à la confiance, ce coup d'œil qui lit dans les esprits les plus sombres les projets qu'ils méditent et ne s'arrête point à ceux qu'ils annoncent, cette clairvoyance et ces précautions sont- elles le fruit de quelque talent, de quelque ingéniosité, d'une vocation heureuse pour l'intrigue? N'est-ce point la conscience du rôle immense qu'il doit jouer, la force de le remplir jusqu'au bout, les dangers que ce rôle amène, les obligations qu'il impose, enfin l'intelligence complète de sa situation qui inspirent Guillaume, qui le conduisent, qui lui soufilent ses défiances, ses plans, qui font que lui seul voit l'âme des choses et le dedans des cœurs en cette époque de confusion?

Un des peintres les plus vigoureux et les plus brillants de cette révolution, M. Edgar Quinet, a tracé sur cette question quelques lignes profondes : « L'histoire hait les dupes ; elle les met presque au rang des coupables, et ce n'est qu'une demi-injustice. Être abusé, c'est presque toujours le signe d'une situation fausse. Un degré de plus d'intégrité de votre part, et vous n'eussiez pas été trompé. Un homme entier dans sa cause a mille avertissements secrets. Un certain état de santé morale, de véracité native, révèle chez autrui la fraude, comme il est des substances qui révèlent au contact le poison que d'autres renferment. » — Il est impossible de mieux dire à propos de Guillaume, de mieux mettre

en relief ce qui fut sa véritable habileté, de marquer en traits plus éclatants combien son caractère même, si propre à la noble entreprise à laquelle il se dévouait, lui servait à deviner les obstacles qui la pourraient empêcher. Quand on s'est donné à quelqu'un, à un parti, il semble que tout ce qui menace votre idole a quelque indice qui vous inquiète aussitôt et vous éveille. J'en appelle à tous les cœurs passionnés. La meilleure sauvegarde, ce n'est point l'habileté, c'est la passion. Le suprême talent de Guillaume, ce fut l'ardeur, ce fut la sincérité de son dévouement et de son amour.

Ajoutez à cette passion les mérites les plus variés : une nature d'une trempe fine et solide ; nuls préjugés, nulle ambition dangereuse ; rien qui le pût distraire du but où il tendait ; et les qualités les plus précieuses pour un chef de parti, — l'énergie, la patience, la connaissance des hommes, assez de foi pour convertir les indifférents, assez de résolution et d'ascendant pour entraîner les timides. Certes, la ruse n'est point une arme qui aille aune telle main. La ruse suffit à ceux qui tentent quelque spéculation, qui recherchent quelque profit ; elle ne suffit pas à celui qui veut fonder une nation, qui veut assurer le bonheur d'un peuple. Les petites causes peuvent amener les grands effets, sans doute, mais alors seulement qu'une grande pensée a prévu, désiré, préparé ces eff"ets-là.

Ne diminuons donc pas Guillaume d'Orange en lui trouvant la plus mince ressemblance avec Philippe IL Je ne vois aucun point sur lequel ils se rencontrent. Non-seulement leurs idées, leurs croyances sont opposées, mais leur caractère, leurs habitudes, leurs goûts, les moindres particularités des deux natures se contrarient.— En même temps que le roi est l'homme de son siècle qui porte le plus d'inflexibilité dans l'intolérance religieuse, rejetant toutes les propositions d'adoucissement , qu'elles vien-

nent de la régente des Pays-Bas ou de l'empereur d'Allemagne ; en même temps le prince est celui qui se prononce le plus vigoureusement pour l'adoption de la doctrine si nouvelle de la liberté de conscience ; il lutte même en faveur de ce grand principe contre ses meilleurs et ses plus intimes conseillers, contre Marnix lui-même. Ils ne suivent pas des chemins différents : tous deux se tiennent à l'extrémité de deux routes contraires. — Et en toutes choses, antithèse aussi frappante. Philippe est casanier, invisible, ennemi de tout mouvement. Un jour son fils don Carlos écrivit sur la couverture d'un de ses cahiers : Les grands et merveilleux voyages du roi Philippe : de Madrid au Prado, du Prado à l'Escurial^ de VEscurial à Aranjuez. Guillaume est partout, impatient de se montrer sans cesse au peuple, accueillant les plus humbles, courant en toutes les villes que sa présence peut soulever ou secourir. Philippe, à moins qu'il ne faille décider si les hérétiques seront brûlés, Philippe est indécis, hésitant; il n'a point d'idées, point d'expédients; il ne sait que répondre à ce qu'on lui demande, il répète la même phrase quatre fois de suite, il noie ses incertitudes dans un déluge de mots confus, sans précision, sans relief, sans art d'aucune sorte. Guillaume a une décision que rien ne déconcerte, une vue claire des événements qui n'est jamais obscurcie, une netteté de parole, une franchise d'accent, une verdeur de langage qui prouvent l'homme énergique et l'homme éloquent. Philippe serait comme perdu, effaré, muet, si Granvelle ne lui dictait pas ses lettres, si Perez ne lui soufflait pas ses jugements, si tant d'autres enfin n'aidaient pas son intelligence paresseuse. Guillaume ne reçoit point d'avis, n'a pas besoin des plans d'autrui, n'est en peine d'aucune résolution. Les exhortations lui sont inutiles. C'est lui, au contraire, qui raffermit les plus vaillants quand ils ont une heure de défaillance. Ainsi fait-il pour le noble et grand Marnix.

Voilà les deux hommes qui, pour les Pays-Bas, remplissent

le xvi^ siècle. Je l'ai dit, c'est Philippe que nous voyons (l'abord. Et ce sont ses inquiétudes et sa colère qui nous apprennent d'avance le rôle, la valeur, la gloire de Guillaume. Ainsi certaines substances nous révèlent leur pureté, leur force, par le trouble, la décomposition qu'elles amènent en des corps malsains et dangereux.

Quant à ceux qui furent chargés d'exécuter l'unique pensée du roi, il est bon que l'histoire dise comment ils remplirent leur mission, et de quel zèle, de quels mérites ils étaient doués; mais ici, en cette revue rapide, un mot suffit pour chacun. Granvelle, homme d'esprit, fut bafoué; homme de manières accomplies et de procédés insinuants, il fut haï ; politique adroit et passé maître en toutes sortes d'intrigues, il ne trompa personne. Le duc d'Albe eut plus de succès. 11 ne donnait aucune prise à la raillerie et dédaignait l'adresse : le fer et le feu sont des arguments solides, et on en sentit d'autant mieux la valeur, qu'il ne chercha pas un seul instant à les préparer, à les dissimuler. Requesens n'est qu'un moyen de faire attendre de nouvelles ordonnances qui n'arriveront pas. Don Juan, avec ses grâces souveraines et son ardeur chevaleresque, n'aboutit qu'à des promesses dont on se défie, et se laisse jouer par Guillaume et sermonner par les États-Généraux. Il faut, pour conserver à Philippe le meilleur de son bien, pour arracher à la révolution sa plus riche conquête, il faut les corruptions raffinées d'Alexandre Farnèse, ses coups hardis et ce mélange, qu'il a si bien possédé, des qualités supérieures du général et de l'homme d'État. Par lui nous sommes rivés à la chaîne espagnole ; par lui et par nos divisions, par nos préjugés, par notre éloignement de toute doctrine nouvelle. Heureusement, nos yeux sont dessillés aujourd'hui, et nous avons appris à brûler ce qu'alors nous adorions.

Tels sont les hommes que Philippe emploie à nous réduire.

Ceux qui fermement , complètement nous veulent délivrer, vous les connaissez bien. Guillaume d'Orange, ses frères, Marnix, voilà les grands cœurs et les vrais héros de cette tragéiii^. Je ne compte pas un débauché généreux, Brédérode; un capiàjne brillant et populaire , d'Egmont, qu'on a voulu transformer mal à propos en apôtre de la liberté de conscience : ceux-là nous rappellent cette vérité affirmée par Tacite, — qu'il est plus difficile dans les temps de révolution de connaître son devoir que de l'accomplir après l'avoir connu.

En définitive, Philippe remporta des victoires formidables, et il semblait avoir gagné la partie. La force que donne une seule idée, obstinément poursuivie et sans qu'aucune considération de justice, d'honneur ou de pitié vous arrête, ses ressources immenses, surtout cette terrible armée espagnole qui était la première armée du monde, expliquent suffisamment ses avantages. Ajoutez à cela nos rivalités, nos faiblesses, nos indécisions, nos fatales défiances de tout ce qui n'était pas la parole du Roi ou du Pape.

Mais qu'est devenu ce bel édifice qui devait résister à tout? Où se trouve la grandeur consolidée par cette tyrannie politique et religieuse? Quelle a été la durée de ce système? Qu'a-t-il produit? Où gît maintenant la domination espagnole? Quel ordre, quelle sécurité, quel bien-être nous a créés le despotisme? Croyez-vous qu'il puisse être encore autre chose qu'un accident? Le moment est bon, écoutez. Écoutez la rumeur de l'Italie en travail, écoutez le bruit sourd que fait ce trône en tombant : ais pourris qui cèdent au premier eff'ort vigoureux, et dont la chute est impuissante à frapper quelque écho sonore. En vérité, il ne faut pas croire aux apparences menaçantes de l'absolutisme. C'est une porte terriblement verrouillée, très-cadenassée et extrêmement chargée d'appareils; mais dès qu'on ose se réunir. devant

elle et crier en manière de Sésame ouvre-toi quelques paroles de liberté, elle recule bientôt et s'affaisse. Le temps ne respecte réellement que ce qui est utile et juste pour tous.

Et ce n'est pas la politique seulement qui prouve cette vérité banale. La littérature en a donné d'éclatants témoignages. — Voyez dans ce xvi^ siècle dont nous parlons, la pléiade poétique dont Ronsard fut le chef. Rarement on vit réunion d'esprits aussi distingués, d'efforts aussi soutenus, de qualités aussi originales. Ronsard, Du Bellay, Rémi Belleau et leurs suivants créèrent une langue, remontèrent à la plénitude et à la pureté des sources, inventèrent les formes, les coupes et les tours les plus variés, trouvèrent pour peindre les paysages et la passion mille délicatesses inconnues, un art tout nouveau et exquis. Qu'advint-il pourtant? Leur chute fut si complète, qu'il fallut la révolution faite dans la littérature par le xix'' siècle pour qu'on les relevât de l'oubli, du mépris, du ridicule qui les accablaient. Et pourquoi la nation, qu'ils honoraient cependant, fut-elle pour eux si indifférente et ne se soucia-t-elle point de prononcer et de respecter leurs noms? A cause même des doctrines qu'ils avaient répandues, des idées qu'ils avaient chantées. — A part leurs descriptions de la nature et leurs tableaux sensuels, leurs poésies ne sont pleines que des protestations de leur servilité, que des violences de leur fanatisme. Baïf insulte l'amiral de Coligny qu'on vient d'assassiner. Ronsard se réjouit des rigueurs exercées contre les protestants, et dans ses vers il dénonce un poëte qu'il tient pour hérétique, athée, et qu'on brûla, grâce à son indignation et à celle de ses pareils. En môme temps ils se dévouent à célébrer les amours, c'est-à-dire les hontes et le cynisme des Valois. — De telles pensées ne sont pas celles que la postérité répète. On oublie bientôt ceux qui ne nous élèvent point, qui ne touchent point nos âmes, qui n'ont rien dit qui nous puisse soutenir au moment de la lutte ou du

désespoir. M. Michiels, qui a fort bien développé les causes qui ont fait trébucher de si haut cette pléiade illustre, la juge en une phrase : « Elle est curieuse, dit-il, elle intéresse les savants, les littérateurs, il faut la connaître; mais elle n'a aucun charme pour la nation, elle ne touche aucune fibre populaire, ne rappelle aucun souvenir important ou glorieux. »

Cette digression n'est pas inutile. Elle montre une fois de plus que tout ce que l'intolérance produit, que tout ce qui sort de cette origine malsaine est débile, faux, sans appui solide, sans durée certaine, et tremble vite par quelque point. Spectacle rassurant ! il n'y a de fortes racines que celles que porte en soi la conscience universelle. On arrache aisément tout ce qui, dans l'art, dans la politique, dans les lois, blesse la justice ou la vérité. — Tous les e^€iï)ples de ces terribles retours ont leur lumière et leur enseignement. Mais en est-il un plus éclatant qu'un vaste royaume, autrefois l'un des plus fiers et des plus puissants, devenu bientôt l'un des plus faibles et des plus abaissés? Le système de Philippe II a-t-il assez prouvé quel germe de mort il recelait? Et savons-nous maintenant ce qui a miné ces fantômes de rois et d'États, ceux qui déjà sont dans la poussière comme ceux qui s'écroulent?

Peu de révolutions ont mérité, autant que la révolution des Pays-Bas, d'être étudiées, décrites, justifiées. Une des plus puissantes monarchies du monde voulant réduire un petit coin de t^rre à demi submergé, et prodiguant en vain pour cette entre-

INTRODUCTION to

prise, si facile en apparence, ses ressources les plus précieuses, toutes ses forces et ses plus grands capitaines et ses honames d'État les plus souples, — c'est un événement dont toutes les causes et les moindres détails doivent être recherchés obstinément. On l'a fort bien compris. L'histoire offre trop rarement d'aussi éclatants exemples, d'aussi généreuses leçons pour que l'on ne s'attache pas à les répandre, à les faire connaître, à n'y rien laisser d'obscur, à les rendre choses contemporaines pour les hommes d'aujourd'hui et ceux de demain. Aussi, qui voudrait énumérer toutes les œuvres qui nous racontent les patientes violences de Philippe et l'infatigable dévouement de Guillaume, s'exposerait à nous devoir réciter un catalogue sans fin.

Parmi tant de livres curieux ou profonds, éloquents ou naïfs, les derniers sont forcément les meilleurs. La masse de documents enfouis depuis trois siècles et qu'on vient de ramener au grand jour, permet de bâtir maintenant sur ces bases solides et sûres une histoire que le temps ne pourra plus entamer ni changer. — On avait autrefois, il est vrai, des présomptions accablantes, le souvenir vivace des blessures et des ruines dont nous avions été chargés ; on avait, dit M. Quinet, comme Cassandre, reconnu le meurtre à l'odeur du sang; — mais on ne possédait pas les preuves du crime, on ne savait pas au juste quelle était la part de chacun dans la grande embûche qui avait enveloppé nos pères. Le roi étant silencieux, nul écho de sa voix n'était parvenu jusqu'à nous. C'est à ce silence même que nous devons la certitude qui nous est arrivée. Grâce à la manie de Philippe « de tout écrire pour tout cacher, » lorsqu'on a ouvert les archives de Simancas, arsenal de tant de notes, de billets, de dénonciations et de sentences, la lumière s'est faite sur ce règne çà et là mystérieux. Ce qui était indécis et indiqué par de vagues contours s'est dessiné nettement; ce qu'on soupçonnait a été attesté par l'écriture même de ceux qu'on jugeait avec raison les

coupables. Les figures des oppresseurs et des opprimés apparaissent dans leur jour, ctiacune avec le relief ou la mollesse de ses véritables traits; les caractères sont mis à leur place comme les faits; les conseils, les résolutions, les plans, les ordres de Granvelle, du duc d'Albe, de Philippe sont décrits aussi minutieusement que la marche des troupes ou les détails des combats. Nous savons tout maintenant : à quel degré de perfidie Philippe est descendu, à quel degré de noblesse Guillaume s'est élevé, et nous le savons par les déclarations de ceux que nous condamnons, et qui n'ont dissimulé ou amoindri aucun de leurs actes, aucun de leurs pièges, aucune de leurs violences.

Voilà pourquoi parmi les historiens de cette époque, les derniers sont les meilleurs. Eux seuls ont pu voir le dedans des consciences et toutes les causes dont les effets ont tenu tant de générations attentives et émues. Eux seuls ont pu suivre sans hésitation les routes qui font passer en revue et laissent en pleine lumière tous les événements de ce siècle agité. — Je sais bien que d'avoir les matériaux nécessaires pour fonder l'exactitude, cela ne suffit pas pour être exact. Ce n'est point assez de voir les faits, il faut les bien voir et les comprendre, il faut que votre esprit n'ait peur d'aucune vérité, démêle dans toutes les actions ce que le temps, les nécessités de position, la diversité des caractères ont produit et expliquent, il faut enfin assez d'honnêteté pour tout dire et une intelligence assez flexible pour tout entendre. A coup sûr, si quelqu'un recevant la formule et la solution d'un théorème n'en peut trouver les applications et les ressources, celui-là n'est pas né pour la science ; si un auteur possédant les notes les plus authentiques et les plus complètes n'en sait pas tirer les vérités qu'elles renferment, celui-là n'est pas né pour écrire, surtout pour nous instruire. Mais je parle des historiens ayant les premières qualités que l'histoire exige. Nous pouvons encore étudier dans ceux qui ne

se sont servis que des anciens documents, les influences qui les dirigent, les moyens qu'ils emploient, la faculté dominante de leur intelligence, la marque de leur style, le ressort qui les pousse. C'est affaire de curiosité, intérêt d'artiste, minutie d'érudit. Mais pour notre confiance, elle doit appartenir tout entière à ceux qui ont su profiter — et profiter comme savants et comme écrivains — des récentes découvertes faites dans toutes les archives de l'Europe, notamment dans celles de Simancas.

Je rencontre ici le principal mérite de l'auteur que vous allez lire. Non-seulement M. Considérant a prononcé, grâce aux correspondances de Philippe et de Guillaume, grâce aux papiers d'État de Granvelle et aux mémoires du temps, tous les jugements définitifs que nous avons adoptés, mais il a été un des premiers à les prononcer, un des premiers à diminuer celui-ci, à grandir celui-là, un des premiers à prendre des vues nettes, saisissantes, exactes d'épisodes longtemps confus. Son livre est venu en 1851, et je trouve la trace de ses recherches, la marque qu'ont laissée ses décisions en plus d'une œuvre éclatante et touffue que les dernières années ont vu naître. '

Il y a des historiens, aussi remarquables par la force de la composition que par la trempe du style, qui n'ont rien changé à ce qu'il a dit, qui l'ont suivi, se bornant à élargir, à couvrir du pittoresque dont ils disposaient, la route qu'il a tracée. Ceci n'est point un mince honneur. Avoir fouillé avec tant de perspicacité tous les matériaux que le temps a accumulés, avoir rassemblé en un volume tant de points précis, désormais hors de discussion, avoir mis chaque homme à son rang de telle façon que les nouveaux venus peuvent ajouter de nouveaux détails, de nouvelles figures à votre esquisse, mais doivent en garder les lignes, avoir fait preuve de cette exactitude ingénieuse, c'est assurément un mérite solide, utile, qu'il serait injuste de taire.

Ne nous bornons donc pas à louer dans le livre de M. Considérant ce qui est bon aujourd'hui : l'amour de la vérité, et la droiture qui la montre telle qu'elle est ; louons surtout ce qui était précieux en 1851 : la force de rechercher cette vérité enfouie en de gros volumes alors peu maniés, et le talent qui la découvre et la fait apparaître nue, vivante, immortelle.

Mais, dit-on, l'imagination comme la science est ouvrière de l'histoire. Celui qui recueille le vrai, rien que le vrai, ne nous satisfait qu'à demi. « Il ne songe, dit M. Taine, ni à louer ni à blâmer; il ne veut ni exhorter ses auditeurs à la vertu, ni les instruire dans la politique. Ce n'est pas son affaire d'exciter la haine ou l'amour, d'améliorer les cœurs ou les esprits ; que les faits soient beaux ou laids, peu lui importe; il n'a pas charge d'âmes; il n'a pour devoir et pour désir que de supprimer la distance des temps, de mettre le lecteur face à face avec les objets, de le rendre concitoyen des personnages qu'il décrit, et contemporain des événements qu'il raconte. Que les moralistes viennent maintenant, et dissertent sur le tableau exposé; sa tâche est finie ; il leur laisse la place et s'en va. » — Tel est le portrait — portrait excellent — de l'historien homme de science uniquement, indifférent à tout ce qui n'est pas la vérité, craignant qu'un peu de passion ne fasse tort à son impartialité, ignorant que l'érudition qui rassemble les traits ne remplace pas l'imagination qui recrée les figures.

J'estime à sa valeur celui qui recherche dans les révolutions du passé le ressort qui les a fait mouvoir, les lois qui les expliquent et servent à l'éducation de l'humanité. Mais j'aime aussi — bien qu'on nous dise aujourd'hui qu'un ouvrage impersonnel est une preuve de force — j'aime aussi celui qui nous montre et ce que son esprit a découvert dans les événements qu'il a étudiés et les troubles et les vibrations produits par ces

événements frappant cet esprit. Quand je connais le jugement prononcé sur une époque quelconque par un homme actif et clairvoyant, je veux connaître en outre quelles traces cette époque a creusées dans l'âme de cet homme, quelles images elle a jetées en lui, sous quelles couleurs il la voit, et quelles émotions elle lui laisse. J'aime enfin que l'historien ne soit point absent de son œuvre, et qu'en nous faisant assister aux scènes qu'il retrace, il ne nous cache pas ses impressions de spectateur, les joies et les douleurs que ses découvertes lui inspirent. De ces joies et de ces douleurs naissent le style et la vie. Le style, signalement de l'écrivain, indication de sa façon particulière de voir et de sentir chaque chose ; la vie, désir de tout lecteur, puissance qui change les curieux en amis ou en adversaires, mais devant laquelle cède l'indifférence.

Notre auteur est de ceux dont je viens de -louer le système. 11 ne dissimule en son livre ni ses sympathies ni ses agitations. Encore qu'il ait le scrupule de la justice et de la réalité, il n'oublie pas, en nous faisant bien connaître les hommes et les événements dont il écrit l'histoire, de se passionner pour ceux qui défendaient la cause du droit et de la liberté. Il l'oublie si peu, qu'il apporte parfois dans ses impressions un accent plein de colère et d'emportement. Il s'échauffe, il s'anime, il ne dit pas tranquillement qu'on a égorgé ou brûlé nos pères, ruiné ou dévasté nos villes. Que voulez- vous? M. Considérant n'est pas parfait, car, pour être tranquille au milieu de tant d'horreurs, il faut être parfait.

La mesure, la modération sont qualités fort bonnes et utiles à observer. Mais vous venez de voir, par le portrait si bien dessiné par M. Taine, ce qu'amènent la mesure et la modération sans cesse tenues en éveil par la science. M. Considérant est ennemi de l'impartialité qui devient indifférence. Il recherche le vrai

avant tout, il peint fidèlement ce qu'il a tenté de peindre, mais des événements que son esprit découvre ou explique, son âme souffre ou se réjouit; il ne s'interdit jamais de transmettre dans leur brusquerie âpre et mordante un cri du cœur, un élan de passion.

Ne craignez donc pas que l'exactitude du livre l'ait rendu froid, incolore, sans tendresse pour les victimes, sans liaine contre les bourreaux. Ceux qui sont en quête de sopliismes pour justifier Philippe, de plaidoyers pour faire absoudre le duc d'Albe, ne doivent pas lire ce volume-ci. Ils n'y trouveront pas une page qui les puisse contenter. Leurs chimères n'y sont point caressées, leurs vieilles rancunes n'y sont point servies. Le pouvoir despotique, le fanatisme religieux sont considérés en ces pages non comme des remèdes à tous les maux, mais comme les plus vives, les plus dangereuses blessures par où la vie de l'humanité puisse sûrement s'échapper.

Notre siècle assiste à des accidents si prolongés, a entendu formuler des théories si étranges, balbutier des définitions si diverses du droit, qu'on ne saurait écouter trop favorablement ceux qui ont mis leur foi dans la liberté, leur passion dans la justice. Telle est la religion et tel est l'amour de M. Considérant. Écoutez-le. Si parfois son accent a des vivacités inquiétantes pour vous, légitimes selon moi ; si sa voix a des éclats quelque peu violents, n'oubliez pas qu'on ne peut aimer la liberté, la justice qu'en combattant ceux qui les ont méprisées, outragées et détruites. Ces maîtresses-là sont impérieuses ; et qui ne les soutient pas en toute rencontre, qui n'est pas prêt sans cesse à courir sus à leurs persécuteurs, n'est pas digne de les posséder.

Gustave Frédérix.

Bruxelles, octobre 1860.

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