‹ Histoire de la révolution du XVIme siècle dans les Pays-basChapitre 2 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'eu ROTE ET LES PAYS-BAS EN 1555

Avec le xyi*^ siècle commence celte étroite solidarité qui unit aujourd'hui tous les membres de la- grande famille européenne. Jusqu'à cette époque mémorable, les peuples, étrangers les uns aux autres, n'avaient eu de commun que leurs souffrances; morcelés au gré des chefs d'une féodalité turbulente et avide, écrasés sous le joug d'un absolutisme qui énervait le corps en même temps qu'il abrutissait l'intelligence, dépensant dans de mesquines querelles, dans des luttes intestines un courage qui no servait qu'à mieux river leurs fers, ils se connaissaient à

RÉVOLUTION DU XVl*^ SIÈCLE

peine et gémissaient en silence, sans soupçonner leurs forces et sans oser revendiquer leurs droits. A de rares intervalles, quelques voix généreusement téméraires protestaient avec énergie contre les désastreux abus du principe d'autorité qui pesait alors sur la société tout entière, mais les croisades et les bûchers faisaient bien vite justice de ces audacieuses tentatives : les voix s'éteignaient au milieu des supplices, et tout était dit jusqu'à ce que de nouveaux martyrs vinssent à leur tour verser leur sang pour la cause éternelle du progrès et de la liberté.

Mais il vient un moment où les entraves d'un pouvoir oppresseur tombent d'elles-mêmes en face de Tintelligence frémissante et irritée. Ce n'est pas impunément que l'on comprime la pensée : on ne fait qu'en rendre l'explosion plus redoutable et que hâter l'instant où il faudra céder à son irrésistible puissance. Le xvi« siècle avait été marqué pour cet instant suprême : un concours d'événements extraordinaires achève alors la ruine du vieil édifice social, et prépare une ère nouvelle et plus heureuse. C'est Colomb dont le hardi génie indique à l'activité humaine les chemins d'un monde inconnu; c'est le canon qui troue la cuirasse du dernier homme d'armes de la féodalité ; c'est l'imprimerie qui révèle à l'Europe les trésors des siècles passés, et qui met son immense influence au service de la civilisation; c'est Luther enfin qui, selon l'expression d'un grand écrivain moderne (1), donne le signal- de l'insurrection de l'esprit humain contre le pouvoir absolu dans l'ordre spirituel, et qui, sans y songer, sert la cause sacrée des peuples soulevés pour réclamer leur indépendance. Alors s'établissent entre les nations de sympathiques rapports : partout les mêmes aspirations vers un ordre de choses qui réponde mieux aux nouveaux besoins de l'humanité ; partout le même essor de la pensée; partout la même résistance à des tyrannies jusque-là

(1) GuizoT, Histoire de la civilisation en Europe, XIl»'^ leçon, p. 292.

respectées et dont le dernier jour était enfin venu. Méconnaître l'action générale et réciproque exercée sur les peuples par cette communauté d'idées et d'espérances, c'est s'exposer à fausser l'histoire ; avant donc que de dire les malheurs et l'avortement d'une révolution qui portait en elle les destinées de la Belgique, il faut demander aux annales européennes la connaissance de ces grands faits qui dominent toute une époque et qui appartiennent à tous les pays.

Charles-Quint venait de descendre les marches du trône (1). Après quarante ans d'un règne qui n'avait guère compté que des victoires, le vieil empereur, l'âme pleine de découragement et d'amertume, s'était senti impuissant à continuer la lutte gigantesque qu'il avait voulu soutenir contre son siècle. Prêtant au principe d'autorité l'appui d'un sceptre qui donnait des lois aux deux mondes, il avait cru pouvoir arrêter dans son cours le torrent dont il redoutait la marche envahissante ; pour atteindre ce but chimérique, rien ne lui avait coûté. A la voix de Rome, il avait proscrit en Luther la liberté de conscience, et l'Allemagne ensanglantée par trente années de guerres religieuses, avait payé bien cher l'honneur de proclamer la première ce principe fécond, source de toutes les autres libertés. Disposant à son gré des richesses de l'Amérique, il avait abaissé la France et conquis la prépondérance européenne; les rives africaines avaient retenti du bruit de ses triomphes ; jamais depuis Charlemagne, empire plus opulent et plus vaste n'avait obéi à un chef plus habile et plus respecté ; et pourtant, au milieu de ces grandeurs, Charles sentait chanceler sa puissance. Vaincu par cette insaisissable autorité de la pensée, qui échappe à toutes les chaînes, qui résiste à toutes les défaites, il prévoyait la ruine prochaine du système politique dont il s'était fait le champion, et, après avoir usé sa vie dans un combat inutile et coupable, sentant peser sur

(i)25odobrclb55.

24 REVOLUTION DU XVl^ SIÈCLE

sa volonté affaiblie le sombre génie de son fils, il était allé cacher au fond d'un cloître ses déceptions et ses regrets. L'Europe entière, étonnée et silencieuse, s'émut à cet imposant spectacle ; elle comprit qu'avec Charles -Quint s'écroulait le plus ferme soutien de l'absolutisme, et de sa retraite, où pénétraient encore les bruits de la terre, le vieux monarque put voir s'accumuler les symptômes précurseurs des plus terribles orages.

L'Espagne, sous le gouvernement de Philippe II, entrait alors dans cette période de décadence dont l'histoire ose à peine aujourd'hui prévoir les limites, et que tout l'or du Mexique ne parvenait point à cacher. Orgueilleuse de ses succès et de sa grandeur apparente, elle ne sentait pas se tarir en son sein les vraies sources de la puissance : le travail et la liberté. Arrivée au faîte, elle se croyait à l'abri des cataclysmes politiques et restait immobile au milieu d'un élan immense, oubliant ainsi qu'une nation qui s'arrête est une nation qui tombe, et que pour conserver le rang suprême, il faut marcher résolument à la tête des autres peuples et les guider d'un pas ferme vers le but que leur montre l'avenir.

En France, la branche des Valois, que le sang des Médicis, n'avait pas régénérée, allait bientôt finir misérablement, couverte d'un éternel mépris. Henri II, avec tous les vices de son père, gardait encore au moins un pâle reflet de ces qualités brillantes qui avaient fait donner à François le surnom de roi chevalier; mais, après lui, quelle chute! Un enfant imbécile, un rêveur fantasque et cruel, un lâche efféminé : François II, Charles IX , Henri III, voilà les derniers Valois. Élevés à l'école de Catherine de Médicis, ces derniers descendants d'une race dégradée semblent avoir été flétris par un souffle impur et délétère, comme si leur mère eût fait couler dans leurs veines quelques gouttes de ces poisons qu'elle avait apportés d'Italie. Déjà, sous Henri H, la cour n'est plus que le centre de basses et viles intrigues; une politique étroite et cauteleuse a tout envahi ; et pendant que la

vie s'éteint dans ces castes abâtardies, une existence nouvelle, pleine de vigueur et de sève, se révèle de toutes parts. Un mouvement littéraire, sans égal jusqu'alors dans les fastes de la langue, lance les esprits hors des routes battues; l'intelligence s'élève, la philosophie grandit et s'épure, et de nobles écrits viennent réclamer hautement en faveur de ceux qui souffrent pour les droits imprescriptibles d'une fraternelle humanité. Malheureusement, à côté de ces grandes figures des l'Hospital, des La Boétie, illustres représentants des plus sublimes principes, on voit s'agiter mille ambitions égoïstes et inquiètes, dont les rivalités doivent bientôt couvrir la France de sang et de ruines. Un individualisme stérile paralyse les effets qu'eût produits le prodigieux essor de la pensée, et de tant d'efforts et de souffrances, il ne sortira que la guerre civile et la politique de l'assassinat. Tous, catholiques et calvinistes, également aveugles et coupables, fourbissent leurs armes dans l'ombre et se partagent sans horreur et sans effroi les rôles de ce drame lugubre dont les premières scènes furent les massacres de Vassy, les exécutions d'Amboise, et qui devait avoir pour dénoûraent la Saint-Barthélémy.

Un mariage funeste avait récemment enchaîné à l'Espagne l'Angleterre qui, depuis un demi-siècle environ, acquérait chaque jour une position plus importante parmi les nations européennes. Marie Tudor, cette reine sanguinaire et fanatique, secondée par un époux digne d'elle, couvrait son royaume de gibets et de bûchers, et demandait aux supplices le moyen de rétablir la foi catholique, ébranlée par ses prédécesseurs. Odieuse à son peuple et à son mari qui la délaissait et dédaignait sa tendresse, elle préparait par ses crimes la gloire d'Elisabeth, qui, plus heureuse et plus habile, comprenant mieux son époque et les intérêts de son pays, devait porter de mortelles atteintes au pouvoir de Philippe II, et asseoir sur des bases solides la grandeur et la prospérité de l'Angleterre. De son côté, l'Allemagne

avait su se soustraire à l'influence espagnole ; malgré tout son désir de léguer l'empire à son fils, Charles-Quint avait dû céder devant l'universelle réprobation qu'excitait ce prince, à qui il suffisait de paraître pour se faire haïr. Momentanément pacifiés par le traité de Passau, les peuples allemands portaient encore en eux des germes de discorde et de guerre; mais, grâce à la prudente administration de Ferdinand et de ses premiers successeurs, ils restèrent calmes, et ne laissèrent éclore leurs ressentiments qu'avec les premières années du xvii« siècle, lorsque des mains inhabiles compromirent la puissance impériale et amenèrent la désastreuse guerre de trente ans.

Dans ces solennelles conjonctures, au moment où le combat s'engageait dans l'Europe presque entière, que devenait l'Italie, ce noble pays, cette terre sacrée, d'où les peuples étaient depuis tant de siècles accoutumés de voir venir la lumière, et qui tout récemment encore avait donné le signal de la renaissance des lettres et de l'étude ardente de l'antiquité? Soumise, elle aussi, au régime espagnol qui l'étreignait au nord et au midi, dans le Milanais et à Naples, elle s'endormait de ce sommeil léthargique, précurseur sinistre d'une ère de décadence. Rome elle-même, qui sous les pontifes du moyen âge avait pour un moment reconquis l'empire du monde, Rome restait étrangère à la marche de l'esprit humain. Aff'aiblie par le relâchement d'une discipline jadis austère et par le honteux souvenir de quelques règnes à jamais détestés, elle s'isolait dans une solitude que chaque jour rendait plus profonde. « Restée stationnaire au milieu d'un impérieux besoin de progrès, elle ne dominait plus la société européenne ; en elle aussi s'éteignaient les principes de la vie, et c'était à ses dépens que les novateurs faisaient l'essai de leurs forces et de leur audace (1). » En vain elle

(i) GuizoT, Histoire générale de la civilisation en Europe, XIl'»^ leçon.

clierchait dans le culte des arts, dans la pompe des fêtes l'autorité qui échappait à ses mains : ces inutiles tentatives ne servaient qu'à rendre plus glorieuse la victoire de ses adversaires, et plus évidente la chute de ce pouvoir, jadis si redouté, qui s'était anéanti de lui-même en demeurant en dehors des tendances de son siècle, en résistant à cet indomptable élan de la pensée qui s'attaquait indifféremment à toutes les formes du pouvoir absolu.

Il semble d'abord qu'en présence des convulsions de l'Europe embrasée, on doive attacher peu d'intérêt au sort de nos provinces, et qu'un semblable enjeu ait une minime importance dans la redoutable partie qui s'était engagée entre le passé et l'avenir : il n'en est rien pourtant, et nulle part, on peut le dire, la lutte n'a plus de grandeur et de portée. Une révolution qui montre un peuple de trois millions d'âmes résistant pendant trente années, avec le courage du désespoir, à toutes les forces de la monarchie espagnole ; qui fait surgir des hommes supérieurs à leur siècle et à leur pays; qui, après de sanglants échecs et des obstacles inouïs, parvient encore à donner naissance à l'une des plus puissantes républiques dont l'histoire ait gardé le souvenir, une révolution pareille offre un fécond sujet d'études et renferme d'utiles et émouvantes leçons.

Réunies sous un même souverain depuis l'époque des ducs de Bourgogne, les provinces des Pays-Bas n'avaient point acquis cependant cette unité nationale sans laquelle un peuple ne peut prétendre à de hautes destinées. Morcelées en dix-sept territoires distincts, elles faisaient consister leurs libertés dans un régime de prohibitions et de privilèges dont il est facile d'apprécier les fatales conséquences, et qui élevait entre elles de fâcheuses barrières (1). L'habitant d'une province, étranger à toutes les autres, n'était habile à exercer des fonctions publiques que sur

(1) En 11)55, les Pays-Bas espagnols comprenaient les duchés de Brabant, de Limbourg, de Gueidre et de Luxembourg; les comtés de Flandre,

le sol OÙ il était né; partout ailleurs il était frappé d'une exclusion aussi injuste que ridicule. Chaque cité, jalouse de ses droits et de son étroite indépendance, conservait avec ses octrois et ses chartes ce mesquin esprit de clocher, contre lequel devait, à la fin du xviii« siècle, venir se briser le génie réformateur de Joseph II. Seules, les grandes communes de Flandre, inspirées par leurs instincts démocratiques, s'étaient parfois élevées à une intelligence politique plus complète, à une plus haute conception de la nationalité ; mais ce n'avaient été là que de rares éclairs, et en 1555 on retrouve encore aussi nettement tracées les séparations qu'un exclusivisme égoïste avait depuis longtemps établies entre les diverses parties du pays. Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un rapide regard sur les institutions de nos provinces au xvi^ siècle.

Et d'abord, quelle était la composition de nos états provinciaux (1) ? Étaient-ils bien réellement l'émanation de la souveraineté nationale? A la vérité, on retrouve presque partout le principe de la représentation des trois ordres, clergé, noblesse et tiers état, mais ce principe lui-même n'était-il pas une violation flagrante des droits les plus incontestables, puisqu'il consacrait l'inégalité des classes, et qu'il faisait de l'habit ou de la naissance un privilège unique et que rien ne peut justifier? Parqués ainsi en castes rivales, les états portaient en eux le germe de leur faiblesse et de leur impuisssance : il ne pouvait rien sortir de grand de ces assemblées, qui n'étaient en somme qu'un simulacre d'organisation constitutionnelle. D'un autre côté, à quel titre ces prétendus représentants de la nation

de Hainaul, d'Artois, de Namur, de Zutphen, de Hollande et de Zélande ; le marquisat d'Anvers ou du Saint-Empire, et les seigneuries de Malinés, de Frise, d'Utrecht, de Groningue et d'Overyssei.

(l)GAcnARD, Précis de l'ancienne organisation provinciale, tome II de la collection des documents inédits concernant l'histoire de la Belgique. — De Neny, Mémoires historiques et politiques sur les Pays-Bas autrichiens, Bruxelles, Lefrancq, 4786; lome II, p. 455.

venaient-ils s'asseoir dans le parlement? Étaient-ils élus, librement choisis par ceux dont ils se disaient les mandataires? Nullement : pour les nobles le droit héréditaire et le nombre des quartiers de noblesse ; pour le clergé, la possession de quelques grandes abbayes, de quelques charges privilégiées, telles étaient les sources de leur mandat, qui, loin d'être sanctionné par une élection régulière, n'était que la confirmation d'une hérésie politique. Et le tiers état, que représentait-il? Ses députés, pris exclusivement ou à peu près dans les grandes villes, et le plus souvent au sein des conseils de la commune, ne pouvaient sous aucun rapport être considérés comme les élus de la souveraineté populaire, puisque les petites villes et les campagnes, frappées d'un inexplicable ostracisme, ne participaient presque jamais à leur nomination.

On le voit donc, rien de plus irrégulier, de moins homogène que ces assemblées, dont la composition variait en outre dans chacune des provinces. Et quant à leurs attributions, à leurs prérogatives, elles se réduisaient à deux points dont on ne peut sans doute contester l'importance, mais qui ne suffisaient évidemment pas à la garantie des libertés nationales : le vote de l'impôt, et le droit de recevoir du prince, à son inauguration, le serment de conserver et de défendre les chartes du pays. Le souverain exerçait seul la puissance législative, car l'obligation de consulter et d'entendre les états des provinces et les conseils souverains de justice n'était le plus souvent qu'une vaine loi)ê|n^lité.

Ainsi rien dans l'institution des parlements provinciaux n'était propre à amener entre les divers états des Pays-Bas cette fusion d'intérêts, cette union intime et indissoluble qui, dans les temps de troubles et de dangers, donnent aux peuples la confiance et la force nécessaires pour résister à leurs ennemis. Les états généraux mêmes, convoqués pour la première fois par Philippe le Bon en 4465, n'avaient pu réussir à former un faisceau unique

(le ces éléments épars : la séparation y était aussi tranchée que partout ailleurs, et c'était l'inévitable conséquence de leur mode d'organisation. En effet, composés de députés choisis dans leur propre sein par les états des provinces, ils se bornaient presque toujours à écouter les propositions qui leur étaient faites par le délégué du souverain ; parfois ils usaient avec hardiesse du droit de remontrance, mais leurs attributions ne s'étendaient pas jusqu'à statuer sur les points qui leur étaient soumis. Messagers dociles, ils transmettaient à ceux qui les avaient envoyés les demandes formulées par le gouvernement ; là se terminait leur tâche, et c'était aux états ordinaires qu'il appartenait de prendre une décision. Bien plus encore, il résultait comme conséquence logique d'un pareil ordre de choses, que les résolutions prises par la majorité des provinces ne liaient point celles qui refusaient d'y accéder : une résolution n'était obligatoire pour tout le pays, principalement en matière d'impôt, que quand chaque province y avait donné son consentement.

Que pouvait-on attendre d'un corps politique enfermé dans un cercle semblable? Il faut ajouter à cela que la convocation des états généraux était facultative, et que ce fut en vain qu'ils s'efforcèrent d'obtenir le droit de se réunir périodiquement : l'autorisation formelle du souverain était indispensable pour qu'ils vinssent pompeusement étaler le spectacle de leur insuffisance. Une fois cependant, on les vil prendre leur mission au sérieux : ce fut en 1576, lorsqu'ils se constituèrent en gouvernement national pour défendre le pays contre la tyrannie espagnole, et, comme on le verra par la suite, ce ne fut là qu'une occasion plus éclatante de faire paraître aux yeux de tous les ferments de dissolution et de discorde qu'ils portaient en eux-mêmes.

Il faut cependant le reconnaître : relativement à la plupart des autres nations européennes, les Pays-Bas jouissaient d'un précieux ensemble de libertés. Sans doute le droit constitu-

tionnel des provinces contenait la consécration de plusieurs des grands principes fondamentaux de nos chartes modernes ; sans doute la liberté individuelle, le droit de pétition, le vote des impôts ou subsides étaient de véritables conquêtes faites sur l'absolutisme; mais c'était peu encore que ces avantages, quelque importants qu'ils fussent , auprès de la lutte colossale engagée au xvi« siècle sur le terrain de la liberté religieuse, et dont le sens politique était si évident et si terrible.

Si maintenant on interroge l'organisation de ces communes dont les hardis développements jettent un si vif éclat sur le moyen âge, on y retrouve encore les tristes applications de ce système d'exclusivisme, incompatible avec une véritable nationalité. Les bourgeoisies, en s'afFranchissant des charges féodales, avaient constitué une féodalité nouvelle, presque alissi injuste, aussi oppressive que celle dont ils avaient renversé les abus (1). K Ces corporations, ces jurandes dans lesquelles on ne pouvait être admis qu'après avoir satisfait aux plus dures conditions, toutes ces institutions fondées sur le privilège, loin d'être utiles et bienfaisantes, n'étaient en réalité pour la commune qu'une source intarissable de dissensions, d'émeutes et de calamités. En prenant part avec les magistrats nommés par le prince à l'administration des cités, elles n'y apportaient le plus souvent qu'un élément de turbulence et de désordre, sans racheter ces défauts habituels des pouvoirs populaires par la justice de leurs prétentions et la légitimité de leur origine.

Au milieu de ce confus assemblage, une seule autorité était solidement assise, nettement définie : celle du souverain. Limitée par les privilèges particuliers de chaque province, elle était encore assez étendue pour donner à celui qui en était le dépo-

i(l) « Il se forma assez vile une bourgeoisie supérieure. L'élal des idées et des relations sociales amena l'établissement des professions industrielles légalement constituées, des corporations. Le régime du privilège s'introduisit dans l'intérieur des communes, et à sa suite une grande inégalité. ))(Guiz.ot, Histoire de la civilisation en Europe, Vil"""-' leçon.)

sitaire une prépondérance considérable. Le gouverneur général, qui l'exerçait au nom du prince, était investi de presque toutes les prérogatives de la souveraineté, à quelques exceptions près, telles que la nomination des évêques, le droit de faire battre monnaie et de conférer des lettres de naturalisation ou de noblesse. Dans toutes les provinces, des stathouders exerçaient, par délégation et au nom du Roi, l'autorité administrative. Trois conseils spéciaux, le conseil d'État, le conseil privé et le conseil des finances, institués en 1531, se partageaient les principales branches de l'administration publique (1), et le gouverneur général, presque toujours choisi parmi les membres de la famille régnante, jouissait d'un pouvoir que l'attachement traditionnel des peuples des Pays-Bas à leurs princes rendait facile et doux à exercer.

Telle était la situation politique de notre pays lorsque l'abdication de Charles-Quint vint le jeter en pâture à l'Espagne ; et c'était une splendide proie que ces belles contrées couvertes de villes et de villages (2), fécondées par les sueurs d'une population active et patiente, enrichies par les prodiges du commerce'et de l'industrie. Nulle autre nation de l'Europe n'était au xTi^ siècle plus florissante que la Flandre, où le génie manufacturier et mercantile avait atteint une merveilleuse extension. Gand, Bruges, Ypres, ces vastes métropoles quf n'offrent plus aujourd'hui que l'ombre de leur grandeur passée, voyaient se presser dans leurs murailles un peuple immense de négociants et de travailleurs. Les tributs des deux hémisphères, entassés dans ces ports devenus les entrepôts du monde, venaient sans cesse accroître le bien-être matériel du pays; Anvers surtout, grâce à une situation admirable, et à cette tolérance qu'exigeait

(1) V., sur les attributions deces conseils, De Neny, Mémoires sur les Pays-Bas autrichiens, tome II, p. 81.

(2) On y trouvait, en i55îi, 208 villes murées, 150 bourgs ou villes ouvertes et 6,500 villages.

la nature des relations commerciales, acquérait chaque jour une opulence, une prospérité nouvelles (1). Devenue l'heureuse rivale de Venise, elle voyait tout le Nord mettre à ses pieds l'hommage d'incalculables richesses, et l'Escaut, son beau fleuve, majestueusement sillonné par des flottes innombrables, portait à l'Océan ses ondes libres et fières, qui n'avaient pas encore appris à couler sous le feu des canons étrangers.

Les provinces de l'intérieur, elles aussi, avaient leur part de ce mouvement gigantesque : à Namur et dans les environs, l'industrie métallurgique prenait un essor rapide ; Arras, Tournay occupaient des milliers d'artisans à la confection de ces magnifiques tapis que nous enviaient la France et l'Angleterre ; partout enfin apparaissaient aux yeux ravis les preuves de l'aisance de tout un peuple marchant à la civilisation par le chemin de la fortune. Peut-être le jour n'était-il plus éloigné où nos ancêtres, éclairés sur leurs véritables intérêts par les rapports que le commerce établissait entre les diverses provinces, eussent réformé ce qu'il y avait d'imparfait dans leur état politique, et eussent appris à ne faire qu'une seule nation, à n'aimer qu'une seule et commune patrie; mais tant de splendeur et de puissance ne devaient être qu'un beau rêve, et l'heure avait sonné où les Pays- Bas, transformés en un vaste champ de carnage, allaient pleurer la ruine de leurs plus chères espérances. Nos villes saccagées, notre industrie perdue, notre commerce anéanti, nos ouvriers cherchant dans l'émigration un refuge contre les supplices, et portant aux nations voisines les secrets de leur industrie et les fruits de leurs utiles travaux, voilà quelles furent les suites du régime d'oppression et de terreur que réservait à des peuples paisibles celui que l'histoire vengeresse a flétri du nom de Démon

(1) Watson, Histoire de Philippe II, tome I, livre III, page 112. — Vers le milieu du xvi" siècle, Bruges comptait 100,000 habitants, Gand, 250,000, Ypres, 200,000. La population d'Anvers s'élevait ù la même époque à bien près de 200,000 âmes.

du Midi. Mais il n'est pas temps encore de porter nos regards sur ces tableaux lugubres : il faut d'abord connaître les causes générales et accidentelles de la crise révolutionnaire qui allait bientôt éclater; alors seulement il sera possible de mesurer l'étendue des malheurs de la patrie.

Page 1