Histoire de la révolution française, 1789-1799
La France ne date pas de la Révolution : elle n’est pas une nation sans ancêtres, et ce serait par trop restreindre son patrimoine de gloire que de ne pas tenir compte d’un passé de plus de vingt siècles, qui nous rattache à Vercingétorix.
Les victoires qu’ont remportées sur la coalition les jeunes soldats de la République ne doivent pas nous faire oublier les grandes luttes qui, aux siècles féodaux, portèrent le nom français en Palestine et en Égypte, qui, au temps de Jeanne Darc et de Henri IV, maintinrent l’indépendance nationale contre les convoitises de l’Anglais et de l’Espagnol, et qui, sous les drapeaux de Louis XIV, imposèrent à l’Europe notre suprématie.
De même, dans l’ordre social, le présent est solidaire du passé. La transformation accomplie par la Révolution a été préparée par le patient labeur d’innombrables générations.
Même dans les temps les plus sombres de notre histoire, au milieu des bouleversements qui suivirent la chute de l’empire romain ou de l’empire de Charlemagne, parmi les invasions des Germains, des Normands, des Hongrois et des Sarrasins ou parmi les terreurs de l’an Mil, il a été accompli une œuvre dont nous devons être filialement reconnaissants.
La domination des barons féodaux, la tutelle de l’Église, furent alors un progrès sur l’anarchie et l’ignorance des temps barbares : car le château seigneurial protégea le village contre les bandits; des bourgs purent se fonder à l’abri des monastères, et le palais fortifié de l’évêque servit d’asile aux derniers débris de l’ancienne civilisation.
A son tour, la puissance royale fut un progrès sur le morcellement féodal : ce sont les rois de France qui rassemblèrent
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autour de leur trône les provinces dispersées, qui sur la force brutale firent prévaloir Faction de la Loi, et qui, malgré les prétentions des papes, constituèrent l’État laïque , l’État moderne.
C’est dans ce conflit des pouvoirs rivaux, féodalité, Église, royauté, c’est dans ces siècles reculés que le peuple de France fit les premiers pas vers la liberté : dès le onzième siècle, les communes conquièrent leur indépendance ; dès le douzième, les paysans commencent à s’émanciper^ du servage de la glèbe ; dès le quatorzième, la bourgeoisie, avec Étienne Marcel, s’essaye à un rôle politique dans les états généraux et impose à tous le respect du tiers état.
Puis ce tiers état grandit par le travail et l’épargne, par l’industrie, et, avec Jacques Cœur, par les grandes entreprises commerciales. Il pénètre dans le conseil des rois, dans les Parlements et les autres cours de la justice, dans l’administration du royaume et même dans les commandements militaires. Il s’élève, au seizième et au dix-septième siècle, par les arts et les lettres; au dix-huitième siècle, parles sciences, la philosophie et l’économie politique. Après avoir fourni à la monarchie des ministres comme Louvois et Colbert, il se trouve supérieur aux autres classes en éducation politique. A la veille de 1789, il est mûr pour la liberté et pour le pouvoir.
Nous reconnaissons les services qu’ont pu rendre, à d’autres époques, la noblesse, l’Église, la royauté; mais à la fin du dix-huitième siècle leur rôle était terminé, h' ancien régime avait fait son temps. Lemomentétaitvenu de constituer en France la société moderne , la société démocratique.
Ce passage de V ancien régime au régime nouveau^ cette trans formation et cette métamorphose de la France, ils se sont accomplis chez nous par la Révolution, c’est-à-dire au milieu de convulsions violentes qui ont ébranlé non seulement la France, mais l’Europe.
Quel Français ne regrette, encore aujourd’hui, que cette transformation n’ait pu s’accomplir sans secousse, par des transitions sagement ménagées, et qu’en un mot la Révolution ait été nécessaire?
Si notre dernier roi absolu, Louis XVI, avait soutenu en 1776 les réformes de Turgot, ou s’il eût admis sincèrement, en juin 1789, la fusion des trois ordres^ ou s’il eût adhéré sans arrière-pensée à la constitution de 1791, les événements auraient
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pu prendre une autre tournure. Peut-être aurions-nous échappé aux angoisses des discordes civiles et de l’invasion, aux excès de la Terreur, à vingt-deux années de guerres, à l’issue desquelles la France s’est trouvée plus petite et les nations rivales, surtout l’Angleterre et l’Allemagne, plus puissantes.
Mais le passage de la monarchie de droit divin à la société démocratique pouvait-il s’accomplir sans luttes? Il ii’y a pas d’exemple dans l’histoire que, sans résistance, des pouvoirs humains aient renonce à la toute-puissance, qu’une royauté ait consenti, de son plein gré, à n’être plus absolue, une noblesse à n’être plus prépondérante, une Église à échanger contre d’immenses richesses et une situation privilégiée un salaire modéré et la jouissance du droit commun. Si la transformation a été moins violente dans la plupart des États européens, c’est que la France, après avoir accompli sa propre révolution, l’a étendue à l’Europe presque entière et a renversé les obstacles matériels qui auraient empêché en Espagne, en Italie, en Allemagne, l’établissement des régimes parlementaires. N’oublions pas que les Anglais, bien qu’en possession de leur Grande Charte depuis Jean sans Terre, ont cependant décapité Charles F^en 1649 et détrôné Jacques II en 1688, et que les Américains eux-mêmes ont conquis leur indépendance au prix d’une guerre terrible.
L’ancien régime, en France, s’est défendu énergiquement, et nous avons eu la guerre civile ; l’ancien régime, en Europe, s’est senti menacé par les réformes qui s’accomplissaient en France, et nous avons eu la guerre étrangère.
Le roi et les privilégiés ont une lourde responsabilité dans les malheurs de la Révolution. Les pouvoirs issus de la Révolution ne sont pas sans reproche. Robespierre, par exemple, en prolongeant les cruautés de la Terreur même après que la guerre civile eut été étouffée et l’invasion repoussée, a lassé la France, rendu inévitable la réaction contre la République, préparé l’avènement du despotisme militaire. Napoléon, en abusant de sa prépondérance militaire, a lassé l’Europe, rendu inévitable la réaction des peuples contre la France, préparé la ruine de notre suprématie. LouisXVl, Robespierre, Napoléon, ont contribué, chacun pour sa part, à rendre formidable le prix dont nous avons dû payer notre régénération.
Nous sommes maintenant assez éloignés de cette époque glorieuse et tragique pour essayer de la raconter avec quelque impartialité.
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Le temps a marché comme les idées. Tout un siècle a déjà passé sur la Révolution. Depuis que les paroles enflammées de Mirabeau ont retenti dans les États généraux, quatre générations se sont déjà succédé.
En même temps que se renouvelaient les générations, la trace matérielle des événements s’est effacée. 11 y a soixante-dix ans, on rencontrait encore des hommes qui, dans leur famille ou dans leurs biens, avaient souffert de la Révolution. Nul ne peut se donner aujourd’hui pour une de ses victimes, et il n’est personne qui ne profile de son triomphe définitif. Personne : car, parmi ceux qui l’attaquent avec le plus d’àpreté dans leurs discours ou leurs écrits, il n’en est pas un qui voudrait renoncer à la liberté de conscience, à la liberté de la presse, au droit de contrôle sur les actes du gouvernement, à aucun des droits assurés par la Révolution à tout citoyen français : or, tous ces progrès constituent l’héritage de' la Révolution, au partage du* quel ont été conviés ses ennemis comme ses amis, les fils des émigrés comme ceux des patriotes^ les nations qu’on avait armées contre elle aussi bien que le peuple français.
Les maux qu’elle a causés furent passagers : ses bienfaits durent et dureront. Il ne faut pas mettre seulement à son actif les réformes qui se réalisèrent directement par elle, mais celles qu’elle a rendues possibles après elle, et qui sont la conséquence naturelle des premières. Si les idées d’égalité, de solidarité, de fraternité s’affermissent et s’étendent ; si les lois nouvelles ont toutes en vue l’intérêt du plus grand nombre ; si elles se préoccupent surtout d’assurer à l’ouvrier et au paysan plus de bienêtre, au faible la protection, au pauvre l’assistance, à l’enfant l’instruction ; si les pouvoirs absolus font place partout en Europe aux gouvernements constitutionnels ; si l’humanité, après bien des rechutes, semble entrée dans la voie du progrès indéfini ; c’est parce que la Révolution, dans un admirable et douloureux effort, a brisé tous les obstacles, déblayé les routes de l’avenir et anéanti pour jamais l’ancien régime, au profit non de la France seulement, mais de tous les peuples.