‹ Histoire de la révolution française, 1789-1799Chapitre 2 sur 73 · POUVOIR ABSOLU DU ROI · texte numérisé non relu

POUVOIR ABSOLU DU ROI

Sous les derniers rois de la dynastie de Bourbon, l’autorité royale était devenue telle, que le jurisconsulte anglais

A. RAMBVUD. 1

Blackstone osait comparer comme « pays despotiques » la France et la Turquie, et que les ennemis de Louis XIV l’appelaient « le Grand Turc des Français ». Lorsque Henri IV se considérait comme étant « au-dessus des lois »; lorsque Louis XIV disait : « L’État, c’est moi » ; lorsque Louis XV proclamait qu’il n’était « responsable qu’à Dieu »• lorsque Louis XVI répondait au duc d’Orléans : « C’est légal, parce que je le veux », ils ne faisaient que résumer la doctrine même de la monarchie.

Cette doctrine, Louis XIV l’a formulée ainsi dans ses Instructions à l’usage de son fils : « Le roi représente la nation tout entière ; toute puissance réside dans les mains du roi.... Les rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et entière de tous les biens qui sont possédés, aussi bien par les gens d’Église que par les séculiers.... Quiconque est né sujet doit obéir sans discernement. » Les docteurs delà Sorbonne, consultés par le jésuite Le Tellier, confesseur de Louis XIV, affirmaient (( que tous les biens des sujets étaient au roi et qu’en les prenant, il ne prenait que ce qui lui appartenait ». — « Tout l’État est en lui, » écrivait à son tour Bossuet. Et Vergennes, ministre de Louis XVI, dira : « Le monarque parle : tout est peuple et tout obéit. »

Quelques écrivains ont prétendu que la France avait une constitution, parce que l’autorité du roi semblait limitée par les prérogatives de certains corps. M. Duvergier de Hauranne leur répond que la France n’avait d’autre constitution que celle-ci : « L’omnipotence royale, contrariée quelquefois, jamais entravée. »

On a parlé du droit de remontrances des parlements; mais le roi les réduisait au silence quand il lui plaisait, et il lui suffisait de tenir un lit de justice pour les obliger à enregistrer les édits qui avaient provoqué leurs remontrances.

On a parlé des états généraux; mais de 1614 à 1789, un n’a pas réuni une seule fois ces représentants de la

L’ANCIEN RÉGIME

nation. Le cardinal Dubois disait que « l’appareil des députés du peuple, la permission de parler devant le roi et de lui présenter des cahiers de doléances, ont je ne sais quoi de triste qu’un grand roi doit toujours éloigner de sa présence ».

On a parlé des états provinciaux; mais la royauté les avait abolis partout, sauf en Languedoc, Bretagne, Bourgogne, Province, Dauphiné, Artois et quelques autres provinces plus petites. Ces provinces s’appelaient pays d'états ; mais quand les députés de ces états montraient quelques* velléités de résistance, les gouverneurs royaux emprisonnaient les meneurs et réduisaient le reste au silence. Les trois quarts de la France, bien qu’on les appelât pays d'élection, n’avaient aucune représentation provinciale.

On a parlé des libertés municipales; or, non seulement les offices municipaux, ceux de maires, prévôts, échevins,. conseillers, dans le Nord, de consuls, capitouls, jurats, dans le Sud, étaient à la nomination du roi, mais on avait imaginé de rendre ces charges vénales, c’est-à-dire de les vendre à qui voulait les payer.

Les agents du roi, dans les provinces et dans les villes, ne rencontraient donc pas plus de résistance que le roi lui-même n’en rencontrait au centre du gouvernement. En bas comme en haut, il n’y avait place que pour l’autorité absolue et l’obéissance muette.

Ainsi, tandis que l’Angleterre, depuis le treizième siècle, avait une constitution; tandis que ses rois ne pouvaient ni faire les lois, ni lever l’impôt, ni contracter un emprunt, ni déclarer la guerre, ni conclure la paix qu’avec le concours du parlement; tandis que tout sujet anglais* voyait sa liberté et sa propriété garanties par la constitution, par l’institution du jury, par une représentation nationale, le roi de France, entouré de ministres qui n’étaient que ses commis, livré aux conseils de ses familiers, disposait arbitrairement du sort des particuliers comme des destinées de la nation.

Il trônait à Versailles, dans cet immense palais qui, ^larmi les misères du dix-septième siècle, avait coûté près i un milliard, et qu’on avait édifié loin de Paris, afin que h voix de l’opinion publique ne pût s’y faire entendre. Là, 10 000 hommes composaient sa maison militaire, 4000 sa liaison civile; 2000 chevaux peuplaient ses écuries. La plus haute noblesse de France, réduite volontairement à l’état de domesticité, s’empressait autour de lui, se disputait les bienfaits du roi, c’est-à-dire l’argent du trésor, l’entretenait dans l’enivrement de sa toute-puissance, dans la persuasion qu’il était au-dessus de l’humanité. Partout, dans la décoration du palais de Versailles, l’image du roi se confondait avec celle du soleil; et c’est ainsi que le pinceau des artistes traduisait cette parole de Bossuet : (( O rois, vous êtes des dieux. » Le gouverneur du jeune Louis XV ouvrait une fenêtre et, montrant à cet enfant la foule qui se pressait autour du palais, lui disait : « Tout ce peuple est à vous ! »

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