LE TIERS ÉTAT SE CONSTITUE EN ASSEMBLÉE NATIONALE
Le 6 mai, le clergé et la noblesse se rendirent dans les salles qu’on leur avait préparées ; le tiers état , comme le plus nombreux, continuait à siéger dans la salle des Menus. Il y avait à procéder tout d’abord à la vérification des pouvoirs. Cette opération devait-elle se faire en commun par les trois ordres ou séparément? Les privilégiés entendaient qu’elle se ferait séparément; les députés du tiers, qu’elle se ferait en commun. Si ces derniers cédaient, il était certain que toutes les autres délibérations auraient lieu dans la même forme; que toutes les fois qu’il y aurait un abus à supprimer, une réforme à établir, le suffrage unique du tiers serait annulé par le double suffrage des ordres privilégiés. La Révolution se serait trouvée arrêtée dès le début, le tiers état maintenu dans son infériorité, le peuple condamné à une servitude éternelle.
Ainsi de la solution qu’on donnerait à cette simple question, la vérification des pouvoirs , dépendait l’avenir même de la France.
C’est ce que comprirent les députés du tiers : ils maintinrent leur revendication et attendirent que les privilégiés voulussent bien se réunir à eux. Ils attendirent patiemment, longtemps ; mais le temps travaillait pour eux. Ils savaient que, même parmi les nobles, un certain nombre souhaitaient que la Révolution continuât, et que, dans le clergé, la plupart des curés, opprimés par l’épiscopat, exploités par les monastères, étaient favorables aux communes. Des conférences s’établirent entre les délégués des trois ordres ; les évêques, sous prétexte de se porter médiateurs, n’oublièrent rien pour empêcher l’accord. Ils affectaient de rendre le tiers état responsable du retard apporté au soulagement de la misère croissante du peuple;
un des prélats s’écriait pathétiquement, en montrant un morceau d’affreux pain noir : « Voilà le pain du paysan ! » Mais qui donc était cause de cette misère du peuple?
Près de cinq semaines se passèrent ainsi, les privilégiés se concertant avec la cour, le tiers en relation constante avec le peuple, qui, tous les jours, venait remplir les tribunes de l’Assemblée. Le 10 'juin, Sieyès dit à ses amis : « Coupons le câble, il est temps. » 11 était temps de quitter le rivage du vieux monde et de voguer en pleine mer, vers l’avenir. Sieyès proposa de sommer une dernière fois le clergé et la noblesse, de leur signifier que l’appel se ferait dans une heure et qu’il serait donné défaut contre les non-comparants. Cette mise en demeure, rédigée en style de procédure, décida quelques curés, trois d’abord, puis sept, puis un plus grand nombre, à se rallier au tiers, qui les accueillit avec enthousiasme.
Le 17, les députés des communes firent un pas encore plus hardi. Sur la motion de Sieyès, « attendu que cette assemblée est déjà composée des représentants envoyés directement par les 96 centièmes au moins de la nation, et qu’une telle masse de députation ne saurait rester inactive par l’absence des députés de quelques bailliages ou de quelques classes de citoyens, » ils se proclamèrent constitués en Assemblée nationale. C’en était fait des États généraux, de la division en ordres, de tout l’ancien régime politique.
L’Assemblée nationale parle et agit tout d’abord en souverain. Elle entend et décrète : 1® que les impôts cesseront d’être perçus, si elle vient à être dissoute ; 2° que la dette publique est sous la garantie de la nation ; 3"^ qu’un comité de subsistances sera constitué. Par le premier de ces décrets, elle mettait, quant aux finances, la cour dans sa dépendance; par le second, elle s’attachait les capitalistes et les créanciers de l’État; par le troisième, elle s’assurait les sympathies du peuple, qui souffrait cruellement de la disette.
▲. râmbàud.
La cour et les privilégiés sentirent le coup qui leur était porté. Louis XVI hésita quelque temps entre les conseils de Necker et ceux de sa famille. La reine l’entraîna, sous prétexte de chasse, à Marly, l’entoura d’un comité secret formé du comte d’Artois, des princes de Gondé et de Gonti, du garde des sceaux Barentin, de l’archevêque de Paris, du cardinal de la Rochefoucauld. Il se laissa convertir à l’idée d’un coup d’État : il tiendrait dans la salle des Menus une séance royale, parlerait aux députés un langage menaçant, indiquerait les quelques réformes auxquelles il consentait, et signifierait aux trois ordres d’avoir à se séparer. Necker serait renvoyé.