‹ Histoire de la révolution française, 1789-1799Chapitre 27 sur 73 · PRISE DE LA BASTILLE ET NUIT DU 4 AOUT · texte numérisé non relu

PRISE DE LA BASTILLE ET NUIT DU 4 AOUT

La reine et le parti de la cour n’avaient reculé que parce qu’on n’était pas en mesure d’employer (( la puissance des baïonnettes » . On se mit aussitôt en devoir de réparer cet échec ; dès les premiers jours de juillet, des mouvements de troupes se dessinèrent autour de Versailles et de Paris: on appela de préférence les troupes étrangères, les mercenaires suisses, allemands, croates, hongrois, qui résisteraient moins à un attentat contre l’Assemblée nationale, les régiments de Diesbach, Reinach, Helmstadt, Salis-Salmade, Berchiny, Esterhazy, etc.

Ces troupes occupèrent toutes les routes de manière à pouvoir, suivant le cas, menacer Versailles ou affamer Paris. On fit entrer un renfort de Suisses à la Bastille. On confia toutes ces troupes à Breteuil, qui disait : a S’il faut brûler Paris,

Mirabeau et Dreux-Brézé,

on brûlera Paris ! » et au maréchal de Broglie, qui disait, parlant des députés, que « le canon et la fusillade auraient raison des argumentateurs ». Enfin, on sut que la reine, pour payer la guerre civile, faisait fabriquer secrètement du papier-monnaie, c’est-à-dire préparait la banqueroute.

Le 9 juillet, le jour même où elle prit le titre de Constituante, l’Assemblée nationale envoyait une adresse au roi pour demander l’éloignement des troupes étrangères, dont la présence agitait le peuple. La réponse du roi fut peu rassurante : il était, disait-il, seul juge de la nécessité de faire venir ou de renvoyer les troupes ; il ne s’agissait que d’assurer l’ordre et de garder l’Assemblée ; si l’Assemblée était inquiète, il pourrait la transférer à Noyon ou à Soissons. C’eût été l’éloigner de Paris et la mettre à la discrétion des mercenaires.

Le même jour, 1 1 juillet, on apprenait que Necker, chassé du ministère, était parti pour Bruxelles, et qu’un nouveau cabinet venait de se former, composé précisément de tous les hommes du coup d’État : Broglie, Breteuil, La Galissonaière, Vauguyon, Fami des jésuites, et Foulon, auquel le peuple prêtait cette parole : « S’ils ont faim, qu’ils mangent du foin ! »

L’Assemblée, sous le coup de cette provocation, reprit toute son énergie. Elle envoya une députation demander au roi le renvoi des troupes et le rappel de Necker ; la députation ne fut pas reçue. Alors cette Assemblée, qui n’avait pas un soldat pour la défendre, décréta :

Que Necker et ses collègues emportaient sa confiance et les regrets de la nation;

Qu’elle rendait responsables les ministres actuels et les conseillers du roi, de quelque rang et état qu'ils pussent être (ce qui visait les frères du roi et la reine elle-même) ;

S*" Que quiconque proposerait la banqueroute serait déclaré infâme (c’était flétrir d’avance les projets financiers de la cour).

Gela fait, l’Assemblée attendit.

A Paris, que se passait-il? Depuis la séance royale du 23 juin, les esprits étaient inquiets et agités. L’abbé Fauchet et d’autres journalistes avaient mis en circulation une adresse au roi qui demandait Féloignement des troupes, la formation d’une garde civique, l’élection d’une municipalité parisienne : ils recueillirent 3000 signatures. La déclaration du roi au sujet de l’armée avait achevé de convertir les gardes françaises à la cause de la Révolution. Déjà ils refusaient de tirer sur le peuple : leur colonel en fit mettre onze à l’Abbaye; le peuple les délivra de vive force. Les Parisiens furent exaspérés quand ils virent les troupes étrangères occuper le Champ de Mars, les Champs- Elysées, et pousser leurs patrouilles jusqu’aux Tuileries.

Le 12 juillet, à la nouvelle du renvoi de Necker, Camille Desmoulins monta sur une table au Palais-Royal, distribua aux assistants les feuilles des marronniers en guise de cocarde et appela le peuple à l’insurrection. On promena les bustes de Necker et du duc d’Orléans. Les dragons du prince de Lambesc chargèrent la foule aux Tuileries : les gardes françaises tirèrent sur les dragons. Les électeurs se réunirent à l’Hôtel de Ville, chassèrent la municipalité royale, en installèrent une nouvelle, et décrétèrent la levée de 48 000 hommes.

Toute la journée du 13, le tocsin de l’Hôtel de Ville et des églises retentit dans la ville, soulevant l’effroi et la colère des masses. Flesselles, prévôt des marchands (maire de Paris), essaya d’amuser le peuple en lui promettant des armes. Le peuple en trouva tout seul; on fabriqua 50 000 piques et l’on enleva du dépôt des Invalides les fusils et les canons. Le 14 au matin, un cri unanime s’éleva dans Paris : « Allons prendre la Bastille! »

La Bastille passait pour imprenable; elle avait huit tours d’une hauteur vertigineuse, des fossés pleins d’eau, larges comme une rivière, des canons à toutes ses embrasures : elle pouvait broyer le faubourg Saint-Antoine. Le peuple parlementa d’abord avec le gouverneur de Launay,

puis l’attaque commença. Les Parisiens, que la garnison pouvait canonner et fusiller à l’abri, eurent 85 morts et 98 blessés ; mais, à cinq heures, la Bastille était prise.

11 était temps ; dans la nuit du 14 au 15 devait se faire le coup d’État; 40 000 exemplaires de la proclamation royale étaient déjà imprimés ; la reine et Mme de Polignac visitaient les troupes étrangères, présidaient aux distributions d’argent et de vin. Le ministre Foulon et son gendre, l’intendant Berthier, poussaient avec ardeur les préparatifs. Le roi devait quitter Versailles pour laisser l’Assemblée aux prises avec les soldats. Ce jour-là, une grande dame disait à Dumouriez : a 11 paraît que les députés mutins sont déjà à la Bastille. »

La nouvelle de la victoire du peuple tomba comme un coup de foudre sur Versailles. L’Assemblée, pour éviter de trouver encore une fois les portes fermées, s’était déclarée en permanence; elle siégea soixante-dix-neuf heures de suite. Presque en même temps, elle apprit la chute de la Bastille et la retraite des troupes, qui des Champs-Elysées se repliaient sur Sèvres. Berthier et Foulon auraient voulu faire opérer aux soldats, à la faveur de la nuit, un retour offensif sur Paris ; mais des symptômes de mutinerie s’étaient manifestés même dans les troupes étrangères, et le régiment suisse de Châteauvieux avait déclaré qu’il ne tirerait pas sur le peuple.

Le 15 au malin, les représentants décidèrent d’envoyer au roi une députation que Mirabeau enflamma de sa redoutable éloquence. Au moment où elle se disposait à sortir, on annonça que le roi allait se rendre dans l’Assemblée. Louis XVI, à qui le duc de Liancourt avait fait entendre qu’il s’agissait non d’une révolte y mais d’une révolution, venait tenter une réconciliation. « Le sang de nos frères coule à Paris ! s’écria Mirabeau. Qu’un morne respect soit le premier accueil fait au monarque par les représentants d’un peuple malheureux: le silence des peuples est la leçon des rois. » Pourtant, quand le roi parut sans gardes, accom-

IMiï^e de la Bastille

pagné seulement de ses frères, lorsqu’il eut dit qu’il avait éloigné les troupes, qu’il ne faisait qu’un avec la nation, cette assemblée, profondément imbue de sentiments et de traditions monarchiques, se leva au cri de Vive le Roi! et reconduisit le prince jusqu’au château. Mais la faiblesse de Louis XVI et la perfidie obstinée de la cour autorisaient des défiances qui étaient dans tous les cœurs, et qu’une vieille femme, se jetant aux genoux du roi sur la place du palais, exprima en son langage : « Ah ! sire ! êtes-vous sincère? Ne vont-ils pas encore vous faire changer? »

Leroi, réconcilié avec l’Assemblée, sentit qu’il devait également se réconcilier avec Paris : Paris qu’un long divorce séparait de ses rois depuis un siècle et demi qu’ils avaient quitté les Tuileries pour Versailles, Paris encore tout bouillant du 14 juillet, Paris qui poursuivait de son courroux les complices du coup d’État, où l’on venait de mettre à mort Flesselles et de Launay, où le même sort attendait Foulon et Berthier.

La reine aurait voulu que le roi n’allât pas à Paris, qu’au contraire il quittât Versailles et commençât la guerre civile ; Louis XVI n’osa pas. Une délégation de cent députés précéda le roi à Paris. Elle y fut reçue avec enthousiasme; l’Assemblée de Versailles et le peuple parisien avaient également fait leur devoir : au serment du Jeu de Paume avait répondu la prise de la Bastille, et le peuple avait mis sa force au service du droit. Bailly, nommé maire de la municipalité nouvelle, Lafayette, proclamé commandant des gardes nationales, allèrent aux portes de la ville recevoir le roi. Louis XVI traversa Paris entre deux haies de gardes nationaux, reçut des mains de Bailly la cocarde tricolore, monta l’escalier de l’Hôtel de Ville sous une voûte d’acier formée par les épées des officiers de la milice nouvelle, sanctionna la nomination de Bailly et de Lafayette, et repartit pour Versailles.

Necker était revenu en triomphe. Les fauteurs du coup d’État, le comte d’Artois, Condé, Conti, Polignac, Broglie,

Lambesc, Galonné quittaient la France et donnaient ainsi le signal de V émigration.

Le drapeau tricolore, emblème de la Révolution, flottait sur la Bastille vaincue, sur cette sombre forteresse qui était comme le symbole de l’absolutisme royal, qui avait 6ervi de prison à toutes les victimes de l’arbitraire, aux protestants, aux philosophes. Les cahiers de 1789 en avaient demandé la démolition : le peuple de Paris ne fit qu’exécuter la sentence prononcée par la France tout entière. La prise de la Bastille est un fait culminant dans l’histoire non seulement de la France, mais de l’Europe entière; elle inaugurait une époque nouvelle de l’histoire du monde et consacrait l’avènement de la société moderne. Ce ne furent pas seulement les Français qui se réjouirent, mais les libéraux de l’Angleterre, de l’Allemagne, de l’Italie; dans la Russie lointaine, à Saint-Pétersbourg, quand parvint cette grande nouvelle, on vit les Russes et les étrangers s’embrasser dans les rues et répéter avec enthousiasme ; « La Bastille est prise ! »

La province suivit le mouvement de Paris : à Rouen, à Orléans, à Lyon, à Nancy, il y eut des rixes entre la troupe et la milice bourgeoise ; à Caen, à Bordeaux, les forteresses royales furent prises; à Rennes, à Saint-Malo, à Strasbourg, les soldats fraternisèrent avec le peuple.

Le mouvement gagna les campagnes : partout les paysans coururent aux châteaux des nobles, brûlèrent les archives pour anéantir les titres qui consacraient les redevances féodales : dans beaucoup de villages, les châteaux, édifiés autrefois des corvées du peuple , furent incendiés, et les potences des seigneurs haut justiciers renversées.

Partout, dans les campagnes comme dans les villes, la population s’arma de piques, de faux ou de fusils. En face des régiments restés fidèles â la cour, l’Assemblée disposait maintenant de trois ou quatre milh'ons d’hommes. En huit jours, contre les droits féodaux, contre les intrigues

de Versailles, contre les menaces de l’Europe, la nation s’était levée d’un élan unanime.

Cette haine du paysan contre la féodalité, qui se traduisait en incendies des châteaux et en violences contre les seigneurs, força l’Assemblée à prendre un grand parti. Dans la nuit du 4 août, le duc d’Aiguillon et le vicomte de Noailles proposèrent l’abolition de tous les droits féodaux : les curés offrirent d’abandonner leur casuel ; les députés des pays d’état renoncèrent à leurs privilèges en matière d’impôts, les députés des villes aux privilèges municipaux. Ce fut une émulation admirable de renoncement et de sacrifice. Le haut clergé, qui avait résisté, n’y gagna rien : deux jours après, il fut dépouillé de la dîme, en attendant qu’il perdît ses immenses possessions.

L’Assemblée venait, en cette nuit mémorable, de consacrer l’abolition du régime qui depuis les origines de notre histoire pesait sur le peuple de France. Il lui restait à accomplir son serment du 20 juin, à faire la constitution. D’abord elle rédigea la Déclaration des droits de Vhomme et du citoyen, ce résumé des principes de la Révolution qui est resté comme l’Évangile politique et social de la France nouvelle. Puis elle discuta l’organisation du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif.

Quand on en vint à cette matière délicate, les partis qui existaient en germe dans l’Assemblée commencèrent à prendre position. On put distinguer bientôt : 1® le parti de la cour, composé du haut clergé et de la noblesse, qui prétendait maintenir presque entièrement l’ancien régime ; il comptait parmi ses plus brillants orateurs l’abbé Maury et Cazalès; 2^ le parti monarchien, qui entendait conserver au roi tout le pouvoir exécutif, à la noblesse et au clergé une grande situation dans l’État, qui rêvait de partager l’Assemblée en une Chambre haute, dans laquelle l’aristocratie eût pu garder son ancien éclat et son ancienne puissance, et une Chambre des communes : il reconnaissait pour ses chefs Necker, Mounier, Lally-Tollendal et Cler-

mont-Tonnerre ; 3® le parti populaire, qui voulait constituer une Assemblée unique en face de la royauté affaiblie; il avait à sa tête Mirabeau, Sieyès, Bailly et Lafayette; 4^^ le parti avancé, avec Duport, Barnave, les frères Lametli, qui essayait de stimuler l’Assemblée en s’appuyant sur le peuple de Paris et sur les cluhs; 5® les hommes comme Robespierre, Barère, Grégoire, Pétion, Buzot, dont le groupe contenait en germe la future Gironde et la future Montagne et qui se réservait de pousser encore plus loin la Révolution.

Hors de l’Assemblée, ces hommes avaient déjà une puissante action sur le peuple, quelques-uns par la voie de la presse. Des clubs s’ouvraient aux Jacobins, aux Cordeliers. Loustalot tirait à 200000 exemplaires son journal intitulé les Révolulions de Paris; Fréron rédigeait Y Orateur du peuple; Camille Desmoulins, les Révolutions de France et de Brabant; Barère, le Point du jour. Plus tard viendront Marat avec Y Ami du peuple, Hébert, avec le Père Duchêne. Le parti de la cour, dans le Journal de la Cour et de la Ville^ le Journal des Halles, Y Ami du roi, les Actes des apôtres, attaquait avec une violence inouïe les hommes de la Révolution, outrageant de préférence les modérés, comme plus dangereux pour la royauté.

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