LES JOURNÉES D’OCTOBRE
Il ne faut pas croire que la cour, après la terrible leçon du 14 juillet, eût désarmé. Tandis que ses partisans dans l’Assemblée s’étudiaient à troubler les séances, le roi entravait l’œuvre législative et la marche du gouvernement en refusant de sanctionner tantôt l’abolition du régime féodal, tantôt la Déclaration des droits de l’homme.
Le comité secret, qui, au 23 juin, au 14 juillet, avait échoué dans ses deux tentatives de coup d’État, en rêvait une troisième. Cette fois, on comptait sur Rouillé, qui
commandait autour de Metz une armée de 25 à 30 000 hommes. On projetait de rassembler autour du roi, outre les 10000 hommes de la maison militaire, les régiments des garnisons voisines, d’envoyer Louis XVI à leur tête rejoindre Bouillé, qui aurait marché sur Paris. On commença par appeler à Versailles le régiment de Flandre, et les cocardes des régiments étrangers se montrèrent de nouveau à Paris.
Le 1®' octobre, dans la salle du théâtre de Versailles, un repas donné par les gardes du corps au régiment de Flandre dégénéra en manifestations violentes. Le roi, la reine avec le dauphin dans ses bras, parurent dans cette fête. La musique joua un air significatif : « O Richard, ô mon roi, l’univers t’abandonne! » puis la Marche des uhlans; ensuite on sonna la charge, et les convives, excités par le vin, escaladèrent, l’épée en main, les loges du théâtre; des dames enlevèrent aux officiers la cocarde tricolore pour la remplacer par la cocarde blanche. Le 3 octobre, autre banquet du même genre.
Pendant qu’on banquetait à Versailles, la famine sévissait à Paris. Ces provocations tombèrent sur une population affolée par ses souffrances, aigrie par des soupçons qui malheureusement n’étaient que trop justifiés. Le 5, quelques milliers de femmes envahissent l’Hôtel de Ville et déclarent qu’elles vont chercher le boulanger^ c’est-à-dire le roi, dont la présence à Paris ramènera l’abondance. Plusieurs sont munies de tambours et entraînent le reste sur la route de Versailles; l’huissier Maillart leur sert de guide, comme pour aller opérer la saisie de la royauté; les volontaires de la Bastille courent à leur suite, traînant des canons; Lafayette rassemble en hâte les gardes nationales et prend à son tour le chemin de Versailles, dans le dessein de protéger le château. Toute cette multitude entre à Versailles en chantant l’air royaliste : Vive Henri IV!
Une députation de ces femmes est reçue par Louis XVI, qui promet de veiller à l’approvisiounement de Paris. Sauf
quelques rixes avec les gardes, la soirée est calme. Mais au matin, vers six heures, quelques hommes du peuple, rôdant autour des grilles du château, trouvent une porte ouverte et s’y précipitent. La foule accourt et les suit. Elle commence à massacrer les gardes du corps, elle pénètre dans les appartements. Lafayette parvient à sauver le roi, la reine et le dauphin, mais c’est à condition que le boulanger y la boulangère et le petit mitron viendront à Paris. Telles furent les journées d’octobre, qui écrasèrent en germe le complot de la cour et mirent le monarque à la discrétion du peuple. Quand on fut arrivé à Paris, Louis XVI s’installa aux Tuileries, et l’Assemblée à l’Évêché, plus tard au Manège.
La situation devenait d’autant plus périlleuse que les questions dont l’Assemblée avait à s’occuper étaient plus délicates. On allait toucher aux biens et même à l’organisation du clergé. Pour éviter la banqueroute, l’Assemblée avait, sur la proposition de Mirabeau, décrété le don patriotique par tous les citoyens d’un quart de leur revenu. Ce sacrifice fut reconnu insuffisant. Alors on songea aux immenses ressources que détenait encore l’Église : 130000 membres du clergé régulier et séculier, ou plutôt quelques centaines de prélats, abbés de monastères, grands seigneurs ecclésiastiques, possédaient en toute propriété le tiers du sol national; leurs revenus s’élevaient à près de 400 millions. Le chapitre de Saint- Claude tenait en servage 15 000 paysans. C’était là une situation qui ne pouvait plus se défendre. Dès le 6 août, Buzot avait déclaré qu’il fallait reprendre les biens d’Église. Le 8, le marquis de Lacoste proposa ce projet de loi : « 1® Les biens ecclésiastiques appartiennent à la nation; 2^ les moines dépossédés recevront une pension ; le traitement des évêques et des curés sera payé par le Trésor. ^} C’était transformer les ecclésiastiques en fonctionnaires salariés de la nation.
Au cours de la discussion, pendant laquelle les curés
soutinrent faiblement les évêques, car ils avaient tout à gagner à la réforme, survint un incident qui acheva de décider l’opinion. Les serfs du Jura déléguèrent un des leurs pour remercier l’Assemblée « d’avoir adouci leur sort par ses décrets libérateurs ». Ils choisirent un homme qui était peut-être le doyen des paysans français, un vieillard de cent vingt ans, disait-on, qui parut devant les députés entouré de ses enfants et de ses petitsenfants. Sur la proposition de l’abbé Grégoire, toute l’Assemblée se leva, émue et respectueuse, devant l’héritier de tant de générations opprimées, devant le dernier des serfs de France, et lui décerna les honneurs de la séance (!25 octobre).
Le 2 novembre 1789, un décret de l’Assemblée mit les biens d’Église « à la disposition de la nation ». Sous le nom de hiem nationaux^ ils devaient former la garantie des assignats qu’on allait créer, et dont l’Assemblée décida une première émission pour une somme de 400 millions.
Le haut clergé n’avait d’ailleurs pas attendu cette mesure pour agir en ennemi irréconciliable de la Révolution; il se joignit aux émigrés qui ameutaient les cours étrangères contre la France, aux États provinciaux qui protestaient contre les décrets de l’Assemblée, aux parlements qui refusaient de les enregistrer, à tous les privilégiés qu’exaspérait l’avènement de l’égalité. Les évêques s'attachèrent à soulever les campagnes : cela commença dès le 14 octobre, par un mandement séditieux de l’évêque de Tréguier; il pleurait sur la captivité du roi et déclarait que les prêtres n’étaient plus que « les commis soldés des brigands » : par brigands il entendait les députés. Le réveil du fanatisme, dans les populations ardentes du Midi, amena les massacres de Nîmes, de Toulouse et de Montauban.