FIN DU TROISIÈME VOLUME
Journal de la République, par Marat, fin de janvier 1793.
S'il avait été donné à la sagesse humaine de prévoir, dès l'instant de la convocation des états généraux, le point où nous en sommes arrivés, et par quelle suite d'événements nous devions y parvenir, à coup sûr le sage qui nous aurait dévoilé l'avenir eût été traité de visionnaire ou d'imbécile.
La Bastille rasée, le despotisme abattu, la Constitution renversée à sa naissance, deux Assemblées nationales succombant sous le poids de l'indignation publique, des massacres concertés pour écraser la liberté ne servant qu'à l'établir , la monarchie, encensée depuis treize siècles comme le plus beau des gouvernements, proscrite en un jour comme un fléau de l'humanité.
Le monarque adoré pendant quinze années, supplicié par la main du bourreau comme un tyran ; la république établie par acclamations; la révolution toujours entravée parles classes qu'elle favorisait, et toujours défendue parles classes qu'elle écrasait : voilà de ces événements qu'a provoqués tour à tour le torrent de l'opinion publique, mais dont le présage, d'emblée, était au-dessus des forces de l'esprit humain. Ils se conçoivent aujourd'hui que nous avons vu se développer sous nos yeux les causes qui les ont amenés. Le seul qui me passe et qui me passera toujours, c'est que les manœuvres, les ouvriers, les artisans, les indigents, en un mot, les classes de la société qui perdaient tout à la révolution, et que le législateur vénal avait exclues du rang de citoyens , sont les seules qui l'aient con-
stamment soutenue, et qui l'aient enfin consacrée sans avoir jamais opposé aux artifices de leurs ennemis que la force de leurs bras et les ressources de leur courage.
Ce n'est pas là, sans doute, un effet sans cause ; mais que ces grands moralistes, qui prétendent que l'homme n'agif jamais que par un intérêt palpable, nous expliquent un peu ce phénomène. Quant à moi, je ne vois dans cette ardeur à courir aux armes et à combattre contre la tyrannie, qu'ont montrée tant d'infortunés que la révolution a condamnés aux veilles, aux fatigues, aux corvées, qu'ils supportent si gaiement, qu'un penchant naturel pour les spectacles, et l'aversion indélébile de la tyrannie, auquel s'est joint enfin l'espoir du bien-être. Quoi qu'il en soit, c'est dans ces classes que la liberté a trouvé des vrais défenseurs; et si elles avaient été moins nombreuses au sein de la capitale, où a toujours été le foyer de la révolution, il était impossible qu'elle se soutînt quelques jours contre les pièges toujours renaissants de la foule d'ennemis conjurés pour l'étouffer au berceau. Mais eussent-elles été plus nombreuses encore, la contre-révolution était infaillible, si les meneurs des conjurés avaient déployé de l'audace ; c'en était fait pour toujours de la liberté, si, à l'époque de la révision, Lafayette avait renouvelé les scènes sanglantes du Champ-de- Mars. On sait qu'après ce massacre l'Ami du peuple est le seul ' qui soit resté debout contre la tyrannie, et que, pendant un mois entier, il ne s'est pas trouvé dix citoyens dans Paris qui eussent le courage de se dire défenseurs de la liberté; chacun jouait le royaliste, et le serait devenu en effet, pour peu que le glaive eût été suspendu sur la tête des mécontents. Mais le sentiment de leurs forces inspira aux contre-révolutionnaires une aveugle sécurité ; ils négligèrent toutes les précautions de
1 Dans ce passage, Marat oublie que Péiion et Prudhomme ont fait preuve, comme lui, d'un grand courage.
prudence, dès l'instant que la Constitution fut décrétée ; el, contents de voir qu'elle remettait en leurs mains mille moyens répressifs, ils ne songèrent plus qu'à la proclamer.
Son acceptation devait être le gage apparent de la réconciliation de tous les Français; il s'agissait d'endormir les amis de la liberté, et de permettre aux rebelles fugitifs de venir conspirer dans leurs foyers. Elle fut donc scellée par une amnistie générale ; l'impossibilité d'en excepter les patriotes détenus, sans éventer le piège, les fit participer à la faveur accordée aux traîtres. Ils recouvrèrent leur liberté, et, dès ce moment, ils recommencèrent à réclamer contre la tyrannie, à l'exemple de l'Ami du peuple. Leurs réclamations, toutefois, eussent été à l'instant étouffées, si le projet de corrompre nos armées n'avait pas appelé Lafayette à leur tête. Il ne pouvait les livrer au fer de l'ennemi, sans abandonner la garde parisienne, qu'il avait subjuguée. Son éloignement de nos murs ruina donc les affaires de la cour, en laissant au parti patriotique les moyens de se remonter. C'est la liberté de la presse qui, dans cette occasion, sauva la patrie et ramena l'opinion publique, comme elle l'avait sauvée après le massacre de Nanci , en déchirant le voile imposteur que les fripons constituants avaient jeté sur ces scènes atroces.
La cour fut donc réduite à conspirer de nouveau. Malgré le ralliement des patriotes, elle parvint bientôt à étouffer la liberté, en corrompant tous les fonctionnaires publics, pour opprimer le peuple. Le complot était formé de le remettre aux fers à main armée ; et c'en était fait pour toujours de la révolution du 10 août, si le monarque n'avait pas été un lâche, si l'état- major des gardes suisses n'avait pas abandonné les soldats à eux-mêmes, et si les soldats avaient eu la précaution de garder quelques canons, et de barricader les avenues du château.
Alors, ils auraient balayé tout ce qui se serait présenté de
vanteux ; et si, après être revenu de sa terreur, le peuple était accouru en armes des départements voisins, ils auraient tenu ferme jusqu'à ce que Lafayette, Dillon, Jarry et les autres généraux contre-révolutionnaires eussent ramené leurs armées sur Paris.
Quand je songe combien peu il s'en est fallu tant de fois que le despotisme ne fût rétabli sans retour, je regarde la révolution française comme un miracle continuel, et j'ai peine à me défendre de l'idée qu'un dieu tutélaire a veillé pour le salut des amis de la liberté; car comment concevoir que des citoyens sans plan de conduite, sans vues, sans fortune, et la plupart sans armes, aient triomphé d'une foule d'ennemis adroits, lins, fourbes, versés dans l'art d'en imposer aux hommes, ayant dans leurs mains toutes les places d'autorité, et disposant à leur gré du trésor public, des arsenaux et de la force armée?
Comment concevoir que des hommes presque sans aucun moyen de défense l'aient emporté sur une nuée d'emiemis qui réunissaient dans leurs mains tous les moyens d'oppression ?
Mais à s'en tenir au cours ordinaire des choses, il est notoire en dernière analyse que le peuple n'a triomphé que par sa masse, l'immense population de la capitale, et les coups imprévus du hasard ; tandis qu'il n'a manqué au despote, pour rétablir son empire, qu'un capitaine audacieux, qu'un homme de génie.
En suivant les éternelles machinations du cabinet, j'ai ri plus d'une fois de la petitesse de ses moyens, et je me suis assuré que, dans la horde innombrable des suppôts du despotisme, il ne se trouvait pas un seul homme d'État, pas un seul homme de génie ; car rien n'était plus aisé, au commencement delà révolution, que de rendre le despote plus puissant que jamais, que d'engager le peuple à reprendre de lui-même *es fers.
Parmi les divers moyens qui se sont présentés à mon esprit, en voici un dont le succès était infaillible : Au lieu de machiner ouvertement contre la patrie ; au lieu de tous ces conciliabules nocturnes, de toutes ces tentatives de fuite, de tous ces attentats contre la liberté, de toutes ces dispositions hostiles, qui jettent toujours l'alarme, répandent l'effroi et décèlent des projets sinistres; si mon cœur m'avait permis d'être le conseiller intime du monarque, je lui aurais dit : « Feignez de » vous soumettre de bonne grâce au joug de la nécessité, et » suivez ponctuellement ce conseil : corrompez secrètement les » représentants du peuple ; excitez les désordres des fonction- » n aires publics en paraissant vous y opposer ; provoquez les » dilapidations de tout genre du nouveau régime ; faites » rendre des lois oppressives ; faites-vous assigner une liste ci- » vile énorme ; et dès que ces décrets seront rendus, refusez » de les sanctionner. Puis, arrivez tout à coup au milieu de » l'Assemblée nationale, vêtu d'une simple redingote, sans » aucun garde, sans aucune décoration, mais suivi de vos mi- » nistres bien décorés ; ayez sous le bras la boîte de vos dia- » mants, de ceux de votre femme, et prononcez d'un ton pé- » nétré le discours qui suit :
« Messieurs, mon cœur est déchiré à la vue des malheurs » de la patrie, et je les déplore d'autant plus amèrement que » je me reproche d'en être la première cause. L'ignorance dans » laquelle m'ont entretenu les intrigants qui environnaient » le trône, l'état d'insouciance, de dissipation, d'ivresse même » dans lequel m'ont tenu les fripons qui m'obsédaient, ne m'a » pas permis de réfléchir un instant sur les devoirs des rois. » Je les connais aujourd'hui, je suis déterminé à les remplir » avec loyauté, et j'espère en Dieu qu'il est encore temps de » réparer les maux cruels faits en mon nom. Vous avez rendu » des décrets attentatoires à la liberté des citoyens ; je me sers » de la prérogative que vous m'avez attribuée d'en suspendre
» l'exécution. Vous m'avez accordé une liste civile de trente mil- » lions, je la réduis à cent mille livres ; il n'est pas juste que le » premier serviteur du peuple nage dans les délices, tandis que » le peuple languit dans la misère, et il est atroce d'enlever le » pain à des millions de citoyens, pour gorger d'or un simple » individu. J'ai congédié ma garde; je n'en veux point d'autre » que l'amour de mes concitoyens. J'ai donné des ordres pour » la prompte réforme du faste scandaleux de la cour. Je remets » dans vos mains mes diamants et ceux démon épouse; qu'ils » soient vendus pour subvenir aux besoins des infortunés. Je » vous ferai remettie pareillement ma vaisselle et mes palais, » pour que le prix de leur vente soit employé au même usage. » Un prince n'a besoin d'être décoré que de ses vertus; sa » gloire est de faire le bonheur de la nation qui l'honore de » sa confiance. Daignez, messieurs, ne plus perdre de vue vos » importants devoirs ; cessez de sacrifier à l'idole. Souvenez- » vous du peuple qui vous a remis le soin de ses intérêts ; et, » afin que les méchants qui pourraient m 'obséder encore soient » à jamais confondus, restreignez toutes les prérogatives de la » couronne, et réduisez le prince à l'heureuse impuissance de » jamais faire le mal. »
A l'ouïe de ce discours, le sénat eût été confondu, et il aurait été impossible de contenir l'ivresse du peuple; le monarque eût été porté en triomphe. Quelques émissaires adroits, répandus dans les groupes, auraient déclamé contre la corruption des députés; le sénat eût été expulsé avec indignation, ses membres les plus tarés eussent été sacrifiés à l'exécration publique ; et le despote, rétabli dans toute sa puissance par le peuple, eût été révéré comme un Dieu.
Tant que Louis XVI a été debout, j'ai renfermé ces idées dans mon sein ; aujourd'hui qu'il n'est plus, je ne crains pas de les mettre au jour : elles serviront à répondre à mes calomniateurs, qui m'ont représenté comme un partisan de la
royauté, et à mes détracteurs, qui m'ont décrié comme une tête chaude.