III. La Convention trouva des ressources financières
dans les biens des émigrés, qui déjà, par un décret du 9 février 1792, avaient été affectés aux frais de la guerre. Il en restait à vendre, le 1er février 1793, pour plus de trois milliards, déduction faite des dettes qui les grevaient. Cambon i fit adopter un décret qui ordonnait la création immédiate d'assignats, pour une somme de huit cents millions. Jusqu'à cette époque, il en avait été créé pour trois milliards cent millions, dont environ sept cents millions étaient rentrés et brûlés, de sorte qu'il en restait alors en circulation pour environ deux milliards quatre cents millions. Afin d'augmenter le gage de ceux qui recevraient les assignats, le décret ordonna la vente des biens des émigrés et des domaines qui avaient été affectés à la liste civile.
La révolution ne s'était décidée que graduellement et tardivement à porter des lois sévères contre les émigrés. L'Assemblée constituante les avait laissés tranquilles. L'Assemblée législative se contenta d'abord (par son décret du 9 novembre 1791) de déclarer les
1 Cambon, fils d'un négociant et négociant lui-même, avait une aptitude extraordinaire aux travaux financiers 11 dirigea presque seul cette partie impôt tante du gouvernement pendant deux ans. Sa probité devint proverbiale : cet homme , qui disposa de tous les milliards de la république, sortît des affaires avec trois mille livres de rentes ; il y était entré avec le double. La Convention avait décrété plusieurs fois que chacun de ses membres rendrait compte de sa fortune; un grand nombre ne se conformèrent point au décret. Cambon l'exécuta et fit imprimer l'étal de sa fortune lorsqu'il arriva aux affaires et lorsqu'il les quitta. Cette pièce est devenue très-rare.
émigrés suspects de conjuration contre l'Etat, s'ils restaient hors du pays, passé le 1er janvier 1792. Leur audace croissante obligea (9 février) l'Assemblée législative à décréter que leurs biens seraient mis sous la main de la nation, pour l'indemniser des dépenses dont leur trahison était la cause 4.
Le 25 août, l'envahissement du territoire par les émigrés, leurs rapines et leurs assassinats, firent rendre un décret qui retenait comme otages leurs femmes et leurs enfants, ainsi que Louis XVI. Le 9 octobre, au milieu de la guerre, un décret de la Convention porta que les émigrés pris les armes à la main seraient exécutés dans les vingt-quatre heures. Le 23 octobre, les émigrés furent bannis à perpéluilé du territoire de la république. Enfin, le 18 mars 93, en face de la guerre européenne, la Convention décréta que tout émigré ou déporté qui rentrerait en France, serait exécuté dans les vingt-quatre heures 2.
Il demeure évident, quand on examine l'échelle ascendante des peines portées contre les émigrés, que le parti révolutionnaire n'avait agi qu'en raison des provocations. Toujours porté au pardon et à l'indulgence pour les premiers crimes, il ne s'irrita que de leur accroissement, et du danger imminent où ils mettaient la patrie. En cette circonstance comme en toutes les autres, les violences révolutionnaires n'cu-
1 Gorsas, février 1792, p. 159.
2 L'Art de vérifier les dates, p. 62.
rent jamais lieu que sur les provocations de l'aristocratie.
IV. Cependant la fermentation continuait à Paris. Le ministre Rolland, qui avait donné sa démission, le 23 janvier, était continuellement dénoncé comme prévaricateur, par les sections et par le conseil général. On a dit que ce ministre avait de la probité. Mais cet éloge peut-il justement être adressé à un homme qui viola , comme il le fit souvent , le dépôt sacré de la poste, et dilapida les deniers publics, pour soudoyer des folliculaires à son profit et à celui de ses amis politiques ! ? Rolland et sa femme entraînèrent dans la faction des Girondins un grand nombre d'hommes de bonne foi; car c'est une erreur que de dire d'un parti tout entier qu'il est déloyal; alors même qu'il est le plus dangereux, il n'y a guère que les meneurs qui puissent être taxés de mauvaise foi.
Rolland, d'ailleurs, n'avait pris aucune bonne mesure relativement aux subsistances; les accapareurs continuaient leur trafic. Le 25 février, le peuple irrité se porta aux boutiques et taxa les marchandises de
1 II est constant que, dès le 10 août, Rolland, Brissot et leurs amis voulaient s'emparer du pouvoir. Leur principal moyen fut de répandre des calomnies contre Paris et la Montagne qui s'opposaient à leurs intrigues. Les feuilles soudoyées par Rolland proposaient de lui confier le gouvernement, « parce que lui seul était capable de l'exercer. » Le même ministre prévariqua lors du procès de Louis XVI, en n'envoyant pas aux départements ni aux armées les discours prononcés contre le roi, quoiqu'un décret l'obligeât d'en\oyer, en nombre égal, tous les discours.
première nécessité, qu'il se fit délivrer à un prix bien inférieur au prix courant. On prétendit que l'émeute, qui dura toute la journée, fut provoquée par les Girondins , parce qu'on entendit crier dans les rues : « Lorsque vous aviez Rolland, vous ne manquiez pas de pain... » Dumouriez, qui, à cette époque, se trouvait dans les Pays-Bas, écrivait à Paris : « Tandis que Pache ' fait égorger et piller rue des Lombards... » Cette lettre étant parvenue dans la capitale le 26, les Montagnards en conclurent que les Girondins ayant annoncé à Dumouriez 2 qu'il y aurait une émeute pour le 25, devaient l'avoir provoquée.
Néanmoins, Salles dénonça à la Convention Marat comme l'instigateur du pillage et demanda contre lui un décret d'accusation , qu'il motiva sur le passage suivant du Journal de la République 3 : « Dans tous pays où les droits du peuple ne sont pas de vains titres, consignés fastueusement dans une simple déclaration, le pillage de quelques magasins à la porte desquels on pendrait les accapareurs, mettrait bientôt fin à ces malversations, qui réduisent cinq millions d'hommes au désespoir, et qui en font périr des milliers de misère. »
On s'écria : Oui, oui! le décret d' accusation I Marat demande qu'on lise le numéro tout entier,
1 Maire de Paris, jacobin.
2 Procès des Girondins.
3 N° du 25 mars 1793.
ik HISTOIRE
parce que ce passage pris isolément en dénature le sens : « Je n'ai pas, dit-il, invité à pendre les accapareurs, mais j'ai adressé des conseils aux députés euxmêmes. » On acheva la lecture de l'article, et la Convention renvoya aux tribunaux l'affaire qui n'eut pas de suite.
Dans la même séance, le Girondin Carra proposa un décret qui, sous l'apparence du patriotisme, mettait en péril toutes les fortunes. Il demanda qu'une commission fût chargée de rechercher tous les financiers et autres qui auraient fait des gains illicites depuis 1740, afin de les obliger à restitution. Nul n'osant la combattre ni l'appuyer, cette proposition tomba d'ellemême.
À la même époque, le projet de constitution fut lu à la Convention par Gensonné, que l'on avait surnommé le canard de la Gironde, à cause de son accent nasillard 1. Ce projet, élaboré par les Girondins, donnait au conseil exécutif (élu par les assemblées primaires) la suprématie sur toutes les autorités constituées et l'indépendance du corps législatif. Le président du conseil avait presque l'autorité d'un monarque. On pensa que les auteurs du projet avaient espéré que Rolland serait élu 2. Les assemblées primaires étaient mises en mouvement sous le moindre prétexte. Ainsi,
1 Journal de la République française, n° 126.
2 On disait que <e chapitre de la Constitution était un habit laiHt» pour Rolland.
pour faire proposer une loi nouvelle ou en rapporter une ancienne, cinq millions d'hommes eussent été sur pieds pendant six semaines. On excluait du corps législatif, pour une session entière, les membres qui auraient voté pour un décret non accepté par les assemblées primaires. On ne parlait ni du droit de pétition, ni des sociétés populaires. On abolissait la peine de mort pour tous les délits privés ; le droit de grâce était également supprimé. Les élections des représentants du peuple, qui devaient être renouvelées chaque année, se faisaient directement,, par deux scrutins, l'un préparatoire, l'autre définitif.
Du reste, ce projet de constitution était confus et tout chargé de détails minutieux, qui pouvaient tout au plus faire l'objet d'un règlement. Dans la discussion, il parut clairement que le parti girondin tendait au fédéralisme, et tournait même en dérision le principe de la souveraineté du peuple. Salles disait: « Si les vingt-cinq millions d'individus répartis sur notre territoire pouvaientse voir et s'entendre en un instant, il serait inutile de diviser le territoire, et le principe pur et entier de la souveraineté, ou du moins l'abstraction qu'on nous donne pour ce principe, pourrait être à leur égard conservé dans son intégrité. Mais les facultés de l'homme sont bornées : il faut donc que notre territoire soit divisé; or, une division politique constitue une nation en sections, qui ne délibèrent pas en commun. Il importe de reconnaître cette second*
vérité, afin de n'être pas étonné des atteintes successives que nous serons forcés de porter à toutes ces abstractions, que des sophistes nous donnent sans cesse pour l'unique règle de notre conduite, et dont malheureusement ils ne se servent que pour dissimuler l'anarchie. » L'orateur cherchait à démontrer les dangers des assemblées primaires, et faisait l'éloge des administrations départementales, qui jusqu'au 10 août avaient résisté à l'élan populaire. Il prétendait que c'était aux directoires des départements qu'on devait de n'être pas encore engloutis par l'anarchie, et il voulait qu'on les rendît indépendants de la capitale.
Condorcet suscitait la dissolution de la Convention dans l'année même, sans s'inquiéter si la pression des affaires étrangères et intestines permettrait l'exercice du régime constitutionnel.
Isnard , qui fut le principal organe du côté droit, demanda ouvertement le démembrement du territoire et la fédération départementale ' . Ne supposant pas l'unité nationale, il voulut faire considérer les députés de la France comme les ambassadeurs de diverses puissances, et proposa le pacte social suivant :
« Cejourd'hui...les représentants des Français, réu- » nis à Paris en Convention nationale, avec mission » expresse et pouvoir spécial pour organiser la société, » après avoir reconnu et déclaré les droits naturels
1 Mémoires de Rènè Levassew. i. I, p. 191.
» de l'homme, base éternelle de toute association, ont » arrêté entre eux, après discussion , d'un consente- » ment libre, au nom de leurs commettants, et sauf » approbation, le présent pacte social :
» Art. 1er. Tous les habitants des divers territoires, » dont l'ensemble est connu sous le nom de France, » tous ceux des divers territoires dont la Convention » nationale a accepté et décrété la réunion, et qui dans » ce moment ont des représentants à ladite Conven- » tion, formeront à l'avenir une seule et même asso- » ciation , sous la dénomination de peuple français » ou nation française. »
« Cette motion! s'écrie Marat, ne tend réellement » qu'à dissoudre la république , en nous amenant à » des idées de gouvernement fédératif ! »
« Isnard aurait dû sentir, dit Danton, que les élé- » ments de la justice humaine et la source de la liberté » des nations, sont dans la déclaration des droits ; il » aurait dû sentir qu'une constitution est le véritable » pacte social. Nous devons déclarer de nouveau que » le gouvernement de la France est républicain. Il » faut qu'un tribunal créé par la nation soit chargé » d'acquitter ou de condamner tous les fonctionnaires » publics sortant de place ; il faut surtout se pénétrer » que le peuple est essentiellement bon, et que les fonc- » tionnaires publics ont intérêt d'être mauvais. »
La Convention, suivant l'avis de Danton, proclama de nouveau que la France était une république une m. 2
et indivisible, et écarta la proposition d'Isnard.
On entendit encore de brillants discours de Buzot, de Yergniaud , de Gensonné et de Robespierre. Ce dernier prouva que dans tous les temps le peuple avait vu tourner contre lui la puissance qu'il avait confiée à ses magistrats ; que partout l'autorité légale, remise entre les mains de quelques hommes, était devenue la source de l'inégalité et du despotisme. Il ne considérait pas comme un moyen de salut la balance des pouvoirs tant vantée : «Cette prétendue balance est, dit-il, une déception ; car s'il y a lutte entre trois pouvoirs égaux, il y a anarchie; s'il y a parfaite union , c'est qu'ils se sont arrangés pour croître tous à l'ombre de la Constitution et aux dépens du peuple ; et l'on sent aisément qu'ils aiment beaucoup mieux s'accorder que d'appeler le souverain pour juger sa propre cause. Témoin l'Angleterre, où l'or et le pouvoir du mpnarque font constamment pencher la balance du même côté ; où le parti de l'opposition même ne paraît solliciter de temps en temps la réforme de la représentation nationale que pour l'éloigner, de concert avec la majorité qu'elle semble combattre. Ainsi, la durée des pouvoirs confiés aux magistrats doit être trèscourte, en appliquant surtout ce principe à ceux dont r autorité est plus étendue . »
Le projet de Constitution était hué par les sections, par le conseil général, par les sociétés populaires. Néanmoins, chaque fois qu'une affaire de salut pu-
blic était à l'ordre du jour, le côté droit demandait qu'on passât à la discussion du projet de Constitution. La colère de la Montagne seule parvenait à faire traiter auparavant les affaires urgentes. Au surplus, la majorité ne paraissait nullement disposée à décréter ce projet. Elle suivit encore le vœu de la capitale au sujet des événements de septembre.
La Convention avait ordonné des poursuites contre les tueurs de ces journées. L'enquête avait été menée avec activité, et celle relative à l'Abbaye se trouvait déjà terminée1. On fit aussi une instruction à Meaux, où l'on incarcéra cinquante citoyens. Une députation de la section de Marseille (ci-devant district des Cordeliers), vint le 8 février à la barre de la Convention, démontrer le ridicule et le danger de poursuites qui ne tendaient à rien moins qu'à incriminer Paris et les fédérés de tous les départements.
Poultier et Bentabolle appuyèrent la pétition. Jean- Bon-Saint-André invita la Convention à faire, par patriotisme, ce que les courtisans avaient fait par aristocratie. « Ceux-ci ayant amnistié les massacreurs de Nanci, de Montauban, du Champ-de-Mars , la Convention pouvait bien amnistier les citoyens qui avaient commis des homicides, dans l'unique espoir de sauver
1 .le l'ai vue dans un dépôt public. Elle n'a jamais élé publiée et contient les révélation, les plus curieuses sur les pères de certains hommes connus. Ces révélations n'étant pas essentielles à l'histoire je m abstiendrai de ce qui pourrait êlro un sujet de scandale
la patrie. » Lanjuinais, au contraire, déclama contre les septembriseurs. Il soutint qu'ils n'étaient pas plus de deux cents, et porta calomnieusement à huit mille le nombre de leurs victimes. Il assura enfin que les honnêtes gens seraient dans un grand péril, si l'on proclamait une amnistie.
Chabot lui répondit qu'à l'Abbaye seule il y avait plus de dix mille hommes, complices des fédérés qui se distinguaient parmi les auteurs des exécutions. Que si l'on continuait les poursuites, on atteindrait les héros de Jemmapes, les libérateurs de Longwy et de Verdun qui y avaient participé ; que l'on flétrirait ainsi la mémoire de ceux qui étaient restés sur les champs de bataille, pour sauver la France de l'invasion étrangère. Que, d'ailleurs, s'il y avait des coupables, c'étaient Manuel, Pétion, Brissot, alors armés de la puissance publique, qui n'avaient rien fait pour empêcher les meurtres. La Convention, entraînée par ces raisons, décréta la suspension de la procédure, qui ne fut jamais reprise.
V. Cette assemblée se trouvait alors sous l'influence encore vague et mystérieuse des périls extérieurs. Les fautes et les trahisons des généraux français allaient faire perdre, dans les Pays-Bas, les avantages des premières victoires. Dumouriez avait conçu un plan d'une incroyable hardiesse. Il résolut de s'emparer de la Hollande, comme il s'était déjà emparé de la Belgique. Une fois maître des deux pays, il leur aurait donné
une constitution ; et après avoir écarté les commissaires de la Convention , il aurait décidé les Anglais à la neutralité, les Autrichiens à une suspension d'armes, et la France à une alliance avec les nouvelles .conquêtes. Devenu ainsi le dictateur des provinces-Unies, il se serait fait proclamer grand-duc de Brabant. Si la Convention s'opposait à ses desseins, il se proposait de marcher avec son armée, sur Paris, pour écraser les Jacobins, et établir une Constitution semblable à celle de 1791, avec le duc de Chartres, fils d'Egalité, pour roi 1.
Afin de parvenir à l'exécution de ce plan, Dumouriez avait envoyé de Paris, au général Miranda, Tordre d'assiéger Maëstricht, avant même que la guerre eût été déclarée à la Hollande. A son arrivée en Belgique, au mois de février, quoique son armée, dispersée sur la Meuse, fut à peine en état de se défendre contre les Autrichiens et les Prussiens réunis, il en détacha quatorze mille hommes, mille chevaux et presque toute l'artillerie, pour envahir la Hollande. Il laissa trente-cinq mille hommes devant Maëstricht, et trente mille dispersés dans les cantonnements de la Roer et d'Aix-la-Chapelle.
Ces quinze mille hommes pénétrèrent sur le territoire hollandais le 17 février, et se cantonnèrent entre Berg-op-Zoom et Bréda. Dumouriez partit d'Anvers
1 Deux Amis de la liber le. — Servan. — Mémoires de Dumouriez.
Je 22 pour les rejoindre. Le 25, il s'empara de Bréda; le 26, de Klunderl. Le commandant de ce fort, voyant qu'il ne pouvait plus tenir dans la place que l'on avait incendiée, enclouases canons, et se fit tuer les armes à la main.
Le 5 mars, Dumouriez s'empara de Gertruydenberg, assiégea Villemstadt, et bloqua en même temps Berg-op-Zoom et Steinbergen. Son quartier général était dans l'anse de Roowaertz ; ses soldats, qui n'avaient pour cantonnements que des huttes de paille, pratiquées sur des dunes, appelaient plaisamment ce lieu le camp des castors, parce qu'ils campaient dans l'eau. Dumouriez était parvenu à équiper vingttrois bâtiments avec lesquels il se disposait à passer sur l'autre rive, en traversant le bras de mer appelé Mœrdyck.
Mais le prince de Cobourg, qui commandait l'armée ennemie, voyant les troupes françaises disséminées en Prusse, en Belgique, en Hollande, força les cantonnements de la Roer, et attaqua subitement Aix-la-Chapelle. Les Français, après un combat sanglant dans les rues, mis en désordre, se retirèrent sur Liège. Miranda, se voyant en danger d'être coupé, abandonna le siège de Maëstrichtle 3 mars, ainsi que toute la rive gauche de la Meuse, pour se retirer sur Tongres. Il en fut bientôt chassé, et perdit une partie de ses troupes et tout son matériel. Enfin, le 6 et le 7, tous les petits corps parvinrent, après des pertes
effroyables, à se rallier à Saint-Tron. Le lendemain, ils se portèrent sur Tirlemont, puis en arrière de Louvain, pour couvrir la Belgique, et attendre l'arrivée du général Dumouriez.
Lacroix et Danton, commissaires de la Convention, donnèrent à ce dernier l'ordre de revenir sur-le-champ en Belgique. Dumouriez partit le 10 mars, après avoir laissé provisoirement au colonel Thouvenot la direction de son armée d'expédition,
VI. Danton et Lacroix revinrent à Paris le 8 mars. Danton, après avoir présenté à la Convention le tableau des désastres, assura que Dumouriez réunissait au génie du général l'art d'encourager le soldat ; que l'armée battue le demandait à grands cris, et que s'il était secondé, il saurait faire repentir l'ennemi de son premier succès. Qu'il ne fallait donc pas se livrer au désespoir, mais qu'on ne devait pas attendre le salut uniquement de la loi sur le recrutement, dont l'exécution était trop lente. L'orateur conclut en proposant d'envoyer, le soir même, des commissaires dans les quarante-huit sections, et dans tous les départements pour convoquer et armer les citoyens qui pouvaient voler à la défense de la Belgique.
La Convention décréta immédiatement cette proposition. Le danger était grand ; on le croyait plus grand encore. Des citoyens affirmaient que l'armée de Dumouriez était entièrement détruite ; d'autres , que l'ennemi avait déjà franchi la frontière. On criait par-
tout à la trahison : les royalistes étaient désignés comme la cause des défaites. Tous les magasins furent fermés ; les boulangers et les employés des administrations, ne voulant pas quitter leurs sections, la Convention se vit forcée de rendre un décret pour les renvoyer à leurs travaux. Les circonstances se montraient aussi graves qu'au 2 septembre, et il était à craindre que le peuple ne se fît encore lui-même justice ; il fallait assurer sa tranquillité par des mesures promptes et efficaces *. Le conseil général fit battre le rappel , invita les commis des bureaux et tous les citoyens en état de porter les armes, à s'enrôler, et fit exposer sur l'hôtel de ville le drapeau qui annonçait que la patrie était en danger. Pache, nouveau maire de Paris, fit mettre au sommet de la cathédrale un immense drapeau noir , et proposa à la Convention de décréter une taxe de guerre, et d'instituer un tribunal révolutionnaire.
Le lendemain, 9 mars, les prédications des commissaires dans les sections avaient fait enrôler, grâce à l'enthousiasme qu'ils excitèrent, quinze mille hommes : ceux-ci, prêts à partir, demandèrent à la barre l'institution du tribunal révolutionnaire pour assurer la punition des traîtres. Carrier convertit la pétition en une motion, dont le principe fut aussitôt accueilli, malgré l'opposition de Lanjuinais.
1 Discours de Jcan-Bon-Saint-André, de Lamarquc, Bentabole, Danton, Carrier, etc., dans tous les journaux du temps.
Danton fit décréter la mise en liberté de tout citoyen français emprisonné pour dettes, en disant qu'un tel emprisonnement était contraire à la saine morale, aux droits de l'homme.- « Que les propriétaires ne s'alarment point, ajouta-t-il, parce que quelques individus se sont portés à des excès : la nation, toujours juste, respectera les propriétés. Respectez la misère, et la misère vous respectera. » Jean- Bon- Saint-André fit décréter aussi l'abolition de la contrainte par corps, maintenue seulement contre les détenteurs des deniers publics.
On lut de nouvelles adresses, qui toutes demandaient , en termes menaçants , la prompte organisation du tribunal révolutionnaire. La Convention ne se pressait pas de répondre à ces vœux, et retardait l'envoi des commissaires dans les départements. L'agitation croissait à Paris , irrité surtout des articles de Brissot, de Gorsas et de Condorcet, qui atténuaient les périls, dans l'espoir, disait-on, d'endormir les populations, et de retarder les grandes mesures révolutionnaires. Une autre cause ajoutait encore à l'indignation populaire. Depuis le 21 janvier, des pamphlets royalistes , répandus à profusion , exhortaient les citoyens à massacrer la Convention, qu'ils désignèrent comme un ramassis de brigands ; à rappeler les prêtres déportés, et à délivrer le fils de Louis XYI. Dans la nuit du 9 au 10, trois révolutionnaires, exaltés et suspects, Yarlet, Fournier dit V Américain
et Champion , qui passaient tout leur temps à déclamer sur la place publique ou dans les sections1, se portèrent, avec quelques furieux, sur les imprimeries de Gorsas et de la Chronique de Paris, qu'ils saccagèrent. Aucune autorité, aucun club, aucune section ne prit la moindre part à cet acte insensé et criminel; la poursuite des coupables fut ordonnée. Les Montagnards se prononcèrent avec une vive indignation contre eux ; mais les Girondins ravis firent grand bruit de cet événement, et s'efforcèrent de persuader à tous les départements qu'ils allaient être la proie de quelques brigands.
La Convention paraissait ne pas songer à autre chose dans la séance du lendemain, lorsque Danton, irrité de ne pas voir partir les quatre-vingt-deux commissaires, et du retard apporté à l'organisation du tribunal révolutionnaire, s'écria : « Quand l'édifice est en feu, je ne m'attache pas aux fripons qui enlèvent des meubles ; j'éteins le feu. Vous n'avez pas un instant à perdre pour sauver la république. Faites donc partir vos commissaires : qu'ils partent ceite nuit même ; qu'ils disent à la classe opulente : // faut que l'aristocratie de l'Europe, succombant sous nos efforts, paye notre dette ou que vous la payiez : le peuple na que du sang, il le prodigue. Allons, misérables, prodiguez vos richesses !
i Varlet avait même une tribune ambulante qu'il promenait dans tous les carrefours pour haranguer les oisifs.
» Voyez, citoyens, les belles destinées qui vous attendent. Quoi ! vous avez une nation entière pour levier, la raison pour point d'appui, et vous n'avez pas encore bouleversé le monde ! Il faut pour cela du caractère, et on en a manqué. Je mets de côté toutes les passions ; elles me sont toutes parfaitement étrangères, excepté celle du bien public. Dans des circonstances plus difficiles , quand l'ennemi était aux portes de Paris, j'ai dit à ceux qui gouvernaient alors : Vos discussions sont misérables; je ne connais que l'ennemi, battons V ennemi. Vous qui me fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de vous occuper du salut de la république, je vous répudie tous comme traîtres à la patrie. Eh ! que m'importe ma réputation! que la France soit libre et que mon nom soit flétri ! que m'importe d'être appelé buveur de sang! Eh bien ! buvons le sang des ennemis de l'humanité s'il le faut ; combattons, conquérons la liberté , et nous irons glorieux à la postérité... »
On félicite, on embrasse le sublime orateur, et l'on délibère. Robert Lmdet demande que le tribunal révolutionnaire soit composé de neuf juges, nommés par la Convention, qui décideront sans appel ni pourvoi. Vergniaud s'écrie : « Lorsqu'on vous propose de décréter l'établissement d'une inquisition mille fois plus redoutable que celle de Venise, nous mourrons tous plutôt que d'y consentir. » Un membre répond qu'il n'y a que les contre-révolutionnaires
qui puissent la craindre. Cambon et Billaud-Varennes demandent des jurés. Duhem répond : « On égorge dans Liège tous les patriotes sans leur donner de jurés, et nous en donnerions aux voleurs de la patrie ! Quelque mauvais que soit le tribunal proposé par Lindet, il est encore trop bon pour des scélérats. »
La Convention, malgré ces cris, décrète à une trèsgrande majorité qu'il y aura des jurés nommés par elle, et choisis dans tous les départements. Mais elle en reste là. Gensonné qui préside lève la séance : les députés sortent Danton s'élance encore à la tribune :
« Je somme, dit-il, tous les bons citoyens de ne pas quitter leur poste. (Tous les membres se remettent en place : un calme profond règne dans l'Assemblée.) Quoi! citoyens! au moment où notre position est telle que, si Miranda était battu, Dumouriez, enveloppé, serait obligé de mettre bas les armes, vous pourriez vous séparer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la chose publique? Il est important de prendre des mesures judiciaires qui punissent les contre-révolutionnaires, car c'est pour eux que ce tribunal est nécessaire, et doit suppléer au tribunal suprême de la vengeance du peuple. Les ennemis de la liberté lèvent un front audacieux ; partout confondus, ils sont partout provocateurs. En voyant le citoyen honnête occupé dans ses foyers, ils ont la stupidité de se croire en majorité : eh bien 1
arrachez-les vous-même à la vengeance populaire; l'humanité vous l'ordonne.
» Rien n'est plus difficile que de définir un crime politique. N'est-il donc pas nécessaire que des lois extraordinaires épouvantent les rebelles? Je ne vois pas de milieu entre les formes ordinaires et un tribunal révolutionnaire. L'histoire atteste cette vérité ; et, puisqu'on a osé dans cette Assemblée rappeler ces journées sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que si un tribunal eût alors existé, le peuple, auquel on a si cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensanglantées ; je dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui ont été les témoins de ces événements, que nulle puissance humaine n'était dans le cas d'arrêter le débordement de la vengeance nationale. Profitons des fautes de nos prédécesseurs; faisons ce que n'a pas fait l'Assemblée législative : soyons terribles pour dispenser le peuple de l'être. »
La Convention, entraînée par ces paroles, organisa le soir même le tribunal révolutionnaire et fît partir les quatre-vingt-deux commissaires, presque tous choisis dans la Montagne, de l'accord des deux partis. Les républicains avaient cru devoir envoyer les hommes les plus énergiques et les plus dévoués ; les Girondins, de leur côté, voulaient se débarrasser d'eux pour quelque temps, afin de rester maîtres absolus des délibérations.
Le tribunal criminel extraordinaire, ou tribunal révolutionnaire, fut chargé de connaître de tous les attentats contre la liberté, l'égalité, l'unité de la republique, et la sûreté intérieure et extérieure de l'Etat, quelle que fût la qualité des accusés. Le jury fut composé de douze membres pris dans le déparlement de Paris et les quatre voisins, jusqu'au Ie' mai, et, depuis cette époque, dans tous les départements. Les jurés devaient émettre leur opinion à haute voix, publiquement, et sans être astreints à aucun genre de preuve. Cinq juges appliquaient les peines portées par le Code pénal et les lois postérieures. Les biens des condamnés à mort étaient acquis à la république, à charge par elle de pourvoir à la subsistance des femmes et des enfants qui n'avaient pas d'autre fortune.
Le lendemain, Danton demanda que l'on pût, à l'avenir, choisir les ministres dans le sein de la Convention. Cette proposition, appuyée par Robespierre seul, n'eut pas de suile, et les Girondins prétendirent encore que leurs adversaires voulaient usurper le pouvoir souverain. Néanmoins, en attendant la réorganisation du ministère, la Convention remplaça (25 mars) le comité de défense générale par un comité de salut public. Ce comité fut composé de vingtcinq membres, moitié Girondins, moitié Montagnards, chargés de surveiller les ministres, qui devaient lui rendre compte , au moins deux fois par semaine , de tout ce qui se passait. Le comité devait exposer à la
Convention tous les huit jours l'état de la république et ses opérations susceptibles de publicité. Il était chargé de préparer et de proposer toutes les lois nécessaires pour la défense extérieure et intérieure de la république. Les premiers membres élus furent Dubois-Crancé, Pétion, Gensonné, Guyton-Morveau, Ro-« bespierre l'aîné, Barbaroux, Rhul, Yergniaud, Fabre d'Eglantine, Buzot, Delmas, Guadet, Condorcet, Bréard, Camus, Prieur (de la Marne), Camille Desmoulins, Barrère, Quinette, Danton, Sieyès, Lasource, Isnard, Cambacérès et Jean Debry. Ce comité s'entendait pour toutes les mesures de police avec le comité de sûreté générale, qui remplaça le comité de surveillance, et qui était spécialement chargé de la police intérieure.
VII. L'action révolutionnaire était bonne et salutaire, sans doute, mais la république, plus que tout autre gouvernement, ne peut se fortifier que par la prudence, la justice et le concours de l'opinion générale. Toute mesure violente y est pernicieuse; aussi arrive-t-il, dans le cours des révolutions, que le parti renversé, dès qu'il a perdu l'espoir de revenir par la corruption ou par la force, cherche à pousser le parti vainqueur dans des excès compromettants.
Une première tentative en ce sens eut lieu le 12 février. De prétendus délégués des quarante-huit sections de Paris et de tous les départements vinrent à la barre de la Convention exagérer le tableau de la misère
du peuple, et demander des mesures violentes et absurdes contre les cultivateurs et les marchands. Marat, voyant le piège, somma les pétitionnaires de montrer leurs pouvoirs, et prouva que les mesures qu'ils proposaient étaient subversives de tout bon ordre. Une telle observation de la part de Marat eut une grande force. Les pétitionnaires furent forcés, sur sa demande, de déclarer leurs noms, leurs qualités et leurs demeures, et furent renvoyés au comité de sûreté générale pour être interrogés. On reconnut qu'ils n'avaient pas de pouvoirs, comme ils l'annonçaient; qu'ils étaient d'anciens commissaires royaux, chassés pour malversation, et qui, depuis le 10 août, affichaient un républicanisme exagéré. Leur but avait été de jeter de fausses alarmes parmi le peuple, et de distraire la Convention des mesures de salut public dont elle était occupée dans cette séance.
Une tentative pareille se renouvela un mois plus tard . Une compagnie de volontaires de la section Poissonnière se préparait à défiler, avant son départ, devant la Convention ; des royalistes de cette section profitèrent de l'occasion pour se faire députer, et venir présenter une adresse, dans laquelle ils demandaient la destitution de Beurnonville, ministre de la guerre, et un décret d'accusation contre Dumouriez et son étatmajor. A ces mots, un cri général d'indignation s'élève dans l'Assemblée; on demande que les pétitionnaires soient arrêtés. Chazal affirme que le président
de la section est connu comme un aristocrate ; Lacroix fait remarquer que le drapeau des volontaires a des fleurs de lis et des cravates blanches1. Les volontaires déclarent partager l'indignation de l'Assemblée et foulent aux pieds leur drapeau. Isnard défend énergiquement Dumouriez, et demande que l'orateur de la députation soit renvoyé au tribunal révolutionnaire. Marat dit que Dumouriez, quelles qu'eussent été ses relations avec la cour, était lié au salut public, depuis le 10 août, par le succès de ses armes ; puis, il s'élève contre la motion insensée des pétitionnaires, dont l'adoption ouvrirait aux ennemis les portes de la république. « Vous tenez ici, dit-il, le fil d'un complot général pour perdre la patrie; complot ourdi dans la section Poissonnière, dont les pétitionnaires qu sont à la barre, doivent être non-seulement arrêtés , mais forcés de déclarer leurs complices, car ils en ont. »
Un député ayant crié Toi ! de violents murmures se font entendre ; on demande que l'interrupteur soit censuré. Marat répond que c'est une injure à laquelle il n'oppose que le mépris, et supplie l'Assemblée d'oublier toutes ses querelles particulières . Néanmoins, le président, après avoir consulté l'Assemblée, rappelle l'interrupteur à l'ordre. « Il faut, continue l'Ami du Peuple, que le pétitionnaire lise l'article de sa pétition
1 C'était évidemment parce qu'on avait oublié de changer les cravates de ce drapeau : l'observation de Lacroix était insignifiante.