‹ Histoire de la Revolution francaise, 1789 (volume 2)Chapitre 3 sur 34 · III · texte numérisé non relu

III

où il demande les têtes de Gensonné, Vergniaud et Guadet, crime atroce qui tend à la dissolution de la Convention et à la perte de la patrie. (Applaudissements unanimes.) Moi-même, je me suis élevé dans les groupes contre ces assassins ; je me suis transporté aux Cordeliers, j'y ai prêché la paix et j'ai confondu ces conspirateurs soudoyés par l'aristocratie. Je dénonce, comme à la tête de la sédition, un nommé Fournier, qui s'est trouvé à toutes les émeutes populaires; le même qui, à l'affaire du Champ-de-Mars, a porté le pistolet sur la poitrine de Lafayette, et qui est resté impuni, tandis que des patriotes étaient massacrés. Je demande contre lui le décret d'accusation. »

La séance devient orageuse. Marat assure que le foyer du mouvement des émeutiers est dans le parti de Rolland, dans les hommes d'Etat1 de la Convention, qui veulent détruire la république. Les rumeurs et les rires se confondent dans le côté droit ; Marat se retourne, et dit à ses membres : « Je vous rappelle à la pudeur ! Moi, qui n'aime pas les hommes d'Etat, je le déclare : plutôt que de souffrir qu'il soit porté atteinte à leur sûreté, je leurfeiai un rempart de mon corps, en même temps que je défendrai la république contre leurs machinations. »

Ces protestations de Marat étaient sincères ; mais

1 Su, nom jup Marat donnait aux Brissotins.

l'aveuglement de ses ennemis restait implacable. Vergniaud prononça, le 13 mars, un magnifique discours contre l'émeute du 10. Il exagéra toutes les circonstances de cette journée, qu'il voulut faire paraître comme un vaste complot ; et il eut l'art d'y rattacher presque tous les mouvements révolutionnaires. Il termina ainsi :

« De crimes en amnisties et d'amnisties en crimes, un grand nombre de citoyens en est venu au point de confondre les insurrections séditieuses avec la grande insurrection de la liberté, et de regarder les provocations des brigands comme les explosions d'âmes énergiques, et le brigandage même comme des mesures de sûreté générale. Alors, citoyens, il a été permis de craindre que la révolution, commeSaturne, dévorant successivement tous ses enfants, n'engendrât enfin le despotisme, avec toutes les calamités qui l'accompagnent.

» Un tyran de l'antiquité avait un lit de fer sur lequel il faisait étendre ses victimes, mutilant celles qui étaient plus grandes que le lit , disloquant douloureusement celles qui l'étaient moins, pour leur faire atteindre ce niveau. Ce tyran aimait l'égalité, et voilà celle des scélérats qui déchirent le peuple par leurs fureurs. L'égalité pour l'homme social n'est que celle des droits; elle n'est pas plus celle des fortunes que celle des tailles, celle des forces, de l'esprit, de l'activité, de l'industrie et du travail...

» Lorsque les peuples se prosternèrent pour la première fois devant le soleil pour l'appeler père de la nature, pensez-vous qu'il fût voilé par les nuages destructeurs qui portent les tempêtes? Non, sans doute : brillant de gloire, il s'avançait alors dans l'immensité de l'espace, et répandait sur l'univers la fécondité et la lumière. »

Ces éloquentes images excitèrent les applaudissements, quoique l'orateur fût sans cesse hors de la question. En vain l'on prit les plus minutieuses informations, on ne put rattacher l'œuvre de quelques fous à un complot général. Il est évident que le parli de la Gironde n'exagérait ce mouvement que par tactique, et afin de s'affermir lui-même. On peut s'en convaincre en lisant le Patriote français et les autres journaux du même parti, qui s'attachaient à provoquer leurs adversaires, tantôt en les traitant de lâches, tantôt en les appelant brigands, tantôt en envoyant parmi eux des agents provocateurs. Ils insinuaient à leurs amis que les excès des perturbateurs étaient à désirer, puisqu'ils donneraient l'occasion ou le droit de les punir.

Danton ne cessait de déplorer ces dissensions intestines, et pardonnait toutes les attaques personnelles dont il était l'objet. « Rolland, disait-il, écrivait à » Dumouriez, qui a montré la lettre à Lacroix et à » moi : // faut vous liguer avec nous pour écraser ce » parti de Paris, et surtout ce Danton. Jugez si une

» imagination frappée au point de tracer de pareils » tableaux a dû avoir une grande influence sur toute » la république. Mais, tirons le rideau sur le passé, il » faut nous réunir. Je demande que la Convention » déclare au peuple qu'elle est un corps révolution- » naire. Une nation en révolution est comme l'airain » qui bout et se régénère dans le creuset ; la statue » de la Liberté n'est pas fondue : le métal bouillonne ; » si vous n'en surveillez le fourneau, vous serez tous » brûlés! »

VIII. Le jour même où ces tristes divisions agitaient la Convention, Dumouriez arriva devant Louvain, et vit battre, le 15 mars, son avant-garde par les Autrichiens, qui s'emparèrent de Tirlemont. Il fit reprendre cette position le lendemain, et résolut de hasarder une bataille décisive pour le 18.

Les deux armées, campées vis-à-vis l'une de l'autre, étaient séparées par la rivière de la petite Géete ; chacune avait un front de deux lieues de longueur. Celle des Autrichiens s'étendait depuis les hauteurs de Racour jusqu'à la plaine de Léau ; l'archiduc Charles commandait l'avant-garde , et le général Clairfait la réserve. La droite de l'armée française, formant l'avant-garde, était sous les ordres du général Valence, et devait attaquer la gauche de l'ennemi et le village de Neer-Winden, à droite, tandis que le centre, commandé par l'ex-duc de Chartres, se porterait aussi sur Neer-Winden, à gauche. L'aile gau-

che, conduite par le général Miranda, devait se porter dans Léau.

À la pointe du jour, les colonnes de Dumouriez s'ébranlèrent : la droite passa la petite Géete; la gauche délogea les troupes ennemies du village d'Orsmael; la troisième colonne s'empara de la ville de Léau. Pendant ce temps, le général Valence, qui avait passé le pont de Neer-Héilissen, attaqua les Autrichiens à Racour et les débusqua. Le passage de T avant-garde fut assuré; le général Valence mit en fuite les ennemis, et déborda leur aile gauche, ce qui facilita aux autres colonnes le passage de la petite Géete.

L'infanterie française, ayant pris un monticule qui commande les trois villages voisins, ne put s'y maintenir, faute de secours. Une colonne, après avoir emporté le village de Neer-Winden, au lieu d'y rester, s'étendit dans la plaine. Le général Clatffait, profitant de cette faute, fit attaquer et reprît Racour et Neer Winden. Les Allemands occupaient des hauteurs hérissées d'artillerie , tandis que l'armée française, fourvoyée, était sur la pente du terrain avec une rivière à dos. Après deux jours de combats, forcée de battre en retraite, elle repassa la petite Géete en désordre, après une perte considérable.

Cette défaite doit être attribuée uniquement aux fautes de Dumouriez ■. La première fut d'avoir dé-

1 Dumouriez chercha à rejeter la perte de la bataille sur le général

placé son armée ; son but étant de défendre la Belgique ; la position la plus avantageuse était Louvain : en quittant cette ville, il donnait à l'ennemi le moyen de reconquérir la Flandre hollandaise , et forçait les Français à battre en retraite. La seconde fut d'avoir engagé la bataille, dans un moment où il y avait plus d'inconvénient à la perdre que d'avantage à la gagner ; lorsqu'il n'avait que trente-deux mille combattants contre cinquante-deux mille, tandis qu'il devait recevoir des renforts qui arrivèrent la nuit suivante.

Cet échec entraîna la perte de toute la Belgique et des places conquises sur les Hollandais, que les Français évacuèrent avec un désordre et une précipitation sans exemple 4. Le 22, Dumouriez laissa encore battre ses troupes par les Autrichiens. Mais là ne se bornèrent point les fautes qu'on peut lui reprocher.

A son retour en Belgique, il avait publié (11 mars) des proclamations, par lesquelles il interdisait aux sociétés populaires de prendre part aux affaires publiques; il fit emprisonner arbitrairement les commissaires du pouvoir exécutif, et les accusa de brigandages , parce qu'ils avaient employé aux frais de la guerre une partie de l'argenterie inutile des églises. En outre, il improuva hautement la réunion des villes du Hainaut à la France, que la Convention venait de

Miranda, mais celui-ci se justifia complètement et la calomnie du général en chef fut avérée.

1 Deux Amis, t. XI, p. 225.

décréter l, et s'empara du trésor de l'armée, montant à vingt millions en numéraire et à cinquante millions en assignats.

Le 12 mars, il écrivit de Louvain une lettre insolente à la Convention nationale. Il y censurait violemment Hassenfratz, et Pache, ancien ministre de la guerre, actuellement maire de Paris, et attaquait aussi Cambon et toutes ses mesures financières. Le comité de salut public décida que cette lettre ne serait pas lue à la Convention, et supplia Danton et Lacroix de retourner vers Dumouriez pour obtenir une rétractation, en le menaçant d'un décret d'accusation. Les deux députés partirent sur-le-champ, et rencontrèrent le 22, à Louvain, le général en chef. Ce dernier s'emporta devant eux contre les Jacobins et contre le côté gauche de la Convention. Danton lui répondit avec chaleur , et enfin Dumouriez finit par lui promettre, pour l'apaiser, d'écrire une nouvelle lettre, plus conforme au respect dû aux représentants du peuple. Danton revint alors à Paris.

1 Le 2 mars, la principauté de Salm, la ville de Mous et le pays de Hainaut, furent déclarés parties intégrantes de la république, ainsi que la ville de Gand, les dépendances du pays de Liège et la ville de Bruxelles.

Les jours suivants, Florennes et trente-six communes des environs, la ville de Tournai et sa banlieue, la ville de Louvain, les banlieues de Namur, de Fleurus, de Wasseigne, de Berglaben, faisant partie de la Flandre et du Brabant, les communes de Hérel et de Blankenberg, fureut également réunies à la France par décrets de la Convention.

Il ne faut pas s'étonner de ces ménagements de Danton envers Dumouriez. Il n'y eut de sa part ni trahison ni confiance aveugle. L'état des choses était tel, que le représentant patriote voyait un extrême danger à brusquer alors un général chéri de ses soldats ! . Il croyait devoir essayer de le ramener par le sentiment de l'honneur et du patriotisme; Levasseur en fait foi. Thibaudeau lui-même s'exprime en ces termes sur la position de Dumouriez : ,

« Dumouriez a de grands talents militaires et la » confiance des soldats ; il est, surtout dans cet instant, » très-nécessaire à l'armée. Il a eu des torts assez » graves dans la Belgique ; le décret de réunion a con- » trarié ses idées. Lors de son retour à Bruxelles, il a » réintégré dans leurs fonctions les administrateurs » provisoires, destitués en vertu d'un arrêté desrepré- » sentants du peuple en mission. Il a fait à Anvers un » emprunt en son propre nom. Il n'a ni pour les » commissaires de la Convention ni pour la Conven- » tion elle-même , le respect qui leur est dû. A » l'exemple de leur chef, les autres généraux se per- » mettent des plaisanteries amères sur toutes les opé- » rations du gouvernement. Cette conduite répréhen- » sible a une influence funeste sur l'opinion de » l'armée. En présence des représentants, auxquels » on ne faisait nulle attention, les soldats s'écriaient :

1 Levasseur, 1. 1, p. 132.

» Voilà Durnouriez, notre père! nous irons partout où » il voudra !... Ils se pressaient autour de lui, baisaient » ses mains, ses bottes et son cheval. »

Loin de se rétracter, comme il l'avait promis à Danton, Durnouriez se disposa à marcher sur Paris avec son armée. Il traita alors secrètement avec les Autrichiens , auxquels il promit de livrer plusieurs places fortes, tandis qu'il avancerait dans l'intérieur. Dans ce but, il entra en conférence secrète avec le colonel autrichien ÎVÏack. Le comité de salut public et le ministre Lebrun, qui prévoyaient cette trahison, lui envoyèrent Proly, Debuisson et Pereyra pour le sonder, sous le prétexte de lui faire des communications concernant les affaires de la Belgique.

Durnouriez, qu'ils rencontrèrent à Tournai, entouré de la fille d'Egalité, de madame de Sillery et du général Egalité, ne leur cacha rien, soit qu'il ne fût pas maître de sa colère, soit qu'il se crût en position de tout braver. Il commença par dire qu'il sauverait la patrie, malgré la Convention, composée de sept cent cinquante tyrans, tous imbéciles ou assassins. Qu'il se moquait des décrets; que tant qu'il aurait quatre pouces de fer à son côté, il saurait s'opposer aux horreurs des Jacobins, et ne souffrirait pas l'existence d'un tribunal révolutionnaire. Qu'au surplus, la Convention n'avait pas pour six semaines d'existence; qu'il voulait la Constitution de 91 avec un roi. « J'en veux un sous trois semaines, dit-il ; je le ferai proclamer par mon

armée. Si Paris lui refuse ses portes, je réduirai cette ville par la famine * . »

Les émissaires du gouvernement feignirent d'entrer dans ses vues, de peur qu'il ne les fit arrêter , et se hâtèrent d'en venir rendre compte au comité de salut public (29 mars). Le comité n'osant pas encore demander un décret d'accusation, proposa à la Convention de mander Dumouriez à la barre pour rendre compte de sa conduite. Cette proposition ne fut pas motivée, pour ne pas alarmer îa nation ; mais on prévint secrètement les députés, qui la votèrent sans discussion à l'unanimité (30 mars). La Convention envoya le décret à Dumouriez par les députés Camus, Bancal, Quinette et Lamarque, à qui elle donna pouvoir de suspendre et faire arrêter tous militaires et fonctionnaires publics qui leur paraîtraient suspects. Le ministre de la guerre Beurnonville les accompagna.

Dumouriez, voyant qu'il ne lui restait pas de temps à perdre, tenta, pour être plus sûr de la réussite de ses projets , de faire désarmer les volontaires par les troupes de ligne. Il envoya l'ordre au général Miazinski de s'emparer de Lille, d'y faire arrêter les principaux clubistes; puis de courir sur Douai, d'en chasser le général Moreton, d'y faire reconnaître, ainsi qu'à Lille , ce qu'il appelait le vœu unanime de son armée pour la Constitution de 1791, et de se rendre de là, par Cambrai, à Péronne, où il devait s'établir.

1 Deux AmiSy t. XI, p. 230.

Miazinski s'étant confié à des gens qu'il croyait partisans de Dumouriez , fut attiré dans Lille avec une faible escorte, fait prisonnier et envoyé à Paris, où il périt sur l'échafaud. Après son arrestation, la division qu'il commandait resta errante sur les glacis de Lille, où on ne voulait pas la recevoir, dans la crainte qu'elle ne corrompît la garnison. Alors, Dumouriez envoya le colonel Devaux, son aide de camp, prendre le commandement de cette division pour la ramener sur Orchies. Dans cette expédition , Devaux fut aussi arrêté, conduit à Paris et guillotiné. Les tentatives de Dumouriez sur Valenciennes et Condé échouèrent également.

Le général en chef réfléchissait sur le parti qu'il avait à prendre, lorsque le 1er avril le ministre de la guerre et les quatre commissaires de la Convention se présentèrent, et lui donnèrent lecture du décret. Dumouriez leur dit que les circonstances et l'état de son armée ne lui permettaient pas de se rendre à Paris ; qu'au surplus, il offrait sa démission. Camus, après lui avoir représenté qu'il n'était pas compétent pour accepter cette démission , lui demanda ce qu'il ferait après l'avoir donnée. Dumouriez, qui se contenait à peine, répliqua qu'il ferait ce qu'il lui conviendrait : « Mais je vous déclare, ajouta-t-il, que je ne me rendrai » pas à Paris, pour me voir avilir par la frénésie, et » condamné par un tribunal révolutionnaire.

» — Vous ne reconnaissez donc point ce tribunal?

» — Oui, je le reconnais; mais pour un tribunal » de sang et de crimes, et tant que j'aurai un pouce de » fer dans ma main je ne m'y soumettrai pas. Je vous » déclare même que si j'en avais le pouvoir, il serait » aboli, comme étant l'opprobre d'une nation libre.»

On rappelle au général les traits d'obéissance et de résignation qui ont immortalisé les grands capitaines de l'antiquité.

« Nous nous méprenons toujours sur nos citations, » répliqua Dumouriez, et nous défigurons l'histoire » romaine en donnant pour excuse de nos crimes » l'exemple de vertus que nous dénaturons. Les Ro- » mains n'ont pas tué Tarquin; les Romains avaient » une république bien réglée et de bonnes lois; ils » n'avaient ni clubs des Jacobins, ni tribunal révolu- » tionnaire. Nous sommes dans un temps d'anarchie ; » des tigres veulent ma tête et je ne veux pas la don- » ner ; je peux vous faire cet aveu sans craindre que » vous me soupçonniez de faiblesse. Puisque vous » puisez vos exemples chez les Romains, je vous dé- » clare que j'ai joué souvent le rôle de Décius, mais » que je ne serai jamais Curtius, et ne me jetterai » jamais dans le gouffre. J'ai passé le mois de janvier » à Paris, et sûrement il ne s'est point calmé depuis, » surtout après des revers. Je sais, par vos papiers les » plus authentiques, que la Convention est dominée » par le monstre Marat, par les Jacobins et par les » indécentes tribunes , toujours remplies de leurs

» émissaires. La Convention ne pourrait pas me sau- » ver de leur fureur ; et si je pouvais prendre sur ma » fierté de comparaître devant de tels juges, si je fai- » sais cette démarche , ma contenance elle-même » m'attirerait la mort.

» — Vous ne voulez donc pas obéir au décret de » la Convention ?

» — Non.

» — Pensez que votre désobéissance perd la répu- » blique.

» — Cambon a dit à votre tribune, au milieu des » plus grands applaudissements, que le sort de la ré- » publique ne dépend pas d'un homme. Je vous dé- » clare d'ailleurs que la république est un titre que » nous ne pouvons pas nous attribuer : elle n'existe » pas : nous sommes dans une parfaite anarchie : je » vous jure que je ne cherche pas à éluder un juge- » ment : je vous promets sur ma parole d'honneur, et » les militaires y sont fidèles, que dès que la nation » aura un gouvernement et des lois , je rendrai un » compte exact de ma conduite et de mes motifs : je » demanderai moi-même un tribunal, et je me sou- » mettrai à un jugement : quant à présent, ce serait » un acte de démence.

» — Citoyen général, voulez-vous obéir au décret » de la Convention et vous rendre à Paris?

» — Pas dans ce moment-ci.

» — Eh bien ! je vous déclare que je vous suspends

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. kl

» de toutes vos fonctions. Vous n'êtes plus général : » j'ordonne qu'on ne vous obéisse plus et qu'on s'era- » pare de vous ; je vais mettre les scellés sur vos pa- » piers. »

Dumouriez ordonne, en allemand, à des hussards, d'entrer et d'arrêter les quatre commissaires et le ministre ; puis il les fait conduire au général Clairfait, qui les garde en otage. Transférés ensuite dans les cachots de l'Autriche, ils y supportèrent avec courage une longue et dure captivité.

Après cet éclat, il ne restait plus à Dumouriez qu'à jeter tout à fait le masque ; il promit aux Autrichiens les places fortes sur lesquelles jusqu'alors ceux-ci n'avaient fait que des tentatives infructueuses; mais en vain il compta sur l'amour de ses soldats; il ne put les entraîner dans son parti. L'armée était alors franchement républicaine, et la seule idée d'un retour à l'ancien ordre de choses la révoltait ' . Dumouriez, abandonné de tous, s'enfuit dans le camp des Autrichiens, d'où il publia des manifestes, qu'il rédigea de concert avec Cobourg, pour offrir la paix à la France avec la Constitution de 91. Nos braves soldats répondirent par la Marseillaise et des coups de canon.

IX. Le 1er avril, le rapport de Proby, Pereyra et Debuisson fut lu à la tribune de la Convention. Il montrait assez clairement que les Girondins avaient

1 Levasseur, t. ï, p. 136,

Zi8 HISTOIRE

jusqu'alors favorisé un traître. Au lieu d'avouer leur erreur, ceux-ci s'efforcèrent d'en faire retomber le reproche sur la Montagne. Lasource dénonça Danton comme complice de Dumouriez. Il lui reprocha notamment de ne pas l'avoir destitué lors de sa mission en Belgique, et d'avoir fait l'éloge du général dans le sein du comité de salut public. Lasource insinua même que Danton avait voulu profiter des circonstances pour devenir roi.

Ces imputations étaient absurdes ; Danton ne pouvait pas destituer Dumouriez avant sa révolte, puisque la Convention n'avait pas jugé à propos de le faire, même après la communication secrète du rapport des trois émissaires. Le grand orateur, immobile sur son banc, avait peine à contenir l'orage terrible qui grondait dans son cœur ; on sentait que c'était seulement par pitié qu'il n'interrompait pas son adversaire. Lorsque Lasource eut quitté la tribune, Danton s'y dirigea en murmurant ces mots : Les scélérats ! ils voudraient rejeter leurs crimes sur nousl Le président, cédant aux manœuvres de ses adversaires, ferma la discussion, et l'Assemblée chargea une commission de recueillir tous les faits. Danton retournait à sa place, lorsque quelques membres de la Montagne l'invitent à parler. Cette invitation est chaudement appuyée par toute la gauche et par le public. Il remonte enfin à la tribune au milieu des plus vives acclamations, et dit en substance :

« Je dois commencer par vous rendre hommage » comme vraiment amis du salut du peuple , ci- » toyens qui êtes placés à cette Montagne. Vous avez » mieux jugé que moi. J'ai cru longtemps que, quelle » que fût l'impétuosité de mon caractère, je devais » tempérer les moyens que la nature m'a départis ; je » devais employer, dans les circonstances difficiles où » m'a placé ma mission, la modération que m'ont » paru commander les événements. Vous m'accusiez » de faiblesse : vous aviez raison ; je le reconnais de- » vant la France entière. Nous, faits pour dénoncer » ceux qui, par impéritie ou scélératesse, ont con- » stamment voulu que le tyran échappât au glaive de » la loi... (Un très-grand nombre de membres se lè- » vent en criant Oui! oui! en indiquant du geste les » membres placés dans la partie droite. Des rumeurs » et des récriminations violentes s'élèvent de ce côté.) » Eh bien, ce sont ces mêmes hommes... (Les raur- » mures continuent à la droite de la tribune ; l'orateur » se tournant vers les interrupteurs : ) Vous me ré- » pondrez, vous me répondrez... citoyens. Ce sont, » dis-je, ces mêmes hommes qui prennent aujour- » d'hui l'attitude insolente de dénonciateurs... (Gran- » geneuve interrompt ; les murmures d'une grande » partie de l'Assemblée couvrent sa voix. )

» Que vous a dit Lasource? Qu'à mon retour de la » Belgique je ne me suis pas présenté au comité de » défense générale. Tl en a menti. J'y ai dit que ])uin. /i

» mouriez regardait la Convention comme un composé » de trois cents hommes stupides et de quatre cents » scélérats. « Que peut faire pour la république, ai-je » ajouté, un homme dont l'imagination est frappée de » pareilles idées?... Arrachons-le à son armée... » » (L'orateur se tournant vers l'extrémité gauche de la » salle : ) N'est-ce pas cela que j'ai dit ? » Un grand nombre de voix. Oui ! oui I » Danton prouve que ses rapports ont été conformes à tous les autres renseignements, et que le comité et la Convention ont déjà approuvé tout ce qu'il a fait à l'égard de Dumouriez. Il démontre ensuite que les Girondins n'attaquent Lacroix et lui que parce qu'ils n'ont voulu ni du fédéralisme, ni de l'appel au peuple.

« Et l'on nous accuse de vouloir un roi ! Encore » une fois, les plus grandes vérités, les plus grandes » probabilités morales restent seules pour les nations. » Il n'y a que ceux qui ont eu la stupidité, la lâcheté » de vouloir ménager un roi qui peuvent être soup- » çonnés de vouloir rétablir le trône ; il n'y a que » ceux qui constamment ont cherché à exaspérer Du- » mouriez contre les sociétés populaires et contre la » majorité de la Convention; il n'y a que ceux qui » ont présenté notre empressement à venir demander » des secours pour une armée délabrée, comme une » pusillanimité ; il n'y a que ceux qui ont manifeste- » ment voulu punir Paris de son civisme, armer con-

» tre lui les départements... (Un grand nombre de » membres se levant, et indiquant du geste la partie » droite, s'écrient : Oui! oui! ils l'ont voulu!)

» Marat. Et leurs petits soupers.

» Danton. Il n'y a que ceux qui ont fait des soupers » clandestins avec Dumouriez, quand il était à Paris. » (On applaudit dans une grande partie de la salle.)

» Marat. Lasource !... Lasource en était... Oh ! je » dénoncerai tous les traîtres !

» Danton. Oui, eux seuls sont les complices de la » conjuration. (De vifs applaudissements s'élèvent à » l'extrémité gauche et dans les tribunes. ) Et c'est » moi qu'on accuse î . . . moi ! . . . Je ne crains rien de » Dumouriez, ni de tous ceux avec qui j'ai été en rela- » tion. Que Dumouriez produise une seule ligne de » moi qui puisse donner lieu à l'ombre d'une incul- » pation, et je livre ma tête.

» Marat. Il y a des lettres de Gensonné... C'est » Gensonné qui était en relation intime avec Dumou- » riez.

» Gensonné. Danton, j'interpelle votre bonne foi. » Vous avez dit avoir la minute de mes lettres ; dites » ce qu'elles contenaient.

» Danton. Je ne parle pas textuellement de vos let- » très ; je n'ai point parlé de vous. Je reviens à ce qui » me concerne.

» J'ai, moi, quelques lettres du Dumouriez ; elles » prouveront qu'il n'y avait nulle identité entre son

» système politique et le mien. C'est à ceux qui ont » voulu le fédéralisme...

» Plusieurs voix. Nommez-les !

» Marat, se tournant vers les membres de la droite. » Non, vous ne parviendrez pas à égorger la patrie !

» Danton. Voulez-vous que je dise quels sont ceux » que je désigne?

» Un grand nombre de voix. Oui ! oui !

» Danton. Écoutez!

» Marat, se tournant vers la droite. Ecoutez !

» Danton. Voulez-vous entendre un mot qui paye » pour tous ?

» Les mêmes cris s'élèvent. Oui I oui !

» Danton. Eh bien, je crois qu'il n'est plus de trêve » entre la Montagne, entre les patriotes qui ont voulu » la mort du tyran, et les lâches qui, en voulant le » sauver, nous ont calomniés dans la France. (Un » grand nombre de membres de la partie gauche se » lèvent simultanément et applaudissent. Plusieurs » voix se font entendre : Nous sauverons la patrie ! )

» Eh ! qui pourrait se dispenser de proférer ces vé- » rites, quand, malgré la conduite immobile que j'ai » tenue dans cette Assemblée, quand vous représentez » ceux qui ont le plus de sang-froid et de courage » comme des ambitieux; quand, tout en semblant » me caresser, vous me couvrez de calomnies ; quand » beaucoup d'hommes qui me rendent justice indi- » viduellement me présentent à la France entière.

» dans leur correspondance, comme voulant ruiner » la liberté de mon pays? Cent projets absurdes ne » m'ont-ils pas été successivement prêtés? Mais cent » fois la calomnie s'est contredite sur mon compte. » Dès le commencement de la révolution, j'avais fait » mon devoir, et vous vous rappelez qu'alors je fus » calomnié. J'ai été de quelque utilité à mon pays, » lorsqu'à la révolution du 10 août, Dumouriez lui- » même reconnaissait que j'avais apporté du courage » dans le conseil, et que je n'avais pas peu contribué » à nos succès. »

Danton reproche à ses adversaires leurs perpétuelles calomnies contre les factieux de Paris, leur projet de garde départementale, les épithètes de scélérats, de monstres, prodiguées aux courageux patriotes, et il continue ainsi :

« Je prouverai que je suis un révolutionnaire

» immuable , que je résisterai à toutes les atteintes ; » et je vous prie, citoyens (se tournant vers les niera- » bres de la gauche), d'en accepter l'augure; j'au- » rai la satisfaction de voir la nation entière se le- » ver en masse pour combattre les ennemis exté- » rieurs, et en même temps pour adhérer aux mesures » que vous avez décrétées sur mes propositions.

» A-t-on pu croire un instant, a-ton eu la stupi- » dite de croire que moi je me sois coalisé avec Du- » mouriez? Contre qui Dumouriez s'élève-t-il? Contre » le tribunal révolutionnaire : c'est moi qui ai pro-

» \oqué rétablissement de ce tribunal. Dumouhez » veut dissoudre la Convention ; quand on a proposé, » dans le même objet, la convocation des assemblées » primaires, ne m'y suis-je pas opposé ? »

Danton rappelle le décret qu'il a fait rendre pour la réorganisation de l'armée, les encouragements qu'il a prodigués à celle-ci, tandis que les Girondins s'entendaient avec Dumouriez pour la calomnier. Il conclut en demandant que l'on examine la conduite de chaque député, depuis le 20 septembre. «Alors tout » s'éclaircira ; alors on ne sera plus dupe de ce raison- » nement par lequel on cherche à insinuer qu'on n'a » voulu détruire un trône, que pour en rétablir un » autre. Quiconque auprès des rois est convaincu » d'avoir voulu frapper l'un d'eux, est pour tous un » ennemi mortel.

» Une voix. Et Cromwell? » (Des murmures s'élèvent. )

Danton se tournant vers l'interrupteur : « Vous » êtes bien scélérat de me dire que je ressemble à » Cromwell; je vous cite devant la nation. (Un grand » nombre de voix s'élèvent simultanément pour de- » mander que l'interrupteur soit censuré; d'autres » qu'il soit envoyé à l'Abbaye.)

» Oui, je demande que le vil scélérat qui a eu l'im- » prudence de dire que je suis un Cromwell soit puni, » qu'il soit traduit à l'Abbaye. (On applaudit.) Et si » en dédaignant d'insister sur la justice que j'ai le

» droit de réclamer, si je poursuis mon raisonnement, » je dis que quand j'ai posé en principe que qui- » conque a frappé un roi à la tête , devient l'objet de » l'exécration de tous les rois , j'ai établi une vérité » qui ne pourrait être contestée.

» Plusieurs voix. C'est vrai !

» Une voix. Il a été roi lui-même.

» Danton. Il a été craint , parce qu'il a été le plus » fort. Ici, ceux qui ont frappé le tyran de la France » seront craints aussi ; ils seront d'autant plus craints, » que la liberté s'est engraissée du sang du tyran. Ils » seront craints , parce que la nation est avec eux. » Cromwell n'a été souffert par les rois que parce qu'il » a travaillé avec eux. Eh bien , je vous interpelle tous » (se tournant vers les membres de la partie gauche) : » est-ce la terreur , est-ce l'envie d'avoir un roi qui » vous a fait proscrire le tyran? (L'Assemblée presque » unanime : Non , non I) Si donc ce n'est que le sen- » liment profond de vos devoirs qui a dicté son arrêt » de mort , si vous avez cru sauver le peuple et faire » en cela ce que la nation avait droit d'attendre de » ses mandataires, ralliez-vous (s'adressant à la même » partie de l'assemblée) , vous qui avez prononcé » l'arrêt du tyran , contre les lâches (indiquant du » geste les membres de la partie droite) <qui ont voulu » l'épargner. (Une partie de l'assemblée applaudit.) » Serrez-vous ; appelez le peuple à se réunir en armes » contre l'ennemi du dehors et à écraser celui du

» dedans , et confondez par la vigueur et l'immobilité » de votre caractère tous les scélérats, tous les aristo- » crates , tous les modérés (l'orateur s'adressant tou- » jours à la partie gauche , et indiquant quelquefois » du geste les membres du côté opposé) , tous ceux » qui vous ont calomniés dans les départements. Plus » de composition avec eux. (Vifs applaudissements » d'une grande partie de l'Assemblée et des tribunes.) » Reconnaissez-le tous , vous qui n'avez jamais su » tirer de votre situation politique dans la nation le » parti que vous auriez dû en tirer; qu'enfin justice » vous soit rendue. Vous voyez, par la situation où je » me trouve en ce moment, la nécessité où vous êtes » d'être fermes , et de déclarer la guerre à tous vos » ennemis quels qu'ils soient. (Mêmes applaudisse- » ments.) Je marche à la république, marchons-y de » concert : nous verrons qui de nous ou de nos détrac- » teurs atteindra le but. »

Danton descend de la tribune au milieu des plus vifs applaudissements de la majorité de l'Assemblée et de toutes les tribunes. — Plusieurs membres de l'extrémité gauche se précipitent vers lui pour l'embrasser.

Ce discours porta à la Gironde un coup dont elle ne put se relever. Il fallait, ou que la Gironde, ou que la Montagne cessât de prendre part aux affaires publiques. Quoique Danton siégeât au sommet de la Montagne, il était devenu, pour ainsi parler, le chef du

Marais, qui avait en sa prudence et en son énergie, qui ne faillissait jamais aux événements , une confiance sans bornes. Il était l'intermédiaire entre les défiances et l'acrimonie de Robespierre et de Marat, et la molle confiance du centre. Il avait souvent blâmé la fougue de certains Montagnards, et souvent essayé de contraindre les Girondins à sauver, avec la Montagne, la chose publique, plutôt que de guerroyer ensemble.

Quelques jours auparavant encore, Danton avait eu une conférence avec les chefs du côté droit ; mais après qu'il eut rompu si énergiquement, l'immense majorité fut transportée d'enthousiasme en voyant le terme de toutes ses incertitudes, de toutes ses angoisses. Elle fut soulagée en se rangeant autour de ce grand homme , qui la protégeait de son irrésistible parole et de son génie. D'ailleurs, on aimait Danton ; il fut le seul qui eut véritablement des amis dans le sein de la Convention !. De son côté, la Montagne, jusqu'alors effrayée de son petit nombre, se rassura en voyant que Danton avait définitivement rompu avec les Girondins : son concours certain fut comparé par ses amis à la puissance d'une armée.

X. La Convention, en apprenant l'arrestation de ses commissaires par Dumouriez, se met en permanence (3 avril) et déclare ce général traître à la pa-

1 Levasseur. t. I, p. M3, — Mémoires de Garai.

trie, fait défense à qui que ce soit de lui obéir, sous peine de mort, et le met hors la loi; autorise tout citoyen à courir sus» et assure à ceux qui l'amèneront à Paris, mort ou vif, une récompense de trois cent mille livres, réversible à leurs héritiers, en cas de mort. Elle met sous la sauvegarde des soldats français les quatre commissaires et le ministre de la guerre, et décrète que les pères, mères , femmes et enfants des généraux et officiers de l'armée de Dumouriez seront gardés comme otages.

Chaumette, procureur de la commune, vint à la barre avec Hébert, son substitut, au nom du conseil général, demander la formation d'un camp de quarante mille hommes, près de Paris, pour maintenir la paix dans cette ville, et pour la protéger contre l'invasion du Nord.

On lut une lettre interceptée du général Egalité à son père, dans laquelle il disait que la Convention> par l'oubli de tous les principes, perdait la France, etc. Cet écrit prouvant la complicité de ce général avec Dumouriez» qu'il avait suivi dans son émigration, Boyer-Fonfrède fait décréter que tous les Bourbons de France, ainsi que Sillery, seront gardés à vue, comme otages des commissaires. Il leur fut permis néanmoins de circuler librement dans Paris. Peu après, la Convention ordonna leur emprisonnement à Marseille, à l'exception de la femme, de la sœur et des enfants de Louis XVI, qui restèrent au Temple.

Un décret ordonnait que le tribunal révolutionnaire ne pourrait juger que les accusés, renvoyés devant lui, par la Convention. Sur la proposition de Cbarlier et de Danton, elle rapporta cet article et autorisa l'accusateur public à poursuivre et à faire juger, par le tribunal révolutionnaire, tous les conspirateurs, à l'exception des députés, des ministres et des généraux, à l'égard desquels l'accusateur public serait obligé de demander l'autorisation à la Convention.

On décréta la permanence de tous les corps administratifs. On forma , dans chaque section de commune, un comité de surveillance de douze citoyens non ecclésiastiques ni nobles, et choisis par le peuple.

La Convention décréta le désarmement des ci-devant nobles, autres que ceux employés dans les armées ou dans les fonctions civiles, des prêtres autres que les évêques ou curés, et des domestiques ou agents des ci-devant nobles. Le désarmement ne pouvait être fait que de jour, et en respectant les personnes et les propriétés.

Pour rassurer les citoyens qui craignaient, dans le torrent révolutionnaire, de perdre leurs propriétés, un décret du 18 mars porta la peine de mort contre quiconque proposerait une loi agraire ou toute autre loi subversive des propriétés territoriales. La même peine fut portée contre quiconque proposerait l'égalité des fortunes.

La Convention établit le principe de l'impôt progressif sur les propriétés territoriales, industrielles et commerciales.

Elle ordonna la démolition des châteaux des émigrés et la distribution des matériaux aux pau\res.

On chassa du territoire de la république les étrangers sans aveu.

Sur la proposition de Duhem , la Convention décréta que les émigrés et les prêtres déportés, surpris après la huitaine sur le territoire de la république, seraient arrêtés à l'instant , et que ceux convaincus d'émigration , ou dans le cas de la déportation, seraient punis de mort dans les vingt-quatre heures.

La Convention donna à ses commissaires près des armées le titre de représentants du peuple, et leur fit prendre un costume moitié civil, moitié militaire. On décréta qu'il y en aurait trois près de chaque armée de la république. Leur mission était d'exercer la surveillance la plus active sur la conduite des généraux, officiers et soldats; de se faire journellement rendre compte de l'état des magasins de vivres et de munitions, et de porter l'examen le plus sévère sur les opérations de tous les fournisseurs et entrepreneurs. Ils furent investis du droit de prendre toutes les mesures qu'ils jugeraient convenables pour accélérer la réorganisation des armées. Les dépenses autorisées par eux devaient être acquittées par le trésor public. Il fut enjoint à tous les agents, civils et militaires, d'obéir

à leur réquisition, sauf à réclamer auprès de la Convention.

XI. La trahison de Dumouriez avait mis dans tout son éclat la perspicacité de Marat, qui en avait prédit l'époque depuis longtemps. Cet écrivain dénonçait aussi le comité de salut public comme incapable : il invoquait sans cesse « un pouvoir fort, mais temporaire et révocable ; c'était, selon lui, par la violence que devait être établie la liberté; le moment était venu d'élever le despotisme de la liberté, pour écraser le despotisme des rois. » En conséquence, il demandait que le comité de salut public fût moins nombreux, et investi de plus grands pouvoirs. Malgré l'opposition de Buzot, de Laréveillère et de Biroteau, la Convention forma, le 6 avril, son comité de salut public de neuf membres, choisis par appel nominal. Ce comité, établi pour un mois, était chargé de surveiller et d'accélérer l'administration confiée au conseil exécutif, avec pouvoir de suspendre même ses arrêtés, à charge d'en informer la Convention. Il était autorisé à prendre, dans les circonstances urgentes, des mesures de défense générale extérieure et intérieure.

Les premiers membres nommés furent Ban ère, Delmas, Bréard, Cambon, Jean Debry, Danton, Guyton-Morveaux, Treilhard et Delacroix.

Depuis quelque temps, Marat montait à la tribune dix fois par jour ; presque toutes les mesures dont on vient de parler furent prises d'après ses conseils. Il

traitait fort cavalièrement tous ses collègues. Tantôt il les appelait échappés des Petites- Maisons ; tantôt il les rappelait au sens commun, en employant soit l'ironie et l'absurde pour montrer le ridicule d'une proposition, soit des raisonnements serrés et des apostrophes violentes. Il ne s'effrayait point des désaveux qui partaient quelquefois de la gauche, ni des censures que le président prononçait chaque jour contre lui. Il ne s'effrayait pas davantage des violentes injures de la droite et des cris : A l'Abbaye, à la guillotine, que l'on poussait autour de lui. La majorité suivait, pour ainsi dire, malgré elle, l'impulsion qu'il lui donnait.

Biroteau songea dès lors aux moyens d'écarter Marat et les plus ardents Montagnards ; croyant que jusqu'alors la majorité de la Convention n'avait résisté aux dénonciations portées contre eux, que par respect pour l'inviolabilité des représentants du peuple, il proposa le décret suivant, qui fut aussitôt rendu :

« La Convention nationale, considérant que le sa- » lut du peuple est la suprême loi, décrète que, sans » avoir égard à l'inviolabilité d'un représentant de la » nation française , elle décrétera d'accusation celui » ou ceux de ses membres contre lesquels il y aura de » fortes présomptions de complicité avec les ennemis » de la liberté, de l'égalité et du gouvernement répu- » blicain, résultant des dénonciations ou des preuves » écrites déposées au comité de salut public. »

Ce décret ne tarda pas à cire appliqué. Le 10 avril,

Pétion dénonce une adresse de la section de la Halle aux blés, qui demande que Rolland et tous les députés girondins, complices de Dumouriez, soient décrétés d'accusation. Cette adresse circulait en ce moment dans les quarante-sept autres sections pour obtenir leur adhésion. Pétion veut parler; mais toute l'Assemblée se soulève : le côté droit veut lui maintenir la parole ; Danton veut s'emparer de la tribune : rien ne peut apaiser le tumulte ; le président se couvre. La tribune est environnée de députés furieux. Plusieurs voix s'écrient : « Nous saurons mourir, mais nous ne mourrons pas seuls. »

Duperret. Nous avons des enfants qui vengeront notre mort.

Danton. Vous êtes des scélérats ! (Les tribunes et la gauche applaudissent avec fracas. Les membres de la droite crient : A bas le dictateur I)

Biroteau. Ce sera ton dernier crime ; je mourrai républicain et tu mourras tyran.

Le calme commençant à se rétablir, le président rappelle la Convention à sa dignité. Pétion dit que l'adresse n'a pu être rédigée que par des hommes en délire ou par des royalistes. Il attaque violemment Marat, et demande que le président et le secrétaire de la section soient décrétés d'accusation.

Danton reproche à la Convention ses séances tumultueuses, et fait observer qu'elle n'a pas le droit d'attendre du peuple plus de calme qu'elle n'en montre elle-

f)4 ISTOIRE

même. « Lorsqu'on brise la monarchie pour arriver » à la république, dit-il, on dépasse nécessairement » le but, par la force de projection qu'on s'est donnée. » L'exaltation est donc un mal inévitable ; mais il faut » la bien diriger, plutôt que de chercher à l'étouffer. » Ainsi, lorsqu'un torrent se gonfle, si on veut l'ar- » rêter brusquement par une digue, il la renverse ou » passe au-dessus, et dégrade les terrains d'alentour. » Si, au contraire, on lui ouvre des canaux, il féconde » les prairies, et l'effet de l'orage devient un bienfait. » La république ne subsisterait pas sans cette agita- » tion, parce que le temps n'a pas encore donné à la » nation les mœurs démocratiques, ni une Constitu- » tion dont l'usage ait sanctionné la valeur. » L'orateur remontre que si la Convention discute sur cette adresse, elle devra discuter sur toutes les autres, et perdra son temps. 11 propose l'ordre du jour.

D'autres orateurs réclament l'improbation de l'adresse. La discussion devient fort vive; Boyer-Fonfrède demande qu'une commission soit chargée de suivre le fil de la complicité qui existe, à ce qu'il prétend, entre les agitateurs de Paris et le traître Dumouriez. Guadet appuie cette opinion. Robespierre veut formuler une accusation générale contre les ennemis de la patrie. On lui accorde la parole. Dans un long discours, où il relie toutes les circonstances qui , selon lui , démontrent la compliciîé des Girondins avec la cour et avec Dumouriez,

il demande que toute la famille d'Orléans soit traduite, ainsi que ses familiers, devant le tribunal révolutionnaire. Il s'en rapporte à la sagesse de la Convention en ce qui concerne Vergniaud, Guadet, Gensonné et les autres.

Ce discours, artificieusement préparé, fit assez d'impression, quoique entaché déjà d'exagération et d'inductions puériles. Vergniaud répondit sur-lechamp avec méthode à toutes les accusations de Robespierre. Quelques-uns de ses arguments furent péremptoires; d'autres évasifs. Il conclut, comme Pétion, en demandant le décret d'accusation contre les signataires de l'adresse de la Halle aux blés.

La discussion fut remise au lendemain. Ce jour-là, le tumulte fut plus grand encore. Dans un accès de fureur, Duperret tira son épée contre les membres de la Montagne ; il fit des excuses à l'Assemblée, qui passa à l'ordre du jour sur cet incident, et la séance fut ainsi perdue.

Le 12, Pétion et Guadet se défendirent très-longuement contre l'accusation de Robespierre, et qualifièrent encore Marat de vil scélérat qui avait prêché le despotisme. Guadet conclut en accusant les Montagnards et les Jacobins de complicité avec les d'Orléans. Il lut une adresse des Jacobins de Paris aux sociétés affiliées ; cette adresse, signée de Marat, en sa qualité de président du club , affirmait que la contre- révolution était 'dans le gouvernement et dans m. 5

la Convention nationale, et invitait les républicains à s'armer.

« C'est vrai ! » interrompit Marat.

Un violent tumulte éclate ; les trois quarts de l'Assemblée demandent le décret d'accusation. L'Ami du peuple s'écrie que Guadet et ses complices « n'ont pas d'autre but, par ce vain batelage, que d'étouffer une conspiration trop réelle, en la masquant par une chimérique. On ne peut plus la révoquer en doute; Dumouriez lui-même y a mis le sceau, en déclarant qu'il marchait sur Paris, pour faire triompher les Girondins, qu'il appelle la partie saine de l'Assemblée, contre les patriotes de la Montagne. Mais, hier au soir, voulant donner à la France des preuves non équivoques de ma loyauté, j'ai demandé un décret qui mît à prix la tête du fils d'Egalité, des frères de Louis XVI et de tous les Capets rebelles. Vous avez vu la Montagne demander qu'on allât aux voix sur cette proposition, tandis que les conspirateurs s'y opposaient. Je renouvelle ma proposition, et l'on verra de quel côté sont les suppôts d'Orléans. »

» Danton. On ne doit entamer la Convention qu'autant qu'une foule de preuves irréfragables en démontreront la nécessité. Tout en reconnaissant le civisme de Robespierre, je n'aurais pas fait, moi, une dénonciation comme la sienne, qui ne repose que sur des preuves politiques. Si je demande quel est le coupable dans cette affaire, vous me direz c'est Marat, qui ré-

pondra ce sont les hommes d'Etat. Vous vous accusez l'un et l'autre de conjuration ; ainsi vous seriez en quelque sorte juges et parties. Le vrai coupable, c'est d'Orléans. Pourquoi n'est-il pas déjà traduit au tribunal révolutionnaire, au lieu d'être confondu avec les femmes de sa famille? Faites donc préalablement instruire son affaire, pour voir s'il est coupable, et quels sont ses complices ; car s'il était innocent, il n'aurait pas de complices. Je demande aussi, comme Marat, que la tête des Capets émigrés soit mise à prix.

» Plusieurs voix. Et nos commissaires?

» Danton. Nos commissaires sont dignes de la nation et de la Convention ; ils ne doivent pas craindre le tonneau de Régulus. En tout cas, je demande que l'affaire de Marat soit préalablement renvoyée à un comité. »

Boyer-Fonfrède s'y oppose, et prétend que les crimes de Marat sont évidents, et qu'il doit être immédiatement décrété d'accusation, 1° parce qu'il a demandé la dictature, et que la peine de mort a été portée contre ce crime ; 2° parce qu'il provoque au meurtre, contre les lois ; 3° parce qu'il demande la dissolution de la Convention, et que ce crime est également passible de la peine de mort.

Marat remonte à la tribune, et prouve que Boyer- Fonfrède le calomnie. Il convient qu'il a signé l'adresse incriminée, mais sans la lire, et seulement comme président, pour certifier qu'elle émanait de la

société; que, du reste, il en partage tous les principes. Il s'élève contre la tactique des Girondins, qui veulent profiter de l'absence de quatre-vingt-deux Montagnards, en mission, pour surprendre un décret d'accusation. Sur la proposition de Lacroix, on décrète que Marat sera mis immédiatement en arrestation, et que le comité de législation fera le lendemain un rapport sur son affaire.

XII. Le comité conclut au décret d'accusation. Les Girondins, profitant de l'absence des quatre-vingtdeux Montagnards, demandent qu'on le mette aussitôt aux voix. Robespierre déclare que ce n'est pas contre Marat seul qu'on veut porter le décret d'accusation; mais contre tous les vrais républicains. Il demande acte de ce qu'on refuse d'entendre Marat, « qui du reste n'a jamais été son ami, dont il n'a point partagé les erreurs, qu'on travestit en crimes, mais qu'il regarde comme un bon citoyen, zélé défenseur de la cause du peuple, et tout à fait étranger aux crimes qu'on lui impute. »

Les Girondins, craignant les explications de Marat, refusent obstinément d'entendre sa défense. Ils espèrent qu'un décret aura une telle influence sur le jury qu'il regardera la chose comme jugée, et condamnera infailliblement à mort Y Ami du peuple ; précédent funeste établi par le parti de la Gironde. Ainsi, l'on verra désormais décréter d'accusation, avant de les entendre, les représentants du peuple, dont quel-

ques paroles eussent suffi pour dissiper tous les nuages ; attentat épouvantable qui fut la source des plus grands malheurs de la république.

Camille Desmoulins prit chaudement la défense de Marat. Voyant que l'on ne voulait pas l'entendre, il se précipita vers le bureau en s' écriant : Décréteznous tous d'accusation!... David, Dubois-Crancé, cinquante autres patriotes le suivent et l'imitent. Les tribunes applaudissent. Tout ce que la Montagne peut obtenir, c'est un vote par appel nominal qui dure toute la nuit. Un grand nombre de membres motivèrent leur opinion. Camille Desmoulins dit : « Que Brissot et Lantenas eux-mêmes ayant autrefois soutenu que la liberté la plus illimitée de la presse était le palladium de la liberté; que J. J. Rousseau ayant dit que le lieutenant de police aurait fait pendre le bon Dieu sur le sermon de la Montagne, il ne voulait pas se déshonorer en votant ce décret d'accusation contre un écrivain trop souvent prophète, à qui la postérité donnera des statues. »

Robert Lindet, connu pour sa modération, dit : « Je vote contre le décret d'accusation. Marat a servi son pays, il a servi le genre humain ; il s'est déclaré l'ami du peuple et l'ennemi des tyrans ; il a méprisé et rejeté les faveurs de la fortune ; il a bravé les dangers ; il a mis en péril sa liberté et sa vie, pour combattre le despotisme et proclamer les droits de l'homme. Il a soutenu constamment et avec courage le même ca-

ractère avant et depuis la révolution. On l'accuse aujourd'hui d'avoir provoqué au meurtre et au pillage, d'avoir préparé la dissolution de la Convention nationale et l'anarchie qui doit ramener le despotisme. Mais quant au meurtre, il n'a cessé de réclamer contre la négligence des tribunaux et l'impunité dont s'étaient toujours couverts les grands coupables. Quant au pillage, aurait-on la perfidie de confondre des dénonciations civiques contre l'agiotage et l'accaparement avec la provocation au pillage? On l'accuse d'avoir voulu livrer la France à l'anarchie; mais il s'est attaché persévéramment à démasquer les traîtres, à nous avertir des maux qui nous menaçaient. Il a provoqué le bien que vous avez fait, et qu'il désirait que l'on pût faire plus tôt. »

Boileau s'écria : «Marat donne l'exemple de l'anarchie la plus complète ; il prêche la violation des personnes et des propriétés. Il est à mes yeux, non pas un Romulus allaité par une louve, mais un tigre qui veut égorger jusqu'à la liberté. Le tyran a employé tous ses efforts pour soutenir le despotisme , Marat a employé tous les siens pour le faire renaître. Marat est donc digne de mort comme le tyran : je le décrète d'accusation. »

D'autres prétendirent que Marat était le complice soudoyé de d'Orléans, de Dumouriez, le fauteur du vol et de l'assassinat, et votèrent pour le décret d'accusation. Des députés, ennemis personnels de Marat,

Lasource , Salles , Pétion , eurent la délicatesse de se récuser. On remarqua que tous les députés suspects de royalisme votèrent pour la mise en accusation de l'Ami du peuple.

Sur trois cent soixante députés présents, deux cent vingt décrétèrent l'accusation ; quatre-vingt-douze votèrent contre. Les quarante-huit autres s'abstinrent ou se prononcèrent pour l'ajournement ' . Marat ne s'épouvanta point du décret. Il continua son journal; mais se cacha jusqu'à ce qu'il eût reçu l'acte d'accusation, parce qu'il était attaqué d'une maladie inflammatoire, résultat de ses veilles et de ses travaux excessifs.

XIII. La mise en accusation de Y Ami du peuple produisit une sensation extraordinaire. Depuis quelque temps des envoyés des sections se réunissaient à l'évêché, où ils avaient formé un comité central de salut public , dont le but secret était d'écarter de la Convention les chefs du côté droit. Ce comité était plus ardent que la commune elle-même et que les Jacobins; néanmoins ces trois autorités révolutionnaires marchaient de concert. Dès que le comité central eut appris la mise en accusation de Marat , il rédigea, pour demander la démission des chefs du côté droit, une adresse qui obtint l'adhésion de trente-cinq

1 Appel nominal de la séance permanente du 13 au 14 avril, imprimé par ordre de la Convention et envoyé à tous les départements et aux armées.

sections. Celles-ci, ayant le maire à leur tête, vinrent la présenter le 15 avril à la barre de la Convention.

Cette adresse rappelait que quelques jours avant le 10 août, Brissot et Vergniaud voulaient prouver que la déchéance du roi serait un sacrilège ; que Guadet protégeait les trahisons de Narbonne; que le parti de la Gironde avait sans cesse calomnié Paris pour amener la guerre civile, afin de fédéraliser la république ; que Salles avait écrit dans le département de la Meurthe pour faire arrêter les députés-commissaires comme des factieux ; que Dumouriez, constamment d'accord avec les Girondins, tenait le même langage qu'eux, agissait dans le même sens et voulait marcher sur Paris pour protéger la partie saine de la Convention. Les pétitionnaires demandaient que leur adresse fût communiquée à tous les départements, afin qu'ils manifestassent leur vœu : s'il était conforme à celui de la population de Paris, Brissot, Vergniaud, Guadet, Barbaroux, Pétion, Lasource, Lanjuinais, Louvet et quatorze autres qui étaient nommés, devaient résigner leur mandat.

Robespierre et Saint-Just voulaient la prompte expulsion des Girondins , mais la plupart des Montagnards , pensant que le moment n'était pas encore venu \ proposèrent l'ordre du jour sur la pétition de Paris. Guadet et Gensonné, au contraire, espérant que

1 Levasseur, t. I.

les départements rappelleraient leurs adversaires, demandèrent la convocation des assemblées primaires, pour savoir quels députés avaient perdu leur confiance.

Philippeaux proposa le décret suivant : « La Con- » vention nationale déclare qu'elle veut sauver la ré- » publique ; qu'en conséquence elle regardera comme » mauvais citoyens ceux qui voudraient sa dissolution, » en tout ou en partie, et improuve l'adresse de la » commune de Paris. » Le bruit courut que Philippeaux avait aussi parlé à l'instigation de Danton, dont la grande âme ne pouvait fléchir sous l'empire de haines personnelles, mais qui ne pouvait plus, après son discours , prendre encore publiquement la parole en faveur des Girondins.

Vergniaud combattit toutes ces propositions : « Il » n'est, dit-il en concluant, qu'un moyen de ramener » le calme dans l'Assemblée , c'est de nous livrer à la » loi, si nous sommes coupables, ou d'imposer silence » à la calomnie, si notre conduite a toujours été pure. » Si nous sommes coupables, et que vous ne nous » envoyiez pas devant le tribunal révolutionnaire , » vous trahissez le peuple. Si nous sommes calomniés, » et que vous ne le déclariez pas, vous trahissez la » justice. »

La Convention applaudit et déclara la pétition calomnieuse.

Cependant le conseil général de la commune entendait, comme les sections et comme le département

1k HISTOIRE

qui avait été renouvelé, l'administration dans un sens véritablement révolutionnaire et social, c'est-à-dire tendant à soulager la misère du peuple. A la séance du 18 avril, le département vint à la barre de la Convention demander la fixation du maximum du prix des blés dans toute la république ; l'anéantissement du commerce des grains ; la suppression de tout intermédiaire entre le cultivateur et le consommateur ; et un recensement général de tout le blé après chaque récolte. « Qu'on n'objecte pas, disait l'orateur, le » droit de propriété qui ne peut être celui d'affamer » ses concitoyens. Les fruits de la terre, comme l'air, » appartiennent à tous les hommes. Les cultivateurs » nous ont tous assuré que la France a, dans son sein, » plus de grains qu'il ne lui en faut pour sa consom- » mation, et que la mauvaise administration seule en » prive les pauvres. » Vergniaud fit renvoyer cette pétition au comité d'agriculture.

Le même jour, sur le réquisitoire du procureur de la commune, le conseil général déclare qu'il sera en état de révolution tant que les subsistances ne seront pas assurées ; qu'il se croira frappé lorsqu'un de ses membres, ou tout autre citoyen, sera poursuivi pour ses opinions ; qu'un comité de correspondance, avec les quarante-quatre mille municipalités, sera au plus tôt mis en activité pour envoyer, dès le lendemain, à toutes les communes , un exemplaire de la pétition du 15, qui dénonçait les vingt-deux députés.

XIV. Ce conseil général, les sections, les officiers de l'armée, les sociétés populaires de Paris et de plusieurs départements, avaient déclaré prendre Y Ami du peuple sous leur protection, et juré de le défendre jusqu'à la mort. L'acte d'accusation signifié à Marat le 23 avril le renvoya devant le tribunal révolutionnaire comme prévenu d'avoir provoqué : 1° le pillage et le meurtre ; 2° un pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple; 3° l'avilissement et la dissolution de la Convention.

L'Arni du peuple se rend en prison suivi de plusieurs députés e' d'officiers de l'armée qui ne l'avaient pas quitté depuis le décret. Des officiers municipaux l'accompagnent, et passent la nuit avec lui pour veiller à sa sûreté. Les sections de Paris et les sociétés populaires lui députent des commissaires pour l'assister au tribunal. Marat se présenta à l'audience avec son cortège et dit :

« Citoyens, ce n'est point un coupable qui paraît » devant vous, c'est l'Ami du peuple, l'apôtre et le » martyr de la liberté, depuis si longtemps persécuté » par les implacables ennemis de la patrie, et pour- » suivi aujourd'hui par l'infâme faction des hommes » d'Etat. Il rend grâce à ses persécuteurs de l'occasion » qu'ils lui fournissent de faire éclater son innocence » et de les couvrir d'opprobre. »

Des applaudissements unanimes éclatent : on procède à l'interrogatoire. Marat répond avec assurance

à toutes les questions. Les témoins le justifient complètement. 11 est constaté que Brissot, Gorsas et Condorcet l'ont calomnié dans leurs feuilles et ont inventé des mensonges, depuis sa mise en accusation, pour influencer le jury. Des applaudissements s'étant élevés à plusieurs reprises, Marat s'écrie : « Citoyens, » ma cause est la vôtre : je défends ma patrie. Je vous » invite à garder le plus profond silence, afin d'ôter » aux ennemis de la chose publique le prétexte de » dire que Ton a influencé le tribunal. »

L'accusé prononce lui-même sa défense. Il prouve, en droit, que l'accusation est mal fondée, puisqu'elle n'est basée que sur ses écrits et sur ses opinions comme représentant du peuple. Or, la loi assure l'inviolabilité à tous les députés pour leurs écrits et leurs discours ' . En fait, qu'il n'est coupable d'aucun des crimes articulés par l'accusation. Enfin, il démontre que s'il succombe, bientôt Robespierre, Danton, Camille Desmoulins et tous les Montagnards courageux succomberont de même, et que la nation sera livrée aux émigrés.

Le président pose les questions au jury, qui revient bientôt déclarer, à l'unanimité, que les faits imputés à Marat ne sont pas constants. Des applaudissements retentissent de toutes parts dans l'auditoire. «Citoyens

1 Le décret d'accusation avait été aussi motivé sur l'adresse des Jacobins signée de Marat ; mais toute la Montagne s'étant empressée de la signer aussi, le comité de législation abandonna ce grief.

» jurés et juges qui composez le tribunal révolution- » naire, dit Marat, le sort des criminels de lèse-nation » est dans vos mains ; protégez l'innocent et punissez » le coupable, et la patrie sera sauvée. »

La foule, les officiers municipaux en écharpe, les gendarmes , les gardes nationaux , s'élancent vers Y Ami du peuple et lui posent sur la tête des couronnes de chêne et de laurier. Chacun veut rassasier ses yeux de la vue de ce grand citoyen. Deux sapeurs relèvent dans leurs bras et le conduisent du palais à la Convention. Les quais, les rues, les ponts, les croisées, les toits sont remplis de spectateurs, hommes, femmes et enfants qui crient : Vivent la république et Marat! L'entraînement est général, mais sans désordre.

Le cortège arrive à la Convention ; Lasource, qui préside, veut lever la séance ; Danton l'en empêche. On admet à la barre Rocher, sapeur volontaire, qui s'exprime ainsi : « Citoyen président, je demande la » parole pour annoncer que nous amenons ici le » brave Marat. (Une grande partie de l'Assemblée et » toutes les tribunes applaudissent.) Marat a toujours » été l'ami du peuple , et le peuple sera toujours » pour Marat. On a voulu faire tomber ma tête à » Lyon pour avoir pris sa défense; eh bien, s'il faut » que la tête de Marat tombe, la tête du sapeur tom- » bera avant la sienne. Nous vous demandons, pré- » sident, la permission de défiler dans l'Assemblée ; » nous espérons que vous ne refuserez pas cette fa-

» veur à ceux qui ont accompagné l'Ami du peuple. » La Convention ayant fait droit à cette demande, les citoyens défilent dans la salle en chantant des airs patriotiques, se répandent sur les bancs des députés, et se confondent avec eux. La joie la plus pure les anime; ils font entendre de nouveau les cris de vive la république ! vive Maratl Enfin paraît Marat luimême, escorté par les officiers municipaux ; les acclamations redoublent. Il avait la tête ceinte d'une couronne de laurier. Ses collègues patriotes le félicitent, l'embrassent, le portent à la tribune, où il annonce qu'il continuera de défendre les droits du peuple, avec toute l'énergie dont il est capable.

En sortant, le cortège de Marat l'entraîne aux Jacobins. Des femmes ont apporté des couronnes de chêne. Le président lui en offre une, au nom de la société. Un petit enfant monté sur le bureau lui en pose une autre sur la tête. « Ne vous occupez point » de décerner des triomphes , dit Y Ami du peuple, » défendez-vous de l'enthousiasme. Je vous blâme » aussi de crier vive Marat. Ce cri n'est pas républi- » cain, et si j'étais un traître, il me serait facile de » vous opprimer. Je dépose sur le bureau les deux » couronnes que l'on vient de m'offrir, et j'invite mes » concitoyens à attendre la fin de ma carrière pour » me juger. » Les Jacobins, dont l'enthousiasme redouble, arrêtent qu'il faut chasser de toutes les administrations les traîtres et les aristocrates. A cet effet,

ils prient Y Ami du peuple de noter sur les listes des fonctionnaires ceux qu'on devra conserver et ceux qui devront être chassés.

La mise en accusation de Marat fut une faute capitale des Girondins. Un jugement solennel les déclara calomniateurs, et le triomphe de Y Ami du peuple augmenta beaucoup le nombre de ses partisans ; car les hommes se laissent toujours entraîner par l'exem • pie. D'ailleurs ses ennemis établirent un précédent qui devait nécessairement tourner contre eux : Toute iniquité, dit la Sainte Ecriture, est un glaive à deux tranchants, et celui qui s'en sert en périra lui-même.

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