DU 10 AOUT AU 10 NOVEMBRE
Levée en masse. — Organisation définitive du comité de salut public. — Grandes mesures politiques et sociales. — Emprisonnement des suspects. — Supplice des Girondins et des traîtres de l'Assemblée constituante.
I. La Constitution de 93 fut acceptée, après un mûr examen, par presque toutes les assemblées primaires, même par celles de Lyon, et par les armées de la république. Marseille, seule des grandes villes, y refusa son adhésion. Sur les quarante-quatre mille communes de la république, une seule, de cent vingt habitants, demanda le rétablissement de la royauté et du clergé.
La Convention avait décrété une nouvelle fédération, pour célébrer la promulgation du pacte constitutionel , et choisi le 10 août, anniversaire du renversement du trône. Huit mille délégués apportèrent à Paris les procès-verbaux des assemblées primaires. La commune les reçut comme des frères, et leur
donna des commissaires pour les préserver des pièges, souvent tendus dans les grandes villes aux nouveaux venus. Pour éviter les scandales qui avaient signalé la première fédération, après laquelle les fédérés se promenaient publiquement avec les courtisanes, toutes les maisons de jeu et de débauche furent fermées. Une proclamation , rédigée par Chaumette , portait l'empreinte d'une austérité, d'un amour de l'égalité jusqu'alors inconnus ; peut-être même peut-on dire, qu'en cette circonstance, raffec'ation d'un puritanisme presque farouche était un peu déplacée, venant presque sans transition après le relâchement des mœurs monarchiques.
La fête fut célébrée avec une pompe extraordinaire. Dès le matin, la Convention nationale, toutes les autorités, les envoyés des assemblées primaires et le peuple se réunirent sur la place de la Bastille, et se mirent en marche au bruit des chants patriotiques et des cris de joie. Le cortège fit plusieurs stations, à chacune desquelles Hérault-Séchelles, président de la Convention, prononça un discours patriotique. Arrivé au Champ-de-Mars, le président monta au sommet de l'autel de la patrie avec le plus âgé des délégués, et proclama la Constitution.
Cette proclamation fit espérer un prompt retour à un régime régulier, et détacha complètement les départements de la faction girondine1. Néanmoins, il
1 Deux Amis de la liberté.
eût été imprudent de mettre immédiatement en vigueur l'acte constitutionnel ; on le comparait à un vaisseau solide, mais qui ne pouvait être lancé au milieu des flots pendant une tempête. Il fallait avant tout repousser l'ennemi. La révolte vendéenne, toujours en progrès, comptait à présent cinquante mille combattants ; la Bretagne fermentait et correspondait avec elle et avec les Anglais. Le siège de Lyon menaçait de durer longtemps ; Toulon passait, pour imprenable, et recevait des renforts d'Angleterre, d'Espagne et d'Italie. Depuis la bataille de Neer-Winden, la république n'avait éprouvé que des défaites sur les frontières du nord, de l'est et du midi ; or, la dictature de la Convention ne devait expirer qu'avec l'entière pacification de l'intérieur, et l'indépendance de nos frontières assurée.
II. Les délégués des départements, non moins ardents que ceux de 92, restèrent à Paris jusqu'à ce que la Convention eût pris de véritables mesures de salut public. Unis aux Jacobins et aux commissaires des quarante-buit sections, ils invitèrent, par une adresse (16 août), la Convention à n'accorder aucune trêve aux ennemis de la république; à décréter la levée en masse des Français ; et à envoyer les suspects combattre aux frontières, en les immolant s'ils reculaient.
La Convention, séance tenante, rendit le décret suivant :
« 1° Jusqu'au moment où les ennemis auront été chassés du territoire de la république, tous les Français sont en réquisition permanente pour le service des armées. Les jeunes gens iront au combat, les hommes mariés forgeront des armes et transporteront des subsistances; leurs femmes feront des tentes, des habits, et serviront dans les hôpitaux ; les enfants mettront les vieux linges en charpie ; les vieillards se feront porter sur les places publiques pour exciter le courage des guerriers, la haine des rois et l'unité de la république.
» 2° Les maisons nationales seront converties en casernes; les places publiques en ateliers d'armes; le sol des caves sera lessivé pour en extraire le salpêtre.
» 3° Les chevaux de selle seront requis pour compléter les corps de cavalerie; les chevaux de traits, autres que ceux employés à l'agriculture, conduiront l'artillerie et les vivres. »
Ce décret fut accueilli avec un enthousiasme presque unanime. La levée des trois cent mille hommes avait été difficile et incomplète ; la levée en masse électrisa tous les citoyens. La loi n'accordant d'exception à personne, chacun s'empressa de l'exécuter : les riches pour ne pas être suspects, les pauvres parce que, en général, ils sont toujours prêts aux sacrifices. Désormais, la nation ne voyait plus ses représentants s'accuser réciproquement de trahison et d'ineptie ; elle sentait que tous les hommes étaient véritablement
égaux devant la loi et devant le glaive de la justice : la mort menaçait les généraux qui auraient pu trahir. On comprenait d'ailleurs que les premières fonctions de l'armée n'allaient être attribuées, comme les emplois civils, qu'au mérite seul.
Toutefois, l'impulsion nécessaire partait de directions diverses et souvent opposées; c'est-à-dire, des comités, du conseil exécutif, de la commune, des sections. En de pareilles circonstances, la contrariété équivaut presque toujours à la nullité ; il fallait un centre d'action qui réglât l'activité commune. Ce fut encore Danton qui le fit établir.
« Le vaisseau de l'Etat, dit-il, doit avoir son gouvernail; c'est la saine politique. Nous n'aurons de succès que lorsque la Convention, se rappelant que l'établissement du comité de salut public est une conquête de la liberté, donnera à cette institution l'énergie et le développement dont elle peut être susceptible... Les mêmes circonstances que l'année dernière se reproduisent aujourd'hui ; les mêmes dangers nous menacent... Mais le peuple n'est point usé puisqu'il a accepté la Constitution ; j'en jure par l'enthousiasme sublime qu'elle vient de produire. Il a, par cette acceptation, contracté l'engagement de se déborder tout entier sur ses ennemis. Eh bien! soyons terribles; faisons la guerre en lions. Pourquoi n'établissons-nous pas un gouvernement provisoire, qui seconde par de puissantes mesures l'énergie nationale?... Rien ne se in. 11
fait, le gouvernement ne dispose d'aucun moyen politique.
» Il faut donc, en attendant que la Constitution soit en activité, et pour qu'elle puisse l'être, que votre comité de salut public soit érigé en gouvernement provisoire; que les ministres ne soient que les premiers agents de ce comité. . . ; qu'il soit mis cinquante millions à la disposition du comité, qui en rendra compte à la fin de la session, mais qui aura la faculté de les employer tous en un jour s'il le juge utile. Une immense prodigalité pour la cause de la liberté est un placement à usure... Vous vous occuperez ensuite des armées... Dans toutes les villes un peu considérables l'enclume ne doit être frappée que pour la fabrication du fer que vous devez tourner contre vos ennemis... Le peuple a confiance en vous; soyez grands et dignes de lui... »
Comme on objectait que placer des fonds immenses dans les mains du comité, c'était l'exposer à la calomnie l : « Ce n'est pas être homme public, reprit Danton, que de craindre la calomnie. Lorsque, l'année dernière, dans le conseil exécutif, je pris seul, sur ma responsabilité, les moyens nécessaires pour donner la grande impulsion, pour faire marcher la nation sur les frontières, je me dis : « Qu'on me calomnie, je le » prévois, il ne m'importe; dût mon nom être flétri,
1 Levasseur, t. II,
» je sauverai la liberté. » Aujourd'hui, la question est de savoir s'il est bon que le comité de gouvernement ait des moyens de finances, des agents, pour adapter une manivelle à la grande roue, et donner ainsi un grand mouvement à la machine politique. Je déclare cependant, puisqu'on a laissé sur moi seul le poids de la discussion, que je n'accepterai jamais de fonctions dans le comité ; j'en jure parla liberté de ma patrie. »
Cette proposition fut d'abord ajournée ; mais la Convention en sentit bientôt l'importance, et la décréta. Elle renomma Danton, presque à l'unanimité, membre du comité de salut public; mais il donna sa démission avec désintéressement, pensant qu'il n'y était plus nécessaire. Il ne voulait pas, d'ailleurs, après avoir réclamé pour le comité la dictature et le maniement du trésor de la république, paraître avoir agi sous l'influence de préoccupations personnelles.
III. L'unité du gouvernement, la dictature temporaire, si nécessaire en révolution, fut donc constituée. Le comité de salut public était le centre d'où partait le vaste réseau qui embrassait la république à l'intérieur et à l'extérieur. Il dirigeait treize armées, qui furent organisées après la levée en masse. Son influence était immense, car tous ses membres furent choisis dans la Montagne.
Le comité de salut public, tel qu'il laissa son nom dans l'histoire, fut composé des douze membres dont les noms suivent :
jfi'l HISTOIRE
1° Robespierre, élu le 11 juillet, et qui en fut le
membre le plus influent.
2° Saint-Just, son admirateur outré, qui lui écrivait, en 1790, d'un village du département de l'Aisne : Je ne vous connais pas; mais vous êtes un grand homme... Il ne voyait que Robespierre, ne pensait et n'agissait que d'après lui, et méprisait ou haïssait tous les autres. Mais son dévouement semblait résulter d'un calcul ; il ne montra jamais d'amitié pour personne, même pour ceux qui lui avaient rendu des services.
Sans aucune connaissance pratique des affaires ni des hommes, ce qui n'est pas étonnant à son âge, Sain l-Just était un métaphysicien politique, vivant sur quelques maximes banales, qu'il formulait néanmoins avec un laconisme saisissant. Mais il ne savait ni discuter, ni conclure. Jamais il ne put improviser le moindre discours. Audacieux et calme à la tribune, lorsqu'il était écouté, plus audacieux encore dans les conseils, il craignait le feu, et ne s'exposait pas aux balles, comme ses collègues de la Montagne ' . Il avait une froide affectation révolutionnaire et de la ténacité , mais un orgueil et une ambition sans mesure : Je sais où je vais, disait-il avec arrogance. Du reste, la beauté de sa figure, sa jeunesse, ses mœurs sévères intéressaient en sa faveur. On l'esti-
1 Mémoires de Levasseur, t. III, à la fin.
mait, mais on ne l'aimait pas ; Robespierre seul put être son ami.
Amoureux de la célébrité, Saint-Just avait publié, à dix-neuf ans, un volumineux pocme épique, qui ne fut lu par personne. Sous l'Assemblée constituante, il fit imprimer un gros traité de politique, qui n'eut guère plus de succès1. Sans autre instruction que celle qu'il avait puisée dans la lecture de quelques législateurs et de quelques historiens de l'antiquité, il croyait qu'une grande république peut se jeter daus un moule. Cet archaïsme fit dans la révolution un mal que l'on n'a pas assez remarqué, quoiqu'il ne soit que trop réel. Un grand nombre de conventionnels avaient toujours devant les yeux, comme d'éternels modèles à suivre, les républiques de Sparte et de Rome, oubliant que chaque époque a des créations nouvelles. Si l'humanité est solidaire, elle est progressive, d'où la conséquence que toute institution qui reproduit celles des âges disparus contient un germe fatal. Autre chose est d'admirer et de suivre les grandes traditions héroïques et philosophiques des époques grecques et romaines, autre chose est de copier leurs gouvernements et leurs mœurs.
Si Saint-Just fût arrivé aux affaires dix ans plus tard, il eût pu rendre à son pays de grands services ; mais à vingt-quatre ans, avec son caractère violent et
1 Courrier de Provence.
son orgueil, il devenait, au contraire, un embarras.
3° Couthon, également admirateur de Robespierre, avait plus d'énergie que lui et que Saint-Just; et, avec autant d'honnêteté et des mœurs aussi pures, plus de sagesse et de prudence. C'était un orateur du second ordre, mais on l'écoutait avec plaisir. Ces trois membres du comité étaient surnommés par leurs collègues les gens de la haute main 1. Leur union inaltérable , leurs antécédents irréprochables, leur constance dans leurs principes, leur donnaient un grand crédit dans le comité, dans la Convention, et auprès du peuple.
4°Billaud-Varennes, ex-oralorien, né à la Rochelle, s'était jelé avec ardeur dans la révolution, dès 1788. D'un tempérament bilieux, inquiet, il faisait, pour ne pas se laisser pénétrer, des efforts qui ne laissaient que mieux lire au fond de son cœur. Presque toujours morne et silencieux, il avait l'air sinistre, le regard vacillant et convulsif. Il méditait lentement, comme les hommes des cloîtres, mais il exécutait avec une grande énergie. Il fut l'homme le plus implacable2 et l'un des plus sanguinaires de la révolution. Ce n'était pas calcul personnel. Comme les anciens moines brûlaient les Albigeois , il voulait détruire tout ce qui faisait obstacle à la révolution, coupable ou innocent. Du reste, il dédaignait les richesses, et menait
1 Mémoires de Séiiart.
2 Villalle, t. II, p. li.
une vie pauvre et austère. En 1819, exilé au delà des mers, ce farouche et vertueux républicain disait encore : La postérité nous reprochera d'avoir trop ménagé les tyrans et les fripons.
5° Collot-d'Herbois, ancien tragédien et auteur dramatique. En 92, il avait incliné vers lesBrissotins; depuis le 10 août, il fut ardent Montagnard. Homme sensible, enthousiaste, facile, il se passionnait pour les idées grandes, élevées. Dans sa cruauté il croyait être humain. Il disait souvent : Plus le corps social transpire , plus il devient sain. Il était enclin à la débauche et passionné pour les femmes, mais sans délicatesse et sans choix. On disait de lui que son âme était variée comme son jeu sur le théâtre. Il devait sa fortune politique aux Jacobins, dont il était l'un des principaux orateurs depuis 1791.
6° Barrère. C'était le courtier de tous les partis, le courageux défenseur du plus fort *.
Il avait à Clichy une petite maison où il se rendait six fois par mois avec sa maîtresse; Vadier, Voullancl, Dupin, Àmar, s'y rendaient le même soir avec les leurs ; et là, au milieu des plaisirs, ils cherchaient, par des proscriptions, à se maintenir dans la position élevée où le hasard révolutionnaire et leurs intrigues les avaient placés.
«Barrère formait, dit Villatte, un contraste parfait
1 Villatle, 1. Il, p. 13.
» avec Maximilien Robespierre. Léger, ouvert, cares- » sant, aimant la société, surtout celle des femmes ; » recherchant le luxe et sachant dépenser. Dans l'an- » cien régime, il avait désiré de passer pour gentil- » homme. Le sobriquet de Vieusac ne flattait pas peu » son amour-propre. Varié comme le caméléon, » changeant d'opinion comme de costume ; tour à » tour feuillant, jacobin, aristocrate, royaliste, mo- » déré, révolutionnaire; cruel, atroce par faiblesse, » intempérant par habitude ; selon la difficulté de ses » digeslions, athée le soir, déiste le matin, né sans » génie, sans vues politiques, effleurant tout ; ayant » pour unique talent une facilité prodigieuse de ré- » daction * . »
Chaque matin l'antichambre de Barrère était remplie de solliciteurs et de solliciteuses qui venaient lui présenter des pétitions. Il prodiguait les promesses; puis, rentré dans son cabinet, il jetait tout au feu sans rien lire, en disant : Voilà ma correspondance faite.
Parce qu'il avait été président des Feuillants, il devint ultra-révolutionnaire, suivant l'habitude des hommes sans 'conviction et sans principes qui se montrent toujours les plus exagérés dans leur parti.
1 Avait-il un sujet à traiter, il s'approchait de Robespierre, Hérault, Saint-Just, etc., escamotait à chacun ses idées, paraissait ensuite à la tribune ; tous étaient surpris de voir ressortir leurs pensées comme dans un miroir fidèle. Barrère appelait Carmagnoles ses rapports. (Villatle, Causes secrètes, ire partie, p. 19.)
Barrère disait souvent, dans les discussions intimes, ce mot qu'il prononça même à la tribune, et qu'il emprunta d'un moine fameux du moyen âge : Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.
Fréteau ayant été acquitté par le tribunal révolutionnaire, Barrère s'écria : Un membre de l'Assemblée constituante échappé! Les jurés sont des contre-révolutionnaires.— Eh bien I dit Collot-d'Herbois , on le reprendra. En effet, ils firent une autre liste de jurés et remirent en accusation Fréteau, qui fut guillotiné l.
Barrère dînant un jour, à la fin de 93, avec Saint- Just et Robespierre, ce dernier manifestait ses craintes du grand nombre d'ennemis qu'avait la révolution. Barrère comprit sous ce titre tous les nobles, tous les prêtres, tous les magistrats, avocats et procureurs, et même les médecins. L'Egalité, dit-il, a prononcé contre eux tous l'arrêt fatal. Saint-Just dit qu'il est urgent de confisquer les biens des suspects à déporter. Barrère, piqué d'émulation, ajoute: Le vaisseau de la révolution ne peut arriver au port que sur une mer rougie de flots de sang. Et les deux rhéteurs citaient, à l'appui de leur opinion, des passages de Mirabeau et de l'abbé Raynal. Quant à Robespierre, il voyait déjà deux écueils également dangereux : « l'effusion excessive de sang qui révolterait l'humanité, et l'insuffisance ménagée par une fausse sensibilité envers
1 Causes secrètes, t. i, p< 20.
un petit nombre, préjudiciable au bonheur de tous. » Barrère résuma en ces termes l'opinion de ses deux collègues et la sienne : Il faut commencer par la Constitutante et les plus marquants de la législative. Ce sont des décombres dont il faut déblayer la place.
Barrère disait souvent à ses confidents : « On sera obligé de supprimer les journaux, de phlébotomieer leurs auteurs. Ne suffit-il pas d'une feuille sous la direction immédiate du comité, pour neutraliser l'opinion publique1? Il disait encore : « Nous brûlerons » toutes les bibliothèques. Oui, il ne sera besoin que » de l'histoire de la révolution et des lois ; s'il n'y avait » pas sur la terre, à des époques répétées, de grands » incendies, elle ne serait bientôt plus qu'un monde » de papier. » Barrère traitait les propriétaires d'oppresseurs du monde chargés de forfaits; il plaçait exclusivement les vertus dans la classe des travailleurs, qu'il appelait à la guerre contre le reste de la nation.
Ces trois membres du comité étaient surnommés les gens révolutionnaires.
Venaient ensuite les hommes plus spécialement chargés de l'administration, les gens d'examens. C'étaient :
7° Carnet, ancien officier du génie, chargé de la stratégie, et dont on a dit depuis qu'il organisait la victoire.
1 Villalte, l. II, p. 17.
8° Robert Lindet, avocat, député de l'Eure, homme d'une probité, d'une modestie et d'un dévouement exemplaire : il se consacrait exclusivement aux approvisionnements de vivres, et y déployait une rare intelligence. Lorsque ses collègues lui présentaient des listes de proscription injustes à signer, il répondait brusquement : Je suis ici pour nourrir les citoyens et non pour les tuer.
9° Prieur (de la Côte-d'Or), ancien officier du génie, homme intègre et intelligent, ne s'occupait que de la fabrication et de la distribution des armes.
10° Prieur (de la Marne), avocat.
11° Jean-Bon-Saint-Àndré, ministre protestant. Ces deux derniers n'assistaient jamais aux séances du comité, parce qu'ils étaient constamment en mission.
12° Enfin Hérault-Séchelles. Ce député était d'un caractère assez léger, mais intelligent et honnête. Après avoir rendu des services à la révolution, il commençait à s'engourdir à cette époque. Il s'était fait connaître par trois écrits : le Voyage à Montbar, chez Buffon, dont il était l'ami ; Y Essai sur la déclamation, et la Théorie de l'ambition, qui ne fut imprimée qu'après sa mort, mais qui circula en manuscrit entre les mains de tous ses amis politiques. Malheureusement il n'eut pas assez de caractère pour mettre en pratique les doctrines qu'il avait puisées chez les plus grands penseurs.
Le comité de salut public était permanent et tenait
ses séances dans un pavillon des Tuileries. Il siégeait souvent la nuit entière. Collot, ou Carnot, ouBillaud, ou Barrère n'en désemparait pas, afin qu'il y eût toujours un membre pour répondre à tout. Chaque membre avait son cabinet et ses bureaux. Billaud, Collot et Barrère étaient ordinairement chargés de la correspondance et des communications avec le comité de sûreté générale. Robespierre, Saint-Just et Couthon s'occupaient de la direction générale et des projets de décrets. Carnot, Robert Lindet et Prieur (de la Côte-d'Or) restaient presque toujours ensevelis dans leurs bureaux1. Barrère avait ordinairement, dans ses attributions, la rédaction des rapports qu'il écrivait avec une extrême facilité.
On conserva le comité de sûreté générale, composé tantôt de douze, tantôt de quinze membres, nommés pour un mois, comme ceux du comité de salut public, et qui était chargé principalement de la police dans toute la république. Il agissait, dans les grandes circonstances, avec le comité de salut public. On les appelait aussi tous deux comités de gouvernement.
Les membres du comité de sûreté générale furent ordinairement :
1° Vadier, le même qui se vendit à la cour dans l'affaire du roi au mois de juillet 1791, et qui vou-
1 Les Crimes des anciens comités, par L. Lecointre, p. 30. Histoire impartiale des crimes, t. V, p. 109.
lait, comme Dandré, livrer aux tribunaux Danton et Desmoulins.
2° Amar, ancien trésorier de France et ancien noble.
3° Jagot, ex-juge de paix, vieux républicain.
4° Voulland, ancien secrétaire du club des Feuillants.
5° Louis (du Bas-Rhin).
Ils étaient liés avec les gens révolutionnaires. On les appelait les gens d'expédition , parce qu'ils étaient chargés des poursuites criminelles.
6° David, révolutionnaire violent et fanatique de Robespierre, auquel il rendait compte de tout ce qui se passait dans le sein du comité de sûreté générale.
7° Lebas, jeune avocat, ami sincère et protégé de Robespierre. Homme doux, pur et sans ambition; sa modestie excessive l'empêcha de monter à la tribune. Ces deux derniers étaient appelés les écouteurs.
8° Moïse Bayle.
9" Ruhl.
10° Lavicomterie, auteur des Crimes des rois.
11° Elie-Lacoste.
12° Dubarran.
Ces cinq membres, vieux et ardents patriotes, formaient le troisième parti, connu sous le nom de gens de contre-poids.
IV. Le comité de salut public désintéressé, ayant au plus haut degré le sentiment de l'honneur natio-
nal et l'amour du bonheur public, donna une impulsion vigoureuse au mouvement révolutionnaire. Les représentants en mission reçurent des pouvoirs presque souverains; on leur prescrivit d'épurer les étatsmajors et toutes les administrations. Le comité ordonna l'incendie de la Yendée, et prescrivit à ses commissaires de faire sonner le tocsin dans les déparlements voisins, pour les précipiter sur ce pays. Les désertions étant innombrables,. Danton fit décréter la peine de mort contre quiconque déserterait son drapeau, sans avoir été remplacé.
On autorisa le ministre de la guerre à faire fondre les cloches pour fabriquer des canons. On fit détruire les superbes tombeaux de Saint-Denis ; tous les ornements d'or et d'argent qu'on y trouva furent convertis en monnaie.
De leur côté, les princes étrangers employaient tous les moyens, même les plus vils, soit pour détruire le crédit public en France, soit pour diminuer nos forces de terre et de mer. Les Anglais avaient fait incendier la voilerie de Lorient, Huningue et plusieurs parcs d'artillerie; Pitt favorisait des fabriques de faux assignats en Angleterre *, et même en Fiance jusque
1 Ce fait fut prouvé depuis surabondamment par plusieurs procès à Londres, entre les fabricateurs et leurs fournisseurs de papier. Les fabricateurs ayant refusé de payer le papier comme fourni dans un but immoral et contraire aux lois, les juges déclarèrent que la fabrication de faux assignats était permise contre des ennemis. Ils motivèrent leur opinion sur le fameux vers de Y Enéide : An dolu*...
dans les prisons ; en outre, il faisait accaparer par ses agents secrets toutes les denrées de première nécessité. Les rois avaient chassé, dépouillé et souvent fait assassiner les Français qui se trouvaient dans leurs Etats. La Convention déclara que Pitt était l'ennemi du genre humain, et décréta l'arrestation de tous les étrangers, sujets des puissances avec lesquelles la France était en guerre ; à l'exception des ouvriers, des étudiants et des hommes qui avaient fait preuve d'attachement à la nation française. On prohiba, sous peine de mort, les placements dans les banques étrangères. L'agiotage et le commerce du numéraire furent défendus , sous des peines très-fortes. Cambon ayant prouvé que les marchés passés depuis le commencement de la guerre, avaient été presque toujours conclus avec des fripons, et qu'il en était résulté une perte de cent quarante-sept millions pour la république, la Convention annula les marchés conclus avec les compagnies de traitants, fit destituer un grand nombre d'administrateurs incapables, et poursuivre tous ceux contre lesquels s'élevaient des présomptions de dol ou de fraude. Elle réunit les fournitures de toute espèce sous une bonne administration, qu'elle obligea de rendre, chaque mois, des comptes détaillés, avec pièces à l'appui. Une administration particulière fut chargée de distribuer, dans chaque commune, la confection de l'habillement de l'armée, afin d'assurer du travail aux ouvriers.
La Convention, subissant l'influence de son comité de salut public, fut le seul gouvernement qui proscrivît francbement les fripons, et ce fait seul suffirait à honorer sa mémoire. Sa sévérité s'étendit jusque sur ses propres membres; Perrin, député de l'Aube, membre du comité de surveillance des marchés, fut condamné à douze années de fers et à six heures d'exposition, pour avoir enteepris une fourniture et bénéficié sur l'Etat, au mépris du décret qui interdisait aux représentants du peuple de faire le commerce. Cet acte de sévérité fut généralement applaudi.
L'accaparement produisait des effets bien plus désastreux encore que l'agiotage , car il s'exerçait sur les choses nécessaires à la vie, et pesait surtout sur le pauvre. Un décret réputa coupables d'accaparement, ceux qui dérobaient à la circulation, ou laissaient détruire volontairement des denrées et marchandises de première nécessité, telles que pain, viande, légumes, grains, farines, beurre, vinaigre, boissons, charbon, suif, bois, huile, savon, sel, chanvre, papier, fer, acier , cuivre , toiles , étoffes (les soieries exceptées), etc.. La peine de mort et la confiscation des marchandises furent prononcées contre les accapareurs.
Afin de régler définitivement et d'une manière uniforme les finances de l'Etat et d'en finir avec le passé, Cambon proposa et fit adopter la formation du grandlivre de la dette nationale. Tous les créanciers de
l'Etat et des communes obtinrent, pour le remboursement de leurs créances, une inscription de rente, perpétuelle ettransmissible àvolonté et au deniervingt, en remplacement de leur capital qui fut supprimé. Les créanciers eurent un an pour se faire inscrire ; ce délai passé, ils perdaient leur créance. Ainsi, le créancier de la somme de deux mille francs, recevait une rente de cent francs , mais il avait le droit de vendre à un autre sa rente pour la valeur du capital qu'elle représentait. La Convention frappa la rente d'un impôt du cinquième ; de sorte que la dette publique se trouva fixée, au mois de septembre 1793, à la somme annuelle de cent soixante millions.
On décréta la démonétisation des assignats à face royale, parce qu'un grand nombre de personnes les croyant meilleurs que les autres, les agioteurs en trafiquaient. Le bannissement et la confiscation furent décrétés contre tout Français coupable d'avoir agioté sur la valeur des assignats. Un décret condamna à une forte amende et à l'emprisonnement tout citoyen convaincu d'avoir refusé en payement les assignats-monnaie , ou de les avoir donnés ou reçus en subissant une perte quelconque. Ce décret était nécessaire, car en dépréciant ainsi les assignats, les denrées renchérissaient, au point de rendre les pauvres la proie de la famine.
Tl devenait nécessaire, comme complément de ces lois salutaires, de généraliser le maximum, qui n'a\ait m. 12
178 HIST01RF.
pas été fixé à un taux uniforme, et variait suivant les localités; en sorte qu'il arrivait souvent que, le blé se vendant moins cher à Paris que dans les environs, les acheteurs y accouraient en foule pour en profiter. Des plaintes s'élevaient : les un?, attribuant l'accroissement de la misère au maximum, voulaient qu'on l'abolît; les autres demandaient qu'au contraire, il fût le même pour toute la république; telle était l'opinion de Chabot, de Thuriot et de Danton. Ce dernier la soutint, avec la haute prévoyance dont il avait déjà donné tant de preuves. « La nature, dit-il, ne nous à pas abandonnés; n'abandonnons pas le peuple, il se ferait justice lui-même; il tomberait sur les aristocrates et leur arrracherait de vive force ce que la loi aurait dû lui accorder. » Comme beaucoup de personnes hésitaient à adopter cette mesure, dans la crainte de mécontenter les départements où le maximum se trouvait plus bas que ne devait le fixer la loi, Danton répliqua : « Le législateur ne doit calculer que les intérêts généraux. Le peuple, qui est toujours juste, applaudira à une loi qui assure la subsistance des armées et de la république entière. »
La Convention décréta (3 septembre) le maximum uniforme, et fixa le prix du quintal de blé de première qualité à vingt livres, jusqu'au 1er octobre 1794. Elle interdit le commerce des grains; les cultivateurs et les propriétaires fuient tenus de déclarer la quantité de grains qu'ils avaient récoltée dans lVnnée, et celle
qui leur restait de l'année précédente. La faculté de résilier les baux pour tous les biens ruraux fut accordée aux fermiers et aux propriétaires. Pour faciliter le principe de la division de la culture, on décida que chaque bail ne pouvait s'appliquer à un domaine de plus de trois cents à trois cent cinquante arpents.
En outre, la Convention, sur le rapport de Couppé (de l'Oise), fixa le maximum du prix de toutes les denrées et marchandises de première nécessité , qui furent énumérées dans le décret et taxées généralement, au cours de 1790 et d'un tiers en sus. Il en fut de même pour les journées de travail.
Un autre décret , dans le but de pourvoir à l'entretien des terres des Français qui s'étaient rendus aux armées, disposa que les propriétaires, fermiers et ouvriers de chaque commune cultiveraient, ensemenceraient et récolteraient celles des citoyens enrôlés sous les drapeaux. Quiconque refuserait ses services, serait condamné à trois mois d'emprisonnement. L'excédant du produit sur la dépense fut attribué au propriétaire ou à ses ayant-cause. Dans le cas d'un déficit, il était supporté par la nation.
V. La Convention décréta l'uniformité des poids et mesures, et l'application du système décimal. Le nouveau système eut l'avantage immense de simplifier et de mettre à la portée de tous les mesures qui, par leur complication , servaient merveilleusement la fraude. En facilitant l'échange des produits, il aug-
monta les relations des citoyens de toutes les parties de la nation et contribua, tout en développant l'industrie et le commerce, à fonder cette grande unité française, éternel honneur de la révolution.
La Convenlion décréta aussi que toutes les lois civiles seraient codifiées, et uniformes pour toute la république. Cambacérès fit, sur ce sujet, un rapport très-remarquable, et présenta le Code civil, dont la Convention établit dès lors les principes, après des discussions savantes , et vota même les titres relatifs aux personnes.
Les télégraphes, récemment inventés, furent établis sur les grandes lignes de communications, pour faciliter les services publics.
Toutes les académies furent supprimées comme inutiles. Le comité d'instruction publique fut chargé d'étudier les meilleurs moyens de récompenser les savants et de favoriser le développement des arls, des sciences et des lettres. Jusqu'alors la propiiété littéraire el artistique n'avait pas été reconnu ; la plupart des auteurs mouraient dans la détresse ou végétaient misérablement, parce que des contrefacteurs habiles s'emparaient de leurs productions et en retiraient tout le profit. La Convention décréta que les écrivains, les compositeurs de musique, les peintres, les dessinateurs jouiraient du droit exclusif de vendre leurs ouvrages dans toute l'étendue de la république, et d'en céder la propriété en tout ou en partie. Leurs héritiers
ou cessionnaires devaient jouir du même droit pendant dix ans, après la mort des auteurs.
La Convention, voulant rompre tout à fait avec le passé, abolit le calendrier grégorien, et le remplaça par un nouveau, établi d'après les travaux de Rom me et de Fabre d'Eglantine ; l'ère nouvelle fut datée du 22 septembre 1792, an Ier de la république française. L'année fut divisée en douze mois de trente jours chacun. Les trois premiers , ceux d'automne , furent nommés vendémiaire, brumaire et frimaire; les trois mois d'hiver, nivôse, pluviôse, ventôse; les trois mois du printemps, germinal t floréal, prairial; les trois mois d'été reçurent les noms de messidor, thermidor et fructidor.
Chaque mois était divisé en trois décades. Les jours furent appelés primidi, duodi, tridi, quartidi, quintidi, sexlidi, seplidi, octidi, nonidi, décadi; on consacra au repos ce dernier, au lieu du dimanche Comme les mois n'éîaient que de trente jours, il en restait encore cinq qui furent appelés complémentaires et consacrés à des fêtes nommées sans-culottides et dédiées au génie, au travail, aux actions, aux récompenses et à Y opinion. Le dernier jour des années bissextiles fut aussi nommé sans-culoltide et consacré à la fête de la révolution1.
1 Mirabeau avait le premier parlé de la réforme du calendrier : peu d'heures avant sa mort il disait « qu'on ne ferait rien pour la révj- » lution, tant qu'on n'aurait pas déchristianisé la France. »
VI. Cependant, la perte de la flotte de Toulon portait à la marine française un coup fatal. Le comité de salut public fit rendre un décret qui mettait en réquisition tous les bois de France, et toutes les autres matières propres à la construction des navires. Cent millions furent laissés pour cet objet, à la disposition du ministre de la marine.
Jusqu'alors les bâtiments construits chez les étrangers étaient admis très-facilement à naviguer sous pavillon français. Il en résultait que les armateurs de France faisaient acheter la plupart de leurs navires en Angleterre et en Hollande, où ils les payaient moins cher, au grand préjudice des chantiers français. Souvent aussi les constructeurs découragés émigraient ou travaillaient sans soins. Les étrangers qui avaient le droit de faire le cabotage des ports français, possédant un plus grand nombre de navires que nos armateurs, étaient presque les maîtres sur le littoral. Le 21 septembre, Barrère, au nom du comité de salut public, proposa à la Convention un acte de navigation qui fut immédiatement décrété. « Chaque vaisseau qu'il va produire, disait le rapporteur, mettra le feu à un vaisseau de Londres ou d'Amsterdam. »
Cet acte portait qu'aucun bâtiment ne serait réputé français s'il n'avait été construit en France ou dans les colonies, ou légalement confisqué; s'il n'appartenait pas entièrement à des Français; si le capitaine et les trois quarts de l'équipage n'étaient pas
des citoyens français. Il interdit à tout bâtiment étranger le transport des denrées et marchandises d'un port français à un autre port français. Ce fut à cette loi de haute prévoyance que la France dut le développement de sa marine et de son commerce maritime.
La Convention augmenta les retraites des militaires et des marins, accorda des secours aux familles des soldats pauvres, indemnisa toutes les communes qui avaient souffert de la présence de l'ennemi ou des autres fléaux, décréta le partage des biens communaux par égales portions, et accorda des secours à tous les réfugiés étrangers, lorsqu'ils prouvaient qu'ils n'avaient été forcés de quitter leur pays que pour des causes politiques. En un mot, elle mit en pratique ce vaste système d'égalité et de fraternité , but sublime de la révolution française.
Le comité de salut public, comprenant que le principe du droit au travail ou à l'assistance devait recevoir son application, organisa les secours publics. La nation se chargea de l'entretien et de l'éducation de tous les enfants abandonnés , auxquels on donna le titre honorable d'orphelins. Les filles-mères dans le besoin furent reçues dans des établissements spéciaux. Des secours proportionnels et à domicile furent accordés aux familles chargées d'enfants en bas âge, lorsque le travail des parents ne pouvait suffire à leur entretien. Une famille pouvait recevoir quatre-vingts livres par an, jusqu'à l'époque où les en-
fants avaient atteint l'âge de douze ans. Les vieillards valides furent reconduits dans leurs communes, chargées de leur procurer un travail proportionné à leurs besoins et à leurs forces. On comprenait alors combien il est cruel de punir le mendiant ou le vagabond que les circonstances laissent sans travail ou sans asile ; mais il fut décidé que lorsque chacun aurait du travail, le vagabond et le mendiant seraient châtiés comme paresseux ou suspects.
Le mouvement général était véritablement porté vers toutes les réformes utiles. Avant la révolution, l'oisiveté, l'amour des places lucratives, la fonctionomanie, la bassesse, l'immoralité, pour ainsi dire, honorés, étaient entrés dans l'éducation des classes aisées de la société. Les représentants du peuple comprirent qu'une révolution seulement politique serait sans base et sans conséquences s'ils n'accomplissaient une révolution morale; ils songèrent donc à organiser l'instruction publique et à instituer les fêtes nationales, comme l'un des principaux moyens d'éducation pour les masses1.
Une discussion sérieuse suivit un rapport de Robespierre, sur le plan laissé par Lepelletier-Saint-Fargeau. Ce dernier demandait que les garçons de cinq à douze ans, les filles de cinq à onze ans, sans distinction, fussent élevés, entretenus et instruits en
1 Tous les peuples civilisés oui attaché une grande importance aux cérémonies publiques, qui sont une marque de la splendeur nationale.
commun aux dépens de la république. La charge de ces établissements eût été supportée presque exclusivement par le riche, afin d'établir ainsi l'impôt progressif sans convulsions et sans injustice.
Ce système éprouva de l'opposition. Grégoire ne voulait pas que les enfants fussent ainsi casernes, parce qu'ils rendent, même avant douze ans, des services à leurs parents dans les campagnes. Toutefois, il voulait aussi que l'instruction fût égale, mais sans que les enfants fussent forcés d'abandonner la maison paternelle. Bréard, Romme, Lacroix, soutenaient cette opinion ; d'autres combattaient les deux systèmes , en objectant la dépense qu'occasionnerait leur application. Robespierre défendait vivement l'opinion de Lepelletier, prétendant que c'était le seul moyen de faire des citoyens et d'alléger les charges des parents pauvres. Cet orateur était dans le faux : la puissance paternelle a des droits antérieurs à ceux de la patrie elle-même, qui ne doit qu'en régler les écarts ; en sacrifiant tout aux principes de l'égalité, c'était violer les sentiments les plus respectables. Danton ramena à la vérité en conciliant les deux opinions.
« Ne décrétons pas l'éducation impérative, dit-il, car le père a aussi ses droits sur ses enfants, et il en est aussi bon juge que le pays. D'ailleurs, s'il se trompe, nous devons respecter la nature, même dans ses écarts, pourvu qu'on ne blesse pas les droits d'au-
trui ; mais nous ne devons pas priver les enfants du pain de l'éducation. Ou objecte la dépense; mais j'ai déià dit qu'il n'y a point de dépense réelle là où est le bon emploi dans l'intérêt public. Après le pain, l'éducation est le premier besoin du peuple. Quand vous semez dans le vaste champ de la république, vous ne devez pas compter le prix de cette semence ; et j'ajoute que l'enfant du peuple doit être élevé aux dépens du superflu des hommes à fortunes scandaleuses. Ne contraignez pas le père à faire le sacrifice de ses enfants ; laissez-lui seulement la faculté de leur donner l'instruction et l'éducation. Je demande que vous décrétiez qu'il y aura des établissements nationaux où les enfants seront instruits, nourris et logés gratuitement, et des classes où les citoyens qui voudront garder leurs enfants chez eux pourront les envoyer s'instruire. »
Ces conclusions furent adoptées comme principe. En conséquence, la Convention institua d'abord les écoles primaires et les écoles normales, qui ont depuis rendu tant de services. Ainsi, cette assemblée, loin de vouloir faire un peuple d'ignorants ou de barbares, s'occupait au contraire constamment de l'instruction de tous les citoyens, même les plus pauvres. Si elle supprimait les académies et les collèges, c'était pour les remplacer par des institutions purgées des vices qui les infestaient. Duliem, l'un de ses membres les plus fougueux, exprimait ainsi la pensée générale: «Je
» ne conteste point le mérite et Futilité des sciences ; » je regarde, au contraire, les connaissances humaines » comme la base de la liberté , mais je les veux révo- » lutionnaires. »
La Convention autorisa l'un de ses comités à correspondre avec les armées et les départements pour réunir les informations sur tous les actes de vertu et les publier, afin d'honorer leurs auteurs et de servir d'exemple à la jeunesse.
« Laissons, dit Chénier, rapporteur de ce comité, laissons les trésors aux tyrans; la gloire est la monnaie des républiques. Un peuple qui sait honorer ce qui est grand ne manque jamais de grandes actions ni de grands hommes ; mais la gloire ne peut être là où n'est point l'utilité publique; la gloire est inséparable de la vertu. »
VII. La condamnation de Custine avaient redoublé les méfiances du peuple de Paris contre les personnages de l'ancien régime ' . On avait déjà rendu des décrets et pris des arrêtés contre les suspects; mais ils s'exécutaient lentement et mal, parce que l'on n'avait pas déterminé les caractères auxquels ils étaient reconnaissables. La crainte de l'arbitraire, d'une part, et les intrigues, de l'autre, paralysaient presque l'action des comités de surveillance. La disette n'avait pas cessé. Un rassemblement d'ouvriers
1 L'armée du Nord elle-même, revenue de son enthousiasme pour Custine, se plaignait de la trahison de ses chefs.
qui stationnait sur la place de Grève, envoya le 4 septembre au conseil général , une députation pour se plaindre de ce que le peuple était obligé de perdre une partie de la nuit et de la journée pour se procurer du pain, et souvent sans en obtenir; et avertir que le bruit courait que les aristocrates avaient formé le complot d'affamer Paris. Chaurnette, procureur de la Commune, monte sur une table, et dit au milieu du plus grand silence :
« Et moi aussi, j'ai été pauvre; par conséquent, je sais ce que c'est que les pauvres. C'est ici guerre ouverte des riches contre les pauvres; ils veulent nous écraser ; eh bien , il faut les prévenir, il faut les écraser nous-mêmes , nous avons la force en main; ils ont bu notre sueur... et ils voudraient encore s'abreuver de notre sang !... Je requiers : 1° qu'il soit transporté à la halle une quantité de farine suffisante pour fournir le pain nécessaire à la journée de demain; 2° qu'il soit demandé un décret à la Convention nationale pour mettre sur-le-champ une armée révolutionnaire sur pied, à l'effet de se transporter dans les campagnes où le blé est en réquisition, assurer les levées, favoriser les arrivages, arrêter les manœuvres des riches égoïstes, et les livrer à la vengeance des lois. »
Le réquisitoire fut adopté à l'unanimité. Le lendemain, à midi, les Jacobins s'étant réunis au conseil général, accueillirent sa pétition et en rédigèrent une seconde avec les commissaires des sections, pour de-
mander le prompt jugement des conspirateurs, et qu'on mît la terreur à l'ordre du jour. A une heure, la première députation fut introduite à la Convention. Chaumette, après avoir retracé les malheurs de la patrie, la trahison de Toulon que l'on venait d'apprendre, ainsi que de nouveaux désastres en Vendée, s'écrie :
« Plus de quartier, plus de miséricorde aux traîtres; si nous ne les dénonçons pas, ils nous dénonceront. Jetons entre eux et nous la barrière de l'éternité ! (Applaudissements.) Les patriotes de tous les départements, et le peuple de Paris en particulier, ont jusqu'ici montré assez de patience; on s'en est joué; le jour de la justice et de la colère est venu. Et vous, Montagne à jamais célèbre dans les pages de l'histoire, soyez le Sinaï des Français 1 Lancez du milieu de la foudre les décrets éternels delà justice et de la volonté du peuple ! Nous sommes chargés de vous demander la formation d'une armée révolutionnaire; que cette armée soit suivie d'un tribunal incorruptible et redoutable, et de l'instrument fatal qui tranche d'un seul coup et les complots et les jours de leurs auteurs; qu'elle soit chargée de forcer l'avarice et la cupidité à regorger les richesses de la terre, nourrice inépuisable de tous ses enfants; qu'elle porte ces mots sur ses enseignes : Paix aux hommes de bonne volonté , guerre aux affameurs, protection aux faibles, guerre aux tyrans , justice et point d'oppression ! »
Cette adresse est couverte d'applaudissements. La députation ayant été invitée aux honneurs de la séance, le peuple envahit la salle et défile au milieu d'acclamations réitérées. La députation porte des étendards sur lesquels sont ces mots : Guerre aux tyrans, guerre aux châteaux , paix aux chaumières , guerre aux accapareurs...
VIII. Moïse Bayle convertit en motion les demandes du peuple. Billaud-Varennes l'appuie et insiste pour que, le jour même, on arrête tous les suspects, et que le ministre de la guerre présente, séance tenante, le mode d'organisation de l'armée révolutionnaire. Il ajoute une proposition tendant à décréter la peine de mort contre les administrateurs qui négligeraient d'exécuter une loi quelconque. « Si les révolutions traînent en longueur, dit-il, c'est parce qu'on ne prend jamais que des demi-mesures. Laissons aux hommes faibles à s'inquiéter des résultats de la révolution. »
Bazire demande que l'on reconnaisse et déclare d'abord que la France est en révolution. Ce décret est voté immédiatement. Léonard Bourdon propose que l'armée révolutionnaire soit soldée aux dépens des riches, qu'elle se porte partout où besoin sera, et qu'elle ait à sa suite un tribunal chargé de juger les conspirateurs dans les vingt-quatre heures. Romme s'élève contre cette idée bizarre et cruelle ; on murmure. L'orateur demande qu'on attende au moins le rapport du comité de salut public ; mais Gaston s'écrie : « Il n'est
plus temps de temporiser. Paris, comme le mont Etna, doit vomir de son sein l'aristocratie calcinée. Les contre-révolutionnaires de toutes les villes rebelles se sont réfugiés à Paris, et sont encore maîtres des sections. » Bazire assure qu'une contre-révolution sectionnaire se prépare à Paris, comme à Toulon, à Marseille et à Lyon. Il demande que le comité de salut public soit entendu, et qu'on rende, séance tenante, tous les décrets nécessités par les circonstances, et exigés par le peuple.
Danton dit qu'il ne voit aucun inconvénient à décréter sur-le-champ une armée révolutionnaire. «Mais ce n'est pas assez : songez que les hommes industrieux, qui vivent du prix de leurs sueurs, ne peuvent aller dans les sections; que ce n'est qu'en l'absence des vrais patriotes que l'intrigue peut s'emparer de celles-ci. Décrétez donc seulement deux grandes assemblées de sections par semaine : les jeudi et dimanche; que l'homme du peuple indigent qui assistera à ces assemblées politiques reçoive quarante sous par séance , comme juste rétribution , pour le temps qu'elles enlèveront à son travail.
» Je demande que vous décrétiez au moins cent millions pour faire des armes de toute nature ; car, si nous avions eu des armes, nous aurions tous marché. Jamais la patrie en danger ne manquera de citoyens. Qu'un fusil soit la chose la plus sacrée parmi nous; qu'on perde plutôt la vie que son fusil.
» Il nous reste à punir et l'ennemi intérieur que vous tenez, et ceux que vous avez à saisir. Il faut que le tribunal révolutionnaire soit divisé en un assez grand nombre de sections pour que, tous les jours, un aristocrate, un scélérat paye de sa tête ses forfaits. »
Ces propositions, développées avec l'action et la puisssance de dialectique que possédait seul Danton, furent accueillies avec des cris d'enthousiasme par l'Assemblée et par les tribunes; et votées, dans la même séance, après un rapport conforme du comité de salut public.
En ce moment, la députation des quarante-huit sections, unie aux Jacobins, vint réclamer le prompt jugement de Brissot, de ses complices et de la veuve Capet. « Il est temps, ajoute l'orateur, que l'égalité promène sa faux sur toutes les têtes; il est temps d'épouvanter tous les conspirateurs. Eh bien, législateurs, PLACEZ LA TERREUR A l' ORDRE DU JOUR. (Vifs
applaudissements.) Soyons en révolution, puisque la contre-révolution est partout tramée par nos ennemis ; que le glaive de la loi plane sur tous les coupables. »
Drouet, le même qui avait arrêté Louis XVI dans sa fuite, exalté par ces pétitions véhémentes, s'écrie : « Le jour est venu d'être d'autant plus inflexible que vous avez été faibles. Quel a été le succès de cette aveugle clémence, que vous preniez pour de la magnanimité ? Vous en a-ton moins calomniés ? De tous les côtés ne vous appelle ton pas des scélérats,
des brigands, des assassins? Eh bien, puisque noire modération ne nous a servi à rien, soyons brigands pour le bonheur du peuple, soyons brigands ! Vous avez ordonné que les gens suspects seraient arrêtés ; je voudrais que vous déclarassiez à ces hommes coupables que si, par impossible, la liberté était en péril, vous les massacreriez impitoyablement : que vous ne rendrez aux tyrans la terre de la liberté que couverte de cadavres. »
La Convention était loin d'approuver ce langage violent, qu'elle attribuait uniquement à l'ardeur patriotique de Drouet. Thuriot fut applaudi en disant : « Loin d'être altérée de sang, la France n'est altérée que de justice. L'homme qui combat à la face du monde pour une révolution qui a pour but l'égalité, la justice, le bonheur des hommes, veut qu'à l'instant où il prend les armes aucun être sur la terre n'ait le moindre reproche à lui faire. »
Billaud-Varennes dit : « Je propose de mettre, dès aujourd'hui, en état d'arrestation tous les contrerévolutionnaires, tous les hommes suspects. Pour l'exécution de cette mesure, je demande le rapport du décret qui défend, sous peine de mort, de faire des visites domiciliaires et des arrestations pendant la nuit. Il faut que nous allions chercher les ennemis dans leurs tanières ; à peine la nuit et le jour suffirontils pour les arrêter. Je demande que les mêmes mesures s'étendent à toutes les parties de la république, m. 13
et qu'on regarde comme suspects tout noble, tout prêtre qui, à la réception du décret, ne se trouverait pas résidant dans sa municipalité. »
Bazire fait observer que « les prêtres et les nobles ne sont pas les plus dangereux, car ils tremblent. Mais les hypocrites, les enragés, les Brissotins, les gros commerçants, les ex-procureurs, les intendants, sans être nobles, sont infiniment plus dangereux. Il faut commencer par épurer tous les comités révolutionnaires des sections; ensuite, ils feront la liste des suspects; mais il faut auparavant que la loi détermine à quels signes on peut les reconnaître. »
La Convention ordonna à son comité de législation de déterminer le caractère auquel on reconnaîtrait les suspects, et rapporta le décret qui défendait de faire des visites domiciliaires pendant la nuit; elle renvoya dans leur domicile tous les militaires et employés démissionnaires ou destitués.
Saint-André demanda que les femmes de mauvaise vie fussent déportées au delà des mers. La société républicaine des femmes présenta une pétition tendant à les faire transférer dans des maisons nationales, pour les y occuper à des travaux utiles, et les ramener aux bonnes mœurs, par des lectures morales et patriotiques. Le procureur de la commune Chaumelte faisait des réquisitoires dans le même sens. « Il ne doit point, disait-il, y avoir de prostituées dans une république; elles sont faites pour les monarchies remplies
d'oisifs et d'être corrompus. » La Convention prit en considération ces demandes qu'elle renvoya à son comité de législation.
En résumé, cette mémorable séance institua l'armée révolutionnaire , le salaire des sectionnaires, l'injonction aux comités révolutionnaires de toute la France d'arrêter les suspects, et l'armement des autres citoyens, sans exception. Elle déclara que la France était en révolution, et mit la terreur à l'ordre du jour.
L'indemnité accordée aux sectionnaires sans-culottes mettait les contre-révolutionnaires dans l'impossibilité d'agir au nom du peuple, commeils l'avaient fait quelquefois avant le 31 mai. Ceux-ci prétendirent, dans une pétition, que celte mesure avilirait le patriotisme. Bazire, Saint-André , Fabre d'Eglantine et Robespierre réfutèrent ainsi cet argument : « Lors que le peuple consacre à la république une partie du temps qu'il emploie au travail qui lui procure sa subsistance, vous devez l'indemniser de cette perte, autrement l'égalité serait rompue; la dette du citoyen envers la société cesserait d'être la même ; le pauvre lui sacrifierait une partie de son existence, alors que le ricbe ne lui consacrerait qu'un infructueux loisir. Or, les délibérations, dans les sections, sont un service public, comme celui que nous faisons ici. Sommesnous donc avilis, nous représentants, en recevant l'indemnité que le peuple nous accorde pour subve-
nir à nos besoins? » Ils conclurent à Tordre du jour, qui fut adopté.
IX. Le 17 septembre, sur le rapport de Merlin (de Douai), une loi répute suspects :
1° « Ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou par leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie, du fédéralisme, et ennemis de la liberté ; 2° ceux qui ne pourront pas justifier, de la manière prescrite par la loi du 21 mars dernier, de leurs moyens d'exister et de l'acquit de leurs devoirs civiques; 3° ceux à qui il a été refusé des certificats de civisme ; 4° les fonctionnaires publics suspendus ou destitués de leurs fonctions par la Convention nationale ou par ses commissaires, et non réintégrés; 5° ceux des ci-devant nobles, ensemble les maris, femmes, pères, mères, fils ou filles, frères ou sœurs, et agents d'émigrés, qui n'ont pas constamment manifesté leur attachement à la révolution; 6° ceux qui ont émigré dans l'intervalle du 1er juillet 1789 à la publication de la loi du 8 avril 1792 , quoiqu'ils soient rentrés en France dans le délai ûxé par cette loi ou précédemment. »
Celte nomenclature était raisonnable; l'emprisonnement des suspects s'exécuta sans désordre; et Paris, où l'on en comptait environ deux mille, au mois d'octobre, devint très-calme. Il y avait alors quinze prisons dans cette ville :
1° La Mairie, qui occupait l'hôtel actuel de la pré-
fecture de police. On y déposait d'abord toutes les personnes arrêtées, soit pour délits politiques, soit pour délits privés. Après interrogatoire, on les mettait en liberté, ou on les transférait dans une des prisons suivantes :
2° La Force, où furent enfermés les soixante-treize signataires de la protestation contre le 2 juin. Il n'y avait point de femmes dans cette prison.
2° Les Madelonnettes, où se trouvaient surtout des artistes, des parlementaires et des généraux. Les prisonniers communiquèrent librement avec toutes les personnes du dehors, jusqu'au milieu d'octobre. A cette époque , la police ayant remarqué que les prisonniers entretenaient des relations immorales avec les visiteuses, se montra plus sévère.
4° La Bourbe, que l'on appela dès lors Port-Libre, attribuée à tous les fermiers généraux. Les détenus passaient les journées et les soirées ensemble, faisant de la musique ou récitant des madrigaux, des élégies et des romances de leur composition. On remarquait dans cette prison Yigée, Laval-Montmorency, Aymerie, mademoiselle de Sombreuil, Chéron, la comtesse de Beaufort \
5° Saint-Lazare, où était le poète Roucher, journaliste feuillant.
1 La plupart de ces pièces de poésie parvenues jusqu'à nous , sont d'une légèreté souvent immorale.
198 IlISTOIRE
6° La Maison de la rue de Sèvres. Elle ne renfermait que les suspects considérés comme les moins dangereux.
7° Les Carmes, presque entièrement occupés par des prêtres réfractaires.
8° La Maison Talaru, hôtel de F ex-marquis de Talaru, rue de Richelieu. On n'y plaçait que des personnes riches. Les hommes et les femmes communiquaient librement entre eux , jouaient , faisaient bonne chère, et recevaient tous les visiteurs.
9° Picpus. Cette maison avait aussi un régime trèsfacile ; mais un détenu s'étant évade, la police prit des précautions un peu plus sévères.
10° L'Abbaye renfermait surtout les prisonniers tenus au secret. Le gouvernement leur accordait , comme à tous les autres, cinquante sous par jour pour leur nourriture, et ils avaient, en outre, la faculté d'acheter du dehors tout ce qu'ils voulaient.
11° Le Luxembourg , prison qui renfermait le plus de grands personnages de l'ancien régime. Ils jouissaient d'une parfaite liberté dans l'intérieur. Les nobles faisaient bande à part, et conservaient entre eux l'étiquette la plus rigoureuse, s'appelant monsieur le prince, monsieur le duc, etc. Cette prison était trèscélèbre par les aventures galantes des prisonniers l.
12° Le Temple, où n'étaient enfermés que les membres de l'ex-famille royale,
* Voyez Histoire impartiale des crimes. — Nougarel.
13° V Archevêché, où l'on mettait les prisonniers malades, qui y recevaient tous les soins dus au malheur.
14° La Conciergerie, où étaient conduits les prisonniers en état d'accusation, en attendant leur comparution devant le tribunal révolutionnaire. Ils jouaient ensemble, fumaient, chantaient, mais ne pouvaient avoir, comme dans les autres prisons, d'instruments de musique.
15° La Maison d'arrêt Dupkssis, succursale de la Conciergerie. On y renfermait surtout les accusés qui arrivaient des départements 1 .
X. Le tribunal révolutionnaire, divisé en quatre sections (28 septembre), eut pour président Hermann, et pour vice-président, Dumas. Parmi les juges, qui étaient au nombre de dix-neuf, on remarquait Coffinhal et Dobsen. Fouquier-Tinville fut nommé accusateur public.
Les jurés, au nombre de soixante, furent choisis par toute la France dans des professions diverses, même parmi les ouvriers. Ils recevaient, depuis le 2 juillet, une indemnité de dix-huit livres par jour. On remarquait parmi eux Àntonelle, ex-député à l'Assemblée législative ; Fauvetty, délégué par l'Assemblée primaire d'Uzès; Gérard, peintre; Trinchard, Yillatte, Jourdeuil, Brochet, adorateur de Marat;
1 Histoire impartiale des crimes, par Prudhomme. — Nougaret* — Beaulieu.
J)uplay, chez qui demeurait Robespiere ; Nicolas, imprimeur, et Renaudin. Ces deux derniers avaient l'habitude de suivre, armés de bâtons, Robespierre chaque fois qu'il sortait, afin de veiller sur ses jours1. Les juges et les jurés furent nommés par la Convention, qui adopta la liste que les comités du gouvernement lui présentèrent, et à la formation de laquelle Robespierre eut la plus grande part. Les accusés acquittés recevaient une indemnité. Il est étrange que l'on n'y ait songé qu'en ces temps de terreur et d'embarras.
Carnot présenta le mode d'organisation de l'armée révolutionnaire ; la municipalité et le commandant général de Paris, Henriot, qui avait été élu définitivement par les sections, furent chargés, en se concertant avec le comité de salut public, de nommer les officiers. Les Jacobins adoptèrent la liste, qu'on soumit à leur sanction. Ronsin fut nommé général, Mazuel chef de la cavalerie et adjudant-général ; on prit les autres officiers de l'état-major parmi les vainqueurs de la Bastille . du 10 août, et les membres des comités insurrectionnels.
Enfin le 10 octobre, le comité de salut public présenta un projet qui reliait ensemble tous ces décrets, et que l'on considère comme l'établissement définitif du gouvernement révolutionnaire et de la terreur. « Il n'y a point de prospérité à espérer, dit Saint-
1 Histoire des crimes, — Fieux Cor délier.
Just, son rapporteur, tant que le dernier ennemi de la liberté respirera. Vous avez à punir non-seulement les traîtres, mais les indifférents même.
» Dans les circonstances où se trouve la république, la Constitution ne peut être établie; on l'immolerait par elle-même ; elle deviendrait la garantie des attentats contre la liberté, parce qu'elle manquerait de la violence nécessaire pour les réprimer. Le gouvernement présent est aussi trop embarrassé; vous êtes trop loin de tous les attentats. Il faut que le glaive des lois se promène partout avec rapidité, et que votre bras soit partout présent pour arrêter le crime. Ceux qui font des révolutions dans le monde, ceux qui veulent faire le bien ne doivent dormir que dans le tombeau. »
Le décret suivant, conforme au projet, fut adopté sur-le-champ :
« Le gouvernement provisoire de la France sera révolutionnaire jusqu'à la paix. Le conseil exécutif provisoire, les ministres, les généraux, les corps constitués, sont placés sous la surveillance du comité de salut public, qui en rendra compte tous les huit jours à la Convention.
» Les lois révolutionnaires doivent être exécutées rapidement. Le gouvernement correspondra immédiatement avec les districts pour les mesures de salut public.
» Les généraux en chef sont nommés par la Con-
vention, sur la présentation du comité. Le comité surveillera la répartition des grains, faite suivant la population de chaque département. Paris sera approvisionné pour une année entière.
» Le comité enverra garnison dans les villes où il se sera élevé des mouvements contre-révolutionnaires ; les garnisons seront payées et entretenues par les riches de ces villes jusqu'à la paix.
Ainsi, l'on déclarait maintenant que le gouvernement serait révolutionnaire jusqu'à la paix, et qu'il ne suivrait d'autre loi que la loi sacrée du salut public. A partir de cette époque tout changea de face.
XI. La ville de Lyon résistait encore , gouvernée par le général de Précy et par le comte de Yirieu, ex-constituant, qui disait que la meilleure Constitution qu'on pouvait faire c'était l'extermination des patriotes. Mais, à côté de ce parti royaliste se trouvait le parti des républicains fédéralistes , dirigé par le député Biroteau. Ces derniers avaient été promptement, comme dans les autres départements, absorbés par leurs nouveaux alliés, qui s'étaient d'abord dits républicains; aussi commencèrent-ils à trembler en se voyant placés entre la Montagne et les royalistes. Biroteau ne tarda pas à quitter Lyon pour chercher un asile dans un lieu plus sûr.
La Convention ordonna à Kellermann de commencer le siège le 8 août. Les représentants du peuple Gauthier et Dubois-Crancé tirent d'abord une som-
mation portant injonction de reconnaître tous les décrets de la Convention sans exception ; de remettre l'arsenal et tous les moyens de défense, et d'indemniser l'armée assiégeante des frais de l'expédition. A ces conditions, les représentants promettaient aux Lyonnais paix et fraternité. En cas de refus, ils déclaraient traître à la patrie, avec entière confiscation des biens au profit de la nation, tout individu dont le fils ou le commis, on même le serviteur et l'ouvrier d'habitude, auraient contribué à la résistance.
Le comité de défense répondit : « Représentants du peuple, vos propositions sont encore plus atroces que votre conduite ; nous vous attendons. Vous n'arriverez à nous que sur un monceau de cadavres. »
Sur cette réponse , Kellermann avait commencé l'attaque. Il n'avait pas de temps à perdre, car une armée de Prussiens, de Piémontais et d'Autrichiens s'avançait au secours des Lyonnais. Ceux-ci , pour gagner du temps, tentèrent de tromper la Convention, pour qu'elle ordonnât à ses commissaires de suspendre le siège. Le 9 août, ils lui écrivirent pour se plaindre de ce que Dubois-Crancé les traitait en rebelles, quoiqu'ils eussent accepte la Constitution. L'Assemblée s'en rapporta à la sagesse de ses commissaires.
Dubois-Crancé fit commencer le bombardement le 24 août; des magasins, des édifices publics, l'hôpital furent bientôt détruits. Les chefs de Ja révolte,
comptant toujours sur les Piémontais, résistèrent à de nouvelles sommations. D'ailleurs, ils aimaient mieux voir détruire la ville entière, que de la rendre à la république. Aussi , le peuple, ayant plusieurs fois manifesté l'intention de capituler, Précy employa la terreur et fit fusiller ou jeter dans les cachots un grand nombre de républicains. La résistance menaçant de durer longtemps , la Convention décréta une levée extraordinaire des départements voisins, afin de cerner la ville. Kellermann laissa la direction du siège à Dubois-Crancé, se mit à la tête des gardes nationales de l'Isère et de la Savoie , courut au-devant de l'armée piémontaise qui venait au secours de Lyon, et la rejeta au delà des Alpes.
Pendant ce temps, Gsuthon, Maignet et Châteauneuf-Randon venaient renforcer l'armée assiégeante, avec la garnison de Valenciennes et les nouvelles levées faites dans le Puy-de-Dôme. Ces représentants firent de nouvelles sommations suivies de réponses dilatoires. Alors le bombardement et la canonnade recommencèrent. La plupart des postes avancés tombèrent au pouvoir des républicains. Mais la disette ravageant la ville, la majeure partie des ouvriers vinrent avec leurs familles chercher un refuge dans le camp républicain, où ils furent accueillis fraternellement. Les royalistes se défendirent avec un grand courage, et reprirent leurs redoutes le 25 septembre.
Les jacobins et quelques conventionnels se plaignaient de la longueur du siège , et l'attribuaient à Dubois-Crancé, qui, selon eux, se plaisant dans ce commandement militaire, avait refusé de donner un assaut proposé par ses collègues. Ce député, en butte aux méfiances des Jacobins et à la haine des Lyonnais, qui avaient eu l'art de faire accroire qu'ils se rendraient à tout autre qu'à lui, fut rappelé par le comité de salut public.
Couthon demeura presque exclusivement chargé de la direction du siège. Son ardeur voulait un prompt assaut. « Je n'entends rien à la tactique, disait-il : j'arrive avec mes paysans de l'Auvergne; leur sainte colère emportera tout. D'ailleurs, j'ai promis à mes concitoyens l'assaut pour lundi, et il faut qu'ils aillent faire leurs vendanges. » Ses collègues adoptèrent ce système. L'assaut des hauteurs de Fourvières fut fixé au 7 octobre ; Couthon en rendit compte le 6 à la Convention. « C'est une erreur de croire, dit-il, que la tactique convient à l'armée du peuple comme aux troupes de ligne. La tactique est l'opium des insurrections populaires. La vive force est le seul moyen qui convient à un peuple tout-puissani . »
Les hauteurs de Fourvières furent en effet enlevées après un assaut sanglant, et l'armée républicaine devint maîtresse du faubourg Saint-Just et de toutes les redoutes. La ville se trouva dominée par les batteries; d'ailleurs, elle commençait à manquer de muni-
tions, aussi bien que de vivres. Le ,8, les représentants firent encore une SQmmation, et suspendirent le feu.
Les citoyens qui d'abord avaient soutenu le comité royaliste, croyant qu'ils ne s'agissait que de repousser des pillards , reconnurent alors qu'ils ne se battaient que pour un roi. Les sections s'assemblent spontanément, exigent la reddition de la ville, et envoient à cet effet des commissaire^ pour présenter leur soumission aux représentants. Précy, Yirieu et seize cents autres quittent Lyon à la faveur des ténèbres et prennent le chemin de la Suisse. Le plus grand nombre furent taillés en pièces, car les représentants firent sonner le tocsin et jetèrent sur eux les campagnes, avec ordre de les exterminer. Six cents furent pris ; une centaine seulement gagnèrent la Suisse avec Précy.
Le lendemain 9, les représentants et l'armée républicaine firent leur entrée triomphale dans la ville soumise. Le peuple les reçut en libérateurs; chaque soldat partagea avec le pauvre sa ration de pain. Nul excès ne fut commis par le vainqueur. Couthon réinstalla l'ancienne municipalité et le club populaire , dont les membres, qui n'avaient pas été égorgés par la réaction, languissaient depuis quatre mois dans des cachots humides.
On envoya sur-le-champ des courriers à la Convention, et dans toute la république dont la joie fut
immense. Le comité de salut publie proposa le décret suivant qui fut voté d'acclamation :
« Une commission sera chargée de punir militairement tous les contre-révolutionnaires de Lyon. Les habitants seront désarmés.
» La ville de Lyon sera détruite, à l'exception des maisons de pauvres et des patriotes égorgés ou proscrits, des édifices consacrés à l'industrie ou à l'humanité. La réunion des maisons conservées portera le nom de Ville affranchie. Sur les ruines, une colonne attestera à la postérité les crimes et la punition des royalistes de cette ville, avec cette inscription : Lyon fit la guerre à la liberté; Lijon ri est plus.
» Les riches de la ville indemniseront les patriotes, l'armée assiégeante et le trésor public. »
XII. Les soulèvements de la Lozère furent dissipés à la même époque. Mais, après la prise de Fontenay, les Vendéens avaient encore obtenu plusieurs succès, et leurs forces étaient montées jusqu'à quatrevingt mille hommes. Les quatre armées de la Convention agissaient sans ensemble, parce qu'elles étaient dirigées par une quinzaine de commissaires qui se contrariaient mutuellement, les uns par mauvaise volonté ou par jalousie, les autres par inexpérience, sinon par trahison. Les Vendéens en profitèrent, et mirent de l'unité dans leurs opérations. Un conseil élu par eux gouverna tout le pays qu'ils occupaient, proclama Louis XVII roi de France ; le comte
de Provence régent du royaume, et donna à l'armée le nom d'armée royale et catholique.
Ils s'emparèrent de Saumur, malgré la courageuse défense des soldats républicains. Devenus maîtres du cours de la Loire, ils délibérèrent s'ils marcheraient sur Paris ou sur Nantes. S' étant décidés à attaquer cette dernière ville , qui leur procurerait un port important, ils allèrent l'assiéger, au nombre de trente mille hommes commandés par Cathelineau, et de vingt mille commandés par Charette. Le général Canclaux, qui n'avait que dix mille hommes, tant de troupes réglées que de gardes nationaux, fit des prodiges de valeur, et les repoussa avec perte. Cathelineau fut tué. Les Vendéens, attérés, s'enfuirent en désordre vers l'intérieur, et abandonnèrentSaumur.
Cette victoire fut promptement suivie de revers partiels; Westermann, battu à Châtillon, perdit toute son artillerie. Le général Labarollière éprouva un grave échec à Vihiers. La Convention comprit qu'il fallait réunir ses quatre armées en deux. Biron fut remplacé par Rossignol i1 qui commanda l'armée des côtes de la Rochelle. Canclaux resta à la tête de la seconde, dite des côtes de Brest. Elles furent renforcées de la garnison de Mayence, que le comité de salut public fit transporter en poste.
1 Rossignol avait toujours été du patriotisme le plus avancé. Ouvrier en 1789, il figura à la prise de la Bastille; en 1 792, il devint membre de la commune du 10 août, où il se distingua.
Deux partis se formèrent parmi les généraux et les représentants. Les uns voulaient une guerre d'extermination; les autres une guerre régulière. A peine Rossignol, qui soutenait le premier système, fut-il à son poste, que Bourdon (de l'Oise) et Goupilleau le suspendirent en l'accusant d'ivrognerie, et sans prendre l'avis de leurs collègues Rewbell, Choudieu et Bourbotte, qui se trouvaient à Saumur. Le général, croyant voir dans sa suspension une opposition au décret de la Convention, en référa à ces derniers. Bourbotte se rendit à Paris avec lui, et exposa à la Convention que Goupilleau, craignant pour ses propriétés personnelles, situées en Vendée, n'avait suspendu Rossignol que pour les préserver ; il conclut à la cassation de son arrêté.
Tallien, Drouet, Gaston, et surtout Sergent, attestent le patriotisme et l'incorruptibilité de Rossignol ; établissent un parallèle entre Choudieu, Bourbotte et Goupilleau, et cherchent à montrer que ce dernier a pu n'écouter que son intérêt personnel, tandis que les autres sont animés du patriotisme le plus pur ' . La Convention réintégra Rossignol, et rappela Bourdon (de l'Oise) et Goupilleau.
1 « Qu'a donc fait Rossignol pour être général? s'écrie un député.
— Et, dites-moi, vous, ce qu'il n'a pas fait, répond un autre. L'Assemblée doit lever la suspension. Il sera beau de voir Rossignol, sorti de celte classe tant dédaignée par la noblesse, succéder à monseigneur le duc de Biron. »
in. Hi
Rossignol revint triomphant à Saumur, où était son quartier-général. Aussitôt s'éleva entre lui et Canclaux une discussion stratégique. Canclaux voulait opérer séparément pour repousser les rebelles vers le haut pays, de peur que les Anglais ne vinssent à leur secours. Rossignol, au contraire, ne craignant pas, en ce moment, le débarquement des Anglais, suffisamment occupés à Toulon, désirait, par une attaque simultanée, jeter les Vendéens dans la mer, seul moyen de terminer d'un coup cette guerre impie. L'ouvrier jugeait plus sainement que le général ; ce dernier était encore sous l'empire de la routine, qui consistait à diviser les forces pour les rejoindre ensuite. Un conseil de guerre, tenu le 2 septembre à Saumur, l'approuva. En conséquence, il fut décidé que Canclaux irait à Nantes, par la rive gauche de la Loire, avec la garnison de Mayence; et que, de là, il remonterait vers l'intérieur du pays, afin de chasser tous les rebelles devant lui dans la basse Vendée. Rossignol, de son côté, devait partir de Saumur avec cinq divisions, et opérer sa jonction avec Canclaux, afin d'envelopper entre les deux armées toutes les forces vendéennes.
Ce partage de l'armée l'exposait à de graves périls; les Vendéens , groupés autour de Mortagne , pouvaient battre Canclaux et Rossignol, trop faibles séparément. Le 9 septembre, Canclaux commença sa marche. Tandis que plusieurs divisions avaient des
succès à Thouars ' , à Doué et à Mortagne , d'autres étaient battues. L'ensemble manqua à toutes les opérations ; des divisions marchaient en avant, tandis que d'autres reculaient. Ainsi, la division de Santerre, après avoir quitté Saumur, y était rentrée, dans l'impossibilité d'opérer sa jonction; puis elle en était repartie, lorsque Canclaux était déjà aux prises avec l'ennemi. Santerre fut mis, à Coron, dans une déroute qui devint proverbiale. Une autre division partie d'Angers se fit battre à Erigué. Celle de Beysser perdit toute son artillerie et ses bagages à Montaigu, où elle se laissa surprendre. Canclaux, après un vif et long combat, fut obligé d'opérer sa retraite sur Nantes, avec toute la garnison de Mayence.
Le représentant Philippeaux accusa Rossignol de trahison. Ce général attribua les revers au mauvais plan d'attaque. Les autres commissaires, Choudieu et Richard, le justifièrent complètement2. Ronsin3, l'un des lieutenants de Rossignol, accusa à son tour Canclaux et Philippeaux de trahison. Toutes ces imputations étaient sans fondement ; les malheurs venaient
1 A cette affaire, une sœur du Vendéen Lescure servit une pièce de canon pendant une partie du combat : elle fut tuée. Ces traits de bravoure, chez les femmes, n'étaient pas rares. A une affaire suivante, une jeune fille commandait un corps de troupes qui fut mis en déroute : elle le rallia trois fois, et chargea à sa tête. (Histoire impartiale des crimes, par Prudhomme.)
2 Voir leur intéressant rapport.
3 Ce ne fut qu'après ces affaires que Ronsin prit le commandement de l'armée révolutionnaire.
en partie du défaut d'unité dans le commandement. Ainsi, des levées considérables faites dans les départements circonvoisins arrivaient au quartier général avant que les approvisionnements fussent prêts. Les volontaires, ne trouvant ni armes ni munitions, retournaient chez eux. Pendant ce temps, le général qui attendait des renforts, après avoir pris des dispositions pour une bataille, était forcé de la livrer en leur absence. Si l'on ajoute à cette cause d'insuccès l'hésitation et l'inexpérience des conscrits au premier feu, les dissensions des représentants en mission et des généraux, les difficultés de reconnaître l'ennemi dans les guerres civiles, les incursions continuelles et imprévues que pouvaient faire avec tant de facilité les Vendéens, la rupture de toutes communications, qui à chaque instant déroutaient les armées de la république, on se rend facilement compte des échecs supportés parles armées républicaines, et qu'auraient pu subir même des généraux plus capables que ceux qui les commandaient. À Nantes, par exemple, Canclaux se trouva longtemps sans nouvelles de l'ennemi , soit que ses espions fussent pris , soit qu'ils fussent gagnés. Dans ce cas, les républicains faisaient des sorties qui tombaient au milieu des pièges tendus par les Vendéens.
Servan accuse les chefs de la république d'avoir suscité et entretenu les troubles de la Vendée, pour en faire un gouffre qui engloutît les prêtres, les nobles,
les artistes, les savants, la jeunesse qui avait reçu de l'éducation; en un mot, tout ce qui paraissait contraire au gouvernement révolutionnaire. La fameuse histoire publiée par Deux Amis de la liberté exprime la même opinion. Cette assertion, répétée par un grand nombre d'écrivains, est aussi odieuse qu'absurde : comment supposer qu'un pareil projet n'eût pas été divulgué, quand il y avait tant de monde dans la confidence ? Enfin, ce gouffre, loin d'engloutir les gens du monde , les savants et les riches , n'engloutissait que les volontaires républicains, les soldats, les paysans , en un mot, tous les citoyens qui étaient le plus attachés à la république.
Toulongeon affirme aussi que la révolte ressortait d'une action centrale, dont les fils remontaient aux Jacobins. La principale preuve qu'il en donne, c'est que Lanjuinais ayant demandé la confiscation des biens de tous les rebelles, Marat s'y opposa et dit qu'il ne fallait saisir que ceux des chefs. Cet auteur aurait pu ajouter un autre argument : à savoir, que Danton avait proposé d'établir une commission de clémence, en faveur des rebelles qui déposeraient volontairement les armes... Ainsi, il suffirait d'un mot dicté par l'humanité ou par la prudence, pour constituer la preuve d'un vaste et criminel complot. En rapportant aujourd'hui ces opinions indignes d'une réfutation sérieuse, on n'a pas d'autre but que de montrer jusqu'où peut conduire l'aveuglement des
partis , et combien, dans les révolutions, il doit inspirer de défiance.
XIII. Bourdon (de l'Oise), Merlin (de Thionville) et Briey, effrayés de la dictature naissante du comité de salut public, profitèrent de la nouvelle des revers de la Vendée, pour l'attaquer. Ils rejetèrent sur le comité tous les malheurs de la guerre civile et de la guerre étrangère. Le côté droit, muet et consterné jusqu'à ce jour, applaudit avec transport.
Danton s'écria : « Je ne suis d'aucun comité : je ne veux être d'aucun; mais je sens combien il est déraisonnable et dangereux d'attaquer le comité de salut public. » Robespierre, enhardi par cette opinion, dit « qu'il existait dans la Convention des traîtres qui l'attaquaient pour masquer leurs trahisons. (Applaudissements.) Je pense donc, ajouta-t-il, que la patrie est perdue si le gouvernement ne jouit d'une confiance illimitée, et s'il n'est composé d'hommes qui la méritent. Je demande que le comité de salut public soit renouvelé.» (Non, non! s'écrie-t-on dans l'Assemblée entière.)
Les dénonciateurs, se sentant battus, demandèrent l'ordre du jour. Bazire et Robespierre s'y opposèrent vivement. Ce dernier se résuma ainsi : « Nous pouvons mépriser les calomnies; mais les agents des tyrans qui nous entourent nous observent, et recueillent tout ce qui peut avilir les défenseur; du peuple; c'est pour eux, c'est pour prévenir leurs impostures,
qu'il faut que la Convention nationale proclame qu'elle conserve toute sa confiance au comité de salut public. »
Par un mouvement spontané, l'Assemblée entière se lève et déclare que le comité a toute sa confiance. Les applaudissements retentissent dans toutes les parties de la salle.
» Bazire. Rappelez-vous , citoyens, ce que disait Marat dans la Révolution : Nous nous sommes mis la cordeau cou à l'égard des tyrans; souvenez-vous qu'il ny a plus de salut pour eux que dans nos divisions. Eh bien, serrons-nous tous les uns contre les autres pour sauver la liberté ! » Les plus vifs applaudissements accueillent ces paroles ; et la discussion consolide entre les mains des dictateurs le pouvoir absolu.
XIV. Le 1er octobre, le comité de salut public, enfin éclairé sur la véritable cause des désastres en Vendée, proposa de réunir les deux armées en une seule, sous le nom d'armée de l'Ouest, avec Léchelle pour général en chef. « La Vendée, ajoute le rapporteurJ, voilà le chancre politique qui dévore la république française : c'est là qu'il faut frapper d'ici au 20 octobre, avant l'hiver, avant que les brigands trouvent l'impunité dans le climat et dans la saison. »
Ce projet ayant été adopté par acclamation, Léchelle se rendit immédiatement à son poste.
L'ennemi fit couvrir Châtillon par une armée nom-
1 Barrère.
breuse, et attendit les républicains dans le bois du Moulin-aux-Chênes, entre cette ville et Bressuire. Le 9 octobre , il fut battu par les républicains , qui en firent un effroyable carnage, et entrèrent le même jour dans Châtillon.
Les Vendéens, s'étant ralliés, attaquèrent en désespérés, reprirent Châtillon, et s'emparèrent de presque tous nos bagages et de notre artillerie. Les républicains fuyaient devant eux, lorsque tout à coup, saisis de honte, de braves soldats s'arrêtent, fixent les royalistes et les chargent vigoureusement, sous les ordres de Westermann. Les Vendéens, épouvantés à leur tour, fuient en désordre. Au milieu de la nuit, Westermann rentre dans Châtillon, égorge les royalistes surpris, et livre la ville à l'incendie. Le 14, la division de Luçon et l'armée de Mayence réunies entrent dans Mortagne. Le 15, on gagne encore sur les Vendéens, à Saint-Christophe , une bataille meurtrière. Le 16, toutes les divisions républicaines s'emparent de Chollet, considérée comme le boulevard des rebelles. Le 17, ceux-ci fondent avec fureur sur la ville; mais, après un combat long et sanglant, ils prennent la fuite , abandonnant sur le champ de bataille une grande partie des leurs ; d'Elbée, Lescure et Bonchamp furent mortellement blessés. Le 18, l'armée républicaine tout entière arriva à Beaupréau.
La nuit suivante, un détachement alla délivrer cinq mille prisonniers renfermés à Saint- Florent. Les Ven-
déens les avaient torturés et laissés en proie à la maladie et à la misère, leur donnant pour tout vêtement quelques haillons, pour toute nourriture six onces de pain, par jour.
Les contemporains nous ont laissé plus d'un exemple des cruautés que les Vendéens exercèrent sur les républicains, qu'ils appelaient des bleus. Sur la route d'Harney à Laval, les rebelles ayant arrêté un volontaire qui rejoignait son corps, lui coupèrent les pieds et les mains, et lui crevèrent les yeux. À la Roche-Servière, ils enterrèrent vivant un fils sur le cadavre de son père assassiné. Coquereau, un de leurs chefs, faisait arracher les yeux à tous ses prisonniers; ensuite on les perçait de coups de baïonnettes V.
Les Vendéens ayant fait prisonniers cinquante volontaires, leur traversèrent le corps d'une corde qu'ils agitèrent fortement par les deux extrémités, et firent périr ces malheureux dans une longue et épouvantable agonie. Quelques jours après, par représailles, les républicains précipitent cinquante prisonniers vivants dans un puits, qu'ils remplissent ensuite de pierres.
Au mois de brumaire an II, les rebelles arrêtèrent la diligence de Nantes à Laval, pillèrent les voyageurs et les massacrèrent, après avoir fait subir aux femmes les derniers outrages. Ces atrocités étaient ordinairement commises en l'absence des généraux
1 Histoire impartiale des crimesy t. VI, p. 234 et suivantes.
Charette et Larochejaquelein , qui firent de vains efforts pour en arrêter le cours 1 .
Les débris de l'armée royaliste parvinrent, en grande partie, à passer la Loire à Varades, le 18 et le 19 octobre. Léchelle fut d'avis de la traverser sur-lechamp pour les attaquer ; mais Merlin (de Thionville), Bourbotte, Carrier, et la plupart des généraux pensèrent qu'il y avait trop de difficultés à effectuer le passage, sans embarcations, sous le feu d'un ennemi bien résolu à se défendre; que d'ailleurs, il était probable que, dans leur désespoir, les Vendéens marcheraient sur Angers et sur Nantes, pour se refaire. En conséquence, les chefs de l'armée victorieuse prirent la résolution de se porter à la fois sur ces deux places, pour les protéger : l'armée fut divisée en deux colonnes, qui se mirent en marche, dès le 19, par la rive gauche.
Lorsque la nouvelle de ces victoires parvint au comité de salut public, Barrère annonça à la Convention que la Vendée n'existait plus.
XV. Pendant ce temps, le duc d'York, général des coalisés dans le nord, faisait les préparatifs du siège
1 II y eut quelquefois des méprises affreuses. Un Tendéen qui cultivait son champ, son furil à ses côtés, suivant leur habitude, apercevant un volontaire, le couche en joue et le tue. De relour chez lui, il apprend à sa femme qu'il a tué un bleu. Celle-ci lui répond : Mais il fallait le fouiller; allons-y ensemble. Arrivés sur le lieu du crime, ils reconnaissent leur enfant, dont ils ignoraient le sort depuis longtemps.
de Dunkerque , place à la possession de laquelle les Anglais attachaient une immense importance. Carnot fit donner l'ordre à Houchard de se porter secrètement', avec toutes ses forces, sur les derrières du duc d'York pour l'écraser, et délivrer cette ville.
Houchard, accompagné des trois représentants, René Levasseur, Bentabolle et Delbret, partit de Cassel, le 5 septembre, avec son armée. Dans la première journée, il s'empara, au pas de charge, d'Ondrezeelle, d'Herzelle et de Bambeecke *. L'armée anglo-hollandaise recula sur toute la ligne. L'avant-garde française s'avança même jusqu'auprès de Hondschoote, après avoir fait éprouver à l'armée anglaise des pertes assez considérables. Houchard ne voulut pas profiter de ce succès, et ordonna la retraite sur Bambeecke, quoique les représentants eussent insisté pour qu'il continuât à poursuivre l'ennemi, en profitant de sa terreur. Il établit son quartier à Bambeecke. Levasseur entendant une vive canonnade à Rexpoède, supposa que l'avant-garde égarée avait été attaquée par les Anglais , et invita Houchard à lui porter secours. Celui-ci assurait que la canonnade venait d'un autre côté , lorsqu'un officier de l'avant-garde vint annoncer qu'elle s'était battue là en effet, et venait de rentrer à Rexpoède , malgré les efforts de l'ennemi. Levasseur invita de nouveau Houchard à tenter la délivrance de Dunkerque , si facile en ce mo-
1 Levasseur, t. Il, p. 73.
ment. Le conseil de guerre manifesta le même avis; mais le général en chef résista encore sans qu'on pût se rendre compte de ses motifs.
Il se décida enfin, le 8 septembre, à attaquer les coalisés, et marcha sur Hondschoote. Mais ses lenteurs avaient donné le temps au duc d'York de couvrir ce bourg par des batteries qui protégeaient son infanterie rangée dans la plaine. Durant cinq heures, les trois ailes de l'armée française restèrent exposées à un feu terrible. Elles n'avaient point d'ordres ; nul ne savait où était le général en chef. Enfin, avec la permission des représentants du peuple, le général Jourdan fit cesser le feu, battre la charge, et les Français se précipitèrent la baïonnette en avant sur les redoutes qu'ils enlevèrent, grâce à leur audace. Houchard ne parut qu'après îa victoire. Pour en profiter, il lui suffisait de se porter sur la chaussée de.Furnes, où il forçait le duc d'York à se rendre prisonnier avec toute son armée. Mais il refusa encore d'aller plus loin; et l'unique résultat de la sanglante victoire d'Honschoote fut la délivrance de Dunkerque.
Le 11 septembre, Houchard, ayant reçu l'ordre de marcher sur Wervick, où il devait s'emparer de six à huit mille Hollandais, composa deux colonnes : l'une commandée par le général Dumesnil, qui devait attaquer Wervick, et l'autre parHédouville, qui avait pour mission de tourner la ville par la gauche, et de s'avancer par la route de Ménin, afin de couper la re-
traite aux Hollandais. Mais, dérangeant son propre plan, le général en chef fit commencer l'attaque de Wervick par les tirailleurs avant d'avoir mis en mouvement les deux colonnes ; de sorte que les Hollandais eurent le temps de se retirer. Dans cette affaire, le représentant Chastes rendit encore de grands services, et chargea à la tête des colonnes ; il fut grièvement blessé à la jambe d'un éclat d'obus, qui nécessita l'amputation.
Les représentants Hentz, Peyssard et Duquesnoy ayant trouvé une correspondance de Houchard avec les princes étrangers , le firent arrêter ; et le comité de salut public le renvoya devant le tribunal révolutionnaire. Il résulta des débats que, la veille de l'attaque d'Hondschoote, ce général était allé lui-même en prévenir le duc d'York, et qu'aussitôt, afin de renforcer Hondschoote, cinq mille Anglais furent retirés du camp établi devant Dunkerque. Houchard avait reçu du duc d'York une promesse de trois millions ' s'il lui laissait prendre Dunkerque, dont la défaite de l'armée française à Hondschoote eût rendu la prise infaillible. Aussi, à dix heures du soir, \oyant la bataille perdue, le duc d'York s'écria: « Nous sommes trahis! » Ce général racontait plus tard que, sans le représentant du peuple Levasseur, Dunkerque eût été pris, et l'armée française anéantie. En effet, la victoire ne fut due qu'au conseil que donna .lourdan de
1 Mémoires de Levasseur, t. II.
cesser le feu, et de se précipiter au pas de charge sur Hondschoote. Houchard fut condamné à mort et exécuté. Jourdan lui succéda dans le commandement en chef de l'armée du nord.
XVI. Les sociétés populaires murmuraient de ce que Brissot et ses complices ne fussent pas encore jugés. Une plus longue impunité ne faisait, selon elles, qu'enhardir les conspirateurs. Le 3 octobre, Amar parut à la tribune pour présenter le rapport du comité de sûreté générale sur cette affaire. Après avoir fait fermer les portes de la salle, il examina dans les plus petits détails les reproches généralement adressés aux Girondins, et chercha à démontrer qu'ils étaient complices des rebelles de la Vendée, des royalistes de Lyon, des Anglais, à qui l'on avait livré Toulon; et enfin de Wimpfen, de Custine et de Houchard. Il proposa de renvoyer au tribunal révolutionnaire Brissot, Vergniaud, Lasource, Condorcet, Ducos, Fonfrède , avec trente autres députés, et de maintenir le décret d'arrestation contre les soixante-treize signataires de la protestation de juin.
Albiite ayant fait observer que Rabaut- Saint- Etienne était oublié, Amar répondit qu'il ne l'était point, non plus que les vingt autres déjà mis hors la loi *, dont il était superflu de s'occuper.
1 La mise hors la loi donnait à chaque citoyen le droit et lui imposait même le devoir de mettre à mort le condamné. Lorsqu'il tombait entre les mains de la justice, le tribunal révolutionnaire se bor-
Levasseur obtint un décret d'accusation contre Vigée; Duroi contre Richon, et Billaud-Varennes contre Egalité. Dans ces moments d'enthousiasme, rien n'était plus facile que d'obtenir des décrets de proscription.
Ducos et Fonfrède demandant à relever un fait faux, articulé contre eux dans le rapport, Albitte s'écrie : « Les patriotes immolés à Marseille , la trahison de Toulon, le sang qui coule à Lyon, la dévastation de la Vendée, accusent suffisamment les conspirateurs : ils parleront au tribunal révolutionnaire. » La Convention, sanctionnant cette observation odieuse et ridicule, refusa la parole aux deux députés.
Osselin et Billaud ayant proposé le décret d'accusation contre les soixante-treize signataires de la protestation , Robespierre s'y opposa vivement, en disant que la Convention ne devait pas chercher à multiplier les coupables ; qu'il ne fallait s'attacher qu'aux chefs de la faction; que parmi les autres il y en avait beaucoup d'égarés... (Murmures.) « Je dis mon opinion en présence du peuple; je la dis franchement, et je le prends pour juge de mes intentions. Sachez, citoyens, que vous ne serez véritablement défendus que par ceux qui auront le courage de dire la vérité, lors même que les circonstances sembleraient commander leur silence. (Vifs applaudissements.) Je suis loin de faire
nait à constater son identité par témoins, et il était exécuté sur-lechamp.
l'apologie de la faction exécrable contre laquelle j'ai combattu pendant trois ans, et dont j'ai failli plusieurs fois être la victime ; ma haine contre les traîtres égale mon amour pour la patrie; et qui osera douter de cet amour? Mais il est de la dignité de la Convention de ne s'occuper que des chefs. » On l'applaudit et l'on adopta son opinion.
Le projet du comité de sûreté générale fut voté, avec les additions dont on vient de parler. Le président, Cambon, fit descendre à la barre tous les députés présents, décrétés d'accusation. Ils s'y rangèrent en silence, et furent immédiatement transférés dans les prisons.
XVII. Dans cette même séance, sur la motion de Billaud , Fouquier-Tinville reçut l'ordre de faire promptement juger Marie-Antoinette. Il rédigea l'acte 'l'accusation dans le style ampoulé et ridicule de ces sortes de pièces à cette époque: «Considérant, dit-il, qu'à l'instar des Messaline, des Brunehaut, des Frédegonde , des Médicis , la veuve Capet a été, depuis son séjour en France, le fléau et la sangsue des Français; qu'avant même la révolution, elle avait des rapports politiques avec l'homme qualifié de roi de Bohême et de Hongrie, lesquels rapports étaient contraires aux intérêts de la France. » Puis, Fouquier- Tinville rappelait ses dilapidations, son comité autrichien, où avaient été concertés les massacres deNanci et du Champ-de-Mars, la déclaration de la guerre,
l'appel des armées coalisées contre la France. Enfin, il lui reprochait « de n'avoir pas craint de se livrer avec Louis Capet, son fils , et de l'aveu même de ce dernier, à des indécences dont l'idée et le nom seuls font frémir. »
Marie-Antoinette comparut au tribunal révolutionnaire, le 14 octobre (22 vendémiaire). On entendit un grand nombre de témoins dont les dépositions furent accablantes; souvent mêmes empreintes de haine ou de passion. Une ancienne servante du château déposa, qu'en 1789, la reine voulut tuer le duc d'Orléans, et se procura dans ce but deux pistolets; mais que le roi en ayant été averti, lui fit reprendre ces armes, et la consigna quelques jours dans son appartement.
Hébert vint affirmer, sous la foi du serment, un fait invraisemblable. Il déclara que « le petit Capet âgé de onze ans, dit au maire et au procureur de la commune, que sa mère et sa tante lui avaient appris le vice hideux qui énerve les enfants ; qu'elles le faisaient souvent coucher entre elles deux pour en abuser, et qu'il était certain qu'il y avait eu un acte incestueux entre la mère et le fils ; que l'accusée avait eu, sans doute, pour but d'affaiblir le moral de l'enfant, pour gouverner à sa place, à l'époque de sa majorité. » L'accusée, se retournant avec dignité vers le peuple , s'écria : « J'interpelle les mères présentes et leur conscience, de déclarer s' il en est une qui ncût pas à frémir dépareilles horreurs. » Un murmure approni. 15
bateur se fit entendre dans l'auditoire, et ramena un instant l'intérêt sur cette malheureuse femme.
Marie-Antoinette répondit avec calme et adresse à toutes les dépositions. Elle nia ses actes personnels; excipa, quant aux actes politiques , de sa qualité de femme de Louis XYI, et parut en rejeter la faute sur lui et sur ses ministres. Chauveau et Tronçon- Ducoudray, nommés d'office par le tribunal, défendirent l'accusée au milieu du plus profond silence. Les jurés déclarèrent unanimement « la veuve Capet coupable d'avoir excité un complot, tendant à amener la guerre civile dans l'intérieur, et d'avoir fourni des secours en argent aux ennemis de l'extérieur, pour leur donner l'entrée du territoire. »
Le tribunal la condamna à mort. Elle ne prononça pas une parole en marchant au supplice, et parut voir avec indifférence l'appareil de la force armée, déployé dans toute la capitale. En montant sur l'échafaud, ayant marché par mégarde sur le pied du bourreau : Pardon, monsieur Samson, lui dit-elle avec un salut gracieux1. Elle mourut à trente-huit ans, assistée d'un prêtre constitutionnel, et au milieu des cris de vive la république, à bas la tyrannie.
Lorsque Robespierre apprit les détails de ce procès, il s'écria : « Cet imbécile d'Hébert ! ce n'est pas assez qu'elle soit réellement une Messaline, il faut qu'il en
1 Déclaration faite par Samso'.i à M, R. de B..., qui l'a rapportée à l'auteur.
fasse encore une Agrippine, et qu'il lui fournisse, à son dernier moment, ce triomphe d'intérêt public! » Saint-Just, 'qui était présent, reprit: «Les mœurs gagneront à cet acte de justice nationale. » — « La guillotine, dit Barrère, a coupé là un puissant nœud de la diplomatie des cours de l'Europe *. »
XVIII. Après le procès de la reine, l'attention publique se porta sur les Girondins. Déjà, le 6 octobre, Gorsas, qui, après s'être réfugié dans le Calvados et dans le Finistère, était venu chercher un asile à Paris, chez son ancienne maîtresse, avait été arrêté et livré le lendemain au tribunal révolutionnaire, pour constater son identité (car c'était la seule formalité à remplir envers les individus mis hors la loi). Après sa condamnation, il dit au peuple : « Je recommande à ceux qui m'entendent ma femme et mes enfants; je suis innocent; ma mémoire sera vengée. » Retourné en prison, il appela un juge pour recevoir la déclaration de dettes qu'il n'avait pas eu le temps de payer.
Biroteau, trouvé à Bordeaux le 24, et immédiatement interrogé, répondit : « Je sais que la guillotine m'attend, mais elle ne vous aurait pas manqué, ni à vous ni à la Montagne, si nous eussions été les plus forts. » Il fut supplicié.
Condorcet, Pétion, Guadet et d'autres, périrent aussi, vers le même temps, dans les départements.
1 Cause du 9 ther midor, par Villalte, p. 13, lre partie.
Quelques-uns furent, dit-on , dévorés par les loups, ou périrent de faim, traqués comme des bêtes fauves. Lanjuinais et Louvet furent sauvés presque miraculeusement, après des aventures extraordinaires.
Le 24 octobre (3 brumaire an II), la justice n'avait pu se saisir que de vingt et un députés décrétés d'accusation. Fouquier-Tinville les traduisit ce jour-là devant le redoutable tribunal. Ce furent :
1° Brisssot, 'âgé de trente-neuf ans, homme de lettres.
2° Vergniaud, trente-cinq ans, avocat.
3° Gensonné, trente-cinq ans, avocat.
4° Duperret, quarante-six ans, agriculteur.
5° Carra, cinquante ans, homme de lettres.
6° Gardien, trente-neuf ans, procureur général syndic.
7° Valazé, quarante-deux ans, cultivateur.
8° Duprat, trente-trois ans, négociant.
9° Sillery, cinquante-sept ans, rentier.
10° Fauchet, quarante-neuf ans, évêque.
11° Ducos, vingt-huit ans, homme de lettres.
12° Boyer-Fonfrède, vingt-sept ans, cultivateur.
13° Lasource, trente-neuf ans.
14° Lester pt-Beamais, quarante-trois ans, receveur de district.
15° Duchastel, vingt-sept ans, cultivateur.
16° Mainvielle, vingt-huit ans, rentier.
17° Lacaze, quarante-deux ans, négociant.
18° Lehardy, trente-cinq ans, médecin.
19° Boileau, quarante et un ans, juge de paix.
20° Antiboul, quarante ans, homme de loi.
21° Vigée, trente-six ans, ex-militaire.
Fouquier-Tinville fit lire à l'audience le rapport d'Amar, dont la conclusion était :
« 1° Qu'il a existé une conspiration contre l'unité » et l'indivisibilité de la république , contre la liberté » et la sûreté du peuple français ;
» 2° Que tous les individus dénommés dans cet » acte d'accusation en sont coupables, soit comme » auteurs, soit comme complices. »
Les accusés acceptèrent le débat, et prirent des défenseurs. Leur attitude fut décente, et même humble. Les principaux témoins entendus, à la requête de l'accusateur public, furent Pache, Chaumette, Dobsen, Hébert, Chabot, Fabre d'Eglantine, Léonard Bourdon et Duhem , dont les dépositions furent en général sincères, quant à la vérité matérielle; mais quelques-uns, tels que Hébert et Léonard Bourdon, se permirent de tirer des inductions générales, à la charge des accusés.
Il résulla des débats, que la faclion de la Gironde s'élait efforcée de faire déclarer la guerre à l'Autriche, quoique, par ses liaisons avecNarbonne, elle sût que la France n'était pas prête ; que Brissot avait indiqué aux ministres le choix de tous leurs agents, dont les actes et les antécédents étaient évidemment
contre-révolutionnaires ; que la faction s'était opposée à la déchéance du roi , qu'elle ne prononça qu'à la dernière extrémité, et encore à la condition de restaurer la monarchie, dans la personne du petit Capet; qu'elle mit en œuvre la calomnie et la dilapidation, pour détruire la commune du 10 août ' ; qu'elle s'efforça de sauver le tyran, et imagina l'appel au peuple, pour livrer la république à la guerre civile ; qu'elle s'était opposée à toutes les mesures de salut public : notamment au recrutement, à l'emprunt forcé du milliard et au maximum ; qu'elle avait favorisé Dumouriez et Custine ; qu'enfin elle avait inventé contre Marat des calomnies sans nombre, pour le faire périr, et se débarrasser de la surveillance salutaire de cet ami du peuple.
Les accusés montrèrent dans leurs réponses une faiblesse que l'on n'eût pas présumée. Ils reconnurent, en général, les faits articulés contre eux, et ne dénièrent que l'intention qu'on leur avait prêtée. Plusieurs membres de la commission des douze assurèrent qu'ils n'avaient point concouru à l'arrestation arbitraire de Dobsen, d'Hébert et autres. Fonfrède et Yigée déclarèrent ne s'être pas trouvés à la
1 Duhem, député, déclara qu'après la conquête de la Belgique, il fît, au comité de défense générale des objections au projet que l'on avait de déclarer la guerre à la Hollande, et dit qu'il fallait d'abord foriitier nos armées ; et que Guadel répondit, en désignant les patriotes : Ce n'est pas fortifier nos armées qu'il faut faire : il faut tuer tous les scélérats de l'intérieur.
commission, le jour où les mandats d'arrêt furent lancés. Boileau convint, qu'au milieu des accusations que se lançaient les deux partis, il avait pris le mensonge pour la vérité; mais, qu'à présent, le bandeau était tombé de ses yeux. Il avoua qu'il avait existé une conspiration contre l'unité de la république ; que la trahison de Toulon lui avait fait voir qu'il y avait des coupables ; qu'à la vérité il ne pouvait encore les désigner, et qu'il attendait, pour les connaître nominativement, le jugement du tribunal. Il reconnût, enfin, que le 2 juin avait sauvé la république, parce que, tant que le côté droit eût été en force, il n'eût fait que paralyser les mesures salutaires. Duprat fit une déclaration aussi lâche.
Vigée ajouta à sa première déclaration que Rabaufç président de la commission des douze, avait fait arrêter que tous les actes de la commission seraient signés par chaque membre, afin qu'aucun en particulier ne fût compromis. La plupart des accusés s'attachèrent à rejeter la responsabilité des faits incriminés sur Pétion, Guadet et Barbaroux, qui étaient en fuite. Vergniaud et Valazé seuls montrèrent du courage et de nobles sentiments, .sans oser toutefois soutenir leurs doctrines fédéralistes.
Un témoin déclara, qu'à une séance des Jacobins, Caira proposa d'appeler, au trône de France, le duc d'York, fils du roi d'Angleterre. Carra répondit que c'était pour donner des espérances au roi d'Angle-
terre, et l'empêcher d'entrer dans la coalition.
Le président. Pouviez-vous espérer que l'Espagne, qui croit avoir des droits sur la couronne de France , en aurait laissé prendre paisiblement la possession au duc d'York?
L'accusé Carra. Si maintenant l'Espagne ne peut faire dix lieues sur notre territoire, je vous demande ce qu'elle aurait pu faire , si nous eussions pu nous réunir aux Anglais !
Le président. Comment avez-vous pu vous persuader qu'un tyran, quel qu'il soit, pût faire le bonheur des Français?
L 'accusé Carra. J'étais bien loin d'avoir cette opinion ; mais en flattant, tantôt le duc d'York, tantôt le duc de Brunswick, je suis parvenu à brouiller ce dernier avec la maison d'Autriche, puisque, de général qu'il était l'année dernière, il ne commande plus qu'une simple division.
Le président. Vous qui prétendez dans vos écrits avoir témoigné la plus grande horreur pour les rois , comment avez-vous pu vous livrer à une adulation si basse envers Brunswick , jusqu'à dire que, s'il venait à Paris , on le verrait en bonnet rouge aux Jacobins ?
L'accusé Carra. C'était pour humilier la maison d'Autriche , et pour lui rendre suspect Brunswick , que je faisais l'éloge de ce dernier l.
1 Bulletin du tribunal révolutionnaire. — Révolutions de Paris. — Procès des Girondins.
XIX. Les débats duraient depuis quatre jours, et paraissaient devoir se prolonger encore dix. La faiblesse, la lâcheté et les aveux de quelques-uns des accusés donnaient une grande prise à l'accusation. La révolte du Calvados, de Bordeaux, de Lyon et de Toulon, à la tête de laquelle ils s'étaient trouvés, eux ou les hommes dont ils étaient visiblement les complices, avait soulevé contre eux l'opinion publique; le crime de fédéralisme était évident ; en vain niaientils leur complicité dans le projet de ramener un roi : le choix qu'ils avaient fait de Wimpfen les condamnait aux yeux de leurs contemporains. Mais aucun ne montrait l'intention de vouloir soutenir, dans sa plaidoirie, ni le fédéralisme, ni l'injustice de l'insurrection qui les avait chassés. Ils paraissaient ne vouloir se défendre qu'en alléguant leur bonne foi, et la protection que la loi accordait à leurs opinions et à leurs écrits.
Néanmoins, à la séance des Jacobins du 7 brumaire, Hébert allégua « que les accusés étaient les hommes les plus faux et les plus astucieux qui aient paru dans le monde; que les journalistes rapportaient les débats d'une façon mensongère, dans l'intention d'atténuer leurs torts. » Des sociétés populaires vinrent demander qu'une députation se transportât au tribunal révolutionnaire, pour l'inviter à hâter le jugement de ces grands coupables. «Faut-il, disaient-elles , des témoins et des formes pour juger
des hommes qu'il aurait fallu fusiller tout de suite ? » Le lendemain, une députa tion des Jacobins se rendit à la Convention pour demander un décret qui donnât aux jurés la facilité de déclarer qu'ils étaient assez instruits. Osselin convertit cette pétition en motion ; et l'Assemblée décréta, qu'après trois jours, les débats cesseraient lorsque les jurés se diraient suffisamment éclairés.
À l'ouverture de la séance du lendemain, le président demanda aux jurés si leur conscience était suffisamment éclairée. Ceux-ci ayant répondu négativement, les débats continuèrent. A sept heures du soir, Antonelle, chef du jury, déclara que la cause était entendue. Une pareille déclaration ayant excité l'in- - dignation des accusés, qui demandèrent énergiquement la continuation des débats, le président les fit emmener par les gendarmes.
Les jurés se retirèrent pour délibérer, et rapportèrent, au milieu de la nuit, un verdict unanime et affirmatif. Le tribunal condamna tous les accusés à la peine de mort. Le président les fit ramener à l'audience, pour entendre la lecture de l'arrêt. En vain, Gensonné, pâle et tremblant, demande la parole sur l'application de la loi, il ne peut l'obtenir. Brissot laisse tomber ses bras; sa tête se penche subitement sur sa poitrine. Boileau, élevant son chapeau, s'écrie : Je suis innocent; puis, se tournant vers le peuple, il l'invoque avec véhémence. Les accusés se
lèvent spontanément : Nous sommes innocents, peuple, on vous trompe ! Puis ils lui jetent des assignats, en s'écriant : A nous nos amis! L'auditoire, qui jusqu'alors était resté calme, manifeste une vive indignation ; il foule aux pieds les assignats, et répond à l'appel insensé des Girondins, en faisant retentir les voûtes des cris de vive la république ! périssent tous les traîtres! . . . Sillery laisse tomber ses deux béquilles, en s'écriant, le visage plein de joie, et se frottant les mains : Ce jour est le plus beau de ma vie! Valazé tire de son manteau un stylet qu'il s'enfonce dans le cœur : il expire et tombe, Le tribunal ordonne que son cadavre sera traîné sur une charrette jusqu'à l'écbafaud.
L'heure avancée de la nuit, la lueur des flambeaux, les juges et le public fatigués d'une longue séance, tout donnait à cette scène un caractère sombre, imposant et terrible. Boyer-Fonfrède se retournant vers Ducos et le serrant dans ses bras : Mon ami , dit-il, c'est moi qui te donne la mort. — Ami, répond Ducos, console-toi , nous mourrons ensemble. L'abbé Fauchet, abattu, semblait demander pardon à Dieu ; Lasource montrait de l'énergie; Carra conservait son air de dureté ; Vergniaud paraissait ennuyé de la longueur d'un spectacle aussi déchirant '.
Cet orateur passa la nuit au milieu de ses amis,
1 Villatte, Mystères dévoilés, p. 61.
236 HISTOIKE
auxquels il fit entendre les derniers accents de sa sublime et originale éloquence. Ses discours étaient souvent interrompus par des saillies. Ducos et Fonfrède, tendrement attachés l'un à l'autre, s'entretenant de leur famille, se prirent à pleurer et s'embrassèrent. Mais ils eurent honte de ce retour sur eux-mêmes, et bientôt leurs voix se mêlèrent à celles de leurs compagnons , pour adresser une dernière fois des hymnes à la liberté 1 . Tous subirent la mort
avec courage.
Telle fut la première fournée de victimes sacrifiées en masse par le tribunal révolutionnaire. Camille Desmoulins, indigné du décret atroce de la Convention, était accouru à l'audience, inquiet de voir le résultat de cette affaire. Lorsqu'il entendit prononcer le verdict du jury, il s'enfuit; et, au milieu des sanglots que le désespoir lui arrachait, on l'entendit s'écrier : Ils meurent républicains ! Malheureux ! ccst mon Brissot dévoilé 2 qui les a tués.
A cetle époque, Danton, se trouvant à Arcis-sur- Aube, se promenait dans son jardin avec un ami : une troisième personne, tenant un journal à la main, arrive à grands pas, en criant : Bonne nouvelle! bonne
1 Ils chantaient surtout l'hymne des Marseillais qu'ils parodiaient
ainsi :
Contre nous de la tyrannie
Le couteau sanglant est levé, etc.
{Mémoires d'un détenu, par le citoyen Riouf.)
2 Titre d'un pamphlet de Camille. (Villatte, Mystères dévoilés.)
nouvelle! — Quelle nouvelle? dit Danton. — Tiens, lis : les Girondins sont condamnés à mort et exécutés. — Et lu appelles cela une bonne nouvelle, malheureux ? réplique Danton, dont les yeux s'emplissent de larmes; la mort des Girondins une bonne nouvelle I misérable! — Sans doute, répond son interlocuteur; n étaient-ils pas des factieux? — Des factieux! des factieux! est-ce que nous ne sommes pas tous des factieux? Nous méritons tous la mort autant que les Girondins ; nous subirons tous, les uns après les autres , le même sort queux ' /
Camille et Danton avaient raison ; il faut bien se garder, dans les révolutions, de frapper les opinions dissidentes avec rigueur, car les schismes naissent promptement après la victoire d'un parti. Les éliminations, les destructions qui ne sont pas rigoureusement nécessaires, sont toujours fatales et criminelles. Les républicains de ce temps-là se sont traités entre eux avec une sévérité plus grande, que celle qu'ils ont déployée contre les royalistes conspirateurs. C'est le contraire qu'ils devaient faire. Leur conduite a bien plus montré leur dévouement et leur probité, que leur intelligence ; et puisse leur exemple servir à leurs successeurs ! Malheureusement ce n'est pas toujours l'intérêt de la patrie qui devient une source de proscriptions ; trop souvent les haines personnelles,
1 Mémoire adressé à l'auteur par les fils de Danton. Plusieurs témoins lui ont confirmé ce fait.
la jalousie des sectaires engendrent des luttes qui ne finissent que par l'extermination d'un parti tout entier.
Ce qui surtout indigna les hommes de cœur, fut le décret qui déclara, qu'après trois jours de débats, les jurés pourraient se dire suffisamment éclairés. Comme si trois jours pouvaient toujours suffire à la défense des accusés ! La Convention craignait-elle que ceux-ci ne soutinssent au tribunal les doctrines qu'ils avaient soutenues à la tribune et dans leurs pamphlets? Qu'importe! un accusé a toujours le droit de plaider sa cause, comme il l'entend ; il n'appartient à aucune puissance de prescrire ou de limiter ses moyens, dès que le salut du vainqueur est assuré. Autrement ne n'est que la grimace de la justice : ce n'est plus un tribunal, c'est une boucherie, d'autant plus ignoble, qu'elle est autorisée par l'apparence de la légalité. Enfin, l'application du décret fut une faute sans excuse, parce qu'on lui donna un effet rétroactif.
Du reste, et au fond, il était impossible de sauver tous les accusés, puisque la révolte des départements constituait plusieurs d'entre eux en flagrant délit de rébellion sanglante , de telle sorte que c'eût été leur céder la victoire que de ne pas les faire mourir. Mais d'autres n'étaient coupables que d'opinions erronées; or, la liberté la plus absolue doit exister pour les discours comme pour la presse , à moins qu'elle ne se
traduise par une conspiration contre la république. Marat lui-même avait distingué entre les Girondins ; il en avait sauvé plusieurs qui périrent après sa mort. Il ne provoquait pas leur supplice en masse, et n'appelait qu'un jugement solennel, avec l'entière liberté de défense. On commençait à se montrer moins pitoyable que Y Ami du peuple , tant calomnié, même par ceux qu'il protégea. Lui ne s'acharnait pas contre les vaincus : « Laissons en paix leurs cendres l , » disait-il à ces nouveaux patriotes, qui faisaient du zèle, en parlant sans cesse des conspirateurs terrassés. Le malheureux est une chose sacrée ; l'accusé dans les fers devient digne de l'attention la plus scrupuleuse. XX. Le 8 novembre, madame Rolland comparut à son tour devant le tribunal révolutionnaire. Comme les femmes qui vivent surtout par l'esprit et par le cœur, elle avait conservé sa beauté ; mais les chagrins avaient jeté sur son visage un voile de mélancolie. Elle resta huit jours à la Conciergerie, s'entretenant avec tous les détenus avec assurance, courage et dignité ; elle parlait des Girondins dans un langage respectueux, mais sensé. Nos amis, disait-elle, n'ont pas pris des mesures assez fortes ; ils ont discouru quand ils auraient dû agir. Elle s'entretenait, avecl'ex-minislre Clavières, des intérêts de la république, comme au temps de sa puissance. Clavières n'eut pas autant de
1 C. Desmoulins, le Vieux Cordelier.
2l\0 HISTOIRE
courage qu'elle; lorsqu'il reçut la liste des témoins appelés dans son affaire, il se frappa de son couteau, en murmurant ces vers :
Les criminels tremblants sont menés au supplice; Les mortels généreux disposent de leur sort.
Madame Rolland prévoyait le résultat de son jugement : elle voulait mourir sans peur; mais quand elle était seule dans sa chambre , le souvenir de sa fille lui arrachait des larmes abondantes, et cette sensibilité touchante n'altérait en rien son courage. Elle se défendit avec noblesse, et ne chargea aucun de ses amis. Elle commença, après l'audition des témoins, à lire un mémoire justificatif de sa conduite; mais le président lui ôla la parole, en disant qu'j/ respirait le fédéralisme, et faisait ï éloge de Brissot et consorts, c'est-à-dire du crime. L'accusée, se tournant alors vers l'auditoire, dit : Je vous demande acte de la violence que l'on me fait.
Après sa condamnation, madame Rolland s'habilla de blanc, et laissa flotter sur ses épaules ses beaux et longs cheveux noirs. Elle fut conduite au supplice avec Lamarche, l'un des conspirateurs du 10 août, qui tremblait à la pensée de la mort, et qu'elle essaya vainement de consoler1. Arrivée au pied de l'échafaud, elle lui dit : Passez le premier; vous n'auriez pas le courage de me voir mourir. Quand son tour ar-
1 Nongarel, t. T, p. ?I8. — Bulletin du tribunal, i.os 75 et 7G.
riva, elle salua la statue de la Liberté, en disant : 0 liberté I que de crimes on commet en ton nom! Elle reçut le coup fatal, sans que sa fermeté se démentît un instant1.
Celte femme illustre, avait prédit à ses compagnons d'infortune, que son mari ne pourrait lui survivre ; en effet, Rolland se suicida sur la grande route de Rouen à Paris, dès qu'il apprit sa mort.
Philippe Egalité fut exécuté sur la place de la Révolution, et mourut avec beaucoup de courage 2. Manuel fut condamné, comme complice de la conspiration fédéraliste. Lorsqu'il arriva à la Conciergerie, les prisonniers le regardèrent avec horreur, comme l'un des instigateurs des massacres de septembre. L'accusation lui reprocha de les avoir suscités, dans l'espoir de soulever les départements contre la capitale. Le même jour, Brunet, ex-général en chef de l'armée d'Italie, se vit également condamné, pour avoir en-
1 Madame Rolland a laissé un Mémoire intitulé : Appel à l'impartiale postérité, qu'elle avait commencé à lire devant le tr.bunal. On a publié d'elle un ouvrage intitulé : Mémoires de madame Rolland, C'est un mauvais livre qui n'a pu sorlir de sa plume élégante et sévère, et qui tend plutôt à la déshonorer. Néanmoins, une foule d'historiens les ont considérés comme authentiques, et en ont été la dupe. Mais il suffit de comparer le style de ces Mémoires à celui de madame Kolland, pour être convaincu qu1 ils ne sont pas d'elle. En second lieu, les personnes versées dans la connaissance des détails de la révolution, remarquent dans cette œuvre informe, une foule de faits ou d'allusions qui dénotent des erreurs où n'aurait pas pu tomber madame Rolland.
2 Beaulieu, t. V.
in. 16
tretenu des correspondances avec les comiîés royalistes de Toulon et de Marseille, et n'avoir pas dirigé, selon les ordres de Barras et deFréron, une division conlre les ïoulonnais, pour les empêcher de négocier leur trahison.
Deux autres généraux, Lamarlière et Biron , exnobles, également convaincus de trahison et de fautes graves, subirent la peine de leurs crimes, après un jugement consciencieux. Biron, en descendant du tribunal, salua les autres prisonniers avec une dignité chevaleresque, et leur dit : Ma foi, mes amis, c'est fini; je m en vais.
Des traîtres de l'Assemblée constituanle et de l'Assemblée législative, ainsi que des ministres dont ils avaient été complices, furent châtiés à la même époque. Lebrun, Duport-Dutertre , Barnave, Kersaint, Rabaut-Saint-Etienne, Chapelier, Desmeuniers et l'évêque Lamourelte périrent sur l'échafaud. Eh quoil disait gaiement ce dernier, à ceux qui cherchaient à le consoler, qu'est-ce donc que la mort? Un accident auquel il faut se préparer. Qu est-ce que la guillotine? Une chiquenaude sur le cou.
XXI. Le 10 novembre (20 brumaire), Bailly eut à rendre compte du massacre du Champ-de-Mars. Il fut prou\é que cet homme avait vivement pressé le corps municipal de proclamer la loi martiale, quoiqu'il sut très-bien que le peuple s'était réuni au Champ-de- Mars, sans armes, et pour signer une pétition, après
DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 1h 3
en avoir fait la déclaration légale ; que la loi martiale fut proclamée à la Grève, où il n'y avait pas de rassemblement, et non pas au Champ-de-Mars, où était la foule; que le maire n'emporta qu'un drapeau de poche, qui ne pouvait être aperçu du peuple; qu'au lieu de précéder la force armée, comme la loi l'ordonnait, il ne fit que la suivre, de sorte que la vivacité des gardes nationaux devait devenir funeste.
Bailly se défendit, tantôt par des dénégations, tantôt en alléguant qu'il manquait de mémoire. Il parla beaucoup de ses vertus et de son patriotisme, et rejeta sur l'Assemblée nationale, sur Lafayette, qui était en Allemagne, et sur le corps municipal, les faits graves qu'il ne pouvait dénier. Il fut condamné à la peine de mort. Le jugement ordonna que l'exécution aurait lieu sur l'esplanade du Champ-de-Mars, et que le drapeau rouge serait attaché derrière la voiture, et brûlé par la main du bourreau.
Sur toute la roule, le condamné entendit ces cris de la foule qui suivait le sinistre cortège : Rendsmoi mon père! rends-moi ma femme! rends-moi mes enfants! Arrivé au Champ-de-Mars, le peuple s'opposa à ce que la terre sacrée de la fédération fût souillée par le sang d'un assassin. Chacun se mit à démonter l'échafaud, pour le transporter dans le fossé qui se trouvait entre le Champ-de-Mars et la Seine1.
1 Bulletin du tribunal révolutionnaire, nos 77 et suiv.
Ikk HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Quand les préparatifs furent terminés, on y fit descendre Bailly ; on brûla le drapeau rouge sous ses yeux, et sa tête tomba au bruit des applaudissements du peuple, et des cris cent mille fois répétés de vive la république I périssent tous les assassins!
Bailly, accablé de remords, perdit tout son sangfroid dans ses derniers instants; mais il n'essuya point d'autres insultes que les cris dont on vient de parler. Il ne ressemblait point à Socrate et à Jésus-Christ, ainsi que des bistoriens, prévenus ou mal informés, l'ont dit. Il n'y a pas un tribunal consciencieux, qui ne l'eût condamné; il n'y a pas une mère de famille, dont le fils ait été assassiné, qui n'ait revu, avec horreur, l'un des principaux auteurs d'un massacre épouvantable.