III
» tant pour la Vendée, vous laissez ici des Rollandins, » des Brissotins, des Girondins, des crapauds du Ma- » rais. » Guadet conclut par la proposition suivante :
1° Les autorités de Paris sont cassées; la municipalité sera provisoirement remplacée par les présidents des sections.
2° Les suppléants des membres de la Convention se réuniront à Bourges, dans le plus court délai, pour entrer en fonctions, sur la nouvelle de la dissolution de la Convention.
Barrère, qui présenta, séance tenante, le rapport du comité de salut public sur cette proposition, pensa que la réunion des suppléants à Bourges serait le signal de la dissolution de la Convention, c'est-à-dire de la contre-révolution ; que le remplacement des autorités de Paris amènerait l'anarchie, s'il était brusqué ; mais qu'il fallait nommer une commission de douze membres, pour examiner tous les actes de la commune depuis un mois, et proposer des mesures de salut public.
Ces conclusions rencontrèrent peu d'opposition. Les Girondins savaient qu'ils feraient choisir la commission parmi leurs partisans , et les Montagnards espéraient qu'une enquête justifierait les autorités de Paris. Le Marais, voyant les deux partis d'accord, n'hésita pas, et le projet fut décrété. La commission fut choisie, en effet, comme l'avait espéré le côté droit, qui eut soin de faire circuler des listes. Six de ses
membres , Henry-Larivierre , Yigée , Mollevault , Gardien, Kervélegan et Bergoing étaient royalistes, et ne le dissimulaient point à leurs amis ; trois autres : Fonfrède, Saint- Martin et Rabaut étaient républicains, mais fédéralistes. Les trois derniers, Boileau, Lahosdinière et Gommaire, d'un caractère faible, devaient subir l'influence des premiers.
V. La commission se mit aussitôt à l'œuvre: au lieu de se borner à instruire, selon son mandat, elle tendit ouvertement à s'emparer de la dictature. Elle fit apposer les scellés sur les papiers des comités révolutionnaires, et incarcérer, de nuit, Dobsen, président de celui de la Cité, malgré un récent décret qui prohibait les arrestations nocturnes. La commune et les Cordeliers s'émurent ; des individus vinrent proposer au conseil général et au comité central d'enlever la commission des douze et les vingt-deux chefs du côté droit, de les mettre à mort, et de faire croire qu'ils avaient émigré. Cette proposition fut repoussée avec horreur. Aux Cordeliers, une femme s'écria : « Allons aux Tuileries; entourons l'Assemblée; n'en ouvrons passage aux députés qu'après avoir obtenu la mise en accusation des traîtres. » Varlet lut un plan d'insurrection dans ce but; mais les Cordeliers ne prirent aucun arrêté.
La commission des douze, profitant de la fureur de quelques individus, intrigua près des comités civils des sections, pour les engager à présenter une adresse
qui donnât prétexte à des mesures violentes. La seule section de la Fraternité se présenta, le 23 mai, à la barre, et assura que l'on voulait égorger incessamment vingt-deux députés. Marat prétendit, au contraire, que les hommes d'Etat voulaient égorger les Montagnards dans le sein de la Convention. Il lut, à l'appui de sa dénonciation, la circulaire suivante adressée par Valazé à ses amis : En armes à l'Assemblée à dix heures précises ; couard qui ne s'y trouve pas. L'un de ces billets était tombé entre les mains de Marat, qui sans doute était dans l'erreur en prétendant que les hommes d Etat voulaient égorger de leurs mains leurs adversaires ; mais l'effet de sa dénonciation paralysa celle de la section.
Dans la nuit, la commission des douze trouva encore deux sections, celle de la Butte des Moulins et celle des Tuileries, qui vinrent, le 24, renouveler la dénonciation, assurer que les députés modérés couraient les plus grands dangers, et jurer de les défendre jusqu'à la mort. Yigée demanda, au nom de la commission des douze, que le poste de la Convention fût renforcé, que les sections fussent fermées à dix heures du soir ; que la force armée se tînt prête à marcher au secours de la Convention; enfin, que la commission pût prendre toutes les mesures nécessaires pour sauver la patrie.
« On vous présente, s'écrie Marat, des mesures contre un complot imaginaire, Je sais bien qu'on ne
guérit pas de la peur, c'est pourquoi l'on ne guérira jamais les hommes d'Etat ; mais je demande qu'on ne jette pas l'alarme dans le public. » Fonfrède, Vergniaud, Buzot, Lasource, affirment tous qu'ils vont être égorgés ; que l'on s'est déjà présenté chez eux pour les arrêter ; que la résistance des Montagnards présentera bientôt ceux-ci, à la France, tout couverts du sang de leurs collègues. Danton répète «que s'il y a eu des hommes assez pervers pour proposer de porter atteinte à la représentation nationale, on peut les livrer à la justice, et qu'ils ne tromeront pas de défenseurs dans la Montagne ; qu'il ne conçoit pas comment l'Asssemblée est assez dominée par les circonstances pour décréter la peur. » Il demande l'ajournement ; mais l'Assemblée adopte les conclusions de la commission.
Aussitôt, celle-ci, abusant du décret, fait arrêter Michel et Marino, administrateurs de police, Varlet et plusieurs autres présidents de sections. Elle lance aussi un mandat d'arrêt contre Hébert, substitut du procureur de la commune, pour avoir, dans son journal le Père Duchêne, feuille dégoûtante de cynisme et de fureur, dénoncé les Brissotins, comme complices de Dumouriez et de Louis Capet. Hébert court au conseil général, lui rappelle le serment qu'il a fait de se regarder comme frappé, lorsqu'un de ses membres le serait. Chacun félicite le martyr de la liberté; Chaumette, procureur de la commune, l'embrasse; léser-
ment est renouvelé, et Hébert se constitue prisonnier.
■Le lendemain) une députation de la commune vint solennellement, à la barre de la Convention, dénoncer cette violation des lois. « Hébert, dit-elle, n'est pas coupable, puisqu'on n'a à lui reprocher que ses discours ou ses écrits. Les arrestations arbitraires sont, pour les hommes de bien, des couronnes civiques. Nous défendrons l'innocence jusqu'à la mort; nous demandons qu'Hébert soit promptement jugé. »
Le président Isnard ne répondit que par des menaces. « La France, dit-il, a mis dans Paris le dépôt de la représentation nationale ; il faut que les autorités constituées de Paris usent de leur pouvoir pour lui assurer le respect. Si jamais la Convention était avilie, si jamais, par une de ces insurrections dont les magistrats n'ont point averti la Convention, on portait atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare au nom de la France entière (Non, non, s'écrie la Montagne), Paris serait anéanti ; oui, la France entière tirerait une vengeance éclatante de cet attentat, et bientôt on chercherait sur les rives de la Seine si Paris a existé. »
La droite applaudissait à ces paroles imprudentes : la Montagne écumait de rage. « Descendez du fauteuil, président, s'écrie Marai; vous jouez le rôle d'un trembleur; vous déshonorez l'Assemblée pour protéger les hommes d'État '. » Les députés de la droite, à
1 Dans celte séance, un député ayant proposé à la Convention de
leur tour, entrèrent en fureur et menacèrent leurs ennemis des armes qu'ils portaient. Danton remontra le danger d'exciter ainsi les départements contre la capitale. Il prouva que Paris avait bien mérité de la France entière, et que c'était en vain qu'on voulait transporter le siège de la Convention dans une autre ville. « Partout où vous irez, dit-il, vous trouverez des passions, parce que vous y porterez les vôtres. Le peuple français se sauvera lui-même, malgré nos dissensions. »
Les magistrats de la commune calmèrent l'orage en répondant avec noblesse aux provocations d'Isnard : « Qu'ayant juré de défendre la sûreté des personnes et des propriétés , ils étaient dignes de l'estime du peuple français. »
VI. La commission des douze poursuivait le cours de ses mesures arbitraires. Elle renforça les corps de garde autour de la Convention, et les composa des gardes nationaux des trois sections de la Butte des Moulins , du Mail , et de Quatre-vingt-douze , qui s'étaient toujours prononcés pour la cour, et qui maintenant soutenaient les Girondins contre les Jacobins. Ces gardes nationaux se rendaient à leur poste avec leurs canons et les mèches allumées, et mena-
chasser de son sein tout membre qui se permettrait les noms de factieux ou de scélérat contre ses collègues, ce décret fut aussitôt rendu. L 'Ami du peuple s'écria : « Un décret de celte nature sera foulé aux pieds, étant rendu par des traîtres à la patrie. Empcchez-les de conspirer, mais vous n'empêcherez pas la vérité de sortir de ma bouche. Je me moque de vos décrets quand ils sont injustes. »
raient hautement la commune. Les députés girondins ne cessaient d'annoncer que bientôt leurs ennemis périraient sur l'échafaud. Toutes les sections étaient en fermentation. Marat ouvrit la séance du 27 en demandant, pour éviter tout conflit, la suppression de la commission des douze.
Peu après, la section de la Cité vient réclamer l'élargissement de son président et de son secrétaire, et la traduction au tribunal révolutionnaire des membres de la commission des douze. « Le temps de la plainte est passé , ajoutent les pétitionnaires ; nous venons vous avertir de sauver la république : autrement la nécessité de nous sauver nous-même, nous forcera à le faire. Le peuple vous accorde la priorité. » Isnard répond encore par une injure, et, pour éluder la discussion, il veut qu'on discute la Constitution. La Montagne s'écrie que la résistance à l'oppression est un droit de l'homme; que les droits de l'homme sont avant la Constitution . Laréveillère-Lépaux et Vergniaud demandent la convocation immédiate des assemblées primaires. Isnard met aux voix cette proposition ; le désordre est au comble ; la Montagne échange avec la droite un feu roulant d'invectives. Danton, Thuriot et Marat demandent que le président soit cassé : « Tant d'impudence, s'écrie le premier, commence à nous lasser . nous vous résisterons. » La Montagne insiste pour qu'on décrète l'élargissement des détenus.
Les Girondins imaginent un stratagème pour arracher un décret favorable à leurs vues. Buzot, Lydon, Barbaroux, Lanjuinais , annoncent que des hommes armés empêchent les députés de sortir, et vont égorger la représentation nationale. Marat, pressentant le piège, s'assure que la force armée n'a aucune mauvaise intention contre la Convention, et dénonce cette nouvelle manœuvre. Le ministre de l'intérieur, ainsi que le maire de Paris, arrivent sur ces entrefaites. Interpellés par la Gironde, qui pense qu'ils vont annoncer son égorgement, ils attestent que la tranquillité n'a pas été troublée, et que la force armée, qu'on prétend assiéger la salle, a été mandée parla commission des douze. Garât ajoute que des propositions atroces ont été faites à la mairie par quelques individus sans aveu ! , mais qu'elles ont été repoussées avec indignation. Il conjure la Convention, de considérer que des propositions exécrables, mais rejetées avec exécration, ne sont pas plus un complot affreux qu'une motion affreuse n'est une loi détestable.
La droite, confondue, veut alors lever la séance ; la gauche s'y oppose, et la prolonge dans la nuit ; Hérault-Séchelles remplace Isnard au fauteuil. De nouvelles députations de toutes les sections viennent encore demander la liberté des citoyens incarcérés, et la suppression de la commission des douze. Hérault
1 Ces individus furent reconnus plus lard pour des salariés, des étrangers et des royalistes; ils furent juges et condamnés à morl.
leur répond : « Lorsque les droits de l'homme sont violés, la réparation ou la mort. La force de la raison et la force du peuple sont la même chose. » Les pétitions sont converties en motions, et la suppression de la commission est décrétée, ainsi que l'élargissement des citoyens incarcérés par ses ordres.
Le lendemain , 28 , Lanjuinais prétend que le décret est nul, parce que la commission n'a pas été entendue. Cet orateur, souvent interrompu dans ses vociférations contre la commune, contre les commissaires qui sont dans les départements, contre les Jacobins qui projettent, assure-t-il, le massacre de tous les députés modérés, reste néanmoins à la tribune avec un grand courage. « C'est en vain, dit-il, que vous ne voulez pas m'entendre ; je resterai ici jusqu'à ce qu'on ait puni les Jacobins, les scélérats qui prêchent depuis six mois le meurtre et le pillage. » — « Si Lanjuinais continue, s'écrie le boucher Legendre, j'irai le jeter en bas de la tribune. » — « Fais d'abord décréter que je suis un bœuf, » réplique Lanjuinais.
Après une discussion tumultueuse et un appel nominal , le décret est rapporté à une faible majorité. Alors Danton s'écrie, au milieu des applaudissements de la gauche et des tribunes : « Si cette commission conserve le pouvoir qu'elle veut exercer sur les membres mêmes de cette assemblée , si le magistrat du peuple n'est pas aujourd'hui même
rendu à ses fonctions, après avoir prouvé que nous surpassons nos ennemis en prudence , nous leur prouverons que nous les surpassons en audace et en vigueur révolutionnaire. »
Collot-dHerbois demande que le canon d'alarme soit tiré ; que la statue de la liberté soit voilée. L'agitation est au comble , le président se couvre deux fois. Les menaces ont tellement intimidé l'Assemblée, que, sur la demande de Fonfrède, elle décrète l'élargissement provisoire des détenus. Hébert retourne en triomphe au conseil général, où il reçoit des couronnes civiques.
VII. Le peuple comprenait qu'une insurrection pouvait seule lui faire obtenir justice de ses représentants. Dès le 29 au soir, la section de la Cité prit un arrêté qui invitait les quarante-sept autres à envoyer chacune deux commissaires à l'archevêché, pour se concerter sur les moyens de sauver la république. Trente-trois sections y adhérèrent: leurs délégués, investis de pouvoirs illimités, nommèrent une commission de neuf membres, présidée par Dobsen, pour dresser le plan de l'insurrection.
Le 31 mai, dès l'aurore, la commission des neuf fait sonner le tocsin à Notre-Dame et fermer les barrières; à six heures, elle se présente au conseil général et lui annonce que « le peuple souverain, blessé dans ses droits, se déclare en insurrection , et que toutes les autorités sont cassées. » Le conseil gé-
néral se retire, en jurant de ne jamais se séparer du peuple. Dobsen déclare réintégrer dans ses fonctions le conseil général, « parce qu'il a toujours fait preuve de patriotisme. » Celui-ci prête le serment civique, prend le titre de conseil général révolutionnaire, et proclame Henriot commandant général provisoire de la force armée de Paris.
Le conseil arrête ensuite que chaque citoyen « peu fortuné » recevra quarante sous par jour, tant qu'il restera sous les armes ; que tous les suspects seront immédiatement désarmés, et qu'une députation ira rendre compte à la Convention de ce qui se passe. Henriot fait tirer le canon d'alarme sur la plate-forme du Pont-Neuf et battre la générale. Soixante à quatrevingt mille hommes, presque tous sans-culottes, descendent en armes dans la rue, sans commettre un délit ni la moindre insulte. Le conseil général révolutionnaire montrait, de son côté, assez de prudence, et ne voulait qu'une insurrection morale.
Deux mille sectionnaires, qui avaient pris les armes pour les Girondins, s'étaient emparés du Palais- Royal et des avenues des Tuileries. Mais ils se retirèrent à l'aspect des masses insurgées et de la tranquillité du peuple, qui ne songeait nullement à piller les boutiques, ainsi qu'on l'en avait accusé d'avance.
La Convention se réunit sous la présidence du Montagnard Mallarmé. Valazé demande que Henriot soit mis à mort , pour avoir fait tirer le canon d'à-
larme. Thuriot et Danton réclament la suppression de la commission des douze. Vergniaud demande que, pour prouver sa dignité, sa liberté, la Convention ajourne au lendemain celte proposition ; mais il fait mander Henriot à la barre, et décréter que les sections de Paris ont bien mérité de la patrie, pour leur surveillance patriotique. Arrive une députation, demandant un décret d'accusation contre les vingtdeux chefs du côté droit, et contre la commission des douze ; la fixation du prix du pain à trois sous la livre dans tous les départements, au moyen de sous additionnels mis sur les riches; l'établissement d'ateliers destinés à fabriquer des armes pour les sans-culottes; et enfin l'exécution du décret qui accorde des secours aux femmes et aux enfants des défenseurs de la patrie.
Les pétitionnaires sont admis aux honneurs de la séance. L'Huillier, procureur général syndic du département, vient lire une adresse semblable au nom du département, du conseil général et des commissaires des sections. Puis, comme Robespierre, qui s'était emparé de la tribune, s'embarrassait dans une série de phrases oiseuses et sans portée sur les mesures à prendre, Vergniaud l'interrompit en disant : Concluez donc.
« Oui, répond Robespierre, je vais conclure et contre vous; contre vous qui, après la révolution du 10 août, avez voulu conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite ; contre vous qui n'avez cessé de provoquer la deslruc-
tion de Paris ; contre vous qui avez voulu sauver le tyran; contre vous qui avez conspiré avec Dumouriez; contre vous qui avez poursuivi avec acharnement les mêmes patriotes dont Dumouriez demandait la tête ; contre vous dont les vengeances criminelles ont provoqué ces mêmes cris d'indignation, dont vous voulez faire un crime à ceux qui sont vos victimes. Eh bien , ma conclusion, c'est le décret d'accusation contre tous les complices de Dumouriez , et contre tous ceux qui ont été désignés par les pétitionnaires. »
Le comité de salut public fut chargé de faire un rapport, séance tenante. Barrère proposa la suppression de la commission des douze, qui fut décrétée, après l'appel nominal. La Convention confirma en outre l'arrêté de la commune , accordant quarante sous par jour aux ouvriers qui prendraient les armes dans les moments de crise !.
1 Barrère, après avoir fait instituer la commission des douze, dont l'objet était cerlainement de faire casser le conseil général et de faire ensuite monter à l'échafaud plusieurs de ses membres, la fit supprimer, lorsqu'il vit la majorité tourner contre elle. Il abandonnait lâchement ces Girondins, auteurs de son élévation. On aura l'occasion de suivre la tactique singulière de cet homme, qui eut l'art de se trouver presque toujours parmi les plus forts, et qui abandonna ses protecteurs au moment de leur défaite. Barrère, avant la révolution, voulait se faire passer pour gentilhomme. Sous l'Assemblée constituante, il était du parti de Mirabeau. Après le massacre du Champ de-Mars, il devint Feuillant. Sous la Convention, jusqu'au 21 janvier, il fut l'un des chefs de la Plaine. A partir de cette époque, il passa dans le parti de la Gironde. Après le 31 mai, il devint l'un des plus cruels Montagnards.
Le décret fut bientôt connu de toute la capitale , qui, avant la fin de la séance, vint témoigner son allégresse à la Convention. « Je demande, s'écrie Bazire, que nous allions fraterniser avec le peuple, et, qu'improvisant une fête civique, nous réalisions d'avance la fédération des cœurs. » La motion fut décrétée. Les citoyens illuminèrent leurs maisons; la Convention tout entière, à la lueur des torches, se promena dans Paris. Les Girondins, en assistant à cette fête donnée en réjouissance de leur échec, excitèrent le mépris général. D'ailleurs, Vergniaud, en demandant lui-même un décret qui déclarait que Paris avait bien mérité de la patrie, montrait la peur de son parti, et légitimait cette insurrection aux yeux de toute la France.
VIII. Les esprits véritablement politiques ne pouvaient néanmoins se montrer satisfaits de ce résultat. Que signifiait la suppression d'une commission qui pouvait être rétablie, au premier jour, sous une autre forme? Ne fallait-il pas, sans désemparer, tirer tout le profit qu'on devait attendre de la victoire, pour la cause de la patrie? En temps de révolution, trois jours perdus à s'endormir dans le triomphe changent la face des choses. Le peuple était levé; il fallait en finir avec des adversaires qui, depuis neuf mois, troublaient le gouvernement, parlaient de Constitution lorsqu'il fallait agir, dénonçaient les combattants du 10 août, au lieu des généraux royalistes.
D'ailleurs, les nouvelles les plus fâcheuses arrivaient des départements du midi et de l'ouest. On venait d'apprendre la prise de Fontenay par les Vendéens , et leur marche sur Saumur. Les sections de Bordeaux avaient désarmé le petit nombre de Jacobins, qui se trouvaient dans le département de la Gironde, et annonçaient l'intention de marcher contre Paris. Celles de Marseille, sous la conduite de rovalistes avoués, se révoltaient contre la municipalité, et avaient forcé les représentants, en mission dans la ville , de fuir pour échapper à l'assassinat. Ces sections, ayant établi un comité central, cherchaient à se confédérer avec plusieurs départements, afin de résister à la Convention.
La ville de Lyon, dont l'existence reposait sur la fabrication et le commerce d'objets de luxe, regrettait le régime monarchique, ou désirait au moins une république fédérale. Son voisinage du Piémont permettait aux émigrés d'y entretenir l'esprit de révolte. Les sections, soulevées, dès le mois de février, contre les sociétés populaires, s'étaient emparées de l'arsenal, et avaient refusé des armes et des muniiions à la municipalité, dirigée par le vertueux Chalier, procureur de la commune, ardent jacobin, admirateur et disciple de Marat.
Les chefs des sections, inquiets de l'autorité des Jacobins, tinrent des conciliabules contre la municipalité, et refusèrent de s'enrôler pour marcher en Yen-
dée. La Convention envoya Àlbitte, Dubois-Cran ce, Niocheet Gauthier pour accélérer le recrutement. Les Jacobins de Lyon et la municipalité, soutenus par leur présence, créèrent une troupe permanente, frappèrent les riches d'un emprunt forcé de six millions, renvoyèrent tous les étrangers de la ville, et organisèrent un tribunal révolutionnaire.
Le parti de la Gironde obtint un décret qui annulait l'arrêté relatif au tribunal révolutionnaire1, et autorisait les sections à repousser la force par la force. Celles-ci, encouragées, établirent des comités de surveillance, composés de royalistes, pour se soustraire à l'enrôlement et à l'emprunt forcé ; en outre, elles se déclarèrent en permanence, délibérèrent en armes et visèrent hautement au renversement des clubs et de la municipalité ; elles avouèrent même l'intention d'égorger les principaux patriotes. Le 28 mai, les sectionnaires s'emparent de l'arsenal et maltraitent Nioche; mais, repoussés par une fusillade, ils se cachent. Le parti de la municipalité, se croyant vainqueur, ne poursuit pas sa victoire ; les aristocrates se rallient, et reviennent l'attaquer avec du canon. Le 29, ils s'emparent de l'hôtel de ville, emprisonnent les officiers municipaux et les Jacobins, gardent à vue les commissaires de la Convention, et livrent Chalier à une commission criminelle.
1 Le PvJbliciste, n° §28. — Deux Amis. — Histoire impartiale des crimes.
ni. 8
114 HTSTOIRE
Les révoltés envoyèrent à Barbarou* un courrier, pour lui annoncer leur victoire, et offrir leur appui au côté droit. Les Girondins tinrent cette nouvelle secrète le 31 mai; mais, le lendemain matin, le peuple de Paris la connut. Le conseil général révolutionnaire et la commission des neuf gardaient la permanence; un grand nombre de membres tergiversaient. Les uns se montraient satisfaits de la journée précédente, d'autres voulaient l'expulsion des douze et des vingtdeux chefs du côté droit. Après des discussions animées, le conseil résolut de s'en rapporter à la décision de Marat, qu'il envoya chercher par le maire.
L'Ami du peuple était résolu d'en finir : il ne voulait aucune violence contre les Girondins, mais seulement leur arrestation, en attendant leur jugement solennel. Il sortit de bonne heure pour prendre quelques renseignements ; reconnu dans un quartier populeux, les hommes et les femmes viennent l'entourer, lui font part de leurs alarmes, et lui demandent de les sauver. Il les rassure, et se rend au comité de salut public.
Le comité délibérait au milieu d'une visible inquiétude. Danton sentait bien qu'une réconciliation entre les deux partis était désormais impossible ; mais il aurait voulu trouver un moyen qui ne pût être qualifié d'attentat contre la représentation nationale. Il avait souvent dit aux conciliateurs : que les Girondins s* en aillent et nous laissent travailler ; quand nous aurons
sauvé la France, ils reviendront jouir du fruit de nos travaux. Marat insistait pour l'arrestation immédiate, lorsqu' arriva Pache, qui exposa l'objet de sa mission. L'Ami du peuple se rendit au conseil général , où il fut reçu comme un sauveur1.
« Citoyens, dit-il, le comité de salut public est occupé de grandes mesures pour punir et réprimer les traîtres; restez levés, déployez vos forces, et ne posez les armes qu'après avoir obtenu une justice éclatante, qu'après avoir pourvu à votre sûreté. »
Le président lui demandant s'il n'était pas vrai qu'un peuple trahi et soulevé contre les traîtres doit s'en rapporter uniquement à ses magistrats, et n'employer que les moyens prescrits par la loi pour se rendre justice, Marat répondit2 :
« Lorsqu'un peuple libre a confié l'exercice de ses pouvoirs, le maintien de ses droits et de ses intérêts à des mandataires choisis par lui, tant qu'ils sont fidèles à leurs devoirs, il doit, sans contredit, s'en rapporter à eux, respecter leurs décrets, et les maintenir dans le paisible exercice de leurs fonctions. Mais lorsque ces mandataires abusent continuellement de sa confiance, lorsqu'ils trafiquent de ses droits, trahissent ses intérêts, qu'ils le dépouillent, le vexent, l'oppriment, et qu'ils machinent sa perte, alors le peuple doit leur retirer ses pouvoirs, déployer sa force pour
1 Beaulieu, t. V, p. 135.
2 Beaulieu, t. V, p. 135. — Journal de la République.
les faire rentrer dans le devoir, punir les traîtres, et se sauver lui-même. Citoyens, vous n'avez plus de ressources que dans votre énergie : présentez à la Convention une adresse pour demander la punition des députés infidèles de la nation ; restez levés, et ne posez les armes qu'après l'avoir obtenue. »
Marat sort au milieu des plus vifs applaudissements, et se rend à l'horloge, où il commence à sonner luimême le tocsin. Le conseil général, suivant son conseil, fait battre le rappel dan& toutes les sections, et environner la Convention par des citoyens armés ; puis il se présente à la barre, en exigeant un décret d'accusation contre les Girondins. Le côté droit, prévenu que l'on devait présenter une pétition dans ce sens, manqua presque tout entier à la séance, ainsi qu'un grand nombre de députés du Marais, saisis par la peur. Baziie ayant déclaré que l'Assemblée n'était pas assez nombreuse pour délibérer , la solution fut remise au lendemain.
Cependant lé ministre Garât, dans l'espoir de sauver le coté droit, vers lequel il inclinait secrètement, courut au comité de salut public : « Dans Athènes, ditil, Aristide et Thémistocle étaient tellement ennemis, que quand l'un proposait une mesure utile, l'autre s'y opposait par jalousie. Un jour, Aristide, pressé par le cri de sa conscience, s'écria dans l'assemblée du peuple : 0 Athéniens! vous ne pourrez être tranquilles et heureux que lorsque vous nous aurez jetés,
Thémistocle et moi, dans le Barâtre *. » Il supplia le comité de proposer à la Convention, que tous ceux des deux partis qui avaient des haines personnelles contre leurs collègues, donnassent leur démission et se missent en otage jusqu'au rétablissement de la< paix. Danton se leva, les larmes aux yeux, en disant : « Je vais faire cette proposition à la Convention, et je m'offre le premier à aller en otage à Bordeaux. » Ce projet, qui s'ébruita, fut couvert de sarcasmes par Robespierre, comme un piège tendu aux patriotes, et échoua2.
IX. Le tocsin sonna toute la nuit du 1er au 2 juin. Au point du jour, la générale se fit entendre; Henriot plaça sur le front des troupes, rangées autour des Tuileries, cent soixante bouches à feu. La séance s'ouvrit : le côté droit était consterné ; la Montagne triste et soucieuse. Lanjuinais insulta encore une fois Paris, fit sa propre apologie, demanda que les autorités révolutionnaires fussent cassées , et que tous ceux qui s'arrogeraient une autorité nouvelle fussent mis hors la loi. À peine descendait-il de la tribune, qu'une nouvelle députation de toutes les autorités révolutionnaires et légales du département de Paris vint présenter l'adresse suivante :
« Délégués du peuple, les citoyens de Paris n'ont pas quitté les armes depuis quatre jours, pour réclamer
1 Précipice où l'on jetait les condamnés à mort.
2 Mémoires de Garai, p. i io, édition de L'an ni.
leurs droits indignement trahis ; depuis quatre jours, leurs mandataires rient de leur calme et de leur inaction. Le flambeau de la liberté a pâli; les colonnes de l'égalité sont ébranlées; les contre-révolutionnaires lèvent leurs têtes insolentes. Qu'ils tremblent!... La foudre gronde... elle va les pulvériser... (De vifs applaudissements se font entendre.) Représentants, les crimes des factieux de la Convention vous sont connus. (On applaudit dans une grande partie de l'Assemblée et dans les tribunes. Quelques applaudissements récriminatoires se font entendre dans le côté droit.) Nous venons, pour la dernière fois, vous les dénoncer: décrétez à l'instant qu'ils sont indignes de la confiance publique; mettez-les en état provisoire d'arrestation ; nous en répondons surnos têtes à leurs départements. Citoyens, le peuple est las d'ajourner sans cesse l'instant de son bonheur; il le laisse encore un instant dans vos mains ; sauvez-le, ou nous vous déclarons qu'il va se sauver lui-même. »
Biilaud-Varennes et Tallien demandent le renvoi de la pétition au comité de salut public, pour en faire le rapport, séance tenante. D'autres réclament l'ordre du jour. « L'ordre du jour est de sauver la patrie! » s'écrie Legendre. Le renvoi est décrété; les pétitionnaires sortent; le cri aux armes retentit au dehors; la stupeur règne dans toute l'Assemblée. Enfin, Barrère, au nom du comité de salut public, propose un décret invitant les membres dénoncés à se
suspendre volontairement de leurs fonctions, pour un temps déterminé.
Cette proposition était une fausse mesure qui pouvait irriter le peuple. Marat le comprit et s'écria : « Je désapprouve la mesure proposée par le comité , en ce qu'elle donne à des accusés de conspiration les honneurs du dévouement. Il faut être pur pour offrir des sacrifices à la patrie ; c'est à moi , vrai martyr de la liberté, à me dévouer : j'offre donc ma suspension , du moment où vous aurez ordonné la détention des contre-révolutionnaires, en ajoutant à la tête Fermont et Valazé qui n'y sont pas, quoique coupables, et en rayant Ducos, Lanthenas et Dussaulx qui n'y doivent pas être1. Dussaulx n'est qu'un vieux radoteur; Ducos n'est coupable que de quelques opinions erronées. »
On allait décréter sa proposition , lorsque des hommes d'Etat s'écrient que la Convention n'est pas libre et que des citoyens armés l'entourent. « Citoyens, dit Barrère, prouvons que nous sommes libres. Je demande que la Convention aille délibérer au milieu de la force armée , qui sans doute la protégera. » (On applaudit.) Hérault-Séchelles , qui avait pris le fauteuil, se lève et se met en marche. Toute la Convention, à l'exception de Marat, sort de la salle et
1 Dussaulx et Lanthenas étaient pourtant ennemis personnels de Marat, et s'étaient toujours montrés des plus ardents à le poursuivre et à l'injurier.
traverse les rangs de la force armée. Les cris de rire la Montagne! vive la république et vive Marat se font entendre de toutes parts. La Convention arrive ainsi jusqu'au pont Tournant. « Que demande le peuple? disait le président, la Convention n'est occupée que de son bonheur. » Henriot, qui l'avait suivi à cheval, lui répondit: « Hérault, le peuple n'est pas levé pour écouter tes phrases , mais pour dicter ses ordres souverains. Il lui faut des victimes; il veut qu'on lui livre trente-quatre coupables. » Des victimes! s'écrie le côté droit, nous le serons tous! A ces mots, Henriot fait reculer son cheval et crie aux armes, canonnierSy à vos pièces! mais seulement pour exciter la peur i .
Sur ces entrefaites arrive Marat, entouré d'une vingtaine de pauvres citoyens, hommes , femmes et enfants, qui s'étaient voués à sa garde. L'Ami dupeuple, impatienté de la longue absence de la Convention, s'écrie : « Que les députés fidèles retournent à leur poste 2 / »
La Convention rentre alors dans le lieu de ses séances : « Citoyens, dit Cou thon, vous êtes tous rassurés maintenant sur votre liberté. Vous avez marché vers le peuple; partout vous l'avez trouvé bon, généreux et incapable d'attenter à la sûreté de ses mandataires,
1 Beaulieu, t. V, p. 145. — Meilhan.
2 Meilhan. — Vasselin, t. II, p. 193. — Journal de la République. — Beaulieu.
mais indigné contre les conspirateurs qui veulent l'asservir. Je demande donc, non pas, quant à présent, un décret d'accusation contre les vingt-deux membres dénoncés ; mais que la Convention décrète qu'ils seront mis en état d'arrestation chez eux, ainsi que les membres du comité des douze et les ministres Clavière et Lebrun. (Vifs applaudissements d'une trèsgrande partie de l'Assemblée et de l'auditoire.)
Vergniaud s'écrie : « Donnez un verre de sang à Couthon ; il a soif1.» — « Il serait injuste, dît Legendre, de comprendre dans ce décret ceux qui se sont opposés aux mandats d'arrêt lancés par la commission des douze. En conséquence, je demande qu'on excepte Fonfrède et Saint-Martin. »
La Convention décréta la mise en arrestation chez eux, de Gensonné, Vergniaud, Brissot, Guadet, Gorsas, Lehardi (du Morbihan), Ducos, Lanthenas, Dussaulx, tous les membres de la commission des douze, (Fonfrède et Saint-Martin exceptés) ; Pétion, Salles, Chambon, Barbaroux, Buzot, Biroteau, Rabaut, Lasource, Lanjuinais, Grangeneuve, Lesage (d'Eure-et- Loir), Louvet (du Loiret), Valazé, Doulcet, Lidon et les ministres Clavière et Lebrun.
Marat ayant réitéré sa motion en faveur de Ducos, de Lanthenas et de Dussaulx, l'Assemblée rappporta le décret à leur égard et les laissa libres. Ensuite le
1 René Levasseur, t. I, p. 2<J0.
président annonça que le peuple de Paris offrait aux départements des otages en nombre égal à celui des députés décrétés d'arrestation. Barbaroux répondit qu'il se confiait à la loyauté des Parisiens. La séance fut levée à dix heures et demie du soir, et le peuple satisfait se retira paisiblement.
Marat écrivit à la Convention pour lui annoncer que, ne voulant plus être regardé comme un sujet de discorde, il renonçait à l'exercice de ses fonctions de député, jusqu'après le jugement de ses collègues exclus. La presse girondine disparut avec le parti conventionnel, dont elle était l'organe. Le Courrier des départements de Gorsas, le Patriote français, etc., cessèrent de paraître.
X. La Montagne, en possession du pouvoir, ne se félicita pas de la victoire : elle se montra calme, silencieuse et triste, tandis que les clubs et les sections de la capitale se livraient à tous les transports de la joie. Le Marais, n'ayant plus à hésiter, devint tout à coup Montagnard. Les débris du côté droit tremblant suivent le Marais, à l'exception de Ducos, Boyer-Fonfrède, Fermont et Mazuyer, qui continuent à lutter avec un courage qui appelle l'estime de leurs ennemis même. Ceux-ci néanmoins étaient fiers « de l'unanimité, de la justice, de l'humanité du peuple qui avait, disaient-ils aux Jacobins, confondu par sa noble conduite tous les calomniateurs. Quatre-vingt mille hommes avaient été debout pendant quatre jours sans
que la moindre propriété eût été violée, sans qu'une goutte de sang eût été versée. »
La Convention renouvela tous ses comités, à l'exception du comité de salut public, qui furent tous alors composés de Montagnards prononcés. Elle décréta non avenu le projet de Constitution des Girondins, et chargea le comité de salut public d'en présenter un autre. On lui adjoignit, à cet effet, Hérault- Séchelles, Saint-Just, Ramel, Couthon et Mathieu.
En huit jours, le comité eut rédigé son projet. Hérault-Séchelles présenta son rapport le 10 juin : la discussion commença le lendemain à midi, et dura douze jours, libre, sensée, majestueuse. Ducos, Fonfrède et Fermont y prirent presque autant de part que la Montagne ; le projet du comité reçut peu de modifications. Le mécanisme de la Constitution était trèssimple et applicable, quoi qu'en aient dit des sophistes.
Chaque année, les assemblées primaires s'assemblent et nomment directement un député par quarante mille habitants. On repoussa les scrutins de listes comme bons, tout au plus, à amener l'incertitude et la confusion.
Le corps législatif est un, indivisible et permanent. Il rend des décrets et propose des lois. Les décrets sont l'établissement annuel de l'armée, la défense du territoire, la distribution des secours publics, etc. Les lois sont la déclaration de guerre ; la législation civile
et criminelle, la nature et le montant des contributions, etc. Les lois doivent être soumises au peuple, et acceptées par lui. Les décrets n'ont pas besoin de sanction.
Le gouvernement ou conseil exécutif est composé de vingt-quatre membres choisis par le corps législatif, sur les candidats nommés par les départements. Il est renouvelé par moitié tous les ans.
Les assemblées primaires nomment des électeurs pour procéder, au chef-lieu du département, à l'élection des administrateurs, et des juges civils et criminels. Le jury est maintenu pour la déclaration de culpabilité. Les juges sont nommés tous les ans. Les administrations et municipalités sont renouvelées tous les ans par moitié.
Nul citoyen n'est dispensé de l'honorable obligation de contribuer aux charges publiques.
Tous les Français sont soldats : ils sont tous exercés au maniement des armes ; nul corps armé ne peut délibérer.
Le peuple français est l'ami et l'allié naturel des peuples libres. Il ne s'immisce pas dans le gouvernement des autres nations, mais ne souffre pas qu'elles s'immiscent dans le sien.
Il donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté; il le refuse aux tyrans.
Il ne fait point la paix avec un ennemi qui occupe son territoire.
« Un tel article, dit Mercier, s'écrit ou s'efface avec la pointe de l'épée ; on peut, sur son territoire, faire des traités avantageux. Vous flattez-vous d'être toujours victorieux? avez-vous fait un traité avec la victoire? — Non, répond Bazire, mais nous en avons fait un avec la mort. » Après cette sublime réponse, l'article est adopté, à l'unanimité, au bruit des applaudissements.
La Constitution votée, Hérault- Séchelles présente la déclaration des droits (23 juin). Cet acte est l'expression la plus pure des principes démocratiques et sociaux. Le peuple français y proclame, «en présence
de V Etre-Suprême, que le but de la société est le bon heur commun. Le but du gouvernement est de garantir à l'homme la jouissance de l'égalité, de la liberté, de la sûreté, de la propriété. »
La déclaration de 93 se distingue de celle de 89 par les dispositions suivantes : « Les secours publics sont une dette sacrée; la société doit la subsistance aux citoyens malheureux , soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler. »
» Les fonctions publiques ne peuvent être considérées comme des distinctions, ni comme des récompenses, mais comme des devoirs. Les délits des mandataires et des agents du peuple ne doivent jamais être impunis.»
« Que tout individu qui usurperait la souveraineté
soit à l'instant mis à mort par les hommes libres!
» Un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution : une génération ne peut assujettir les générations futures.
» Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »
La Constitution fut votée presque à l'unanimité et envoyée à toutes les assemblées primaires, pour être soumise à leur acceptation. Puis, pour rallier les départements à la capitale, on décréta une fête nationale pour le 10 août, dans laquelle, en présence des députés de toutes les assemblées primaires , on procéderait au recensement des votes des communes.
Cette Constitution fut la première fondée sur la raison et la morale. Néanmoins, les bommes du 10 mars, Jacques Roux, Yarlet, Leclerc, l'attaquèrent violemment, et vinrent, au nom de la section des Gravilliers , reprocher à la Convention d'avoir fait une Constitution qui ne proscrivait pas l'agiotage, comme si c'était l'objet d'un tel acte; ils insinuaient même que la Montagne ne voulait rien faire pour le bonheur du peuple1. Des murmures se firent entendre; la section assura que la pétition n'était pas celle qu'on
* Déjà, peu après le 2 juin, Varlet avait attaqué Danton aux Jacobins, en l'accusant de modérantisme. Danton n'eut pas de peine à se justifier.
lui avait soumise , et Jacques Roux fut chassé de la barre. Ce même homme se fit expulser des Jacobins, où il allait décrier la Constitution , dont Marat prit chaudement la défense. Les enragés1, accablés par son autorité, se turent un instant.
XL La plupart des députés, décrétés d'arrestation, s'évadèrent, car on ne leur donnait pour garde qu'un gendarme avec lequel ils pouvaient librement circuler dans Paris2. Vergniaud, Gensonné et Valazé seuls restèrent prisonniers , et continuèrent à recevoir leur indemnité.
Buzot, Pétion, Barbaroux, Louvet, Gorsas, Guadet, H. Larivierre, se rendirent d'abord à Evreux, cheflieu du département de l'Eure, dont Buzot était député. Ils assurèrent qu'on en voulait à leur vie, et invitèrent l'administration à ne plus obéir aux décrets de la Convention. Les autorités prirent des arrêtés conformes, et firent des proclamations dont la population ne s'émut guère.
De là, les députés coururent à Caen, rendez-vous de tous ceux qui s'échappèrent de Paris. Ils y furent rejoints même par des députés non exclus, tels que Meilhan et Duchâtel , et formèrent une assemblée de résistance des départements réunis siégeant à Caen. Cette assemblée fit arrêter Romme et Prieur (de la
1 Marat dénonça ces hommes que l'on appela enragés. Voir son journal, nos 233 et suiv.
2 Levasseur, 1. 1. — Beaulieu, t. V.
Marne), commissaires de la Convention dans le Calvados; et leva une armée pour marcher sur Paris; mais, lors du premier appel, il ne se présenta que dix-sept combattants * .
Les Girondins appelèrent au commandement de leur armée le général de Wimpfen. qui se rendit à Caen, et choisit pour son lieutenant le marquis de Puisaye, émigré. Ces deux officiers correspondaient avec les Vendéens, et s'occupèrent, avec les députés, à faire des plans d'attaque de Paris, et à écrire des mémoires contre la Montagne. Plusieurs autres départements se soulevèrent. Bordeaux, Marseille, Rennes, Limoges, Toulon, Toulouse, Nîmes, Grenoble, Lyon, écrivirent à la Convention : « Rapportez l'odieux décret qui met en état d'arrestation nos plus incorruptibles défenseurs ; rendez-les à la république : vous en répondez sur vos têtes ! » Ils organisèrent des bataillons destinés à marcher sur Paris, les soldèrent à raison de quarante sous par jour, et s'emparèrent des contributions publiques.
Grangeneuve était à la tête des révoltés de Bordeaux, Rabaut de Saint-Etienne était à Nîmes, et Brissot à Moulins pour le même objet. Les mouvements les plus dangereux éclatèrent à Lyon, à Marseille, à Toulon. Biroteau dirigeait de ses conseils la révolte lyonnaise, et Précy, royaliste avoué, commandait la
1 Beau lieu, l. V, p. 164. — Mémoires de Vimpfen.
force armée qui la soutenait. La Convention mit sous la sauvegarde de la loi les patriotes arrêtés, et manda à sa barre Chalier, pour le sauver du supplice qu'on lui préparait. Ce fut en vain : ce citoyen fut condamné à mort. Le couteau de la guillotine retomba trois fois sur son cou sans le tuer; chaque fois le patriote criait avec enthousiasme : « Je suis républicain... attachez- » moi la cocarde ! » Ses ennemis firent assassiner à coups de sabre et de pierre le Jacobin Sautemouche, ancien officier municipal, homme doux et inofïensif. La ville de Lyon, en négociation avec les Piémontais, était le centre de la révolte du Midi, comme celle de Caen, de la révolte de l'Ouest.
Le mouvement de Marseille parut d'abord girondin; mais les royalistes se mirent bientôt à sa tête , emprisonnèrent les républicains, et méditèrent leur extermination. Les deux représentants en mission dans ce pays, Bô et Anliboul, furent arrêtés, et la ville décréta la levée d'une armée de dix mille hommes, pour marcher sur Paris. Rébecqui, désespéré de voir les royalistes s'emparer de la direction du soulèvement, se précipita dans la mer.
A Toulon, un nombreux parti de royalistes négociait avec un amiral anglais, qui croisait dans la Méditerranée.
En même temps, dans la Lozère, un ex-constituant, nommé Charrier, aidé d'une centaine de prêtres ré-
fractaires, a\ai! organisé une armée qui s'était signaiii. 9
lée, comme celle des Vendéens, par la prise de plusieurs villes et regorgement des administrateurs et des curés constitutionnels. Il donnait des ordres au nom de Monsieur, régent de France.
Treize départements étaient soulevés contre la Convention1; mais il n'y avait de sérieux que la révolte de la Vendée, de la Lozère, de Lyon et de Toulon. Les départements situés entre la Loire, la Meuse et le Rhin, restèrent unis et fidèles au gouvernement central, comme ils l'avaient été depuis douze siècles dans les luttes des anciens rois de France et de la civilisation chrétienne contre l'arianisme et l'invasion étrangère.
XII. Les Girondins, pour augmenter la haine des départements contre Paris, répandirent une fausse circulaire , signée de Garât, ministre de l'intérieur, qui invitait les corps administratifs à recevoir une dictature composée de Marat, de Robespierre et de Danton. Ils firent imprimer de fausses éditions de la Constitution, afin de tromper le peuple et de la faire refuser. Pétion, resté républicain sincère, assura au club des Carabots de Caen, comme preuve du dessein de la Montagne de rétablir la royauté , « qu'elle laissait vivre le petit dauphin, dont la figure et les char-
1 Et non soixante, comme on l'a dit. Il est vrai qu'il y en avait vingt autres assez disposés à la révolte, mais qui ne firent pas la moindre tentative. (Voyez, pour les détails, le remarquable discours de Robert-Lindet, 1795.)
mes étaient des crimes d'État dignes de mort. » Salles, Duchâtel et Buzot assuraient qu'ils n'avaient jamais voulu la république en France, mais un simple changement de dynastie avec un prince de la maison d'Angleterre. Louvet, Barbaroux, Guadet, exigeaient qu'on leur cédât les départements méridionaux pour y créer une république à leur façon , et ils auraient fait, pour résister au Nord, des traités offensifs et défensifs avec les petites puissances d'Italie.
Les républicains, après avoir avoir appelé Wimpfen, se méfiaient de lui. Celui-ci, de son côté, les avait tous logés à l'hôtel de l'Intendance , afin de pouvoir les faire mieux observer. Les tentatives d'insurrection ne réussissaient pas. Le peuple de ce pays, soit qu'il fût déconcerté par la mésintelligence qui régnait entre les députés fugitifs, soit qu'il les blâmât, les regardait presque passivement. Après plus de trois semaines d'intrigues, de supplications et de menaces, les Girondins ne purent faire marcher que quelques centaines d'hommes Le malheureux Pétion, dans un accès de désespoir, projeta d'incendier la ville de Caen, et de faire courir le bruit que c'était l'ouvrage de la Montagne. Wimpfen détourna Pétion de ce projet, en lui faisant observer que le peuple ne prendrait pas le change, et que tous les députés fugitifs seraient bien vite égorgés l .
1 Notice deVimpfen. — Beaulieu, t. V, p. 192.
Cependant, Boyer-Fonfrède, qui fil toujours preuve d'un noble courage, réclama vivement un rapport sur ses amis détenus. « 11 faut, dit-il, prouver au plus lot l'innocence de nos collègues. Je ne suis resté ici que pour les défendre, et je vous annonce qu'une armée s'avance de Bordeaux pour venger les attentais commis, contre eux. » Vergniaùd écrit à Barrère et à Robert Lindet, membres du comité de salut public, celte lettre véhémente ' : « Hommes lâches qui vendez vos consciences et le bonheur de la république, pour conserver une popularité qui vous fuit, vous peignez les représentants arrêtés comme des factieux; je vous dénonce à mon tour à la France comme des imposteurs et des assassins, etc.. »
La Montagne, exaspérée, demande aussi le rapport; Saint-Just, que l'on venait d'adjoindre au comité de salut public avec Couthon et Jean-Bon-Saint-Àndré, le présenta le 8 juillet. Il montra la connexité des insurrections de la \endée, du Calvados et de Lyon, connexité prouvée par Wimpfen, Puisaye et Prée\, qui n'avaient cessé d'avoir des intelligences avec les Vendéens. Le comité de salut public en concluait que les fugitifs voulaient renverser la république, pour rétablir les Bourbons sur le tronc. Tel n'était pas assurément le dessein de la plupart d'entre eux; mais alors il était impossible de ne s'y pas tromper. D'accord
1 Beaulieu, p. 150.
avec les royalistes, les Girondins agissaient comme eux; ils étaient donc leurs complices, quelle que fût Ja différence de leurs intentions ultérieures.
Le comité conclut à déclarer traîtres à la patrie Buzot, Barbaroux, Gorsas, Lanjuinais, Salles, Louvet, Bergoing , Biroleau et Pélion, pour s'être soustraits au décret d'arrestation du 2 juin, et s'être mis en état de rébellion dans les déparlements. 11 demanda la mise en accusation de Gensonné, Guadet,, Vergniaud, Mollevault et Gardien, comme prévenus de complicité avec les premiers. Il proposa le rappel, dans le sein de la Convention, des autres députés, plutôt trompés que coupables.
XIII. La Convention hésitait à adopter ces conclusions qu'elle trouvait encore trop sévères, lorsqu'un grand crime vint précipiter le fatal dénoûment de celte affaire. Les députés réfugiés à Caen avaient fait connaissance de Charlotte Corday d'Armans , jeune fille royaliste et d'un caractère résolu, qui eut bientôt des rapports intimes avec Barbaroux. Ces députés lui persuadèrent qu'elle pourrait s'immortaliser, en délivrant la France de la Montagne. A cet effet, il était nécessaire ,' disaient-ils, de couper la Montagne en deux, c'est-à-dire, de tuer Danton, crime dont on aurait accusé Robespierre. Cinq députés remirent à Charlotte Corday des instructions pour elle et des lettres pour leurs collègues du côté droit, restés à la Convention, et qui, au nombre de soixante-treize,
l'ôll HISTOIRE
correspondaient secrètement avec eux. Quelques-uns d'entre eux, notamment Duperret, se disposaient même à les rejoindre à Caen.
Charlotte se rendit à Paris, et ouvrit les lettres, où elle vit que ses amis accusaient Danton de vouloir mettre l'ex-dauphin sur le trône. Alors elle se garda bien de porter la main sur un homme qu'elle considérait comme utile à sa cause, et résolut de tuer Marat l. Le 12 juillet, elle lui écrivit, sous un faux nom, pour lui annoncer qu'elle le mettrait à même de rendre un grand service à la France. Elle se présenta chez lui2 le lendemain matin; mais ne fut point reçue, car Marat, atteint depuis quelque temps d'une maladie inflammatoire, provenant de ses travaux excessifs, avait à peine le temps d'écrire son journal. Charlotte Corday, retournée à son hôtel, écrivit la lettre suivante :
« Je vous ai écrit ce matin, Marat; avez-vous reçu » ma lettre ? Je ne puis le croire, puisqu'on m'a re- » fusé votre porte. J'espère que, du moins, vous m'ac- » corderez une entrevue. Je vous le répète, j'arrive » de Caen; j'ai à vous révéler les secrets les plus im- » portants pour le salut de la république. D'ailleurs, » je suis persécutée pour la cause de la liberté ; je » suis malheureuse : il suffit que je le sois, pour avoir » droit à votre protection. »
1 Notice de Vimpfen.
2 L'Ami du peuple habitait la rue de l'Ecole de Médecine.
À sept heures et demie du soir, elle revint chez Marat. On refusa de l'introduire, parce que Y Ami du peuple était dans sa baignoire, occupé à écrire. Mais ayant entendu le colloque, il comprit que la visiteuse était la femme qui lui avait écrit les deux lettres, et ordonna qu'on la fît entrer. Il la questionna sur le nom des députés présents à Caen, et sur les administrateurs de cette ville. Pendant que Y Ami du peuple écrivait ces noms, Charlotte Corday tira «un couteau qu'elle tenait caché sous sa robe, et le lui plongea dans le sein. Marat ne put pousser que ce cri : Amoi, ma chère amie! et expira aussitôt1. Sa femme et un plieur de journaux accourent et empêchent Charlotte de s'évader.
Cette fille, d'une beauté remarquable , montra du calme dans son procès, et avoua son crime. Pour intéresser en sa faveur, elle témoigna des sentiments républicains. Son défenseur s'en rapporta à la sagesse du jury ; elle fut condamnée à mort et exécutée le 17 juillet. Le bourreau , en montrant sa tête au peuple , lui ayant appliqué deux soufflets, fut condamné à l'emprisonnement, comme coupable d'outrages à la morale publique 2.
Charlotte Corday n'était pas une héroïne, comme
1 Des historiens ont publié une lettre de Marat mourant à Gusman ; cette lettre est apocryphe. La sœur de Marat m'a confirmé que l'Ami du peuple n'écrivit rien après sa blessure, qu'il n'eut que la force d'appeler et expira aussitôt.
2 Voir au greffe du tribunal.
on a voulu le faire accroire. Ayant l'intention de fuir en Angleterre ', elle avait pris toutes ses mesures, qui furent déconcertées par le cri deMarat, et la vigilance des personnes qui se trouvaient dans l'antichambre. Le seul motif qui poussa Charlotte à cet assassinat, fui le besoin de renommée, et l'espoir d'être récompensée par un pouvoir nouveau. Ses interrogatoires, d'ailleurs, et ses dernières lettres, prouvent son excessive vanité. Si elle mourut avec courage, elle ressembla à tous ses contemporains , qui allaient à la guillotine avec une tranquille assurance.
L'assassinat politique, aussi bien que l'assassinat privé, a toujours été, et sera toujours un crime. Ce sentiment est dans la conscience de tous les hommes; le peuple seul ou ses délégués ont le droit de mettre un homme à mort, dans les circonstances prévues, et pour l'utilité publique. En toute autre occasion, l'individu, qui se rend coupable d'homicide, ne commet pas seulement une action contraire aux lois naturelles et écrites, mais court la chance d'immoler un homme utile à la patrie. En effet, l'assassin agissant toujours sous l'impulsion d'un intérêt égoïste ou d'un fanatisme aveugle, ne peut jamais savoir quels seront, pour la cause publique, les résultats de son action. Au surplus , tous ces assassins ont montré de la lâcheté, ou une vanité folle. Charlotte Corday, la
1 Elle l'a avoué dans son interrogatoire.
plus vantée de tous, offrit hypocritement à Marat, pour arriver près de lui, une infortune à secourir. Quoiqu'elle spéculât le rétablissement de la royauté, elle se comparait à Brutus, le dernier des républicains de son pays.
Si l'assassinat pouvait être permis dans un cas, pourquoi ne le serait-il pas dans d'autres? Et alors, en une heure, quelques scélérats dépeupleraient un empire de tous les hommes éclairés et vertueux : il n'y aurait plus que confusion et tjrreur. Comment donc tant d'écrivains ont-ils eu l'impudeur de vanter Charlotte Corday ? Non, non, on ne doi-t jamais louer le crime ; si Charlotte Corday a reçu des éloges dans un temps où l'on a flétri les héros, sa mémoire devient exécrable quand on leur rend justice.
XIV. Toutes les sections de Paris vinrent à la barre de la Convention demander un décret déclarant que Marat avait mérité les honneurs dus aux grands hommes. Son corps fut embaumé, et exposé à la vue du peuple, dans l'église des Cordeliers. La foule s'y succéda; et, se prosternant avec respect, entendit ce discours de l'un de ses orateurs :
« Il est mort, l'Ami du peuple 1... il est mort assassiné I... La consternation du peuple, sa douleur muette, ses larmes, les honneurs que vous rendez au plus grand des hommes, sont le plus éloquent, le plus sublime de tous les éloges. Citoyennes, jetez des fleurs sur le corps pâle de Marat; il fut notre ami, il
fut notre père; c'est pour le peuple qu'il a vécu, c'est pour le peuple qu'il est mort. (Les femmes jettent en silence des fleurs sur le cercueil.)
» Citoyens, nous venons de payer à la nature et à la reconnaissance le tribut que nous lui devions; nous venons de pleurer la mort de l'Ami du peuple. Du haut des cieux, Marat a goûté, en voyant couler vos larmes, la plus délicieuse de toutes les récompenses; mais sa grande âme, toujours enflammée de l'amour de la république, attend de vous des hommages plus dignes de lui, plus dignes de vrais républicains. Il me semble l'entendre vous dire dans son langage énergique : « Républicains, cessez vos pleurs ; mettez un » terme à vos regrets , c'est aux esclaves à se lamen- » ter; le républicain ne verse* qu'une larme : c'est » sur les malheurs de sa patrie, et il songe à la ven- » ger. Ce n'est pas moi qu'on a voulu assassiner : c'est » la république ; ce n'est pas moi qu'il faut venger : » c'est la patrie... Que le sang de Marat devienne une » semence d'intrépides républicains ; que son courage » passe dans toutes vos âmes; que les traîtres, épou- » vantés, ne voient autour d'eux que des amis du peu- » pie, et des vengeurs de la patrie. »
» Oui, citoyens, voilà ce que vous dit l'âme de Marat; voilà l'hommage que vous devez rendre à sa mémoire, la vengeance qu'il attend de vous... 0 Marat! âme rare et sublime! nous t'imiterons, nous écraserons tous les traîtres; nous vengerons ta mort à
force de vertu. Nous le jurons sur ton corps sanglant, sur le poignard qui te perça le sein... nous le jurons!... »
La société des Jacobins consacra plusieurs séances à Y Ami du peuple, et rejeta la proposition qui lui fut faite de continuer son journal, et celle de « discuter sa foriune i . » Robespierre demanda même aux Jacobins que l'on ne rendît point d'honneurs funèbres, à Marat, parce que de tels honneurs satisfont le peuple. Toutefois, les funérailles furent magnifiques; la Convention y assista tout entière. Le peuple , rassemblé sous les bannières des sections, suivait dans un silence respectueux ; des larmes coulaient de tous les yeux ; chacun sentait vivement la blessure de la république; jamais spectacle ne fut plus imposant ni plus touchant. Le corps de Marat fut déposé sous les arbres du jardin des Cordeliers.
On donna le nom de Marat à une place et à la rue qu'il habitait, et l'on érigea sa statue au conseil général et à la Convention. Dans chaque maison, son buste fut mis sur la cheminée, à côté d'un crucifix. Des honneurs presque divins furent rendus à sa mémoire; les Cordeliers dressèrent, dans la salle de leurs séances, un autel à son cœur, qu'ils obtinrent de conserver2.
1 Celait une niaiserie. Il était de notoriété publique que Marat était plus pauvre à sa mort, que lorsqu'il arriva aux affaires. Il ne laissa que son mobilier, qui ne valait pas douze cents livres, et des assignats pour cinquante livres. Il nourrissait sa sœur.
2 Le culte de Marat commença ainsi aux Cordeliers : Un membre,
Un juré au tribunal révolutionnaire, nommé Brochet, composa et fil imprimer une prière qui contenait ces mots : Cœur Jésus! cœur Moral ! ô sacré cœur de Jesus! ô sacré cœur de Maralx ! Les instituteurs et les institutrices, dans les écoles, faisaient faire le signe de la croix, à leurs élèves, au nom de Marat2.
La Convention exploita, au profit de la révolution, le culte voué parle peuple à Marat; mais aussi des hommes suspects se targuèrent de ce nom. Jacques Roux et Leclerc publièrent un journal, intitulé l'Ombre de Marat. La veuve de Y Ami du peuple se présenta à la Convention nationale, pour se plaindre de ce que ces hommes, outrageant la mémoire de Marat en se disant ses continuateurs, se sen aient de son nom, pour commander l' effusion du sang. Elle demanda leur punition, et les deux folliculaires furent emprisonnés.
Marat rendait des services d'autant plus grands à la France que lui seul avait la puissance de s'opposer aux ultra-révolutionnaires, aux enragés, car il élait le seul patriote assez populaire pour ne pas inspirer de défiance aux citoyens, lorsqu'il parlait de modération. Il était comme le maximum du patriotisme 3 ; au delà
élevant les yeux vers l'urne qui contenait son cœur, s'écria : Reste* précieux d Un dieu! serons -nous donc parjures à tes mânes! tu nous demandes vengeance, et tes assassins respirent encore! Réveillez-vous, Cordeliers : il est temps. Courons venger Marat, courons essuyer les larmes de la France épi orée.
1 Beaulieu, t. V, p. 199.
3 Deux Amis, t. XI, p. 4 02.
3 Le vieux Cor délier, n° 2. — René Levasseur, t. 1, p. 308.
de ce qu'il demandait, il n'y avait donc qu'exagération et perversité. « Les aristocrates ne pourront nous » perdre, disait Camille, qu'en se faisant plus révolu- » tionnaires que nous. Aussi, tout le temps que je vois » Marat, sur lequel on peut compter, dans notre sein, » je ne saurais avoir de crainte, car celui-là au moins » ne peut être dépassé.
» Marat était, dit René Levasseur, une sorte de » sauvegarde contre les popularités intéressées des » démagogues aux gages de l'étranger. Celte sauve- » garde une fois détruite, ils mirent la main à l'œu- » vre, et le démocratisme des Hébert, des ChaumeUe » et des Chabot ne tarda pas à s'imprégner de telles » couleurs, qu'il fut impossible d'y méconnaître les » traces de l'or de l'Angleterre, et les intrigues de » l'émigration. »
La mort de ce grand citoyen frappa la république au cœur. Marat, en se faisant terrible et violent, avait eu pour but d'empêcher que l'on n'abattît la révolution par l'exagération de son principe, et d'arrêter l'effusion du sang, qu'il n'éiait pas rigoureusement nécessaire de verser. Lui seul en était capable, et par sa clairvoyance, et par sa franchise, et par sa populariié. Robespierre n'était ni assez franc, ni assez judicieux; Danton avait montré trop de modération, et n'était pas assez tenace, pour opérer ce grand œuvre.
XV. Aussi, le crime de Charlotte Corday eut des suites funestes pour la république : mais, momenta-
nément, il nuisit singulièrement à son parti, et hâta la proscriplion des Girondins et des royalistes. Une lettre de Barbaroux, qu'elle remit à Duperret, ayant été saisie, il demeura constant que Duperret avait eu avec Charlotte plusieurs entretiens secrets, quoiqu'il n'en eût avoué qu'un seul. On découvrit chez lui une protestation contre le 2 juin, signée par soixante-treize députés du côté droit restas à la Convention. Duperret fut décrété d'accusation, ainsi que Fauchet, qui avait eu également des rapports avec l'assassin. Les soixantetreize signataires furent mis en arrestation, comme suspects. Le 15 juillet, on discuta le rapport de Saint- Just contre les Girondins ; Billaud-Varennes y ajouta de nouveaux développements, et les conclusions furent décrétées, sans opposition, le 28.
L'armée normande s'avançant sur Paris, le comité de salut public envoya, pour la reconnaître, trois cents gendarmes qui tirèrent à poudre trois coups de canon sur les rebelles ; ceux-ci furent tellement épouvantés qu'ils s'enfuirent à Evreux , puis à Caen. Wimpfen proposa aux députés d'appeler les Anglais à leur aide. Quelques-uns en furent d'avis ; mais la plupart repoussèrent avec horreur celte proposition, qui n'eut pas de suite l. Les Girondins se revêtirent d'uniformes, pour se soustraire plus facilement aux recherches. Les uns passèrent à Bordeaux sur une bar-
1 Beaulieu.
que, qui leur avait été secrètement préparée. Les autres -s'enfuirent ailleurs, ou se cachèrent. Wimpfen se réfugia dans sa maison à Bayeux. Lorsqu'elle fut cernée, il s'échappa revêtu de son uniforme, et donnant des ordres aux soldats chargés de le prendre, et ne le connaissant point. Il fait répandre le bruit qu'il a passé en Angleterre ; mais il rentre peu après dans la maison de sa femme, où il demeure pendant tout le danger.
À Bordeaux, les députés fugitifs se trouvèrent sans appui : la Convention avait mis hors la loi tous les membres de la société populaire qui les soutenaient. Ce décret ayant répandu la terreur, fit abandonner cette commission par ses partisans. La plupart de ses membres furent guillotinés ; la révolte de ce pays se trouva donc terminée, comme celle du Calvados. Ainsi, en quelques semaines, la Normandie et la Gironde rentrèrent dans l'ordre; mais la Provence, Lyon et la Vendée restèrent encore le théâtre de sanglants combats.
Le 24 août, le général Carteaux, aidé des représentants Salicetti, Gasparin et Albitte, s'empara de Marseille, après un siège de quinze jours. Les généraux marseillais s'enfuirent à Toulon avec les administrateurs \ espérant pouvoir tenir plus longtemps dans cette ville, sous la protection de l'escadre anglaise. A
1 Mémoires du général Carleaux et des représentants du peuple.
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Toulon, les royalistes, après s'être emparés des sections, avaient livré les Jacobins au jugement d'une commission : Barthélémy, président du club, fut condamné à mort, ainsi qu'un grand nombre de patriotes qui furent exécutés sur-le-champ. Les rebelles firent arrêter et maltraiter Beauvais et Pierre Bayle, commissaires de la Convention, près de l'armée d'Italie. Ils ouvrirent une négociation avec l'amiral Hood, qui commandait l'escadre anglaise , et promirent de lui livrer la ville, à condition qu'il proclamerait roi Louis XVII.
L'amiral français Trogoif approuva ce traité. Le contre-amiral Saint- Julien assembla les équipages de l'escadre française, et leur fit jurer de défendre, jusqu'à la mort, le pavillon de îa république. Il s'empara du commandement et donna l'ordre d'attaquer l'escadre anglaise , quoiqu'il fut entre deux feux ; car la ville le menaçait de tirer sur lui à boulets rouges. Le commandant de la frégate la Perle, qui était royaliste, quitta la flotte, et vint dans le port avec son navire , où l'amiral Trogofï monta , et fit arborer son pavillon. La plupart des vaisseaux qui avaient d'abord consenti à suivre Saint-Julien se rangèrent autour de la Perle, et le con ire-amiral, voyant le combat devenu impossible, s'enfuit avec les autres navires.
L'escadre anglaise entra facilement [27 août) dans le port, et les troupes de Hood s'emparèrent de tous
les postes de la ville. Les deux représentants du peuple furent arrachés des prisons, et conduits par les Anglais dans un fort, où Pierre Bayle fut étranglé ; on ne sut jamais si sa mort dut être attribuée à un suicide, ou aux ennemis de la Convention. Les Anglais établirent dans la ville une cour martiale, qui fit exécuter plusieurs citoyens accusés de républicanisme. D'autres, en grand nombre, furent transportés et maltraités sur les pontons.
XVI. Tandis que la trahison livrait aux Anglais Toulon, elle livrait Mayence aux Prussiens. Les représentants du peuple Merlin (de Thionville) et Rewbel, s'étant enfermés dans cette place, y exerçaient un pouvoir absolu. Un conseil de guerre, qu'ils présidaient, donnait son avis sur les mesures de défense. La garnison était forte de trente-deux mille hommes. L'armement de la place était incomplet; il eût fallu trois cents pièces sur les remparts, et il n'y en avait que deux cents; la poudre manquait aussi. Custine avait à dessein dégarni cette place , dont il prévoyait le siège comme très-prochain.
Soixante mille hommes investirent la ville, au mois d'avril , tandis qu'à la tête de dix mille Hessois et Saxons, le général Schonfeld menaçait Cassel. Après quelques combats , pendant lesquels le général en chef Cusline, qui se trouvait hors de la place, ne lui porta aucun secours, un officier se présenta dans la ville , accompagné d'un parlementaire prussien, in. 10
Le général en chef engageait la garnison à quitter Mayence; mais les représentants et les généraux Doyré, Meunier et Aubert-Dubayet , repoussèrent d'abord cette proposition.
La tranchée ne fut ouverte que deux mois après l'investissement. Les deux armées s'opposèrent longtemps toutes les ressources de l'art militaire ; et, dans les derniers jours du siège, l'ennemi n'avait pu encore se rendre maître que d'un ouvrage avancé. La disette commençant à se faire sentir1, le conseil de défense capitula, sous la condition que ]a garnison sortirait librement, et ne porterait plus les armes contre les coalisés. (23 juillet.)
Il fut démontré que le général Beauharnais , chargé de secourir Mayence, avait fait en sorte de ne pas arriver à temps. Merlin (de Thionville) lui-même fut soupçonné de trahison. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il vécut, depuis ce moment, avec un grand luxe; et, comme, au surplus, il était d'une immoralité cynique, on pensa qu'il reçut de l'or du roi de Prusse. La ville pouvait encore tenir assez longtemps; les soldats et les officiers français qui demandaient à continuer la défense, sortirent de la place furieux et murmurant contre leurs généraux.
Custine, de son côté, avait, au mépris de la loi, écrit
1 Merlin (de Thionville) ei les généraux, dans leur rapport, exagérèrent beaucoup la diselte qui régnait dans la place. On le reconnut plus tard.
DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. \kl
au commandant de Strasbourg, pour savoir combien il avait de boucbes à feu et d'hommes. Nommé général en chef de l'armée du nord et des Ardennes, en remplacement de Dampierre1, il ne secourut pas Condé et Valenciennes , qui tombèrent, en juillet, au pouvoir des coalisés. Il avait, comme Dumouriez, fait injustement fusiller des officiers et des volontaires républicains; licencié, sans autorisation, la gendarmerie, qui lui était nécessaire, et hautement parlé contre la condamnation du roi et l'expulsion des Girondins. Le comité de salut public le fît mander à Paris, où il fut mis en accusation par décret du 28 juillet.
L'arrestation de Cusiine excita des mouvements séditieux parmi ses soldats, qui le redemandaient à grands cris, et menaçaient de marcher sur Paris, pour le délivrer. Le comité de salut public sentit que la promptitude et l'audace pouvaient seules sauver la Convention, qui serait bientôt à la merci de la force armée, s'il fléchissait dans celte circonstance. Il manda le député Levasseur (de la Sarthe), à qui Carnot, chargé des opérations militaires, dit :
« L'armée du Nord est en révolte ouverte ; il nous faut une main ferme pour étouffer cette rébellion ; c'est toi que nous avons choisi. — Ce choix m'honore, Carnot, répondit Levasseur; mais la fermeté ne suffit
1 Dampierre, successeur de Dumouriez, avait élé tué, le 8 mai, d'un boulet de canon.
pas, il faut encore de l'expérience, des talents militaires, et ces moyens essentiels me manquent. — Nous te connaissons et nous savons t'apprécier. La vue d'un homme estimé, d'un ami de la liberté et de son pays, suffira pour faire rentrer dans le devoir des esprits égarés. — Mais, en vérité, Carnot, les moyens physiques me manquent: vois cette petite taille, et dis-moi comment, avec un tel extérieur, je pourrai imposer le respect à tes grenadiers. — Alexander magnus corpore parvus erat, repartit Carnot. — Oui, mais Alexandre avait passé sa jeunesse dans les camps; il avait fait le dur apprentissage des armes; il savait comment on manie l'esprit des troupes. — Ami! les circonstances font les hommes; la fermeté de ton caractère et ton dévouement pour la république nous répondent de t0llt. — Eh bien, donc, j'accepte; à défaut de connaissances militaires, je te promets du moins du zèle et du courage. Quand, faut-il partir? — Demain. — Je serai prêt. — Demain, tu recevras le décret de la Convention, des armes, et le costume de commissaire du gouvernement. — Et mes instructions? — Elles sont dans ton cœur et dans ta tête; les circonstances les en feront sortir. Tes pouvoirs sont illimités; pars et réussis 1 . »
1 C'est Levasseur lui-même qui rapporte cette conversation dans ses Mémoires. La sincérité bien connue de ce représentant ne m'a pas permis d'hésiter à la regarder comme exacte, sinon dans le texte même des paroles, du moins dans leur sens.
Levasseur partit aussitôt pour Cambrai, où l'étatmajor lui rendit une visite. Le représenlant voyait le sourire sardonique de tous ces généraux, surpris qu'un chirurgien (Levasseur exerçait celte profession), qui n'avait jamais vu le feu, vînt régenter une armée de quarante mille hommes et de vieux officiers. Levasseur parla brièvement et avec dignité à tout l'étatmajor, et ordonna une revue pour le lendemain matin.
Quand il parcourt les rangs de cette armée, un silence méprisant l'accueille; il ne se laisse point intimider, ordonne au général provisoire de former le bataillon carré, se place au centre, et dit d'une voix forte :
« Soldats de la république, le comité de salut public a fait arrêter Custine... » On l'interrompt en criant avec violence quon nous rende Custine I ... Le représentant ordonne un roulement de tambours, qui fait cesser les cris ; alors, il parcourt tous les rangs le sabre à la main, et paraissant disposé à frapper quiconque élèverait la voix. Cette attitude en imposa aux mutins ; le plus profond silence régna, et Levasseur reprit :
« Ingrats, voilà donc le prix de notre zèle pour votre salut! vous demandez la liberté de Custine, sans être assurés de son innocence. Si Dumouriez eût été arrêté la veille de sa trahison, vous auriez sans doute fait de même ; cependant, une telle mesure vous au-
rait ôté la douleur de pleurer la mort de tant de braves, vos frères d'armes, massacrés par suite de sa coupable défection I . . . Si Custine est innocent, il vous sera rendu ; s'il est coupable, que son sang expie son crime; point de grâce pour les traîtres! Je suis délégué par la Convention nationale pour vous rappeler à vos devoirs, et pour vous annoncer que justice sera faite! Je suis votre chef; vous me devez obéissance. Montrez-vous, par votre soumission, comme par votre courage, les dignes enfants de la patrie ; pardon à qui sera docile à la voix du représentant du peuple français ! malheur à qui la méconnaîtra! »
Les soldats et les officiers, attérés, se turent ; la fermeté de Levasseur sauva la république d'un grand péril, et l'armée elle-même d'un grand malheur, celui de servir, par sa rébellion, la cause de l'ennemi.
XVII. Le procès de Custine commença le 15 août devant le tribunal criminel extraordinaire 1 , et finit le 27. L'accusé protesta de son innocence, et présenta une liste de témoins à décharge, qu'on lui permit de faire entendre. Custine expliqua ses opérations militaires avec beaucoup de liberté et de présence d'esprit; puis Tronçon Ducoudray, son conseil, plaida la cause. Ils ne purent repousser les charges accablantes qui s'élevaient, d'après les dépositions libres et con-
1 Qui reçut, par décret du 29 octobre 1793, le nom de tribunal révolutionnaire.
cordantes des témoins. Il fut avéré que Custine était la principale cause de la reddition de Mayence ; qu'il avait eu des rapports secrets avec les Girondins et avec Wimpfen, et qu'il n'attendait que le triomphe de la coalition départementale, pour se joindre à eux contre la Convention.
Le jury déclara, à la majorité de huit voix sur onze, que Custine avait coopéré à des manœuvres tendant à faciliter l'entrée des ennemis sur le territoire français, par suite desquelles les villes de Francfort, Mayence, Condé et Valenciennes étaient tombées en leur pouvoir. Le lendemain, Custine mourut sur l'échafaud, avec une faiblesse rare parmi les militaires, surtout à cette époque. On le crut généralement coupable de trahison, malgré sa protestation d'innocence à son dernier moment ! .
Cette condamnation fit une sensation extraordinaire sur les généraux. Houchard, qui avait remplacé Custine, s'écria : « C'est donc un parti pris; on veut guillotiner tous les généraux ! 1 ! — Et toi aussi, lui répondit un représentant qui se trouvait à son armée, si tu nous trahis. Il ne nous échappera pas un traître. Comment peux-tu tenir un pareil langage, en présence de tous ces officiers? Voudrais-tu leur faire croire que la guillotine attend tous les défenseurs de la patrie? — Non, citoyens, continua le représentant
1 Levasseur.
en s'adressant aux officiers de l'état-major qui les entourait , la Convention aura des récompenses pour les braves et des châtiments pour les traîtres. »
A la même époque, Cambon annonça à la tribune que les généraux Dillon et Miranda étaient à la tête d'un complot, ayant pour objet d'enlever du Temple le fils de Capet, et de l'amener à la Convention, pour le faire proclamer roi.
Camille Desmoulins s'écria que « c'était une fable absurde, » et voulut défendre Dillon son ami. « Je demande, dit Billaud, qu'il ne soit pas permis à Camille de se déshonorer... » La Convention décréta l'arrestation des deux généraux. « Vous ne voulez pas m'entendre, s'écria Camille, à moi mon écritoire ! ... » Jl publia alors un pamphlet des plus piquants, dans lequel il justifia Dillon sur ce prétendu complot. Néanmoins ce général était complice de Dumouriez en Champagne, car il avait averti un agent prussien du projet du gouvernement de faire une campagne sur le Rhin. Cette circonstance était ignorée en 1793; mais, chose remarquable I la révolution, comme par instinct, s'est rarement trompée sur la culpabilité de ses ennemis.
Camille commença à railler, à cause de leurs prétentions, certains députés de la Montagne. Il avait proposé Dillon en remplacement de Dampierre à l'armée du Nord; Delmas, membre du comité de salut public, ayant demandé à ce général un plan de cam-
pagne pour favoriser sa nomination, Dillon l'apporta. Delmas en donna lecture au comité, comme s'il en était l'auteur. Tous les généraux l'approuvèrent, en s'étonnant qu'un homme, qui n'avait pas fait la guerre, fût aussi versé dans l'art militaire. «Cela n'est pas étonnant, répondit Delmas, dès mes plus jeunes ans, j'ai étudié Turenne et Montécuculli. »
Camille se moqua de Legendre, qui dans sa vanité disait : « Où en seriez-vous sans moi? A, quoi sert-il » que le peuple ait nommé tous les gens d'esprit de
» la s députation de Paris? Il n'y a que moi et
» un peu Billaud-Varennes qui prenions la parole ; » c'est Thuriot et moi qui porlons le poids des » affaires... » Le journaliste plaisantait encore Legendre de ce que ce dernier, arrivant chez Marat au moment où Charlotte Corday y était encore, avait dit à cette fille : « N'est-ce pas vous qui êtes venue ce » matin chez moi? Sûrement vous vouliez me tuer? » Charlotte sourit en voyant Legendre qui, par sa prétention au martyre, se regardait comme le plus redoutable de la Montagne.
« Après Legendre, ajouta Camille, le membre delà » Convention qui a la plus haute idée de lui-même, » c'est Saint-Just. On voit dans sa démarche et son » maintien , qu'il regarde sa tête comme la pierre » angulaire de la république , et qu'il la porte sur » ses épaules avec respect comme un saint sacre- » ment. »
On rapporte que Saint-Just, entrant en fureur à la lecture de ce pamphlet, s'écria : « Je lui ferai bientôt » porter la sienne comme un saint Denis â. »
XVIII. La Convention commençait à comprendre la faute qu'elle avait commise en conservant des généraux de Louis XVI. La république supprimant les maréchaux, les généralissimes à vie, les ordres distinctifs, et n'accordant pas de grandes richesses à ceux qui la servent, ou qui font semblant de la servir, quiconque a profité des faveurs de la monarchie ne peut se rallier sincèrement à la démocratie.
On ne peut objecter qu'il fallait bien employer des généraux habitués au commandement. Quand un général est suspect, son expérience ne le rend que plus dangereux. D'ailleurs, dès le début d'une campagne, on trouve des officiers fidèles et habiles. Les grands talents militaires se révèlent promptement, comme on le vit dès la fin de 1793, lorsque la Convention se fut débarrassée des vieux généraux. Enfin, il est permis de douter de l'habileté de la plupart des hommes de guerre de l'ancien régime. Les écrivains spéciaux, qui nient leurs trahisons, conviennent au moins qu'ils ont commis de lourdes fautes que l'on n'a jamais eu à reprocher aux généraux républicains, même aux plus jeunes.
Dès lors qu'une nation entreprend l'œuvre de sa
* Histoire impartiale des crimes,
régénération, son premier soin doit être de révoquer tous les hauts fonctionnaires militaires et civils, quelle que soit leur réputation et leurs protestations de dévouement. Lors même que leurs paroles seraient sincères, l'habitude les trahit à leur insu. Depuis 1789, les administrateurs, les magistrats, les généraux, presque sans exception, avaient trahi la révolution ; fallait-il donc que la Convention en fît encore l'expérience durant une année?
En outre, un gouvernement républicain doit toujours être sévère à l'égard des généraux en chef. Quand même ceux-ci ne trahiraient pas , mais ne commettraient que des fautes graves, ils doivent être punis, suivant ce principe de droit privé, applicable aussi en politique, que la faute grave est égale au dol 4 L'homme qui accepte un emploi, doit répondre, comme coupable, du sang et des ruines qu'il entraîne par son incapacité. Tout Etat qui ne pratique pas cette maxime est un Etat perdu : les fourbes, les ambitieux n'ont plus de frein, et se jouent bientôt du sort des peuples. Le signe certain de la décadence d'un empire, c'est l'impunité dont ses fonctionnaires sont assurés; plus un peuple est grand et glorieux, plus ses chefs sont soumis.
Les écrivains royalistes ont accusé la Convention,
1 Lala culpa dolo œquiparatur.
et surtout ses commissaires, d'ingratitude envers les généraux. Mais on défie de citer un seul cas d'ingratitude. Ces commissaires n'ont frappé que les traîtres, et les ont encore trop ménagés, car ils en ont laissé dairs les armées.