IV. Danton et Robespierre reconnurent que la
Prudhomme, Histoire impartiale des crimes. ' Voyez les registres de la Trésorerie nationale. — Voyez aussi le Vieux Cor délier.
violence des liébertistes était plus calculée que sincère. Ce dernier n'osait pas les attaquer dans la Convention , mais il profita de la première occasion qui se présenta, aux Jacobins, pour lancer des insinuations contre eux. À la séance du 1er frimaire (21 novembre), Momoro ayant assuré que le fanatisme était la seule cause des malheurs de la France, Robespierre lui répondit en ces termes :
« Est-il vrai que la principale cause de nos maux soit le fanatisme? Le fanatisme! il expire; mais en dirigeant, depuis quelques jours, toute noire attention contre lui , ne la détourne-t-on pas de nos véritables dangers? Vous avez peur des prêtres, et ils s'empressent d'abdiquer leurs titres , pour les échanger contre ceux d'administrateurs, et même de présidents de sociétés populaires ! Craignez non pas leur fanatisme, mais leur ambition; non pas l'habit qu'ils portent, mais la peau nouvelle dont ils se sont revêtus. Je ne vois plus qu'un seul moyen de réveiller parmi nous le fanatisme , c'est d'affecter de croire à sa puissance. Le fanatisme est un animal féroce et capricieux ; il fuyait devant la raison ; poursuivezle avec de grands cris, il retournera sur ses pas...
» De quel droit l'aristocratie et l'hypocrisie viendraient-elles ici mêler leur influence à celle du civisme et de la vertu? De quel droit des hommes inconnus jusqu'ici dans la carrière de la révolution , viendraient-ils chercher, au milieu de tous les événements»
les moyens d'usurper une fausse popularité; d'entraîner les patriotes mêmes à de fausses mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la discorde? De quel droit viendraient-ils troubler la liberté des cultes, au nom de la liberté, et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau? De quel droit feraient-ils dégénérer les hommages solennels rendus à la vérité pure, en des farces ridicules?...
» L'athéisme est aristocratique , l'idée d'un grand être qui veille sur l'innocence opprimée, et qui punit le crime triomphant, est toute populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent; si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les coupables. Ne voyez-vous pas le piège que nous tendent les ennemis de la république et les lâches émissaires des tyrans étrangers? En présentant, comme l'opinion générale, les travers de quelques individus, ils voudraient nous rendre odieux à tous les peuples , pour raffermir les trônes chancelanis. Les cours étrangères ont deux espèces d'armées, l'une, sur nos frontières, impuissante , plus près de sa ruine à mesure que le gouvernement républicain prendra de la vigueur; l'autre, plus dangereuse, est au milieu de nous : c'est une armée d'espions, de fripons stipendiés, qui s'introduisent partout, même au sein des sociétés populaires; depuis que la journée du 31 mai a régénéré la Convention nationale, ils redoublent d'activité pour séduire, pour calomnier, pour diviser tous les défen-
seurs de la république, pour avilir et pour dissoudre la Convention nationale. »
Robespierre demanda l'épuration de la société1, qui fut adoptée par les plus vives acclamations. Les hébertistes, n'osant pas répondre au membre le plus influent du comité de salut public, attaquèrent ses idées par l'arrêté suivant, qu'ils obtinrent du conseil général (3 brumaire) :
« 1° Toutes les églises ou temples de toutes religions, qui ont existé à Paris, seront sur-le-cbamp fermées ;
» 2° Tous les prêtres ou ministres , de quelque culte que ce soit, demeureront personnellement responsables de tous les troubles dont la source viendrait d'opinions religieuses ;
» 3° Celui qui demandera l'ouverture, soit d'un temple, soit d'une église, sera arrêté comme suspect;
» 4° Il sera fait une pétition à la Convention, pour l'inviter à porter un décret qui exclut les prêtres de toute espèce de fonctions publiques, ainsi que de tout emploi dans les manufactures d'armes, et pour quelque classe d'ouvrage que ce soit. »
Ainsi, la religion paraissait définitivement et officiellement abolie. On s'était moqué de l'opinion de
1 L'épuration, dans le langage du temps, voulait dire une enquête sur tous les actes publics et privés de chaque membre de la société. Ceux qui ne pouvaient se justifier des accusations portées centre eux étaient exclus de la société.
Robespierre : on commençait à calomnier son patriotisme. L'évêque Massieu, député de l'Oise, se trouvant en mission à Yitry-le -Français, dit à la tribune de la sociélé populaire : « Les prêtres sont des scélérats; » je les connais mieux qu'un autre , puisque j'ai été » leur colonel. Malheur à vous, si vous ne faites au fa- » natisme une guerre d'extermination. Robespierre » lui-même rendra compte aux patriotes révolution- » naires du fanatique discours qu'il a prononcé aux » Jacobins, le 1er frimaire *. »
V. Chaque jour, la Convention avait à gémir au spectacle de nouvelles mascarades anti-religieuses, jouées jusque dans son sein, quoique la majorité s'aperçut que les complices de l'émigration n'y fussent pas étrangers3. » Danton leur porta le premier coup, dès la séance du 6 frimaire, dans laquelle on demanda que la Convention ôtât tout traitement aux prêtres. Des membres appuyaient la proposition ; d'autres proposaient même de récompenser les prêtres apostats. Tous les orateurs étaient à côté de la question; car il s'agissait tout à la fois de ne pas rétablir un culte momentanément tombé, et de ne pas violenter la conscience des hommes pieux.
« Qu'on nous laisse, s'écria Danton, consacrer notre
1 Lettre de cette sociélé à la Convention. — Biographie conventionnelle.
* « Les mêmes hommes, dit Levasseur, t. II, p. 295, qui, depuis, le servirent du jésuitisme, se servaient alors de l'athéisme. »
temps à des travaux utiles. Il y a un décret qui porte que les prêlres qui abdiqueront iront porter leurs renonciations au comité. Il ne faut pas tant s'extasier sur la démarche d'hommes qui ne font que suivre le torrent. Nous ne voulons nous engouer pour personne. Si nous n'avons pas honoré le prêtre de l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas plus honorer le prêtre de l'incrédulité : nous n'avons pas voulu anéantir la superstition, pour établir le règne de l'athéisme. Je demande qu'il n'y ait plus de mascarades anti-reli^ gieuses dans le sein de la Convention.
» L'opinion du peuple français s'est prononcée ; la raison nationale est à son apogée : si le règne des prêtres est passé, le règne politique vous appartient.
» Sur quelle considération fondez-vous les décrets que vous rendez? sur l'économie du sang des hommes. Eli bien! vous ne devez salarier aucun culte, mais vous devez exécrer la persécution, et ne point fermer l'oreille aux cris de l'humanité. Accordez des secours à tous les prêtres ; mais que ceux qui sont encore dans l'âge de prendre un état ne puissent prétendre aux secours de la nation, lorsqu'ils se seront procuré les moyens de subsister. Apprenez que si vous ôtez aux prêtres leur pain, vous les réduisez à l'alternative, ou de mourir de faim, ou de se réunir aux rebelles de la \endée.
» Le peuple veut, et il a raison, que la terreur soit à l'ordre du jour; mais il veut que la terreur soit repor-
tée à son vrai but, c'est-à-dire contre les aristocrates, contre les égoïstes, contre les conspirateurs, contre les traîtres, amis de l'étranger. Le peuple ne veut pas faire trembler celui qui n'a pas reçu de la nature une grande dose d'énergie, mais qui sert la patrie de tous ses moyens.
» Sans doute, le temps de l'inflexibilité et des vengeances nationales n'est point passé : il faut donc au peuple un nerf puissant, un nerf terrible ; mais prenons garde de tomber dans les excès. Depuis longtemps, c'est le peuple qui fait toutes les grandes choses. Certes il est beau que les représentants s'humilient devant la puissance souveraine ; mais il serait beau aussi qu'ils s'associassent à sa gloire , qu'ils prévinssent et dirigeassent ses mouvements immortels. »
Les propositions de Danton furent décrétées au milieu de l'enthousiasme général.
Cette fois, les Hébertistes eurent peur et se rétractèrent. C h au mette, dans un long réquisitoire, proposa : 1° que le conseil n'entendît plus aucune pétition sur les cultes ni sur les idées métaphysiques ou religieuses ; 2° qu'il déclarât que l'exercice des cultes étant libre, le conseil n'avait jamais entendu empêcher les citoyens de louer des maisons, et de payer des ministres, pour quelque culte que ce fut. »
Hébert lit aux Jacobins une pareille palinodie. « On accuse, dit-il, les Parisiens d'être sans lui, sans religion, et d'avoir substitué Maral à Jésus. Déjouons
ces calomnies. » Il publia, dans le Père Duchêne, un pompeux éloge de Jésus-Christ.
VI. Cette faction comprenant que toutes les tentatives ultra-révolutionnaires seraient vaines, en face de Danton, essaya de l'abattre, parla calomnie.
Danton, devenu veuf au commencement de 93, s'était remarié dans la même année, parla volonté de sa femme mourante, avec une jeune fille dévouée et vertueuse1, dont les soins étaient nécessaires à ses enfants. Au mois d'octobre, lorsqu'il crut sa présence inutile à la Convention, il alla présenter sa nouvelle épouse à sa famille, à Ârcis-sur-Aube, où il était né. D'ailleurs, épuisé par quatre ans et demi de luttes et d'émotions, l'aspect calme de la nature, la présence de sa mère, l'influence de l'air natal, la solitude, élaient nécessaires à sa santé.
De retour à Paris au commencement de novembre, Danton se signala, comme on vient de le voir, par une motion sage, sans craindre de compromettre sa popularité. Tel est le caractère des véritables patriotes, qu'ils ne dissimulent jamais leur pensée, quoi qu'il puisse arriver En effet, c'est la vérité seule qui fonde les républiques et qui protège la patrie ; le mensonge et la dissimulation les perdent toujours. Quoique Danton fût resté pur, les royalistes d'abord , les Hé-
1 Cette respectable femme existe encore. L'auteur a eu l'occasion de la voir, et de remarquer le profond respect qu'elle a conservé pour la mémoire de Danton.
bertislcs ensuite, répandirent le bruit qu'il avait émigré en Suisse, emportant des millions, fruit de ses rapines: ils prétendirent qu'il avait acheté la moitié des terres de son département, avec un magnifique château. Enfin, ils demandaient déjà hautement sa tête, et celle de Camille Desmoulins, son ami. Les Jacobins, procédant à leur épuration, des rumeurs se firent entendre, lorsqu'arriva le tour de Danton (13 frimaire) ; on prononça les mots de modéranîisme, de trahison. Danton, indigné, répondit en substance :
« J'ai éprouvé une sorte de défaveur en paraissant à la tribune ; ai-je donc perdu ces traits qui caractérisent la figure de l'homme libre? Ne suis-je plus ce même homme qui s'est trouvé à vos côtés dans les moments de crise? Ne suis-je pas celui que vous avez souvent embrassé comme votre ami, et qui doit mourir avec vous? Ne suis-je pas l'homme qui a été accablé de persécutions? J'ai été l'un des plus fidèles défenseurs de Marat; j'évoquerai l'ombre de Y Ami du peuple pour ma justification. Vous serez étonnés, quand je vous ferai connaître ma conduite privée, de voir que la fortune colossale, que mes ennemis et les vôtres m'ont prêtée, se réduit à la petite portion de bien que j'ai toujours eue. Je défie la malveillance de fournir contre moi la preuve d'aucun crime. Je demande qu'une commission de douze membres examine les accusations dirigées contre moi, afin que je puisse y répondre en présence du peuple. »
Robespierre s'écrie *
« Danton, tu es accusé d'avoir émigré; on a dit que tu avais passé en Suisse ; que ta maladie était feinte pour cacher au peuple ta fuite ; on a dit que ton ambition élait d'être régent sous Louis XVII; qu'à une époque déterminée, tout a été préparé pour le proclamer; que tu étais le chef de la conspiration; que ni Pitt, ni Cobourg, ni l'Angleterre, ni l'Autriche, ni la Prusse n'étaient nos véritables ennemis, mais que c'était toi seul ; que la Montagne était composée de tes complices ; qu'il ne fallait pas s'occuper des agents envoyés par les puissances étrangères ; que les conspirations étaient des fables qu'il fallait mépriser ; en un mot, qu'il fallait t'égorger...
» Danton, ne sais-tu pas que plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la chose publique s'attachent à sa perte? Ne sais-tu pas, et ne savez-vouspas tous, citoyens, que cette méthode est infaillible? Eh ! si le défenseur de la liberté n'était pas calomnié, ce serait une preuve que nous n'aurions plus ni prêtres ni nobles à combattre.
» Les ennemis de la patrie semblent m'accabler de louanges exclusivement; mais je les répudie1. La cause des patriotes est une, comme celle de la tyrannie ; ils sont tous solidaires. Je me trompe peut-être sur Danton; mais vu dans sa famille, il ne mérite
1 Allusion au journal d'Hébert.
que des éloges. Sous les rapports politiques, je l'ai observé : une différence d'opinion entre lui et moi me le faisait épier avec soin, quelquefois avec colère; et s'il n'a pas toujours été de mon avis, en concluraije qu'il trahissait la patrie? Non, je la lui ai vu toujours servir avec zèle. Danton veut qu'on le juge : il a raison; qu'on me juge aussi. Qu'ils se présentent ces hommes qui sont plus patriotes que nous ! je gage que ce sont des nobles, des privilégiés. Vous y trouverez un marquis, et vous aurez la juste mesure du patriotisme de ces emphatiques accusateurs. 11 est évident que Danton a été calomnié ; mais je vois là un des fils les plus importants de la trame ourdie contre les patriotes. »
Merlin de Thionville ajouta : « Je déclare que Danton m'arracha des mains du juge de paix Larivierre ; qu'au 10 août, il sauva la république avec ces paroles : De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace! Voilà Danton. »
Nul n'osant répondre au discours de Robespierre, Danton reçut du président l'accolade fraternelle, au milieu des applaudissements les plus flatteurs.
Vil. L'admission de Camille Desmoulins éprouva aussi quelques difficultés ; et pourtant où trouver une vie plus constamment remplie d'un noble enthousiasme pour la liberté !
Camille Desmoulins naquit à Guise, département de l'Aisne, en 1760, d'une famille honorable, mais.
sans fortune l. Il fit son éducation au collège Louisle-Grand,oùilétait boursier. Doué des plus heureuses dispositions pour les lettres, il travaillait avec ardeur, et se nourrissait surtout des beaux livres de l'antiquité. Cette sorte de fréquentation continuelle et passionnée des grands hommes de la Grèce et de Rome lui inspira l'amour de la patrie et des idées républicaines, à un âge et à une époque où les préoccupations de cette nature pouvaient sembler un rêve. À quinze ans, dans un dîner chez un de ses parents, devant une société nombreuse, il soutint les avantages du gouvernement républicain, et défendit cette thèse avec une énergie et une éloquence qui frappèrent d'élonnement l'auditoire choisi qui l'écoutait.
Reçu avocat en 1785, il dut renoncer à plaider, à cause du bégaiement dont il était affecté. Il vécut des mémoires qu'il composa pour ses confrères et pour les procureurs. Ses pamphlets, publiés en 89, le firent rechercher par plusieurs députés célèbres , notamment par Mirabeau, dont il fut le commensal et le secrétaire. Mais dès qu'il vit ce député trahir la cause populaire, il devint son ennemi, et sut résister aux offres les plus brillantes.
Cependant, Camille avait à lutter contre la pauvreté : ses écrits ne profitaient qu'à son libraire. En vain suppliait-il son père de lui envoyer cinq à six louis
1 Son père était lieutenant général du bailliage, et Irès-attaché au roi.
pour acheter un lit1 ; M. Desmoulins les lui refusait, soit qu'il fût gêné, soit qu'il voulût forcer son fils à revenir dans sa province. Camille aimait trop la révolution, pour ne s'y point entièrement sacrifier. Il entreprit alors le Journal des révolutions de France et de Brabant, qui prit rang dans le journalisme, immédiatement après la feuille de Marat. Pour acheter son silence, la cour et les Feuillants lui offrirent des sommes considérables et des places; il rejeta tout avec mépris; il ne rougissait pas de sa pauvreté, dont il était même fier. L'attachement et l'admiration qu'il avait voués à Robespierre, son condisciple, redoublèrent à cette époque; et ses écrits, lus par tout le monde, contribuèrent beaucoup à la réputation du député jacobin.
Etudiant en droit , Camille avait rencontré au Luxembourg mademoiselle Lucile Duplessis, jeune fille d'une beauté et d'un esprit remarquables, dont il devint amoureux. Elle l'aimait aussi, et chaque jour ils se promenaient ensemble, avec la mère de Lucile. Madame Duplessis, qui avait reconnu dans Camille de grandes qualités, consentait au mariage; mais M. Duplessis, riche, ambitieux et royaliste, s'y opposait. Il ne s'y décida qu'à la fin de 1790, lorsqu'il vit l'avenir de Camille bien assuré.
Cette union fut des plus heureuses. Il en naquit
1 Correspondance inédile de C. Desnioulins.
en 1792, un fils, qui reçut le nom d'Horace. «Je ne » dirai qu'un mot de ma femme (écrivait en 1793 >/ Camille , répondant à ceux qui lui reprochaient » d'avoir épousé une femme riche); j'avais toujours » cru à l'immortalité de l'âme. Après tant de sa- » crifices d'intérêts personnels que j'avais faits à la » liberté et au bonheur du peuple, je me disais au » fort de la persécution : 71 faut que les vertus atten- » dent les récompenses ailleurs. Mais mon mariage est » si heureux, mon bonheur domestique si grand, » que j'ai craint d'avoir reçu ma récompense sur la » terre, et j'avais perdu ma démonstration de l'im- » mortalité. Maintenant, les persécutions et les lâches » calomnies me rendent toute mon espérance. »
Camille était aussi brave que spirituel écrivain. Le 10 août, il se trouvait un fusil à la main à l'attaque des Tuileries ; et dans toutes les circonstances de la révolution, il paya de sa personne. Nul ne montra, sous des dehors aussi aimables, avec un caractère si sympathique , une âme moins ambitieuse ni plus de dévouement. Tandis que la jalousie empêchait une foule d'hommes , même des plus purs, de reconnaître le mérite de leurs émules, Camille vantait ses amis avec un désintéressement sans exemple, et souvent aussi avec un enthousiasme naïf, qui l'entraînait trop loin dans ses éloges. Il n'est pas un personnage, qui se soit montré patriote au commencement de la révolution, auquel il ait marchandé son
appui; mais il abandonnait les traîtres aussitôt qu'ils étaient démasqués à ses yeux. Camille n'était point un homme d'Etat; toutefois, sa loyauté, son ardent amour de la liberté , ses écrits rendirent de grands services à la démocratie.
Son intimité avec Danton faitait rejaillir sur lui les calomnies prodiguées à ce grand homme. Lorsqu'il fut, après son épuration, appelé à la tribune des Jacobins pour subir la même épreuve , on lui reprocha sa défense de Dillon, et ses larmes, lors de la condamnation des Girondins.
Sur le premier chef, Camille avoua qu'il avait cru reconnaître de grands talents dans le général Dillon, mais que, trompé sur son compte, depuis trois mois, il n'avait parlé de lui ni en bien ni en mal.
« À l'égard du mouvement de sensibilité, dit-il ensuite, que j'ai fait paraître lors du jugement des vingt-un, je déclare que ceux qui me font ce reproche étaient loin de se trouver dans la même position que moi. Je chéris la république, je l'ai toujours servie ; mais je me suis trompé sur beaucoup d'hommes, tels que Mirabeau, lesLameth, etc., que je croyais devrais défenseurs du peuple, et qui néanmoins ont fini par trahir ses intérêts. Une fatalité bien marquée a voulu que de soixante personnes, qui ont signé mon contrat de mariage, il ne me reste plus que deux amis , Robespierre et Danton. Tous les autres sont émigrés ou guillotinés; de ce nombre étaient sept d'entre les
vingt-un. Un mouvement de sensibilité était donc bien pardonnable dans cette occasion. Je ne crois pas, au surplus, qu'il y eut beaucoup de royalistes parmi eux.
« Un citoyen. Desmoulins vient de nous avouer ingénument qu'il avait mal choisi ses amis. Prouvonslui que nous savons mieux choisir les nôtres, en l'accueillant avec empressement. »
« Robespierre. Il faut considérer Camille Desmoulins avec ses vertus et ses faiblesses. Quelquefois faible et confiant, souvent courageux et toujours républicain , on l'a vu successivement l'ami des Lameth, de Mirabeau , de Dillon ; mais on Ta vu aussi briser ces mêmes idoles qu'il avait encensées. Il les a sacrifiées sur l'autel qu'il leur avait élevé, aussitôt qu'il a reconnu leur perfidie. En un mot, il aimait la liberté par instinct et par sentiment, et n'a jamais aimé qu'elle , malgré les séductions puissantes de tous ceux qui la trahirent. Camille est le meilleur républicain que je connaisse : il en est aussi le plus ancien, et il lui serait même impossible d'être autre chose. J'engage Camille Desmoulins à poursuivre sa carrière , mais à n'être plus aussi versatile , et à tâcher de ne plus se tromper sur le compte des hommes qui jouent un grand rôle sur la scène politique. »
L'admission de Camille fut saluée par de nombreux applaudissements. Ainsi, Robespierre protégeait ses
anciens compagnons d'armes contre cette nuée d'homiii. 18
21k HISTOIRE
mes nouveaux que l'on appelait patriotes de la troisième réquisition.
VIII. Ce qui se passa dans les départements rebelles accrut encore la division dos républicains. La Convention, en décrétant la destruction de Lyon, avait cédé à un premier mouvement de colère, mais n'avait jamais cru elle-même à la stricte exécution de son décret. Couthon, Maignet et Châteauneuf-Randon, à la tête de huit cents ouvriers, portèrent le premier coup de marteau aux fortifications et « aux maisons fastueuses, souillées par le crime et la rébellion ' . On en abattit plus de cinq cents ; des rues entières disparurent. Deux tribunaux jugeaient les rebelles les plus coupables; mais le comité de salut public, trouvant que ses commissaires manquaient d'énergie, envoya à leur place Collot-d'Herbois et Fouché.
La commune de Paris délégua un de ses membres, Marino, administrateur de police, avec vingt-cinq autres Jacobins, pour les accompagner. Ronsin les suivit avec l'armée révolutionnaire (8 brumaire).
« Nous le jurons, écrivent Collot et Fouché à leur arrivée, le peuple sera vengé ; notre courage sévère répondra à sa juste impatience. Le sol qui fut rougi du sang des patriotes sera bouleversé ; tout ce que le vice et le crime avaient élevé sera anéanti, et sur les
1 Lettre a s trois représentants au comité de salut public.
débris de cette ville superbe et rebelle, qui fut assez corrompue pour demander un maître, le voyageur verra avec satisfaction quelques monuments simples élevés à la mémoire des martyrs de la liberté, et des chaumières éparses que les amis de l'égalité s'empresseront de venir habiter pour y vivre heureux des bienfaits de la nature. »
Ils instituèrent une commission de surveillance, chargée de l'administration de la ville et de l'instruction des procès politiques, et remplacèrent, par une commission de cinq juges, les deux tribunaux établis par Couthon. Les juges furent Parrein , président, Corchand, Lafaye, Brunière et Fernex. Us s'assemblaient le matin de neuf heures à midi, et le soir de sept à neuf, dans la salle du Consulat, à l'hôtel de ville, magnifiquement décorée '. Us étaient coiffés de hauts chapeaux à panaches rouges, et siégeaient en uniformes; un large baudrier noir suspendait leurs sabres, dont la poignée resplendissait sur leur poitrine. Us portaient en sautoir un ruban tricolore suspendant une petite hache étincelante. Toute la salle
1 Dans le vestibule du tribunal se trouvait un petit banc tenant à la muraille, en face de la chambre où siégeaient les juges. C'était, là qu'on faisait asseoir deux ou trois prisonniers avant de les introduire. Un jour, l'un de ces derniers s'avisa de tirer un papier de sa poche, le mit sous son bras, et, marchant avec l'imporlance d'un commisgreffier, traversa la salle et le corps de garde et s'évada. On n'attendait pas longtemps, sur ce banc, son admission devant le tribunal. A l'instant fixé, un guichetier ouvrait la porte et faisait signe d'approcher.
était entourée d'une barrière, derrière laquelle se tenait le peuple, avec des soldats de l'armée révolutionnaire. On faisait asseoir l'accusé sur une sellette ; deux gendarmes le surveillaient, debout à ses côtés ; derrière lui se plaçait le guichetier ' .
Parrein siégeait au milieu des juges, Fernex2 et Corchand à sa gauche, Lafaye et Brunière à sa droite. Le penchant qu'avaient ces derniers à une certaine indulgence les fit surnommer le côté droit et les aristocrates du tribunal. Parrein, entre deux opinions presque toujours contraires, ne savait souvent à quoi se décider. Dans cette alternative, il disait quelquefois à voix basse : Deux contre deux; que faire donc? Lafaye répondait : Ton devoir : dans le doute on acquitte; et Parrein acquittait.
Les interrogatoires se bornaient souvent à ces trois questions : Quel est ton nom et ta profession? Qu astu fait pendant le siège? Pourquoi es-tu dénoncé? On vérifiait la réponse à cette dernière question sur les pièces envoyées au tribunal par la commission administrative. Les dénonciations les plus ordinaires étaient d'avoir porté les armes pendant le siège; d'être fanatique et d'aimer les prêtres; de dédaigner les
1 Delandine, collection Nougaret, t. IV. — Prudhomme, Histoire impartiale des crimes, t. VI.
2 Fernex était ouvrier en soie à Lyon. Il s'était toujours fait remarquer jusque-là par sa douceur et sa probilé. Depuis l'assassinat de Chàlier, il disait souvent : Je donne ma vie pour que la république triomphe.
sans-culottes; d'être riche et égoïste; d'avoir été aperçu avec un chapeau sans cocarde ; enfin, d'avoir tué, condamné ou dénoncé des républicains. D'ordinaire, les juges touchaient leur hache, pour désigner la guillotine ; ils portaient la main au front, en condamnant à la fusillade ; ils étendaient le bras sur la table, quand ils acquittaient.
On a conservé quelques sentences curieuses. Un juge ayant demandé à un prêtre réfractaire accusé . Crois-tu en Dieu ? le prêtre crut échapper à la mort, en se faisant athée, et répondit : Peu. Le président, indigné, prononça aussitôt cet arrêt : Meurs, infâme, et va le reconnaître !
Un autre, à qui on demanda ce qu'il pensait de Jésus, répondit qu'il le soupçonnait d'avoir trompé les hommes. « — Cours au supplize, scélérat! lui cria-t- » on. Jésus tromper les hommes, lui qui leur prêcha » l'égalité ; lui qui fut le premier et le meilleur sans- » culotte de Judée I »
Une jeune fille éplorée pénètre dans la salle et srécrie : « Mes frères sont fusillés; mon père vient de » mourir par vous; je nai plus de famille; terminez » monmalheur, faites-moi mourir. » A ces mots, elle se jette à genoux devant les juges émus. « Relevez- » vous, jeune fille, dit l'un ; vous avez beau deman- » der la mort, nous ne pouvons pas vous accorde! » votre demande. »
Des accusés montrèrent une fermeté froide, et un
mépris prononcé de la vie. Un curé à qui un juge demandait s'il croyait à l'enfer, répondit : Comment pouvoir en douter en vous voyant ? J'aurais été incrédule que je deviendrais croyant. Il fut acquitté.
Une fille de seize ans, ayant servi un canon pendant le siège, et ne voulant pas porter la cocarde tricolore, avait été arrêtée. Interrogée par le président sur le motif de son refus : Ce n'est pas la cocarde que je hais, répondit-elle; mais comme vous la portez, elle me paraît le signal du crime ; elle déshonorerait mon front. Lafaye fait signe au guichetier d'attacher une cocarde au bonnet de cette jeune fille, et prononce l'acquittement. Mais elle arrache cette cocarde et la jette avec colère ; alors on l'envoie à la mort.
Un accusé, du nom de Calas, étant amené, un juge lui dit : Es-tu parent de ce Calas que les parlementaires ont fait rouer injustement? Sur la réponse affirmative de l'accusé : Sois libre, s'écrie tout d'une voix le tribunal, ton parent te sauve1.
Ceux qui étaient acquittés étaient mis en liberté sur-le-champ et reconduits en triomphe. Les condamnés à la détention étaient conduits dans la bonne cave de l'hôtel de ville; ceux qui étaient condamnés à mort allaient dans la mauvaise cave, en attendant l'heure du supplice.
Plusieurs furent guillotinés, mais pour accélérer
1 Histoire impartiale des crinm et des erreurs, t. VI, p. 43.
les supplices, Collot et Fouché firent fusiller et canonner les condamnés par bandes, clans la plaine des Brotteaux. Deux fossés parallèles avaient été creusés pour recevoir leurs corps. Les soldats de l'armée révolutionnaire achevaient les blessés à coups de sabres ; comme ils n'étaient pas tous exercés au maniement des armes , ils restaient plus de deux heures à consommer le massacre. Les victimes tombant, se relevant, se débattant, on entendait de toutes parts la déchirante prière: «Achevez-moi, mes amis, ne m' épargnez pas! » qui retentissait jusqu'à la rive opposée du Rhône.
Les exécutions devenaient chaque jour plus nombreuses; Collot-d'Herbois, Fouché et Ronsin paraissaient insatiables. Ce dernier, dans une affiche, prétendait « qu'à Lyon, dont la population était de cent quarante mille âmes , quinze cents seulement n'étaient pas complices de la rébellion ; qu'il espérait, qu'avant la fin de frimaire, tous les complices auraient péri, et que le Rhône aurait roulé leurs cadavres ensanglantés jusqu'à Toulon 1 . » Des gens de cœur s'indignèrent au spectacle de ces boucheries. Robespierre recevait chaque jour des lettres confidentielles, qui lui annonçaient que les représentants, en faisant périr des hommes qui n'avaient été qu'égarés, ou forcés de suivre les ordres de chefs révoltés , commençaient à frapper
1 Le Fieux Cordelier, n° 4.
de stupeur jusqu'aux meilleurs patriotes eux-mêmes. Le comité manda à Paris Collot et Ronsin, pour qu'ils rendissent compte de leur conduite.
Collot se présenta au comité, où sa conduite fut ratifiée. Il courut ensuite aux Jacobins (21 décembre, 1er nivôse), où l'on avait murmuré contre lui. «Lorsque je vous quittais il y a deux mois, dit-il, vous étiez alors tout brûlants de la soif de la vengeance contre les infâmes conspirateurs de la ville de Lyon; l'opinion publique serait-elle donc changée? Quoi ! si j'étais arrivé trois jours plus tard, je serais peut-être décrété d'accusation. » Il soutint que c'était par humanité qu'il avait fait fusiller à la fois un grand nombre de rebelles ; il défendit avec chaleur et avec emphase son ami Ronsin, et enfin il obtint quelques applaudissements, qui conjurèrent l'expulsion dont il était menacé.
Son rappel fit presque cesser les exécutions , qui, depuis deux mois, épouvantaient la seconde ville de France. Il périt en tout seize cent quatre-vingt-quatre personnes, la plupart condamnées par la commission des cinq ; aucune exécution ne fut faite sans examen et jugement. Seize cent quatre-vingt-deux accusés furent acquittés, et cent soixante-deux condamnés à la détention *.