IX. A la même époque, les Vendéens, parvenus
1 Voir les procès-verbaux officiels. — Voir aussi Vasselin, t. III, » il&. Le chiffre donné par cet écrivain royaliste n'est certes pas
sur la rive droite de la Loire, avec les vieillards , les femmes et les enfants, fuyaient leur pays que les républicains livraient aux flammes, et donnaient ainsi le spectacle des fameuses migrations de l'antiquité1. Ce désastre même ranima leur espoir, et leur fit sentir la nécessité d'élire un chef unique. Leur choix tomba sur Larochejaquelein , le plus jeune, mais le plus digne.
Ce général s'empara, le 21 octobre, de Château- Gonthier, dont il fit fusiller les fonctionnaires patriotes et le curé constitutionnel. Westermann, qui commandait l'avant-garde des républicains, croyant, d'après un faux rapport, que cette ville était évacuée le 24, s'y porta, et fut battu. Le 25, le général Léchelle y arriva à la tête de vingt-cinq mille hommes, avec l'intention d'attaquer les royalistes , mais sans avoir pris aucune précaution pour le cas où il serait attaqué luimême. Larochejaquelein, résolu à profiter de cette faute, exalte ses soldats par une harangue admirable; Lescure, blessé à mort, se fait porter dans les rangs. Les Vendéens attaquent brusquement Léchelle, dont toutes les combinaisons sont dérangées. La mêlée devient telle, que les combattants des deux armées prennent des cartouches dans les mêmes caissons;
exagéré. Il y en a qui l'ont porté à six mille (lettre de Cadillot à Robespierre), mais c'est au hasard, évidemment. 1 Beauchamp, t. II.
bientôt ils sont si pressés qu'ils ne peuvent plus se servir de leurs fusils, et se poignardent à coups de baïonnette : on ne dislingue plus ni républicains ni royalistes. Les premiers sont mis dans une déroute complète; un corps tout entier de républicains, qui s'étaient rendus, furent fusillés après la victoire.
Le général Beaupuy, ayant raillé quelques bataillons mayençais, soutint seul pendant longtemps, sur le pont de Château-Gonthier , le choc de l'armée royale. Blessé à mort, il s'écrie en tombant : Je n'ai pu vaincre pour la république, je meurs pour elle! Il envoie sa chemise ensanglantée à ses grenadiers, dont le courage redouble, mais qui sont enfin forcés de céder au nombre, et d'abandonner le champ de bataille. Léchelle perdit le quart de son armée, et mourut de honte à Nantes, quelques jours après.
Georges Cadoudal rejoignit alors l'armée triomphante à Fougères , avec une troupe de Bretons surnommés chouans, parce que les contrebandiers, qui la composaient en partie, s'avertissaient entre eux, en imitant le cri du chat-huant, de l'arrivée des employés de la gabelle. Ils avaient, ainsi que les Vendéens, négocié avec le ministère anglais qui leur promit des secours. Une escadre en amena, mais n'osa les débarquer, en voyant que les rebelles seraient nécessairement vaincus.
Les Vendéens vinrent assiéger Angers. Le général Danican, qui commandait cette place, fit tous ses
efforts pour la leur livrer ; mais il fut déconcerté par la surveillance des représentants du peuple. Les assiégeants prirent la fuite, après un siège de trentedeux heures *. Le 22 brumaire, ils furent battus au Mans par Marceau 2, et laissèrent dans la ville des monceaux de cadavres. Les républicains commencèrent à fusiller les hommes et les femmes qui avaient donné des secours à leurs ennemis. Marceau, gémissant de ces horreurs, y mit un terme en faisant battre la générale.
Quelques jours après, les débris de l'armée royale éprouvèrent une nouvelle défaite à Savenay, où l'armée républicaine était commandée par Marceau, Kléber et Westermann. Les vainqueurs, usant encore de représailles, fusillèrent une grande partie de leurs prisonniers. Le tocsin, sonné dans les campagnes, fit lever les paysans, qui exterminèrent une partie des fuyards. Des quatre-vingt mille Vendéens qui avaient passé la Loire, quatre mille seulement échappèrent à la mort, et parvinrent à regagner leur pays. La plupart de leurs généraux furent pris, fusillés ou guillotinés3. L'armée républicaine exterminée, détruite en partie, entra en triomphe dans la ville de Nantes,
1 Guerre de la Vendée, par Beauchamp, t. II, p. 64 et suiv.
2 Marceau était beau-frère de Sergent, et avait été élevé par ce conventionnel dans les plus nobles sentiments.
3 Dans les cinquante jours que dura leur expédition au delà de la Loire, les Vendéens prirent douze villes, gagnèrent sept batailles, et tuèrent vingt mille républicains. (Beauchamp.)
où Marceau, Kléber et Westermann reçurent des couronnes de laurier.
X. Cette ville était en proie à la terreur. Dès le commencement de la guerre, l'ex^duc de Biron avait dit à ses envoyés : Voire ville est riche ; il faudra bien quelle fasse des sacrifices. Les habitants avaient enfoui leurs richesses. Les commissaires de la Convention, qui le savaient, les accusaient de tiédeur et leur reprochaient leur esprit mercantile. Héron, agent du comité de sûreté générale, parut un jour à la tribune de la société populaire, avec une oreille de royaliste cousue à son chapeau. Des furieux répandirent cette maxime, que si la république a besoin de notre tête, coupable ou non, il faut quelle tombe. Le comité de salut public, craignant que les Vendéens ne soulevassent toute la Bretagne, avait écrit à Carrier, représentant du peuple, en mission dans ce pays : « Nous te conjurons d'aller à Nantes; nous t'envoyons un arrêté qui te presse de purger cette ville. »
Carrier arriva en octobre. D'un caractère à la fois faible et cruel, il ne vit plus que conspirations et assassinats, ordonna l'incarcération des riches, et composa le comité révolutionnaire des hommes les plus fougueux du pays. Il organisa la compagnie de Marat, et lui fit prêter ce serment : « Je jure de dénoncer et de poursuivre les ennemis du peuple ; je jure mort aux royalistes et aux modérés ; je jure de ne jamais composer avec la parenté ni avec aucune affection. »
Cette compagnie, entraînée par les prédications de Carrier, dénonce et arrête un grand nombre de citoyens de toutes les classes, de toutes les opinions. Carrier convoque à son hôtel les administrateurs et les magistrats, et met en délibération si l'on jugera et fera périr en masse les détenus qui encombrent les prisons et qui, pour la plupart, sont des Vendéens faits prisonniers sur les champs de bataille. Un décret ordonnait qu'ils seraient tous fusillés; mais encore il fallait des jugements individuels. Sa proposition est accueillie avec horreur ; néanmoins il la reproduit, et insiste en insultant ceux qui ne sont pas de son avis. Par une sorte de transaction, on nomme des commissaires pour dresser des listes fatales. Carrier signe l'ordre de fusiller le lendemain, mais Boisvin, commandant, refuse de l'exécuter, avant qu'il y ait un jugement.
Le tribunal jugea les fédéralistes et les aristocrates; la commission militaire jugea les combattants vendéens. Aussitôt les condamnés étaient guillotinés, ou fusillés, lorsqu'ils se trouvaient en trop grand nombre. Carrier, voyant les prisons se remplir davantage, se rappela un supplice inventé par les rois de l'antiquité. Un soir, après avoir écarté la troupe et la garde nationale, il fait embarquer sur la Loire, dans une gabarre, cinquante-huit prêtres, arrêtés à Nevers, et condamnés à la déportation. Au milieu de la nuit, par l'ordre du représentant, la cale de la gabarre s'ouvre, et ces malheureux sont engloutis dans les flots.
Le décret de déportation, dit Carrier, a été exécuté verticalement. Rendant compte, en termes ambigus, de cette noyade au comité de salut public, il termina sa lettre par cette misérable ironie : Quel torrent révolutionnaire que la Loire! La Convention, à l'unanimité, accorda une mention honorable.
Carrier ne craignit bientôt plus d'exécuter ses forfaits à la face du soleil, sans toutefois donner d'ordres écrits. La seconde noyade eut lieu dans la nuit du 24 au 25 frimaire (14 au L5 décembre). Cent trentehuit détenus sont embarqués, sous prétexte d'être conduits à Belle-Isle; arrivés au milieu du fleuve, on ouvre les écoutilles : les victimes tombent dans les flots, et celles qui surnagent sont tuées à coups de fusil ou de rame. Dans les noyades suivantes, par un raffinement de cruauté, on attachait ensemble des hommes et des femmes tout nus, qu'on engloutissait ainsi. Les bourreaux appelaient ce supplice des mariages républicains i !
Les bords de la Loire ne présentaient aux regards que des monceaux de cadavres, et des bandes de fossoyeurs occupés à les enterrer. Les miasmes pestilentiels firent périr trois cents personnes. Il en, mourut en outre, dans les divers supplices, trois mille, presque tous condamnés, soit par le tribunal, soit par la commission militaire. Dans ce nombre, il y avait en-
1 II y eut en tout sept noyades, à ce que m'a assuré l'un des jurés qui jugèrent Carrier.
viron deux mille six cents Vendéens, pris les armes à la main, et que rien ne pouvait sauver *, Carrier aurait voulu qu'on n'épargnât même pas leurs enfants, qu'il appelait des louveteaux. Nul ne consentit à servir ses colères contre eux. La commission militaire s' opposant à ce qu'il fît enlever sans jugement les prisonniers , pour les noyer, Carrier mande le président et lui dit : Cest donc toi qui t'opposes à mes ordres ? Songe que je suis le représentant de vingt- cinq millions d'hommes. Puisque tu veux juger, juge donc; et si l'entrepôt n'est pas vidé dans deux heures, je te fais fusiller. »
Ce représentant se plaisait au spectacle des supplices. Au milieu de ses orgies, il portait la santé des calottins qui avaient bu à la grande lasse. Un seul citoyen osa le dénoncer. Julien, fils du député de la Drôme, envoyé par Robespierre pour observer ce qui se passait à Nantes, lui écrivit le 15 pluviôse (3 février) «que d'insolents officiers vivaient à Nantes, dans le luxe et la débauche, ainsi que Carrier, qui s'était rendu inaccessible à toutes les réclamations, et qui négligeait toutes les affaires, en se faisant dire malade. Que cependant il était dans un sérail, entouré d'insolentes sultanes et d'épaulctiers lui servant d'eunuques;
1 Je donne ici les chiffres véritables, d'après les renseignements minutieux pris sur les lieux, et qui concordent avec les procès-verbaux. L'agent du comité de salut public, Julien fils, exagéra singulièrement, dans ses lettres à Robespierre.
qu'il maltraitait de coups les fonctionnaires et les membres de la société populaire, qui n'étaient pas de son avis. » Julien racontait les noyades et ajoutait que Carrier lui avait dit à lui-même qu'on ne révolutionnait que par de semblables mesures, et que Prieur [de la Marne), qui ne savait qu'enfermer les suspects , était un imbécile.
Carrier fut rappelé à Paris, à la fin de pluviôse, par Robespierre. Il passa au scrutin des Jacobins (2 ventôse), où il fut admis, après que Collot-d'Herbois eut fait son éloge.
XI. Les victoires du Mans et de Savenay furent suivies d'un autre succès, dans le Midi. L'armée républicaine, qui assiégeait Toulon, avait commencé par resserrer l'ennemi dans l'enceinte de la place. Tandis que les représentants et les généraux délibéraient sur le plan d'attaque, Gasparin, commissaire de la Convention, qui s'en occupait avec le plus de zèle, mourut empoisonné, dit-on, par les aristocrates l. Au reste, les basses intrigues de ces derniers étaient de nature à confirmer tous les soupçons. Pour répandre de fausses alarmes, ils parvinrent à faire insérer, dans certains journaux de Paris, une lettre signée Barras et Fréron, en mission en Provence, qui assurait que le manque de vivres et l'accroissement des forces anglaises devaient faire abandonner le siège, et retirer l'ar-
i Prudhomme, dans son Histoire impartiale des crimes, affirme qu'il mourut d'une indigestion.
mée conventionnelle au delà de la Durance. Le comité de salut public reconnut bientôt la fausseté de cette lettre, car au moment où elle avait dû partir de Toulon, les Anglais au désespoir avaient tenté une sortie, dans laquelle ils avaient été complètement battus. D'ailleurs, les commissaires de la Convention, à qui s'étaient joint Robespierre jeune et Ricord, jouissaient d'une réputation de courage trop bien établie, pour que l'on pût croire à une lâcheté de leur part ! . Je ne rêve qu'à Toulon, écrivait Fréron à Lucile Desmoulins : ou j'y périrai, ou je le rendrai à la république. Je pars : la canonnade commencera aussitôt mon arrivée. Nous allons gagner un laurier ou un saule : préparez-moi l'un ou l'autre2.
L'armée aussi avait juré de reprendre la ville, ou de périr. Dugommier, général en chef, tint un conseil de guerre, avec les représentants, et quelques officiers distingués , au nombre desquels était Bonaparte, chef de bataillon d'artillerie, alors âgé de vingt-quatre ans. On convint qu'une colonne insulterait de front la redoute du Petit- Gibraltar, tandis qu'une autre, filant le long de mer, escaladerait la sommité qui commandait le fort de l'Aiguillette, afin de couper la communication du camp avec la redoute. Une autre attaque se-
1 Barras et Fréron désavouèrent cette lettre, dès qu'elle parvint à leur connaissance.
2 Vieux Cordelier. — Correspondance inédite de C. Desmoulins.