‹ Histoire de la Revolution francaise, 1789 (volume 3)Chapitre 1 sur 31 · Histoire de la Revolution francaise, 1789 · texte numérisé non relu

Histoire de la Revolution francaise, 1789

Despotisme. — Tentative des Hébertistes. — Leur supplice. — Procès de Danton et de ses amis. — Leur mort.

I. De toutes les formes de gouvernement, le despotisme, lors même qu'il a pris sa source dans l'élection populaire, est celle qui présente les plus graves périls pour la société qu'il dirige. Rarement les élus du peuple eux-mêmes connaissent ses besoins les plus légitimes ; plus rarement encore ils cherchent à les satisfaire. Aussi, quoique la Convention nationale fût issue du suffrage universel, une partie considérable de cette Assemblée dut être chassée par une insurrection. En vain l'on crut que les vainqueurs, iv. 1

n'éprouvant plus d'obstacles, ne failliraient jamais à leur mission ! Enorgueillis de leur souveraine puissance, ils se corrompirent à leur tour; résultat inévitable de l'exercice trop prolongé d'un pouvoir sans contrôle.

S'il est des instants dans la vie des peuples où la dictature est nécessaire, elle devient un danger menaçant par sa durée, et lorsqu'une responsabilité sérieuse et terrible ne pèse pas sur celui qui l'exerce, ou sur chacun de ceux qui en sont investis. A Rome, disait Camille Desmoulins, ni le consul ni le dictateur n'était inviolable, et chacun était pendu à son tour ' .

Marat est le seul homme qui ait compris quelle devait être, à l'époque de la révolution, l'organisation de ce redoutable pouvoir. On a vu quelles étaient ses idées sur ce sujet, idées qu'on peut résumer ainsi : Dictature confiée à un seul, mais très-courte, avec une responsabilité terrible, et la mission du dictateur bornée à purger la nation des principaux obstacles qui pouvaient s'opposer à sa marche progressive. Ce projet ayant été repoussé, Y Ami du peuple demanda que le pouvoir fût délégué à deux comités, l'un de salut public, chargé uniquement de la guerre et de l'administration ; l'autre de sûreté générale, chargé de la police de toute la république. Chacun de ces comités devait rester dans ses attributions, sans empiéter

4 Révolutions de France et de Brabant, tin de juillet 1790.

sur celles de l'autre comité ; tous ses membres devaient assister à chaque délibération ; enfin leurs fonctions devaient être de peu de durée. Il fallait se hâter de terminer la période révolutionnaire, car si une terreur passagère est souvent indispensable, celle qui se prolonge est toujours funeste.

La Convention, par ignorance, sinon par lâcheté, ne sut pas régler ses deux comités de gouvernement. Deux membres de celui de salut public, Jean-Bon- Saint- André et Prieur (de la Marne), étaient toujours en mission ; Collot-d'Herbois et Saint-Just y allaient souvent. Or, ce comité ayante juger les représentants en mission, ne devait pas y envoyer ses membres. Il se trouva même réduit à onze (1 1 nivôse), par suite de la démission forcée d'Hérault-Séchelles. Souvent même Carnot, Robert Lindet et Prieur (de la Côted'Or) n'assistaient pas aux délibérations.

Dans chaque comité, trois signatures suffisaient pour un arrêté, même pour renvoyer au tribunal révolutionnaire. Il arrivait alors qu'un membre, dans un moment de caprice ou de colère, faisait un arrêté, et trouvait toujours deux autres membres pour le signer par complaisance, souvent sans le lire. Robespierre allait même jusqu'à agir seul, et recevait des lettres particulières d'agents du comité de salut public, qu'il ne communiquait pas à ses collègues. Il les conservait dans son domicile, et se faisait ainsi une position en dehors du comité. De cette façon, ses col-

lègues paraissaient responsables de ses actes, et luimême semblait patronner les leurs.

Il y avait un grand désordre dans la tenue des registres. Au lieu d'inscrire tous les arrêtés et toutes les lettres, on n'inscrivait guère que les arrêtés qui étaient livrés à l'impression; une foule d'autres, souvent d'une grande importance, étaient écrits sur des feuilles volantes chargées de ratures et de renvois non approuvés1.

Néanmoins, le comité de salut public, malgré ses fautes et ses crimes, s'immortalisa par son dévouement et ses conceptions sublimes. Le comité de sûreté générale, au contraire, ne fut composé que d'hommes médiocres et dangereux. Ceux qu'on appelait les gens de contre-poids, Lavicomterie et autres, peu laborieux et sans aucune ambition, laissèrent à leurs collègues presque tout le travail. Lebas était toujours en mission; David, dont on se cachait d'ailleurs comme d'un espion de Robespierre, d'un caractère dur et sans pitié, affectait un cynisme grossier dans ses propos. Il disait souvent : Broyons, broyons du rouge... Si j'aime le sang, cest que la nature m'a formé ainsi... Lorsqu'on ne cédait pas à ses désirs, il menaçait des Jacobins, de Robespierre et du comité

1 J'ai vu aux archives de l'ancienne secrétairerie d'État, au Louvre, des preuves certaines de ce que j'avance, quoique les membres inculpés des anciens comités, se soient efforcés d'élever des doutes à ce sujet.

de salut public. On rapporte qu'un de ses amis le rencontrant, le 3 septembre, dessinant tranquillement les mourants à la Force, lui dit : Que faites-vous là? — Je saisis, répondit le peintre, les derniers mouvements de la nature dans ces scélérats.

Àmar, ancien noble, ex-trésorier de France, avait commencé par maudire la révolution et par flatter Brissot, lorsque ce dernier était au pouvoir; mais quand les Girondins furent vaincus, il se montra leur ennemi le plus acharné. Amar était vindicatif, cruel et très-insidieux dans ses questions ; ses réponses étaient toujours ambiguës. Il se montrait, dit-on, très-joyeux toutes les fois qu'il signait un renvoi au tribunal révolutionnaire. Les milliers de personnes arrêtées dans les départements le furent par ses ordres et par ceux de Vadier et de Voulland.

Ce dernier ajournait toutes les demandes de mise en liberté. Orgueilleux et irritable, il craignait toujours que le tribunal révolutionnaire n'acquittât ceux qu'il y renvoyait, et assistait à presque toutes ses audiences, pour le stimuler. Lorsqu'une dénonciation arrivait au comité, tête rasée, tête grippée, disait-il tout d'abord.

Vadier, de son côté, s'écriait ordinairement, dès qu'on avait prononcé le nom d'un suspect : Tête à marquer. Il affectait un grand zèle révolutionnaire. Les circoîistances, disait-il, sont impérieuses ; il faut des exemples, coupons des têtes... Nous avons besoin d'ar-

gent; ce sont des confiscations indispensables... En voilà assez, allons! mon avis est d'envoyer au vasistas! D'une humeur caustique et d'un caractère rancunier, il plaidait comme une partie intéressée contre l'admission des moyens justificatifs. Il ne craignait que les Jacobins, dont le moindre désir devenait une loi pour lui ' .

Dubaran était un ex-vicomte qui, comme ceux que l'on vient de citer, avait pensé trouver son salut dans la violence révolutionnaire.

Les comités empruntèrent à la monarchie l'ignoble tradition de l'espionnage, et entretinrent une foule de misérables'2, qui, dans les prisons mêmes, arrachaient les secrets de ceux dans la confiance desquels ils s'étaient insinués, et qui les provoquaient à des actes compromettants 3.

Il faut reconnaître, toutefois, qu'il n'y eut pas un seul membre des comités de salut public et de sûreté générale capable de trahison, ni qui se souillât de rapines ou de dilapidations. Aucun d'eux ne recevait au delà de l'indemnité de dix-huit livres par jour, en assignats, allouée à chaque député. Quelques-uns même, tels que Robespierre, Billaud-Varennes et Robert

1 Mémoires de Sénart.

2 Que l'on appelait moutons, et que l'on appelle aujourd'hui mouchards.

3 Panis et Boucher Saint-Sauveur, indignés des iniquités de leurs collègues, se retirèrent du comité de sûreté générale.

Lindet, laissèrent au trésor la partie de leur indemnité qui ne leur était pas nécessaire. Ce fut peut-être la conviction que l'on avait de leur intégrité, qui prolongea leur pouvoir et le laissa devenir si absolu. Il convient peut-être aussi de faire remarquer qu'aucun d'eux ne faisait de dettes, et que la plupart vivaient avec simplicité, donnant l'exemple des vertus privées.

II. Des discussions très-vives commencèrent, dès le mois de nivôse, à les partager. Billaud et Collotd'Herbois, Vadier et Voulland inclinaient vers les Hébertistes; mais Robespierre, Lindet, Couthon, Lavicomterie, étaient pour Danton. Billaud-Varennes demanda au comité de salut public la tête de ce dernier; Robespierre entra en fureur, et reprocha à Billaud « de vouloir perdre les meilleurs patriotes. » Celui-ci se tut, mais ne renonça pas à son dessein. De longues délibérations eurent lieu sur ce sujet ; Robespierre voulait bien la perte de Fabre d'Eglantine et de Chabot, mais il exigeait également celle d'Hébert. Billaud et Vadier, espérant arriver à Danton par Fabre et Chabot, acceptèrent la transaction, et consentirent à sacrifier Hébert, qui, d'ailleurs, commençait à les alarmer.

Fabre d'Eglantine fut arrêté dans la nuit du 23 au 24 nivôse; le lendemain, Àmar en instruisit la Convention. « Les comités, s'écria Camille, mettent la Convention en coupes réglées ; nous y viendrons tous

chacun à notre tour. — Sans doute, dit Danton, il peut se trouver des circonstances où le peuple soit pressé de punir , où chacun ait le droit de poignarder un scélérat qui veut perdre la liberté ; mais, lorsqu'on dénonce un faux qui peut être désavoué et attribué à une main étrangère, il n'y a pas urgence. Je demande donc que la Convention confirme l'arrestation du prévenu ; mais qu'il soit traduit à la barre pour être jugé devant tout le peuple. »

Yadicr répondit que les principes de Danton mèneraient à la Constitution de 91, qui accordait une inviolabilité absolue aux représentants du peuple. Billaud-Varennes s'éleva aussi avec violence contre la motion de Danton, et la Convention confirma l'arrestation de Fabre d'Eglanline, sans l'admettre à s'expliquer devant elle. Ce premier échec du puissant orateur enhardit les comités, qui, pour arriver jusqu'à Danton lui-même, crurent devoir d'abord faire des concessions à la faction Hébertiste, réclamant avec opiniâtreté Ronsin et Vincent.

Le 14 pluviôse, A^oulland fit le rapport du comité de sûreté générale sur leur affaire, et conclut à leur mise en liberté, attendu qu'aucune pièce n'était parvenue contre eux.

Bourdon (de l'Oise), Philippeaux, Lecointre et Legendre, voyant leur parti menacé par ce rapport \ se

1 Les amis des deux prisonniers avaient écrit dans leurs journaux

plaignirent de ce que le comité de sûreté générale proposât l'élargissement de Vincent, accusé de dilapidation, tandis qu'il ne faisait pas même de rapport « sur les deux patriotes Chabot et Bazire, quilanguis- » saient dans les prisons. » Levasseur défendit avec chaleur Vincent et Ronsin.

Danton fit cesser la discussion : « Ce devrait être, dit-il, un principe incontestable parmi les patriotes, que, par provision, on ne traitât point comme suspects des vétérans révolutionnaires qui, de l'aveu public, ont rendu des services constants à la liberté,» Ici l'orateur démontra combien il faut se mettre en garde contre les faux rapports et les préventions : il fit voir l'insuffisance des arguments invoqués contre Ronsin et Vincent, et ajouta : « L'exubérance de chaleur qui nous a donné la force de dominer les éléments et de les faire tourner au profit de la révolution, ne doit pas devenir profitable aux ennemis de la liberté. La Convention, qui a toujours été inexorable envers ceux qui se sont opposés à l'établissement de la liberté, doit être maintenant bienveillante envers ceux qui l'ont servie , et ne pas se départir de ce système, qu'elle ne soit bien convaincue qu'il blesse la justice. Voilà, je le déclare, la profession de foi que je renouvelle, et j'invite mes collègues à la faire dans leur cœur, Je jure de me dépouiller éternelle-

et dans leurs affiches que les dénonciateurs de ces deux patriotes avaient déjà trop vécu.

ment de toute passion, lorsque j'aurai à prononcer sur les opinions, sur les écrits, sur les actions de ceux qui ont servi la cause du peuple. J'ajoute qu'il ne faut pas oublier qu'un premier tort conduit toujours à un plus grand. Faisons d'avance cesser ce germe de division que nos ennemis, sans doute, cherchent à jeter au milieu de nous ; que l'acte de justice que vous allez faire soit un germe d'espérance jeté dans le cœur des citoyens qui, comme Vincent et Ronsin, ont souffert un instant pour la cause commune, et nous verrons naître, pour la liberté, des jours aussi brillants et aussi purs que vous lui en avez déjà donné de victorieux. »

L'orateur fut couvert d'applaudissements. Il avait montré autant d'adresse que de bon sens et de cœur, en profitant de l'affaire des Hébertistes pour défendre Chabot, Bazire, Fabre d Eglantine, Philippeaux et Desmoulins. La Convention décréta la mise en liberté de Ronsin et de Vincent.

III. Ceux-ci ne se montrèrent pas aussi généreux que Danton ; car à peine délivrés, ils ne songèrent qu'à la destruction des modérés, s'imaginant voir en eux ressusciter le côté droit de la Convention. Le 7 février (17 pluviôse) aux Jacobins, un Hébertiste, Brichet, chef de bureau à la guerre, demanda que la société présentât une adresse à la Convention « pour » l'inviter à s'épurer d'elle-même, à chasser tous les » crapauds du Marais qui avaient essayé de gravir sur

» la Montagne, et à faire juger promptement les restes » de la clique Brissotine. » Robespierre s'éleva vivement contre cette proposition, dénonça Brichet comme un intrigant, demanda son expulsion et l'ordre du jour sur sa motion. La société adopta immédiatement l'opinion de Robespierre.

Néanmoins les Hébertistes triomphaient de la mise en liberté de Vincent et de Ronsin, qu'ils attribuaient à la crainte que leur parti inspirait. Déjà, dans leur conciliabules, Ronsin devait être le généralissime d'un nouvel ordre de choses ; Pache le grand-juge, Chaumette le censeur, et Collot-d'Herbois le dictateur. Vincent répétait hautement « qu'il fallait épurer la Convention, qui contenait encore beaucoup d'anciens aristocrates; que d'ailleurs, en la laissant trop longtemps au pouvoir, ses membres se corrompaient et finissaient par se croire au-dessus du peuple. » On voit que les Hébertistes n'étaient pas tous des insensés, et que quelques-uns même avaient des vues très-salutaires à la conservation de la république. Leur faute, leur crime était de confondre les patriotes avec les contre-révolutionnaires déguisés .

Les Cordeliers, dévoués à ce parti, avaient exclu de leur sein les amis de Danton. Carrier exaltait par ses discours les séances de ce club, qui recommençait à fixer les regards l. Celle du 14 ventôse fut décisive.

1 Pour montrer un grand zélé patriotique, les Cordeliers vinrent demander à la Convention la réimpression des œuvres de Maral,

A peine est-elle ouverte que Vincent s'écrie : « Je vous dénonce une nouvelle faction qui s'élève au milieu de la république pour la déchirer. J'inculpe Lhuillier, Dufourny et plusieurs autres, qui paraissent s'être donné le mot pour établir un système destructeur de modérantisme. » Vincent, rapprochant ensuite les époques et les différents systèmes de Chabot, Bazire, Bourdon (de l'Oise), Philippeaux et autres, « voit une conspiration profondément ourdie, plus à craindre que celle de Brissot, et qui renversera infailliblement la liberté, si on ne s'oppose aux projets des factieux, si on ne déploie toute la terreur que la guillotine inspire aux ennemis du peuple. »

« Citoyens, dit Carrier, j'ai été effrayé, à mon arrivée à la Convention, des nouveaux visages que j'ai aperçus à la Montagne, des propos qui se tiennent à l'oreille. On voudrait, je le vois, je le sens, faire rétrograder la révolution. On s'apitoie sur le sort de ceux que la justice nationale frappe du glaive de la loi. Si un homme est condamné pour des délits étrangers à la révolution , leur cœur nage dans la joie; ils le suivent au supplice; mais si c'est un contre-révolutionnaire, leur cœur se serre, et la dou-

qu'i! avait corrigées de sa main et qui étaient la seule fortune qu'il eût laissée à sa veuve et à sa sœur. La Convention prit la pétition en considération et la renvoya, pour l'exécution, au comité de l'instruction publique. Les événements politiques ne permirent pas de donner suite à ce projet. Les œuvres de Marat restèrent entre les mains de sa sœur, jusqu'à l'époque où elle me les transmit.

leur les suffoque. Est-il un délit plus grave que celui de conspirer contre son pays, d'exposer des milliers d'hommes à une mort certaine? Les monstres! ils voudraient briser les échafauds; mais, citoyens, ne l'oublions jamais, ceux-là ne veulent point de guillotine, qui sentent qu'ils sont dignes de la guillotine. Cordeliers ! vous voulez faire un journal maratiste, j'applaudis à votre idée et à votre entreprise; mais cette digue contre les efforts de ceux qui veulent tuer la république, est de bien faible résistance ; l'insurrection, une sainte insurrection, voilà ce que vous devez opposer aux scélérats. » (Yifs applaudissements )

Hébert, remplaçant Carrier à la tribune, dénonce la faction qui veut sauver les soixante- treize royalistes complices de Brissot, afin de s'en faire des créatures. « Pourquoi, ajoute-il, ce Chabot, capucin immoral, payé par Pitt et Cobourg, n'est-il pas jugé? Pourquoi Fabre d'Eglantine, ce scélérat profond, n'a-t-il point encore reçu le châtiment dû à ses forfaits? Je vais vous dire le pourquoi : c'est que M. Àmar est le grand faiseur, l'instrument qui prétend soustraire au glaive vengeur les soixante-treize coupables. Il est bon de vous apprendre que M. Amar est un noble, trésorier du roi de France et de Navarre. Oh ! pour celui-là il est bien noble, car il a acheté sa noblesse deux cent mille livres en écus.

» Il est temps que le peuple apprenne aux fripons, aux voleurs, que leur règne ne durera pas longtemps.

Les hommes qui, naguère dans des greniers, aujourd'hui dans de bons appartements, dans de bons carrosses, boivent et mangent le sang du peuple, vont descendre et rendre hommage à la guillotine. Au reste, les voleurs font leur métier; ils rendent tôt ou tard à la nation ce qu'ils lui ont volé, et ce sont ses meilleurs économes, car tout se terminera par des restitutions. Les voleurs ne sont donc pas les plus à craindre ; mais les ambitieux , les ambitieux ! ces hommes qui mettent tous les autres en avant, qui se tiennent derrière la toile, qui, plus ils ont de pouvoir, moins ils sont rassasiables, qui veulent régner ! mais les Cordeliers ne le souffriront pas. (Plusieurs voix: Non, non.) Ces hommes qui ont fermé la bouche aux patriotes dans les sociétés populaires, je vous les nommerai. Depuis deux mois je me retiens; je me suis imposé la loi d'être circonspect; mais mon cœur ne peut plus y tenir ; en vain voudraient-ils attenter à ma liberté ; je sais ce qu'ils ont tramé , mais je trouverai des défenseurs. » (Toutes les voix : Oui, oui.)

« Boulanger. Père Duchêne, parle et ne crains rien : nous serons, nous, les pères Duchêne qui frapperont. »

« Momoro. Je te ferai le reproche que tu t'es fait à toi-même, Hébert, c'est que, depuis deux mois, tu crains de dire la vérité ; parle, nous te soutiendrons. »

« Vincent. J'avais apporté dans ma poche un nu-

méro du Père Duchêne, écrit il y a quatre mois. En comparant le ton de vérité dont il est plein, à ceux d'aujourd'hui, j'aurais cru que le Père Duchêne était mort. »

« Hébert. Frères et amis, vous me reprochez avec raison la prudence que j'ai été forcé d'employer depuis trois mois. Mais avez-vous remarqué quel système d'oppression on avait dirigé contre moi? vous vous rappelez comme, dans une société très-connue, je me vis trois ou quatre fois refuser la parole, et comme on étouffa ma voix. Et pour vous montrer que ce Camille Desmoulins n'est pas seulement un être vendu à Pitt et à Cobourg, mais encore un instrument dans la main de ceux qui veulent le mouvoir uniquement pour s'en servir, rappelez-vous qu'il fut chassé, rayé par les patriotes, et qu'un homme ', égaré sansdoute..., autrement je ne saurais comment le qualifier, se trouva là fort à propos pour le faire réintégrer, malgré la volonté du peuple, qui s'était bien exprimé sur ce traître.

» Remarquez en même temps, que tous les journaux sont vendus à la faction , ou par peur ou par argent; il n'y en a pas un qui ose dire la vérité. Le ministre de la guerre avait pris, par plusieurs arrêtés, douze mille de mes numéros ; on a cherché à faire regarder cela comme une affaire d'argent de ma part,

1 Robespierre.

moi qui me soucie d'argent comme de rien ; mais qui suis jaloux de propager les bons principes. Ah I je dévoilerai tous les complots , car je ne vous ai rien dit encore.

» Comment est composé le ministère? Un Paré !

» Vincent. (Test un nouveau Rolland.

» Hébert. Un Paré ! d'où vient-il? Comment est-il devenu ministre de l'intérieur? On ne sait par quelles intrigues. Un Déforgues ! qui tient la place du ministre des affaires étrangères, et que moi j'appelle ministre étranger aux affaires.

» Vincent. Un Destournelles ! insignifiant, instrument passif !

» Hébert. Tout cela ne suffît pas encore àla faction. Voici le complot qu'elle avait combiné : On doit nommer au ministère de la guerre un Carnot, exconstituant feuillant, frère du Carnot du comité de salut public, imbécile ou malveillant, et général à l'armée du Nord; unWestermann, ce monstre couvert d'opprobre. C'est ainsi qu'on veut ressusciter Beurnomille et Dumouriez pour, qu'après avoir vendu les places fortes qui restent au Nord, leurs créatures s'échappent dans la bagarre, semblables à des voleurs qui mettent le feu à une maison pour s'échapper à travers les flammes, en emportant le fruit de leurs rapines.

» Eh bien ! quels sont les moyens de nous délivrer de cette faction? l'insurrection : oui, l'insurrection ;

et les Cordeliers ne seront point les derniers à donner le signal qui doit frapper à mort les oppresseurs. »

De vifs applaudissements accueillirent cette harangue ; il fut décidé que le tableau des droits de l'homme « serait dès ce moment couvert d'un crêpe funèbre , et resterait voilé jusqu'à ce que le peuple eût recouvré ses droits sacrés, par l'anéantissement de la faction modérée * . »

IV. Cette séance fut accueillie au dehors par l'indifférence du calme ou du mépris. Lorsqu'une faction proclame l'insurrection sans que les masses descendent dans la rue, les agitateurs sont nécessairement proscrits. Les Cordeliers, trop impatients, croyaient que l'insurrection qui avait réussi à une époque devait, en tous les temps, être couronnée par le succès. En vain, ils tentèrent l'envoi des commissaires de chaque section à l'hôtel de ville, comme au mois de mai 93 ; la seule section Marat, surle territoire de laquelle ils siégeaient, y envoya des commissaires le 16, et encore sans avoir régulièrement consulté tous les citoyens. Elle déclara au conseil général qu'elle resterait debout, jusqu'à ce que la punition des ennemis du peuple eût ramené la liberté, le calme et l'abondance 2. La plupart des membres du conseil eussent été assez disposés à entrer dans une insurrection; mais, voyant qu'elle n'était

1 Moniteur.

~ Séance du 1G ventôse du conseil général de la commune. — Voir le procès-verbal manuscrit.

Page 1