Histoire de la Revolution francaise, 1789
Discussions sur le roi. — Massacre du Champ-de-Mars. — Réaclion. — Derniers travaux de l'Assemblée constituante. — Cause du discrédit de cette Assemblée, et récapitulation de ses travaux.
I. Le mépris public avait succédé à l'amour et à la confiance que les Français avaient conservés jusquelà pour Louis XYI. Comment pourrait-on remettre les rênes du gouvernement dans ses mains débiles ou malveillantes ? Il faut le juger et s* en passer1! Tel était le cri de la conscience publique. Les esprits durent alors se porter sur la forme républicaine, dont on commença à discuter les avantages ou les inconvénients. Desmoulins, dès le mois d'août 1789, avait prononcé
1 Révolution* de Paris. — Deux Amis de la liberté. II. \
le mot de république; mais il n'avait pas insisté, en voyant tous ceux dans lesquels il avait le plus de confiance repousser sa proposition comme une folle témérité. Il la renouvela en apprenant la fuite du roi.
Bonneville se prononça dans le même sens ! : « Plus de roi, dit-il, plus de mangeurs d'hommes ! » Dès le 22 juin, le club des Cordeliers avait envoyé à l'Assemblée nationale l'adresse suivante : « Vous aviez consacré l'esclavage des Français , en déclarant que la France était une monarchie. Les bons citoyens ont gémi ; les opinions se sont choquées avec véhémence ; mais la loi existait, et nous lui avons obéi ; nous attendions notre salut du progrès des lumières. Les temps sont changés. Elle n'existe plus, cette prétendue convention d'un peuple avec son roi ; Louis a abdiqué la royauté ; désormais il n'est plus rien pour nous. Nous vous conjurons donc, au nom de la patrie, de déclarer sur-le-champ que la France est une république, ou au moins d'attendre que toutes les assemblées primaires aient émis leurs vœux sur cette question importante, avant de replonger une seconde fois le plus bel empire du monde dans les entraves du monarchisme. »
Cette adresse, portée à toutes les sociétés fraternelles (dont plusieurs étaient composées de femmes), fut approuvée par acclamation. Mais, aux Jacobins,
t'Bouche de Fer,
elle excita de violents murmures , et fut qualifiée de scélératesse : « Nous sommes les amis de la Constitution, et la monarchie est dans la Constitution, » s'écrient la plupart des membres. Ils ôtent la parole àBillaud-Varennes, qui propose aussi d'instituer la république. Danton s'indigne d'entendre dire que Louis XVI n'est pas déchu de sa couronne : « Il faut, dit-il, que l'Assemblée nationale lui représente son écrit; s'il l'avoue, il est criminel, à moins qu'on ne le répute imbécile. Ce serait un spectacle horrible à présenter à l'univers, si, ayant la faculté de trouver un roi criminel ou un roi imbécile, nous ne choisissions pas ce dernier parti. Or, il ne peut plus être roi, dès qu'il est imbécile; et ce n'est pas un régent qu'il faut, c'est un conseil à l'interdiction, qui ne peut être pris dans le corps législatif. Il faut que les départements s'assemblent; que chacun d'eux nomme un électeur ; que ces électeurs nomment ensuite les dix ou douze membres qui devront composer ce conseil, et qui seront changés, comme les membres de la législature, tous les deux ans. »
Antoine, député de Metz, propose de destituer le roi et d'appeler son fils au trône avec un régent, aux termes de la Constitution. Il s'oppose au maintien du roi avec un conseil de régence, « parce que les nobles et les gens riches sauraient bien faire en sorte que ce conseil ne fût composé que de fripons, qui seraient dirigés pour le roi. Mais un roi avec un ré-
tx HISTOIRE
gent est nécessaire , puisque , pour quelque temps encore, on a besoin qu'une seule tête abaisse, par sa hauteur, celle des ambitieux. »
Marat lui-même ne demandait pas alors précisément la république, mais un simple chargé de l'exécution des lois. Il ne se décidait pas par l'argument des Jacobins, qui voulaient observer la Constitution, même après qu'elle avait été violée par Louis XVI; il s'indignait justement d'entendre appeler la Constition un contrat entre le peuple et le monarque. La conservation du monarque sur le trône, loin d'être un contrat , n'était qu'une faveur accordée par les représentants du peuple à Louis XVI : « Louis XVI a perdu, sans retour, par ses crimes, la confiance de la nation ; ce n'est plus qu'un vil scélérat , indigne d'aucun emploi public. Par les forfaits dont il a souillé le trône, jugez de ceux dont il le souillerait encore ! S'il n'est pas retranché du nombre des vivants, qu'il perde à jamais sa liberté. Quant à son successeur, il sera tenu de jurer purement et simplement de faire exécuter avec exactitude et fidélité toutes les lois de l'Etat, quels que soient les changements que le peuple, son souverain, fera ensuite à la Constitution. Il sera tenu d'observer lui-même celles qui lient tous les citoyens, et il répondra personnellement de leur violation.1 »
1 Ami du Peuple, n° 61 7.
Robespierre ne se prononçait ni pour, ni contre la république, quoiqu'il parlât chaque jour plusieurs fois sur cette question. Il disait que le nom ne faisait rien à la chose , qu'on pouvait être libre et heureux avec un monarque, esclave et malheureux avec certaines républiques. Il répondait même avec un sourire sardonique à ceux qui l'interrogeaient : « Qu'il ne savait pas ce que c'était qu'une république; qu'en l'accusant d'être républicain , on lui avait fait trop d'honneur, et qu'il ne l'était pas; que si on l'eût accusé d'être monarchiste, on l'eût déshonoré, et qu'il ne l'était pas non plus. »
Pétion tenait le même langage aux nombreux citoyens qui lui demandaient son opinion ; mais tous les chefs populaires demandaient formellement la destitution et le jugement de Louis XVI.
II. Les Cordeliers et les sociétés fraternelles voulaient certainement de bonne foi et sans arrière-pensée la république ; mais il y avait un parti puissant qui la demandait aussi, soit pour l'exploiter, soit pour avoir un prétexte de punir et d'accabler tous ceux qui paraissaient ainsi violer la Constitution. A la tête de ce parti étaient Lafayette , Brissot , Girey-Dupré , Condorcet et le duc du Châtelet.
Brissot ne parlait plus que de la république, donnant à entendre que Lafayette (dont il était l'agent secret) en serait le président. Ce dernier invita le duc de Larochefoucault, son ami intime, à réunir chez lui
des députés, afin de se concerter avec eux sur la marche à suivre dans l'Assemblée nationale. La réunion eut lieu, et Larochefoucault y déclara qu'il opinerait pour la république. Lafayette, qui était présent, laissa entrevoir que c'était aussi son opinion; mais il y renonça bien vite, la majorité ne s' étant point montrée favorable à cette ouverture. Le général se ménageait ainsi toutes les chances : si la république avait été proclamée, il s'en serait déclaré le fondateur; dans le cas contraire, n'ayant pas parlé ouvertement pour elle, il conservait la faveur des royalistes, et pouvait user de ses forces pour punir les républicains.
<< Ceux qui connaissent Lafayette, dit le marquis de Ferrières qui l'avait beaucoup observé, savent que telle est sa politique , que , toujours posté derrière quelque enfant perdu, paraissant étranger au mouvement qui existe, et cachant avec soin la main savante qui remue les fils , il se conduit avec une prudence qui lui laisse la certitude de ne s'avancer, qu'autant qu'il devient nécessaire à l'exécution de ses desseins, jamais assez pour que l'événement , s'il arrive d'une manière contraire à ses espérances, puisse lui être imputé. L'ambition de Lafayette n'est point l'ambition des grands caractères, elle s'est moulée à sa petite âme; il n'emploie point les moyens francs et ouverts du courage; ce sont les moyens tortueux des intrigues de l'ancienne cour. »
L'cx -marquis de Condorcel prononça, au Cercle
social, un long discours en faveur de la république. Lui aussi n'était pas sincère ; car, bien que, dès le commencement de la révolution, il se fût rangé du parti des patriotes, il sut conserver les bonnes grâces de la cour, dont il recevait plusieurs pensions , et se faire donner par Louis XVI la place lucrative de commissaire de la trésorerie.
Girey-Dupré, ami et collaborateur de Brissot, prouva, dans la séance du 27 juin, aux Jacobins, que Louis XYI devait être dépouillé provisoirement de toute fonction royale, jusqu'à ce que son procès lui eût été fait par un haut jury. L'orateur fit l'éloge du supplice de Charles Ier, et affirma que les Anglais, «loin de se reprocher leur rigueur à son égard, s'en félicitaient; les aristocrates et les esclaves seuls célébraient la mémoire de ce prétendu martyr. »
Brissot prononça sur le même sujet, aux Jacobins i , un discours très-remarquable qui fut couvert d'applaudissements, et dont la société ordonna l'impression et l'envoi aux sociétés affiliées. Brissot, s'appuyant sur l'opinion des plus grands publicistes, démontra que l'inviolabilité du roi ne s'entendait que de ses actes, comme roi , mais ne pouvait s'entendre de ses crimes commis en dehors de l'exercice de ses fonctions. « La déclaration des droits, la souveraineté de la nation et le bon sens même, indiquent qu'il peut
1 10 juillet.
être jugé pour ces crimes. Autrement, le roi pourrait, sous les yeux d'un citoyen, violer sa femme, ou tenter de l'assassiner , et la victime serait encore obligée de lui dire : Seigneur, que votre volonté soit faite! ... Le jésuite Mariana lui-même , qui écrivait sous le despote Philippe II, a fait, dans le dernier siècle, un livre, l'Institution du Roi , où l'on trouve deux chapitres sur la question de savoir si l'on doit tuer, ou empoisonner un tyran. Mariana n'en fait aucun doute , et voici son raisonnement : Un tyran est une bête féroce qui déchire tout ce quelle trouve; or, c'est un devoir de tuer une bête féroce. Mais comment s'y prendre avec un tyran ? Il faut l'avertir fraternellement de ses fautes; s'il rejette la médecine, il est incorrigible; la république doit prononcer qu'il est déchu de la royauté. S'il s'oppose à la sentence, il faut le déclarer ennemi publie et le détruire par tous les moyens. »
Le colonel du Châtelet et Thomas Payne , Américain, commencèrent la publication d'un journal intitulé le Républicain, dont le premier numéro portait que Louis XVI était indigne, comme fourbe ou comme idiot. Malouet demanda l'arrestation des auteurs. Pétion proposa, qu'avant cette arrestation, on lût au moins l'article. Chapelier, craignant les applaudissements des tribunes , invoqua la liberté de la presse , dit qu'on devait mépriser l'œuvre d'un insensé, et fit passer à l'ordre du jour.
Les chefs de la gauche de l'Assemblée nationale,
Barnave, Alexandre Lameth, Duport, oubliant les justes reproches qu'ils avaient naguères adressés publiquement à Mirabeau, venaient de passer à la cour, en y portant leur popularité et leurs intrigues. Toutes les nuits, ils avaient des conférences mystérieuses avec la reine, qui ne fit plus rien sans les consulter. La nouvelle cabale reçut le nom de triumvirat. Marat, dès le mois d'octobre 1790, avait prédit cette défection, qui commença au mois d'avril. Les entretiens de Barnave avec la reine, lorsqu'il ramena à Paris la famille fugitive, le décidèrent tout à fait, en lui donnant l'occasion dé stipuler les conditions du marché pour lui et pour ses amis1. Ainsi, dans l'Assemblée nationale, il n'y eut plus ni côté droit, ni côté gauche. Cazalès, Malouet, Chapelier, Talleyrand, Sieyès, Duport, Barnave, les Lameth, se réunirent... Les seuls Robespierre, Pétion, Grégoire et quelques autres restèrent purs, et continuèrent à servir leur pays.
III. C'est dans ces circonstances que l'Assemblée chargea sept de ses comités, et notamment celui de Constitution, de faire un rapport sur l'affaire du roi. Tous émirent d'abord spontanément l'avis que Louis XVI ne pouvait plus régner, regardant même comme inutile de mettre ce sujet en délibération ; et le comité de Constitution ne s'occupa plus que du mode de gouvernement à adopter pendant la minorité
1 Mémoires de madame Campan.
du dauphin. Adrien Duport, n'osant pas encore combattre franchement l'opinion du comité de Constitution * , commença par soulever des objections contre le parti proposé. Il remontra les dangers d'une minorité, l'ambition des régents , etc.; puis, insinua que le comité, auteur de la Constitution, serait calomnié, s'il paraissait la violer lui-même. Enfin, il allégua que le seul moyen de sauver l'Etat et cette Constitution, était de rendre au roi une autorité dont il ne pourrait abuser désormais, puisqu'elle serait fondée sur l'intérêt de la Constitution même. Cette opinion bizarre fut accueillie avec assez d'empressement, sans toutefois qu'aucun membre de ce comité osât la transmettre à ses collègues. Alexandre Lameth s'en chargea, et avec succès. Un député, jusqu'alors inconnu, Muguet de Nanthou présenta le rapport des sept comités, le 13 juillet, à la tribune de l'Assemblée nationale.
La première partie de ce document contenait le récit des faits relatifs aux événements du 21 juin. La seconde présentait l'avis des comités sur ces deux questions : 1° Le roi peut-il être mis en cause pour le fait de son évasion? 2° Son évasion est-elle un délit ?
Sur la première question, Muguet prétendit que la Constitution établissait l'inviolabilité du roi , non
1 Deux Amis, t. VII.
comme une prérogative attachée à sa personne, mais comme un attribut essentiel de la royauté, pour mieux assurer la liberté et la souveraineté nationales ; pour faire, du trône d'un seul, le tombeau de l'ambition de tous ; pour défendre le pouvoir exécutif des invasions de la puissance législative ; pour qu'il ne fût pas au pouvoir du premier qui voudrait s'illustrer par une accusation éclatante, de traduire le prince devant les tribunaux, et de priver les lois de leur principal exécuteur.
Sur la seconde question, les comités pensaient qu'une action, lors même qu'elle est moralement criminelle, n'est un délit, dont la poursuite est de la compétence des tribunaux, que lorsqu'elle est ainsi spécifiée par la loi ; qu'on ne pouvait appliquer à l'évasion du roi les deux seuls décrets qui y étaient applicables : celui qui ordonne au monarque de ne pas s'éloigner de plus de vingt lieues du corps législatif, et celui qui le déclare déchu, si, étant sorti du royaume, il n'y rentre pas sur les sommations qui lui seront faites ; car le roi n'était point sorti du royaume et n'avait reçu ^aucune sommation. Le mémoire qu'il avait laissé entre les mains de Laporte ne constituait pas un délit, n'étant contresigné d'aucun ministre, et n'ayant point été communiqué officiellement à l'Assemblée. Le roi avait pu critiquer des décrets jusqu'au moment où, après les avoir examinés dans leur ensemble, il les eût tous acceptés à la fois. La fuite du
roi n'était donc pas un délit aux yeux de la loi, quoiqu'elle pût être un crime aux yeux de la raison et de la justice éternelle.
La troisième partie du rapport était consacrée à l'examen de la conduite de tous ceux qui avaient élé les promoteurs de la fuite du roi, ou qui l'avaient favorisée ; elle se terminait par un projet de traduire devant la haute cour nationale Bouille et ses complices, ainsi que les trois gardes du corps qui avaient été ramenés avec le roi. Ce projet ne parlait, ni du roi, ni de sa famille , parce que les comités voyaient les populations trop prononcées contre l'inviolabilité, et n'osaient encore en agiter la question. C'était un acquittement implicite.
Robespierre demanda la distribution de ce rapport et l'ajournement de la discussion. Dandré et Charles Lameth s'y opposèrent, afin de faire cesser la lutte des factieux contre l'intérêt public; l'Assemblée décida que la discussion aurait lieu à l'instant même.
IV. Robespierre courut aux Jacobins, qu'il supplia de repousser toute proposition, tendant à l'institution de la république, et de respecter les décrets qui seraient rendus.
«Comment donc! s'écria Danton, l'Assemblée peut prendre sur elle de prononcer, lorsque peut-être son jugement sera réformé par celui de la nation ! »
« Si les comités voyaient l'opinion des masses, dit Legendre, ils reviendraient à la raison, ils convien-
draient que, si je parle contre leur infâme projet de décret, c'est pour leur propre salut. »
Des députations des sociétés fraternelles, des halles et des deux sexes, apportèrent aux Jacobins des adresses contre le rapport des comités. La séance devint orageuse, et finit par des plaintes véhémentes contre la corruption des législateurs.
Pendant ce temps, une autre société fraternelle, siégeant aux Minimes , signait une adresse ' déclarant que « l'Assemblée nationale n'avait été envoyée que pour donner une Constitution, et non pour rétablir sur le trône un chef traître à ses serments; que tout décret qui ne se renfermerait pas dans les bornes du pouvoir confié aux législateurs, était, parla même, frappé de nullité. » Cette adresse fut portée à l'Assemblée à la séance du 14 ; mais Barnave s'opposa à sa lecture, qui n'eut lieu que le lendemain. Les tribunes l'applaudirent; mais l'Assemblée passa à l'ordre du jour.
V. Une discussion solennelle s'engagea sur le rapport des comités dans l'Assemblée nationale, qui avait eu soin de se faire entourer par la force armée. Vadier, Robespierre et Grégoire dirent en substance : « Le salut du peuple étant la principale loi, si, sous prétexte qu'une loi n'est pas encore faite, un individu
1 Elle fut signée le peuple et rédigée par Tallien , protégé de Danton.
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pouvait être inviolable, quels que fussent le nombre et l'énormité de ses crimes, il aurait les moyens d'ourdir les plus affreux complots et de détruire la nationalité. En admettant une pareille absurdité, on eût pu, à Versailles, soutenir, à main armée, les arrêtés de la séance royale, et exterminer les représentants du
peuple Si la Constitution n'a pas prévu le départ
du roi, la loi pénale y a pourvu, en prononçant la peine de mort contre quiconque a fait un complot contre le pays. Si Louis est sorti de la capitale comme roi, il s'est rendu parjure et coupable ; s'il en est sorti comme particulier, il n'est plus roi. Il a protesté contre cette même Constitution que l'on invoque pour établir son inviolabilité ; il ne peut donc s'en faire une arme.
» D'ailleurs, la nation, en accordant l'inviolabilité au roi, n'a pu entendre que, par là, elle lui donnerait le pouvoir de l'exposer impunément à toutes les horreurs de la guerre étrangère et de la guerre civile ; car il ne pouvait se dissimuler que tel serait le résultat de sa fuite. Dans l'hypothèse qu'il aurait eu l'intention de n'aller qu'à Montmédy, ou il voulait se borner à faire des observations paisibles sur les décrets, et pour cela il était inutile de fuir; ou il voulait soutenir ses prétentions à main armée, et alors c'était une conspiration contre la liberté. Si l'on déclare qu'il n'est pas jugeable, on doit regarder comme un grand crime la conduite des gardes nationales de Va-
rennes qui l'ont arrêté. Le trône ne sera pas plus avili, par le jugement d'un monarque, que l'humanité par celui d'un assassin; et ne serait-il pas honteux qu'une grande nation s'inquiétât de la vengeance que voudraient exercer les princes étrangers ? »
Ces orateurs conclurent à la convocation immédiate d'une Convention nationale pour juger Louis XVI, ce qui serait toujours moins périlleux que sa conservation sur le trône. Robespierre demanda, qu'en tout cas, si l'on déclarait le roi inviolable, on s'abstînt aussi de poursuivre ses complices, qui ne pouvaient être plus coupables que lui.
Goupil, Salles, Barnave, répondirent : « Si la Constitution défend au roi d'aller à plus de vingt lieues du corps législatif, elle ne prononce point de peine contre lui s'il enfreint cette disposition ; or , pour mettre quelqu'un en jugement, il faut une loi préexistante. Au surplus, ou le roi est sorti de Paris comme roi, et, dans ce cas, il est inviolable ; ou il en est sorti comme simple citoyen, et alors on ne peut douter qu'il n'ait eu le droit de sortir. S'il n'était pas inviolable dans tous les cas, la majesté du trône ne courrait-elle pas le risque d'être avilie? Si on le jugeait, n'avait-on pas à redouter la vengeance des princes étrangers? Enfin, il faudrait une régence, et rien n'est plus périlleux... »
Ce fut Barnave qui parla le dernier, et qui développa ces arguments avec le plus d'habileté. L'Assem-
blée vota (15 juillet) le décret présenté parles comités, en y ajoutant cet article, proposé par Salles : « Si le roi se met à la tête d'une armée, pour en diriger les forces contre la nation, ou s'il ne s'oppose pas, par un acte formel, à toute action de cette espèce, il sera censé avoir abdiqué la royauté, et il ne sera jugeable que pour les faits postérieurs à l'abdication. »
Une telle disposition avait pour but de permettre au roi d'essayer impunément un nouvel attentat; ainsi, presque tous les décrets semblaient lui ménager le moyen de fuir, ou des excuses d'avoir fui. Vadier fut, de tous les orateurs, celui qui attaqua avec le plus de violence le roi, qu'il appela même brigand couronné. Ce fait causa une grande surprise au public, qui ne pouvait s'expliquer le silence absolu gardé, pendant deux ans, par un patriote si énergique. Après le décret, \adier se rétracta, et déclara y adhérer. Les uns pensèrent qu'il avait été gagné après son discours ; d'autres qu'il l'avait prononcé par ordre de la cour, afin de rendre son adhésion plus éclatante, et d'encourager celle des membres qui d'abord avaient combattu l'inviolabilité.
L'Assemblée constituante, en ne prononçant pas la déchéance du monarque, méconnut toutes les règles de la politique et celles de la justice. La trahison évidente du roi n'avait même pas cette sorte de fausse grandeur que donne l'audace, car elle avait été préparée dans l'ombre et lâchement. D'ailleurs, ce
n'était pas la première fois que Louis violait ses serments ; on connaissait toutes les tentatives qu'il avait déjà faites pour dissoudre ou décimer l'Assemblée nationale. Il y avait donc ineptie, et non pas seulement imprudence, à lui confier de nouveau l'exécution des lois. D'ailleurs, l'Assemblée aurait dû consulter ses commettants : lorsque ceux-ci lui avaient imposé, dans leurs cahiers, le devoir de conserver la couronne à Louis XYI, il n'avait pas encore démérité. Les circonstances ayant changé, il fallait que le peuple se prononçât derechef.
Il y avait, dans les esprits, disposition à proclamer la république, à cause du discrédit où était tombé la royauté. Les Français, dit-on, n'étaient pas mûrs! argument banal et de tous les temps ; car la maturité, pour la plupart, c'est l'éducation politique, que la monarchie ne peut donner, sans forger des armes contre elle-même. Sans doute, un si grand changement ne s'opère qu'au prix de violentes agitations et de longs déchirements ; mais rien de grand ne se fonde sans périls et sans douleurs * . Si la génération, qui institue la république, l'achète par de dures épreuves , celles qui lui succèdent en recueillent les fruits. Cette grande loi de la solidarité des âges est le
1 C'est un ordre des dieux, qui jamais ne se rompt,
De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils nous font. L'exil des Tarquios même ensanglanta nos terres, Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres.
(Corneille, Cinna, u.) IL 2
devoir suprême de l'humanité, et nulle nation n'a le pouvoir de s'y soustraire.
VI. Cependant le peuple, mécontent du dédain avec lequel l'Assemblée avait passé à l'ordre du jour sur les premières pétitions, courut, le 15, au Champde-Mars, sans désordre, et en signa une autre dans le même sens, qu'on envoya par six commissaires. Bailly les ayant fait arrêter en chemin, ils n'arrivèrent qu'au moment où le décret venait d'être rendu.
Le soir, les Jacobins discutèrent sur la manière dont ce décret devait être interprété. Robespierre dit qu'il ne décidait rien, ni pour, ni contre le roi ; qu'il était possible que l'Assemblée eût eu l'intention de déclarer Louis XVI hors de cause, mais que cela ne résultait nullement de son décret. Laclos répondit : « Que , sans doute, les citoyens devaient tout aux lois, mais ne devaient rien aux intentions du législateur. » Il proposa de faire une pétition sage, mais ferme, que l'on enverrait à toutes les sociétés affiliées, pour la faire signer, même par les femmes et les enfants, et qui reviendraient bientôt couverte de dix millions de signatures. Le député Biauzat se prononça contre toute pétition, par obéissance aux lois, et par amour pour la paix.
Danton se leva : « Et moi aussi, dit-il, j'aime la paix, mais non la paix de l'esclavage... Le préopinant doit penser, ce me semble, qu'il est possible d'allier l'amour de la paix, avec la faculté d'émettre son opi-
nion. Qu'est-ce que le droit de pétition, sinon le droit d'émettre son opinion? Or, si la lettre du décret est obscure, n'est-ce pas le cas de faire une pétition? Que ceux qui ne se sentent pas le courage de lever le front de l'homme libre se dispensent de signer notre pétition. N'avons-nous pas besoin d'un scrutin épuratoire ? Le voilà tout trouvé »
En ce moment (onze heures du soir), la salle et les corridors sont inondés par quatre mille citoyens qui viennent demander que la société se joigne à eux, pour jurer le lendemain, sur l'autel de la patrie, de ne plus reconnaître Louis XVI pour roi, à moins que la majorité des communes ne décide le contraire. Laclos change sa proposition en celle de rédiger, dans ce sens, une pétition qui sera signée au Champ-de- Mars. Le club adopte cette mesure, nomme des commissaires, et se sépare à minuit. Tous les députés du parti Barnave et Lameth, exaspérés, quittent les Jacobins et vont délibérer aux Feuillants 1 .
Les commissaires apportèrent, le lendemain samedi 16, aux Jacobins, vers midi, une pétition rédigée par Brissot, et qui fut lue portes ouvertes : elle résumait les faits à la charge de Louis , signalait la honte et le danger de le remettre sur le trône, et demandait « que l'Assemblée nationale eût à recevoir, au nom de la nation, l'abdication faite, le 21 juin,
1 Frudhomme, t. IX, p. 5G.
par Louis XVI, de la couronne qui lui avait été déléguée, et à pourvoir à son remplacement par tous les moyens constitutionnels ;
» Déclarant les soussignés qu'ils ne reconnaîtront jamais Louis XVI pour leur roi, à moins que la majorité de la nation n'émette un vœu contraire à celui de la présente pétition. »
Cette pétition fut couverte d'applaudissements et envoyée, par des commissaires, au Champ-de-Mars, où. se trouvait déjà une foule immense ; là, il fut convenu qu'on viendrait la signer le lendemain dimanche, au même lieu. Afin de se mettre en règle vis-à-vis de l'autorité , les Jacobins envoyèrent à la municipalité Camille Desmoulins, avec onze autres citoyens, pour la prévenir du rassemblement et de la pétition. Le procureur syndic leur répondit : « Vous êtes dans le chemin de la Constitution ; la loi vous protège de son inviolabilité. »
Les adversaires du roi n'étaient pas d'accord. Les uns soupçonnaient Brissot , Laclos , Bonneville et Condorcet, de demander la république pour en donner la présidence à Lafayette. Les autres, au conj traire, accusaient les Cordeliers et les partisans de la régence de conspirer dans l'intérêt d'Orléans, pour le faire nommer régent. Cette dernière imputation était absurde, car d'Orléans venait de déclarer publiquement ' qu'il renonçait pour toujours au droit que la
1 Par une lettre adressée aux journaux.
Constitution lui donnait à la régence, et qu'il voulait servir son pays, sans occuper aucune place. En outre, les Cordeliers et les sociétés fraternelles se méfiaient de la majorité des Jacobins qui se laissait conduire , peut-être à son insu , par le parti Lameth, toujours occupé à prêcher la soumission aux décrets. Robespierre lui-même fut faible en cette circonstance, soit qu'il craignît de se compromettre, soit qu'il manquât naturellement d'audace.
La réunion préparatoire du Champ-de-Mars se ressentit de ces dissensions. Plusieurs citoyens exigèrent la radiation de ces mots : et à pourvoir à son remplacement par tous les moyens constitutionnels. Cette suppression fut mise aux voix et acceptée par la majorité des citoyens présents, qui se donnèrent rendez-vous, pour venir signer, le lendemain dimanche, 17 juillet.
Ceux-ci auraient dû comprendre que l'Assemblée, ayant rejeté toutes les pétitions avant son décret, ne les accueillerait pas après. Il faut détruire Cartilage1, disait sans cesse Caton dans le sénat de Rome. De même, Danton ne cessait de répéter : Un supplément de révolution est nécessaire, et il faudra malgré soi en venir là. L'occasion était bonne ; un seul cri retentissait dans la capitale et dans les départements : Il faut juger le roi : il faut le juger I Déjà le peuple avait, spontanément et sans désordre, fermé tous les théâ-
1 Delenda est Carthago.
très le jour où fut rendu le fatal décret. Le cri : Aux armes! partant à la fois de tous les clubs populaires, du Palais-Royal et du Champ-de-Mars ; le tocsin , l'apparition des piques, eussent certainement enflammé le peuple comme au 12 juillet, et l'eussent sauvé des sourdes et sanguinaires menées de ses ennemis.
VIL L'assemblée nationale eut peur d'une pétition, qui allait être bientôt couverte de plusieurs millions de signatures, et qui devait trop bien prouver que son décret était contraire au vœu national ; elle résolut à tout prix d'empêcher cette manifestation. Ayant mandé à sa barre le département, la municipalité, les accusateurs publics et les ministres , elle leur enjoignit de prendre les mesures les plus vigoureuses , à l'effet de maintenir la tranquillité publique. Puis, comprenant que, si le prétexte dej'obscurité de son décret n'existait plus, la discorde augmenterait parmi les pétitionnaires, elle rendit, à la séance du soir, sur la proposition de Desmeunier, le décret suivant :
« L'effet du décret du 25 juin dernier, qui suspend les fonctions royales et celles du pouvoir exécutif dans les mains du roi , subsistera jusqu'à ce que l'acte constitutionnel soit présenté au roi et accepté par lui. »
Cette manœuvre réussit. Les Jacobins prirent un arrêté (16 au soir) par lequel ils renièrent toute participation à la pétition que l'on imprimait déjà , et
déclarèrent qu'ils en faisaient suspendre l'impression, voulant toujours rester soumis aux décrets de l'Assemblée nationale.
Le lendemain 17, dès l'aurore, la municipalité fit publier un discours de Bailly qui , dans la nuit , lui avait dénoncé les clubistes comme un ramassis de brigands, de factieux, d'étrangers, d'aristocrates. Les compagnies sur lesquelles Lafayette compte le plus , celles qui lui avaient promis en avril une obéissance aveugle, sont l'objet des flatteries de la municipalité, de l'état-major et des députés ministériels. Depuis plusieurs jours, tous les citoyens revêtus de l'habit de garde national sont admis dans l'intérieur de l'Assemblée, sur les bancs des députés; Dandré, Lameth, Émery, Regnault de Saint- Jean d'Angely leur prennent affectueusement les mains, et les conjurent de soutenir la Constitution ' .
Cette faction ne voyait qu'un moyen d'empêcher le peuple de signer la pétition ; c'était la proclamation de la loi martiale. Il fallait d'abord arrêter les chefs du clubdeCordeliers, pour laisser le peuple sans guides, et pour inspirer la terreur. Danton fut forcé de prendre la fuite et de se réfugier à Fontenay, chez son beaupère , où il faillit être assassiné la nuit suivante. Camille Desmoulins et Fréron se virent également en butte à des violences. Quant à Marat, la police ne put
1 Camille Desmoulins, n° 86.
2k HISTOIRE
le découvrir, quoique sa tête fût mise à prix ; il était constamment caché depuis dix-huit mois , mais sa feuille incendiaire n'en paraissait pas moins. On a reproché aux chefs des Cordeliers cette disparition, et on les a accusés de lâcheté. C'est là une accusation absurde contre des hommes qui avaient déjà exposé vingt fois leur vie, et qui eurent si souvent l'initiative révolutionnaire1. Quelques personnes pensent toutefois que, voyant la mésintelligence qui régnait entre les clubs, et l'impossibilité d'opérer un mouvement salutaire, Danton et ses amis crurent inutile de se compromettre , ou ne voulurent pas prendre la responsabilité de ce qui arriverait. Si l'on accepte cette opinion , ils deviennent blâmables , pour avoir abandonné le peuple, qui devait compter sur eux.
Dans les deux partis qui se trouvaient en présence, le premier , le peuple, était divisé en une multitude de clubs , sans chefs unis ou capables de les rallier. Le second, la cour, d'accord avec l'Assemblée, disposait de l'armée et de Lafayette qui la commandait, et avait ainsi un centre d'action, et tous les moyens de profiter d'une occasion favorable.
VIII. Pendant la nuit, deux individus s'introduisirent sous l'autel de la patrie , situé au milieu du
1 Camille Desmoulins ne craignit pas de rentrer dans Paris pendant le massacre et de parler aux Jacobins le soir, malgré les plus furieuses menaces.
Champ-de-Mars, où la foule devait se rendre à midi, pour signer la pétition. A einq heures du matin, un jeune homme , occupé à copier les inscriptions , entendant travailler, conçoit des doutes et court avertir quelques citoyens. On lève les planches, et l'on trouve les deux hommes feignant de dormir; près d'eux étaient des vivres pour vingt-quatre heures, avec des outils et un tonneau. Conduits au comité de police de la section du Gros-Caillou , où le commissaire les interroge, ils répondent qu'ils ne se sont cachés que pour satisfaire une curiosité immorale. Le magistrat, au lieu de s'assurer d'eux, les remet en liberté.
La foule grossit autour de ces deux hommes , dont 1 un est un invalide que plusieurs de ses camarades, mêlés aux curieux, désignent comme un espion stipendié depuis longtemps par les aristocrates. Les prévenus finissent par avouer quon leur a promis à chacun vingt-cinq louis de rente viagère, pour se cacher sous l'auteL Le bruit se répand alors que le tonneau qu'ils avaient avec eux est rempli de poudre , et qu'ils voulaient faire sauter l'autel, au moment où les citoyens y signeraient la pétition. La foule se mettait en devoir de les conduire au comité des recherches, lorsque quelques brigands se jettent sur eux, les massacrent, et promènent, avec impunité, leurs têtes dans tout Paris l.
1 Prudhommc. — Desmoulins.
L'Assemblée nationale s'éiant réunie, Duport, son président, dit : « On nous atteste que deux citoyens viennent d'être pendus au Champ-de-Mars, pour avoir dit à une troupe ameutée, qu'il fallait se conformer à la loi. » Regnault de Saint- Jean d'Angely ajoute que ces deux citoyens étaient deux gardes nationaux dans l'exercice de leurs fonctions , et il réclame la proclamation immédiate de la loi martiale. La grande majorité de l'Assemblée applaudit, sans prendre la peine de vérifier ces allégations, fausses de tous points. En effet, il n'y avait personne au Champ-de-Mars au moment où furent arrêtés les deux hommes ; ce n'est pas là qu'ils furent massacrés , mais au Gros-Caillou et plus de deux heures après leur arrestation; enfin, ils n'étaient pas gardes nationaux, et ne furent pas mis à mort par le peuple, qui voulait, au contraire, faire instruire leur affaire par les autorités constituées.
Les députés, la municipalité, les affidés de Lafayette répandent le bruit que ce sont les .Cordelier s et les Jacobins qui ont coupé les deux têtes , en se disposant à égorger tous les honnêtes gens, tous les amis de l'ordre, tous les riches. Le commandant-général rallie ses escadrons et ses compagnies ; des hommes qui ne manquaient jamais de venir se joindre à la force armée, chaque fois qu'elle devait agir contre la révolution, vinrent appuyer la garde nationale *.
1 Les maîtres perruquiers, entre autres, furieux de ce que la révolution, ayant amené l'introduction d'un costume plus simple, leur
Les sociétés patriotiques s'étaient donné rendezvous sur la place de la Bastille, pour onze heures du matin, à l'effet de se rendre en corps, par le boulevard, au Champ-de-Mars, et d'y signer la pétition, avec tout le peuple qu'elles avaient averti. Mais, dès le matin, on fit occuper la place de la Bastille par des gardes soldés , qui chassèrent les clubistes, à mesure qu'ils se présentèrent. Ceux-ci se retirèrent sans difficulté, et se rendirent individuellement, ou par petits groupes, sans cris ni tumulte, au champ de la fédération. Vers midi, l'autel de la patrie était déjà entouré d'une foule nombreuse de citoyens, la plupart accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants ; en un mot, de cette population pacifique, pour laquelle le dimanche est un jour de promenade. Aucun cri ne se faisait entendre ; personne n'était armé, sinon quelques gardes nationaux en uniforme, comme ils avaient coutume de l'être, et accompagnés de leur famille. Un fort détachement de troupes, venu, vers onze heures, avec du canon, à cause de l'assassinat du matin, après avoir stationné deux heures, s'était retiré, en voyant la tranquillité qui régnait, et que nul ne menaçait de troubler.
La foule attendait avec impatience le moment de
avait fait perdre une partie de leurs bénéfices, se réunirent et vinrent en armes se ranger sous les ordres de Lafayelte. (Carra. — Je tiens aussi ce fait de Buonarotti, de Sergent-Marceau, de madame Duplessis et de plusieurs autres témoins.)
signer la pétition, lorsque des commissaires des Jacobins vinrent annoncer que celle qui avait été lue la veille ne pouvait plus servir, parce qu'elle supposait que l'Assemblée n'avait pas prononcé sur le sort de Louis. Ils ajoutèrent que le décret de la veille au soir ayant implicitement prononcé l'innocence du roi et son inviolabilité, la société allait s'occuper d'une nouvelle pétition, qu'elle présenterait incessamment à la signature. Un citoyen propose alors de la rédiger à l'instant même, sur l'autel de la patrie. Son avis est adopté à l'unanimité, et l'on nomme quatre commissaires, dont l'un prend la plume et écrit immédiatement le document qu'on va lire :
PÉTITION A L'ASSEMBLÉE NATIONALE, RÉDIGÉE SUR l'autel DE LA PATRIE, LE 17 JUILLET 1791.
« Représentants de la nation, vous touchez au terme de vos travaux; bientôt des successeurs, tous nonfïnés par le peuple, allaient marcher sur vos traces, sans rencontrer les obstacles que vous ont présentés les députés des deux ordres privilégiés, ennemis nécessaires de tous les principes de la sainte égalité.
» Un grand crime se commet; Louis XVI fuit; il abandonne indignement son poste; l'empire est à deux doigts de l'anarchie. Des citoyens l'arrêtent à Varennes, et il est ramené à Paris. Le peuple de cette capitale vous demande instamment de ne rien prononcer sur le sort du coupable, sans avoir entendu
l'expression du vœu des quatre-vingt-deux autres dér partements.
» Vous différez ; une foule d'adresses arrivent à l'Assemblée ; toutes les sections de l'empire demandent simultanément que Louis soit jugé. Vous, messieurs, vous avez préjugé qu'il était innocent et inviolable en déclarant, par votre décret du 16, que la charte constitutionnelle lui sera présentée alors que la Constitution sera achevée. Législateurs! ce n'était pas là le vœu du peuple, et nous avons pensé que votre plus grande gloire, que votre devoir même, consistait à être les organes de la volonté publique. Sans doute, messieurs, que vous avez été entraînés à cette décision par la foule de ces députés réfractaires, qui ont fait d'avance leur protestation contre toute la Constitution. Mais, messieurs... mais, représentants d'un peuple généreux et confiant, rappelez-vous que ces deux cent quatre-vingt-dix protestants n'avaient point de voix à l'Assemblée nationale ; que le décret est donc nul dans la forme et dans le fond : nul dans le fond, parce qu'il est contraire au vœu du souverain ; nul dans la forme, parce qu'il est porté par deux cent quatrevingt-dix individus sans qualité.
» Ces considérations, toutes ces vues du bien général, ce désir impérieux d'éviter l'anarchie, à laquelle nous exposerait le défaut d'harmonie entre les représentants et les représentés, tout nous a fait la loi de vous demander, au nom de la France entière, de
revenir sur ce décret, de prendre en considération que le délit de Louis XVI est prouvé ; que ce roi a abdiqué]; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau corps constituant pour procéder d'une manière vraiment nationale au jugement du coupable, et surtout au remplacement et à l'organisation d'un nouveau pouvoir exécutif.
»Peyre, Vachart, Robert, Demoy. »
Cet acte fut lu au peuple, qui l'applaudit et se mit à le signer, sur huit cahiers, placés aux angles de l'autel de la patrie. Plus de trois mille gardes nationaux de Paris et de la banlieue apposèrent leurs noms, ainsi que des électeurs de Paris et des départements, des hommes de lettres, des artistes, parmi lesquels on remarqua Sergent, plus tard conventionnel, Momoro, Chaumette, Girey-Dupré, David, Henriot, Santerre, Maillard, Hébert, etc..
Vers deux heures se présentent Leroux, Regnault et Hardy, officiers municipaux, accompagnés d'une escorte de gardes nationaux. On les accueille avec empressement : « Messieurs, disent-ils, nous sommes charmés de connaître vos dispositions ; on nous avait dit qu'il y avait ici du tumulte ; on nous avait trompés. Nous ne manquerons pas de rendre compte de ce que nous avons vu, de la tranquillité qui règne ; et, loin de vous empêcher de faire votre pétition, si l'on vous troublait, nous vous aiderions de la force publique. » Lnc personne leur ayant lu la pétition, ils la
trouvèrent conforme à la loi, et déclarèrent qu'ils la signeraient, s'ils ne se trouvaient pas en fonctions ; puis ils se retirèrent avec leur escorte. Une députation partit avec eux, pour réclamer la liberté de quelques citoyens, arrêtés injustement.
IX. Le corps municipal délibérait depuis le matin, sans néanmoins se décider à proclamer la loi martiale, comprenant bien que l'assassinat du Gros-Caillou n'était pas un prétexte suffisant, et que la population était trop paisible, pour qu'on pût recourir à l'emploi de la force. Pendant ce temps-là, Lafayette visitait la ville ; un inconnu l lui tire à bout portant un coup de fusil, qui ne l'atteint pas. L'assassin, conduit au comité, est relâché sur l'ordre du commandant-général lui-même. Un autre individu tente d'assassiner un aide de camp ; le coup manque également. Aussitôt, tous les aides de camp se répandent par la ville, annonçant à la garde nationale ces prétendus assassinats. Charles Larneth, Barnave et quelques autres meneurs de l'Assemblée, envoient message sur message à Bailly, qui détermine enfin, vers cinq heures, le corps municipal à proclamer la loi martiale. Cette proclamation n'est faite que sur la Grève, en présence des soldats rangés en bataille, et non au Champ-de-Mars, lieu du rassemblement.
Le corps municipal quittait l'hôtel de ville pour se rendre au Champ-de-Mars, lorsqu'il rencontra ses
1 On sut plus lard que c'était un nommé Fournier, dit l'Américain.
commissaires ; il remonta pour les entendre 1 . Ceuxci déclarèrent que le rassemblement était légal et pacifique. Bailly leur répondit que l'arrêté était pris et qu'il l'exécuterait. En vain les commissaires manifestèrent leur étonnement, Bailly persista 2. La députation des pétitionnaires ayant pris, à son tour, la parole, le maire lui répond quil va marcher au champ de la fédération pour y mettre la paix. Sur ces entrefaites, un capitaine du centre vient dire à la municipalité que le Champ-de-Mars ri est rempli que de brigands. La députation affirme qu'il en impose; mais Bailly ne veut plus rien entendre, et se remet en marche avec le corps municipal et Lafayette ; dix mille hommes d'infanterie, une partie de la cavalerie et plusieurs batteries les suivent. Pendant le trajet, les troupes, ivres déjà des fumées du vin, s'exaltent jusqu'à la fureur par des récits calomnieux ; elles font retentir les airs des cris d'une joie féroce et cynique. « Nous allons , disent-elles , envoyer des pilules aux Jacobins. »
1 Le procès-verbal de la municipalité porte qu'il ne les entendit point ; mais toutes les déclarations qui ont été faites par eux et par d'autres personnes démontrent, qu'en ce point, le procès-verbal est faux, ou tout au moins erroné.
2 Le journal de Prudhomme et celui de Camille Desmoulins déclarent que les trois commissaires firent un rapport perfide, et annoncèrent que le rassemblement tendait évidemment à troubler l'ordre public. C'est la seule erreur qui se trouve dans leur récit ; le rapport des commissaires a été lu dans le procès de Bailly, el je me suis conformé à sa teneur.
A sept heures et demie, elles arrivent au Champde-Mars, où elles pénètrent par trois issues opposées, afin de couper toute retraite à la foule. Le maire, portant un drapeau rouge « de poche, » presque invisible1, entre, avec la cavalerie et un détachement d'infanterie, par la grande rue de Chailîot, à l'endroit où se trouve aujourd'hui le pont d'Iéna ; mais, au lieu de précéder la force armée, aux termes de la loi, il la suit avec le corps municipal2. Lafayette arrive par le Gros-Caillou, à l'autre extrémité, avec les volontaires. Le troisième détachement, composé en grande partie de grenadiers soldés, se présente du côté de l'Ecole militaire.
La foule s'était renouvelée au moins trois fois depuis le matin , et, en ce moment, il n'y avait plus même un seul citoyen armé de sabre ou de canne. Les groupes dansaient en chantant des airs patriotiques. Effrayés à l'aspect des Iroupes, ils veulent s'enfuir, mais des citoyens s'écrient : « Mes frères, que faites-vous? Nous sommes paisibles, la loi martiale ne peut être dirigée contre nous; et, dans ce cas, pourquoi nous sauver? Si elle est dirigée contre nous, attendons qu'elle soit publiée, et pour lors nous obéirons ; mais vous savez qu'on ne peut user de la force
i Voir le procès de Bailly et son aveu.
2 Procès de Bailly, — Bulletin du tribunal révolutionnaire. — Des témoins occulaires ont confirmé à l'auleur cette déclaration.