II
sans avoir fait trois sommations. » Ces paroles rassurent le peuple, qui demeure tranquille autour de l'autel de la patrie, lorsque, tout à coup, des gens apostés sur les glacis, près de l'endroit où se trouvait Bailly, s'écrient : A bas le drapeau rouge ! à bas les baïonnettes! et lancent quelques pierres sur la garde nationale, sans l'atteindre. Un coup de feu part de ses rangs sans blesser personne. La garde alors tire sur les provocateurs le premier coup à poudre * ; puis, sans aucune sommation, elle se retourne vivement du côté de l'autel, et y fait une décharge à balles, qui tue ou blesse un grand nombre de personnes.
La foule s'enfuit ; une centaine de citoyens restent calmes, embrassant l'autel de la patrie, dans l'espoir d'y trouver un asile sacré. La troupe vient les y égorger froidement, puis fond sur les fuyards et assassine ceux qu'elle peut atteindre. La cavalerie s'éparpille dans la plaine à leur poursuite; un grand nombre se jettent dams la rivière ; dix neuf y sont tués à coups de pistolet ; d'autres se cachent derrière un train de bois2. Les malheureux qui cherchent une issue du côté du Gros Caillou sont massacrés par les volontaires royalistes, dirigés par Lafayette. Toutefois, ceux qui fuient vers l'Ecole militaire sont protégés par les grenadiers du centre, qui en sauvent ainsi plus de
1 Révolutions de Paris, n° 1 07. — Camille Desmoulins, 8G.
2 Déposition de Chrétiens dans le procès de Bailly.
deux cents, malgré les cris de fureur et les menaces de ceux qui les poursuivent l .
Le Champ-de-Mars, qui, Tannée précédente, presque à pareil jour, avait été témoin de tant d'enthousiasme et d'acclamations joyeuses, ne retentissait plus, au crépuscule de cette journée fatale, que des cris plaintifs des mourants, et des sanglots des citoyens donnant le baiser d'adieu à leurs femmes ou à leurs enfants assassinés. Il périt plus de deux cents personnes; le nombre des blessés fut considérable2.
Cependant la pétition fut sauvée : quelques citoyens eurent le courage de la ramasser sous les balles des meurtriers, et d'en réunir tous l'es cahiers, soit pour ne pas compromettre les- signataires, soit pour laisser à la postérité une preuve de l'innocence des victimes 3.
1 Révolutions de Paris, n° 107.
2 Bailly dit, dans son procès verbal, qu'il n'y eut que douze morts et autant de blessés ; mais, outre que son allégation est invraisemblable, il reçoit un démenti formel de tous les contemporains, même de ceux qui approuvèrent ce massacre. Ainsi, l'historien Beaulieu dit que le nombre des morts fut beaucoup plus considérable. Prudliomme, dont plusieurs collaborateurs ont été témoins de ce fait, reproduit la même affirmation ; Ferrière, écrivain royaliste et contemporain, la confirme. Camille Desmoulins tenait de plusieurs témoins oculaire . que le nombre des victimes fut de quatre cents. Le maire de Paris savait lui-même qu'il mentait dans son procès-verbal, car il n'osa publier les noms des morts, quoique Prudhomme lui en eût fait une sommation formelle.
3 Cette pétition, avec toutes ses signatures, existe encore a l'hôtel de ville, où l'auteur l'a vue.
X. Après le carnage, Bailly, à la tête de la municipalité, dit aux grenadiers qu'il était vivement affecté de l'imprudence des gardes nationaux qui avaient fait feu. Les grenadiers répondirent : « Et nous, nous sommes indignés qu'on se soit porté à une telle violence ; la quantité de monde n'était pas si grande ! pour qu'on n'eût pu, sans tuer personne, se saisir de ceux qui avaient lancé quelques pierres. Si l'on nous réserve à de pareilles expéditions, nous saurons nous retirer. C'est devant l'ennemi qu'il faut nous mener, c'est là que nous nous servirons de nos armes ; mais nous nous serions crus déshonorés et indignes du nom français si nous avions été assez malheureux pour tremper nos mains dans le sang des citoyens qui viennent d'être égorgés. »
Lafayette s'écria : « J'avais pleine confiance en vous; mais vous n'avez pas obéi à la loi. » Et il ordonna l'arrestation de plusieurs grenadiers.
On a voulu dégager Lafayette et Bailly de la terrible responsabilité tju'ils ont assumée sur eux dans cette fatale journée; mais un examen impartial des faits détruit sans retour l'échafaudage d'arguments élevés à grand'peine par eux ou par leurs défenseurs.
Lafayette ne pouvait ignorer les intentions criminelles des volontaires qu'il conduisit au Chanrp-de-
1 II n'y avait pas au Champ-dc-Mars plus de douze mille personnes, dont les trois quarts étaient des femmes, des vieillards et d<js enfants. (Prudhomme.)
Mars, et dont il aurait dû refuser le concours, puisqu'il pouvait disposer de trente mille hommes, sans compter une artillerie parfaitement disciplinée. S'il eût voulu prévenir l'effusion du sang , au lieu d'arriver par le Gros-Caillou à la tête des volontaires, il eût suivi la municipalité et le drapeau rouge.
Bailly, il est vrai, hésita jusqu'à cinq heures, sachant bien que l'assassinat du matin n'était qu'un acte isolé, et que la foule qui était au Champ-de-Mars s'était renouvelée trois fois dans le jour, comme on l'a vu; cependant, la troupe qu'il commandait tira la première, et à balles, non sur les provocateurs des glacis, mais sur la foule paisible. Au reste, la manière dont il falsifia les faits dans le procès-verbal, qu'il vint lire le lendemain à l'Assemblée nationale, montre jusqu'à quel point lui-même se sentait coupable. 11 dit, entre autres mensonges, que l'ordre public était entièrement détruit; qu'il n'avait pas entendu les pétitionnaires venus à six heures du Champ-de-Mars ; que les séditieux avaient tiré un coup de feu sur les officiers municipaux; qu'ensuite, ils avaient recommencé leurs cris, lancé des pierres, et rendu impossibles les sommations ; puis, ils étaient armés. Enfin, Bailly trompait l'Assemblée, en affirmant qu'il n'y avait eu que douze morts et autant de blessés, quoiqu'il en eût vu de ses yeux un nombre dix fois plus considérable.
Le président de l'Assemblée nationale, tirant de son portefeuille un discours écrit, répondit au maire
qu'elle approuvait sa conduite, et Barnave se félicita hautement des événements qui venaient de s'accomplir. Bailly ayant lu le même procès-verbal au conseil général de la commune, fut couvert d'applaudissements. Garran de Coulon,' l'un des conseillers , témoigna son indignation : « Il est bien étrange, dit-il, que l'on fasse éclater une joie barbare à l'aspect du drapeau de la mort, et lorsque la patrie et la liberté sont couvertes d'un crêpe funèbre. » Un de ses collègues s'écria que cette réflexion était d'un séditieux : « Je demande, répondit Garran, qu'on me fasse mon procès ! » Le conseil général eut honte et passa à l'ordre du jour.
La garde nationale ne trempa pas tout entière ses mains dans le sang innocent, mais seulement des compagnies choisies, dans lesquelles dominaient les aristocrates, les contre-révolutionnaires, les hommes tarés que Lafayette avait eu soin d'enrôler en leur donnant des grades et une forte paye. D'autres gardes nationaux faciles à séduire, furent exaltés par les calomnies et par le serment imprudent qu'ils avaient fait en avril, au commandant-général, de lui obéir en tout. Il est constant que le grand nombre de royalistes, qui étaient venus là, les excitèrent à la cruauté, afin de les déshonorer, et de leur faire détruire , de leurs propres mains, les amis de la Constitution.
On savait déjà, à cette époque, combien la calomnie sert un gouvernement inique et cruel. On invente
des atrocités ; on les fait propager dans les moments décisifs, avec la rapidité de l'éclair; et, avant d'avoir pu s'enquérir de la vérité, les citoyens et les soldats fusillent à l'envi ou égorgent, à coups de baïonnette et à coups de crosse de fusil, des centaines de malheureux soupçonnés d'avoir pris part à une insurrection, lorsque le plus grand nombre n'en a même pas eu la pensée! On ne se défie pas assez, dans les révolutions, de ces pièges affreux, et l'on y tombe sans cesse !.
XL La terreur suivit le massacre 2. L'Assemblée nationale décréta (18 juillet) que « tous ceux qui auraient provoqué le meurtre, l'incendie, le pillage, et conseillé formellement la désobéissance à la loi, soit par des écrits publiés ou colportés, soit par des discours tenus dans les lieux ou assemblées publics, seraient regardés comme séditieux et perturbateurs ; qu'en conséquence , les officiers de police seraient tenus de les faire arrêter sur-le-champ, et de les remettre aux tribunaux, pour être punis suivant la loi ; que tout cri contre la garde nationale ou la force publique en fonction, tendant à lui faire baisser ou dé-
1 Plusieurs gardes nationaux eurent des remords et mirent fin à leur vie. D'autres, quoique étrangers à cet acte de barbarie, se suicidèrent également de désespoir. Un lieutenant de canonniers, Provant, membre du club des Cordeliers, homme d'un héroïsme antique, sécria : J'ai j urè de mourir libre! la liberté est perdue; je meurs! et il se fit sauter la cervelle. (Prudhomme. — Révolutions de Paris.)
2 Prudhomme.
poser les armes, serait regardé comme séditieux et puni d'un emprisonnement qui ne pourrait excéder deux années. »
La municipalité ourdit une vaste information contre les factieux et les étrangers soudoyés pour semer des troubles. Elle fit arrêter le juif Ephraïm comme l'agent de la Prusse , madame d'Àëlsders comme émissaire du stathouder, Rotondo comme agent de l'Angleterre, et deux ou trois autres étrangers paisibles. Legendre , Danton , Sergent, Camille Desmoulins, Fréron, furent obligés de se dérober aux mandats d'arrêts décernés contre eux, dans le but d'empêcher leur élection à l'Assemblée législative '. Ces deux derniers cessèrent la publication de leur journal ; Marat, manquant d'imprimerie, suspendit le sien quelques jours. Hébert et sa femme furent jetés en prison ; Santerre, chef de bataillon du faubourg Saint-Antoine, parvint à se dérober aux poursuites ; on arrêta Verrière, son avocat, qui l'avait défendu contre un aide de camp de Lafayette. Les arrestations furent si nombreuses, que l'autorité n'osait en publier la liste.
Le député Dandré fit paraître une affiche intitulée
1 Danton était membre de l'assemblée électorale. Un huissier voulut, le 13 août, y mettre à exécution un décret de prise de corps conlre lui, pour attentat. Danton s'évada et dit : Les scélérats! ils ne m'auront pas ; ils seront plutôt exterminés auparavant! (Hist. i»np. des Crimes, par Prudliomme, t. II, p. 3.)
le Chant du coq, et Regnault de Saint-Jean-d'Àngély un journal intitulé le Postillon par Calais, qui, chaque matin, dénonçaient les patriotes qu'on entourait d'espions, les insultaient, les accusaient d'être vendus aux étrangers. La réaction triomphait complètement; ni le sexe ni l'âge n'étaient épargnés. Les confidences de l'amitié même pouvaient être un crime à ses yeux. Les réactionnaires poussèrent l'impudence jusqu'à imprimer, sous le nom de Pétion, de Robespierre, de Desmoulins, de Marat, de fausses pétitions, des discours insensés et des motions sanguinaires.
La société des Jacobins présenta à l'Assemblée nationale, le 18, une adresse timide rédigée par Robespierre. Elle s'y défendait d'être composée de factieux; protestait de sa soumission constante aux décrets, et se faisait un mérite d'avoir désavoué sa pétition, après le décret du 16. Dans de telles circonstances, il appartenait à cette société célèbre de protester au contraire contre ce décret. Mais la terreur s'était emparée d'elle, ou Robespierre craignait la fermeture des clubs. La veille, les troupes, en revenant du Champ-de-Mars, voulaient démolir, à coups de canon, le couvent des Jacobins; ceux-ci sortirent épouvantés. Ce fut alors que Robespierre, n'osant retourner à son logement, situé dans la rue Saintonge au Marais, et courant se réfugier au faubourg Saint-Honoré chez un de ses amis, fut entraîné par un honnête menuisier, nommé Duplay, qui, tremblant pour les jours du fugitif, le
força d'entrer dans sa maison, vis-à-vis la rue Saint- Florentin, où il fut comblé de caresses. Depuis cette époque, Robespierre demeura dans la famille de Duplay, constamment entouré d'une tendresse et d'un dévouement sans bornes.
Le 23, Salles demanda le jugement des factieux par une commission militaire sans appel; Lanjuinais combattit ce projet et proposa les tribunaux ordinaires. L'Assemblée confia les poursuites et le jugement au tribunal du sixième arrondissement, qui, malgré l'activité de l'accusateur public, ne put trouver dans son instruction l'apparence d'un délit.
Dans le fort de la réaction, Prudhomme et Pétion firent preuve d'un grand courage. Le premier qualifia justement tous les attentats qui venaient de se commettre, et invita le peuple à une nouvelle insurrection, seule capable de remédier à ses maux, et de lui en épargner de plus affreux. Pétion publia une lettre à ses commettants, dans laquelle, après s'être disculpé, lui et les patriotes, des calomnies dont on les abreuvait, il ajouta :
« La réunion la plus étonnante vient de s'opérer au sein de l'Assemblée. J'en suis témoin et j'y crois à peine. Des hommes, que l'antipathie la plus fortement prononcée éloignait les uns des autres, se sont rapprochés tout à coup. Us se détestent, ils se méprisent. Mille fois je les ai entendus s'attaquer avec l'acharnement le plus cruel, se faire les reproches les
plus amers, se permettre les inculpations les plus outrageantes, et ils agissent de concert ! Peut-il exister de liaison vraie sans estime? Auraient-ils déposé en un instant toutes leurs haines? Serait-ce le désir de sauver l'état qui les aurait réunis? Que ne puis-je le penser I Je me livre malgré moi aux plus tristes présages. Ce moment est affreux; il me fait verser des larmes de sang ; l'image de la force se présente partout aux regards du citoyen tremblant et effrayé ; je vois les vengeances et les persécutions particulières s'approcher. Où nous conduiront les premiers pas rétrogrades? Je ne sais, mais j'en frémis. »
L'Assemblée nationale , pour tromper l'opinion , employait presque tout son temps à la lecture des adresses de félicitations envoyées des départements et signées de quelques membres des directoires et des états-majors. Elle laissait enfouies dans ses cartons celles qui étaient couvertes de signatures indépendantes et qui lui infligeaient un blâme. Toutefois, les adresses de Riom, d'Issoire, de Montauban et de Clermont, qui exprimaient avec énergie l'indignation contre l'Assemblée, furent rendues publiques; Biauzat les fit renvoyer comme criminelles au comité des recherches. T^es meneurs constitutionnels, profitant de la terreur, tentèrent de faire décréter la révision de la Constitution, et de faire révoquer le décret qui suspendait les élections, afin qu'elles se fissent sous l'empire de la crainte. Enfin, ils essayèrent de dé-
l\l\ HISTOIRE
truire la société des Amis de la Constitution, en suscitant un schisme.
XII. Dans la nuit du 17 au 18, Lafayette et Barnave s'emparèrent des registres et de la correspondance de cette société, et les firent transporter aux Feuillants, magnifique couvent qui communiquait avec l'Assemblée nationale. Presque tous les députés et le bureau des Jacobins les y suivirent. Ils envoyèrent à toutes les sociétés affiliées une adresse dans laquelle ils se disaient les seuls amis de la Constitution, et calomniaient leurs collègues. Cette adresse fut expédiée par les courriers du ministre Delessart, avec les décrets du 15 et du 16. Les sociétés des départements, trompées d'abord, adhérèrent aux Feuillants, et il ne resta aux Jacobins que six députés : Robespierre, Pétion, Grégoire, Prieur, Rœderer et Coroller; mais avec eux presque tous les citoyens. Les adresses qu'ils expédièrent à leur tour aux sociétés affiliées, pour les inviter à rester avec eux, restèrent d'abord sans effet.
Des négociations furent entamées entre les deux sociétés rivales, dans le but d'opérer une réunion. Elle n'eut pas lieu, parce que les Feuillants y mirent pour condition que la société n'admettrait plus que des citoyens actifs. Ils exigeaient en outre que le siège de la société fût au nouveau domicile qu'ils avaient choisi, tandis que Pétion et Robespierre voulaient rester aux Jacobins1, et admettre les citoyens passifs.
1 Depuis quelques mois ils avaient quitté la bibliothèque, qui n'é-
Les négociations étant rompues le 24 juillet, Robespierre et Pétion furent chargés de l'épuration de la société. Les sociétés affiliées, reconnaissant bientôt qu'elles avaient été trompées par les Feuillants, revinrent presque toutes aux Jacobins. Le duc d'Orléans y revint lui-même, et son fils Louis-Philippe s'y fit recevoir.
XIII. Le but de la révision de la Constitution était de supprimer ce qu'elle avait de défavorable au monarque. Louis XVI, quoiqu'il fût suspendu1, s'entendit secrètement, sur les nouvelles dispositions à y adapter, avec Malouet, Barnave et Chapelier. Néanmoins, ces derniers, comprenant qu'il serait difficile de faire accepter ce changement sans l'avoir préparé par une manœuvre, chargèrent Malouet d'attaquer violemment la Constitution, en la qualifiant de démagogique, d'incendiaire, et de demander la suppression de la déclaration des droits, ainsi que de tous les articles qui limitaient la puissance royale. Malouet monta à la tribune dans ce but. Chapelier l'interrompit avec une indignation feinte ; la gauche, rangée autour de Barnave, lança, pour le soutenir, de grands mots patriotiques , à l'aide desquels on fit décréter presque toutes les dispositions concertées avec le roi.
De nouveaux décrets permirent aux fonctionnaires
tait pas assez vasle pour contenir tous les membres, et ils tenaient leurs séances dans l'église.
1 Mémoires de Lafayelle. — Lettre de Gouverncl à Bouille.
de poursuivre les calomnies contre la droiture de leurs intentions.
Il fut exigé des électeurs une contribution de quarante journées de travail au lieu de dix, et, en outre, la propriété ou location d'un immeuble. A cette occasion , Robespierre avait demandé que non-seulement on n'exigeât aucune contribution des députés ni des électeurs, mais que Ton abolît même la distinction entre les citoyens actifs et les citoyens passifs : « Vous n'êtes donc pas purs, disait-il à ses collègues, puisque vous avez été choisis par des électeurs qui ne payaient rien. »
On décréta que les ministres auraient une place marquée dans la salle de la législature, et seraient entendus, lorsqu'ils le demanderaient.
Les Feuillants firent les plus grands efforts, mais en vain, pour faire révoquer les décrets qui excluaient les députés actuels des places et de la première législature.
Voulant ménager au roi la possibilité de fuir à l'étranger, afin de dicter, de là, une espèce de Charte, ils proposèrent (1er septembre) un décret selon lequel le roi donnerait tous les ordres qu'il jugerait convenables pour sa garde et la dignité de sa personne, et indiquerait le jour et les formes dans lesquelles il accepterait l'acte constitutionnel. C'était violer le décret qui retenait Louis sous garde jusqu'après l'acceptation, et exposer de nouveau la France à la guerre civile. Fré-
DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. kl
teau s'écria «qu'on devrait aller aux voix sans aucune discussion, afin de témoigner de la générosité envers le monarque. »
Robespierre s'opposa au décret : « On doit être content, sans doute, de tous les changements essentiels qu'on a obtenus de nous. Si on peut encore attaquer et modifier une Constitution arrêtée déjà deux fois, que nous reste-t-il à faire que de reprendre ou nos fers ou nos armes? Nous avons été envoyés pour défendre les droits de la nation, et non pour favoriser la coalition des intrigants avec la cour et leur assurer nous-mêmes le prix de leurs complaisances et de leur trahison. Existerait-il dans cette Assemblée un homme assez lâche pour transiger avec la cour sur un article de notre Constitution? assez ennemi de la patrie et assez imprudent pour avouer qu'il n'a cherché dans la révolution qu'un moyen de s'agrandir? Non, je ne le crois pas. Je ne veux regarder les discours qui présenteraient ce rens que comme l'explosion passagère du dépit, déjà expié par le repentir. (En prononçant ces mots, l'orateur regardait en face Duport, les Lameth et Barnave.) Je demande que chacun de nous jure qu'il ne consentira jamais à composer avec le pouvoir exécutif sur aucun article de la Constitution, et que quiconque osera faire une semblable proposition soit déclaré traître à la patrie. »
Les chefs constitutionnels restaient muets de honte; mais la droite, charmée de les voir ainsi flétris et hu-
miliés, applaudissait vivement l'orateur. Les tribunes aussi témoignaient une approbation enthousiaste. Toutefois, l'Assemblée vota le décret ; mais la sensation produite par le discours de Robespierre fit trembler un instant le triumvirat, qui dissuada le monarque d'en profiter. C'est alors que Barnave fit déclarer (3 septembre) que la Constitution était terminée ; que l'Assemblée nationale constituante ne pouvait y rien changer, et qu'une députation de soixante membres irait, le même jour, la présenter à Louis XVI. On ne voulut pas la soumettre à l'acceptation du peuple, et on viola une fois de plus les principes d'après lesquels les représentants ne sont que des mandataires dont les œuvres ont besoin de ratification. Si elle avait eu lieu, l'acceptation formelle du peuple eût imposé silence aux ennemis de la Constitution, et leur eût enlevé tout prétexte de l'attaquer.
Les députés de îa droite et Montmorin exhortèrent le roi à n'accepter la Constitution qu'en partie, et à prendre la fuite. Barnave (surveillé depuis le discours de Robespierre) se joignit à la reine et à la majorité des ministres, qui étaient d'avis de l'acceptation pure et simple, afin de prendre du temps pour la renverser. Louis XVI, adoptant ce dernier avis, accepta la Constitution le 13 septembre, et vint, le lendemain, prêter serment de la faire loyalement exécuter. Il fut encore applaudi avec enthousiasme ; puis il sollicita de l'Assemblée une amnistie générale pour les com-
plices de sa fuite et pour les pétitionnaires du Champde-Mars. Il en avait besoin, tant pour soustraire les premiers à une peine inévitable , que pour éviter à la municipalité la confusion dont l'innocence des autres n'aurait pu manquer de la couvrir, dans les débats judiciaires. Lafayette demanda même que l'amnistie s'étendît à tous les jugements et poursuites sur les faits relatifs à la révolution, et que l'Assemblée révoquât un décret récent qui mettait quelques entraves aux émigrations. Toutes ces demandes furent décrétées à l'instant même.
La joie revint dans Paris ; il y eut des fêtes publiques aux Champs-Elysées, où le roi vint avec la reine, et où ils furent accueillis avec transport par le peuple. Le parti bourgeois constitutionnel regardant alors la révolution comme accomplie, crut pouvoir jouir en paix des travaux de l'Assemblée constituante ; mais les patriotes éclairés conçurent des inquiétudes sérieuses. « Peut-on supposer, disaient-ils , qu'un roi déjà parjure n'abuse pas de sa liste civile pour corrompre les représentants du peuple, et reprendre le pouvoir absolu? Ne répugne-t-il pas à la raison de voir un seul homme représenter en France le pouvoir exécutif, avec une si large part au pouvoir législatif, ayant le droit de repousser les lois, de faire à sa fantaisie la guerre et les traités, et de conduire, comme des machines, les armées, auxquelles on a enlevé le droit de délibérer? Si donc le peuple veut demeurer libre, il il h
doit rester dans un état voisin de l'insurrection 1 ; car, s'il se laisse aller au sommeil, à l'ombre des lois, il sera bientôt réveillé par le bruit de ses chaînes. Un peuple jaloux de sa liberté doit ressembler aux avares qui ne s'en rapportent qu'à eux pour la garde de leur trésor, et qui, toujours soupçonneux, accordent d'autant moins leur confiance qu'on les flatte davantage. » XIV. La nouvelle de la fuite du roi avait fait éclater parmi les émigrés, qui se trouvaient sur les bords du Rhin, dans les Pays-Bas et à Turin , des transports d'une joie immodérée. Ils crurent que Paris s'était entr' égorgé 2, et qu'enfin tous les rois de l'Europe allaient envahir la France, pour y rétablir la monarchie absolue. On les vit se féliciter publiquement, et s'embrasser avec délire, dans les rues de Bruxelles et de Coblentz. Ils proclamèrent le comte de Provence régent du royaume : on lui donna une cour, des ministres et des ambassadeurs. Calonne fut nommé surintendant des finances , Breteuil , ministre d'état chargé du contre-seing, le vicomte de Mirabeau, généralissime, et Saint-Priest, courrier du cabinet. Il ne manquait à ce gouvernement qu'un royaume, une armée et un trésor. On suppléa à l'armée par quelques milliers d'émigrés, et au trésor par des aumônes, extorquées à l'aide de tous les moyens. Au reste, cette
1 Révolutions de Paris, n° 113, p. 412.
2 Deux Amis, l VTI.
cour donna le spectacle d'autant d'intrigues, de bassesses et de rivalités, que celle de Versailles.
Les princes étrangers ressentirent la même joie que les émigrés. Le souverain pontife chanta un Te Deum; il y eut aussi à Naples et à Vienne des fêtes publiques. Mais l'arrestation de Louis XVI et la colère du peuple français contre sa trahison, changèrent ces sentiments en consternation , et l'on signifia aux ambassadeurs français l'injonction de ne plus paraître officiellement.
Léopold écrivit, le '6 juillet, une circulaire par laquelle il invitait les souverains à former une prompte coalition. Le 25, le prince de Kaunitz, agent de l'Autriche, et le major Bischofverder, agent de la Prusse , posèrent les bases d'un traité d'alliance. La première condition fut le rétablissement de la paix entre la Porte et la Russie. L'empereur conclut, quelques jours après (4 août) , un traité d'alliance avec la Turquie ; Catherine suivit son exemple. Léopold et le roi de Prusse se donnèrent rendez-vous à Pilnitz, pour le 25 août, afin de signer un traité définitif. Cette nouvelle redoubla l'activité et les intrigues des meneurs constitutionnels, Barnave, Lafayetle, Lameth, Talleyrand, Chapelier, Dandré !. Ils chargèrent Montmorin d'envoyer à Léopold, par l'entremise du marquis de Noailles, ambassadeur de France à Vienne, une note, pour le prévenir qu'ils avaient obtenu de l'Assemblée
1 Le prince Ilardenberg, dans les Mémoires d'un homme d'Etal.
nationale tout ce que l'on pouvait désirer pour Louis XVI; ils donnaient avis, en même temps, qu'une tentative d'invasion en ce moment aigrirait le peuple, ferait triompher les jacobins, exposerait les jours du roi et serait d'ailleurs superflue. Louis XVI et sa femme ayant confirmé ce message, Léopold s'y conforma avec d'autant plus d'empressement, qu'il favorisait ses vues personnelles.
Néanmoins, il allaàPilnitz, où il eut préalablement un entretien secret avec le roi de Prusse, auquel il fit part de ses projets. Frédéric-Guillaume ne se rendit pas d'abord, et lui communiqua les plans de Bouille et de Calonne, qui concluaient à l'invasion immédiate des frontières de France, dégarnies de troupes et de munitions, et commandées par des généraux infidèles. L'empereur répondit que le maréchal de Lascy croyait, au contraire , que l'invasion serait périlleuse pour les agresseurs, et que l'opinion unanime des ministres de France, de Lafayette , des chefs de l'Assemblée et du roi , était que ce dernier courrait de grands périls si l'on déclarait la guerre. Frédéric-Guillaume finit par adopter l'opinion de Léopold. Le comte d'Artois, Calonne, Polignac et Bouille, pressèrent les deux souverains d'attaquer immédiatement la France. Ces derniers , pour paraître tenir les promesses qu'ils faisaient aux émigrés depuis deux ans, et feignant d'adhérer à leurs sollicitations, firent la fameuse convention de Pilnitz du 27 août, ainsi conçue :
« Que tous les rois de l'Europe regarderaient la cause du roi très-chrétien comme la leur propre; qu'ils demanderaient que ce prince et sa famille fussent mis sur-le-champ en liberté entière , avec la faculté de pouvoir se porter partout où ils le croiraient convenable ; qu'ils réclameraient pour toutes ces personnes royales , l'inviolabilité et le respect auxquels le droit de la nature et des gens obligent les sujets envers les princes ;
» Qu'ils se réuniraient pour venger, avec le plus grand éclat, tous les attentats ultérieurs quelconques que l'on commettrait , ou promettrait de commettre contre la liberté, l'honneur et la sûreté du roi, de la reine et de la famille royale;
» Qu'enfin, ils ne reconnaîtraient comme lois constitutionnelles , légitimement établies en France , que celles qui seraient munies du consentement volontaire du roi, jouissant d'une liberté parfaite. Mais, qu'au cas contraire, ils emploieraient, de concert, tous les moyens qui sont en leur puissance, pour faire cesser le scandale d'une usurpation de pouvoir, qui porterait le caractère d'une révolte ouverte, et dont il importerait à tous les gouvernements de l'Europe de réprimer le funeste exemple. »
Peu de temps après, pour appuyer ce manifeste, on convint à Vienne :
1° D'un plan d'opérations contre la France, dirigé par le duc de Brunswick, et combiné avec le prince
Hohenlohë, qui arriverait tout exprès de Prague pour cet effet ;
2° De lettres réquisitoriales à tous les princes de l'Empire, en état de fournir des troupes, pour se concerter sur l'emploi de leur contingent ;
3° De lettres circulaires adressées à toutes les puissances, qui avaient pris part au concert établi pour maintenir la monarchie française : savoir, la Russie, la Suède, la Prusse, l'Espagne, Naples, la Sardaigne et la Suisse. Ces lettres devaient contenir les propositions essentielles : Restitution du comtat d'Avignon. — Rétablissement entier des droits et privilèges des princes de l'empire possessionnés en Alsace et en Lorraine. — Dissolution de l'Assemblée nationale. — Rétablissement du monarque français sur son trône.
Les émigrés crurent avoir triomphé, et firent grand bruit de ce manifeste, dont ils étaient les seuls dupes, car toutes les cours d'Europe et le chef du gouvernement français savaient que cet acte n'était autre chose qu'un moyen dilatoire1. Ainsi, Louis XVI, dans sa duplicité, obtenait du répit, en évitant provisoirement la guerre, qui, à cette époque, pouvait lui être funeste, et en endormant les constitutionnels , qui la craignaient pour eux-mêmes. D'un autre côté, le roi jouait les émigrés et ses frères par son entente secrète avec l'empereur; et, enfin, il se ménageait le zèle
1 Mémoires d'un homme d'Etat.
actif et bruyant des émigrés, dont il comptait se servir au premier moment opportun.
XV. Les élections pour la première Assemblée législative étant enfin terminées dans toute la France, l'ouverture de la session fut fixée au 1er octobre, par l'Assemblée nationale constituante, qui conserva ses pouvoirs jusqu'à ce jour, Voici l'analyse de ses derniers travaux :
Elle décréta, sur la proposition d'Alexandre Lameth, la suppression de la garde soldée, et sa réorganisation en régiments à la disposition du roi.
Elle ordonna la rédaction d'un code civil.
Les députés de la droite , trouvant le décret du 15 mai, sur les hommes de couleur, encore trop favorable à ces derniers, avaient fait ajourner le départ des commissaires chargés de le porter dans les colonies, et soufflé dans nos villes maritimes la rébellion contre ce décret. Rouen et Bordeaux envoyèrent des pétitions menaçantes, qui présageaient leur haine contre l'unité nationale; elles demandaient, pour leurs opulents armateurs, la révocation du décret. Alexandre Lameth en fit la motion ; Robespierre lui répondit : « Si, pour être entendu, il suffit de dire des personnalités, je vous dirai, moi, que ceux qui se sont permis de répandre des soupçons sur le fond de l'affaire, que ces hommes-là (en se tournant vers Barnave et ses amis) sont ceux qui trahissent la patrie. (Applaudissements des tribunes; interruptions.) S'il est quel-
ques individus, s'il est quelque section de l'Assemblée, qui puisse imposer silence à quelques membres, lorsqu'il est question des intérêts qui la touchent de près, je vous dirai, moi, que les traîtres à la patrie sont ceux qui cherchent à vous faire révoquer votre décret; et si, pour avoir le droit de se faire entendre dans cette Assemblée, il faut attaquer les individus, je vous déclare, moi, que j'attaque personnellement M. BarnaveetMM. Lameth. [A l'Abbaye! à l'Abbaye! Applaudissements.) Je défends des citoyens patriotes, et je fais des réflexions sur quelques membres de cette Assemblée, qui sont coupables, à mes yeux, de n'avoir pas concouru de toutes leurs forces à l'exécution de vos décrets... »
Barnave répliqua avec embarras, et dit en finissant : « Il ne faut pas que les honnêtes gens soient dupes d'une cabale ! — Il ne faut pas qu'ils soient dupes des traîtres ! » s'écrie Robespierre.
L'Assemblée passa à l'ordre du jour, sur la pétition, et révoqua le décret, en laissant aux assemblées des colonies le régime intérieur. Les colons, restés les maîtres absolus, commirent tant d'exactions, que trente mille nègres de Saint-Domingue, conduits par Polydor, Jean-François, et Toussaint Louverture, se soulevèrent , incendièrent la plaine du Cap et massacrèrent les blancs. Ces malheurs n'eurent d'autres causes que les lenteurs de l'Assemblée nationale, sa violation flagrante des principes, et surtout sa
coupable indulgence pour des colons cupides et injustes.
L'Assemblée nationale commit une faute semblable à l'égard du comtat Venaissin, qui avait été cédé au pape Clément VI, en 1348, par Jeanne, comtesse de Provence. Depuis cette époque, les papes avaient souvent établi leur résidence à Avignon; toutefois, selon d'anciens traités, cette province était redevenue française, quoique l'on en laissât, par tolérance, le gouvernement aux souverains pontifes. Le parlement d'Aix avait soin de prononcer, à certaines époques, la réunion fictrve du Comtat à la France, de peur que le temps ne fît à la fin méconnaître les droits du roi. Le dernier de ces arrêts, qui ne furent jamais attaqués par les papes, fut rendu en 1769.
Les Comtadins, restés Français par leurs mœurs, leur langage et leurs sentiments, voulurent, en 1789, une réunion réelle; ils envoyèrent une députation à l'Assemblée nationale, qui repoussa leurs vœux. La demande fut réitérée neuf fois, et toujours rejetée, grâce aux efforts du côté droit. La gauche voulait la réunion, en se fondant sur les arrêts du parlement d'Aix; Robespierre donnait d'autres raisons : « Certes, dit-il, si les peuples ne sont pas des troupeaux, si les rois n'en sont pas les propriétaires, on ne pourra contester qu'un peuple, quand il veut, ne puisse changer la forme de son gouvernement, et, à plus forte raison, l'individu à qui il en confie les rênes. »
Les députés de la droite et Louis XVI étaient d'accord avec le pape pour lui conserver la jouissance de ce pays, dont ils faisaient un foyer de contre-révolution. Les conspirateurs s'y ralliaient sous la protection de leurs partisans, et se disposaient à déborder sur les autres provinces. Des combats sanglants furent livrés par les partisans du pape. Les Àvignonnais firent le siège de Carpentras, où ils perdirent quatre cent cinquante hommes, en quelques jours. Le sang coula à grands flots ; malheur facile à éviter si l'Assemblée eût, dès l'abord, voté la réunion, si légitime, désirée par les habitants. Cette réunion fut enfin décrétée le 14 septembre 1791 ; mais le mal était fait, et ce pays resta longtemps encore le théâtre d'effroyables mas-
sacres 1
Montesquiou, chargé de présenter le compte général des finances, durant le règne de l'Assemblée, se borna (28 septembre) à annoncer la création d'assignats, pour dix-huit cents millions, dont treize cents millions avaient été employés ; il ne fournit aucune preuve de l'emploi des fonds. On présuma que le comité des finances avait détourné des sommes, tant à son profit, qu'à celui de la cour. Le côté droit attaqua encore la majorité et demanda un compte sérieux, ce qui était dans son droit 2.
1 Fantin Désodoards, t. II, p. 1 n et suivantes.
2 Quelques membres du comité ayant fait des observations, l'abbé Maury s'écria :
On discuta longtemps, mais seulement sur la question de savoir si l'Assemblée devait un compte d'opérations ou de gestion. Malouet lui-même, ayant dit qu'elle ne devait qu'un compte d'opérations, on passa à l'ordre du jour, après un effroyable tumulte. On voit, par cette séance que, nonobstant l'accord des constitutionnels et de la droite (en ce qui concernait la réintégration du roi), les anciens royalistes n'en avaient pas moins conservé toute leur haine contre les auteurs de la Constitution.
Depuis longtemps, les comités épiaient le moment de détruire l'influence des clubs, devenus trop gênants pour les fonctionnaires prévaricateurs. N'osant les supprimer, ils s'efforcèrent de prohiber leurs affiliations, source de leur puissance. Chapelier proposa, le 29 septembre, un projet de décret avec une instruction qui prohibait l'affiliation, dont il n'osait, toutefois, prononcer le mot. Le décret condamnait à des peines sévères tous ceux qui prendraient part aux députations ou aux pétitions envoyées par les clubs.
Robespierre combattit avec force Y instruction et le
«Monsieur le président, faites taire tous ces aboyeurs-là, rappelez à l'ordre cet ecclésiastique-là qui a l'impudence de m'appeler insolent. »
Lavie. Nous vous recommanderons dans nos départements. (Des membres de la droite se lèvent et menacent Lavie.)
Despréménil. Justice de l'infâme propos tenu par M. Lavie!
Lavie. Il n'y a d'infâmes dans l'assemblée que ceux qui me parlent.
Guilhermy. Qu'est-ce qu'un gueux comme ça?
projet. Il rappela «les grands services que ces sociétés avaient rendus à la révolution, la surveillance salutaire qu'elles avaient exercée à diverses époques où les complots de l'aristocratie menaçaient d'engloutir la liberté publique. Il fit observer qu'un tel décret n'eût jamais été proposé, si ses auteurs avaient pu conserver, dans les clubs, l'influence et le crédit qu'ils y avaient trop longtemps exercés, en se couvrant du masque du patriotisme; mais qu'étant bien connus, depuis quelque temps, et voulant encore prévariquer, ils craignaient la surveillance de la vertu, comme les brigands redoutent la lumière qui éclaire leurs forfaits. »
L'Assemblée vota le décret et décida que l'instruction ferait seulement partie du rapport ' .
Tel est le dernier acte important de l'Assemblée nationale constituante. Le lendemain, 30 septembre, son président annonce que sa mission est remplie. Les députés sortent ; le peuple, qui les attend sur la terrasse des Tuileries, couvre de huées Malouet, Chapelier, Barnave, les Lameth, Emery, Duport, etc. ; mais dès que Robespierre et Pétion paraissent, ils sont entourés par la foule, qui les embrasse, les couronne de chêne et leur prodigue les noms de vertueux et d'incorruptibles2. Les citoyens, voulant les porter en triomphe, ils s'esquivent et se jettent dans une voiture ; on détèle les chevaux. Enfin, après bien des
1 Point du Jour, t. XXVI.
2 Révolutions de Paris. — L'Ami du Peuple.
efforts, les deux députés engagent le peuple à se défier de la reconnaissance, et regagnent leurs demeures au milieu d'un concert de bénédictions.
Ce moment les récompensa amplement de leurs travaux, et les encouragea dans la carrière périlleuse où ils étaient entrés. L'homme public ne devrait jamais ambitionner que cette gloire pure et sublime, qui ne laisse point de remords , et à laquelle on ne parvient que par le dévouement.
XVI. Comment donc cette Assemblée, qui, de toutes celles de France, compte les plus grands orateurs et les publicistes les plus éminents, partit-elle chargée de malédictions, après avoir été l'objet, à son début, des bénédictions de la nation tout entière? Parce que, pure d'abord, sa majorité se laissa gagner, après avoir fait quelques bons décrets au bruit du tocsin.
Sans doute, elle rendit de grands services et éleva d'impérissables monuments : l'unité de législation et d'administration; la régulière division de la France ; la permanence et le renouvellement fréquent des Assembles législatives ; la nomination des administrateurs et des juges par le peuple ; l'égalité des peines et l'institution du jury; la reprise des biens du clergé; le rétablissement de l'aisance nationale et du crédit public par les assignats ; la liberté de la presse consacrée ; la déclaration des droits de l'homme et du citoyen ; l'exclusion des fonctionnaires publics de l'As-
semblée ; l'exclusion de ses membres de la législature suivante et des places du pouvoir exécutif pendant quatre ans : voilà de grandes et belles choses qui sont la part de l'intelligence et le résultat ;de l'immense mouvement politique du dix-huitième siècle. En les faisant passer dans nos lois, l'Assemblée était sûre de l'adhésion presque unanime des Français.
Mais, quand on considère qu'elle ne prévit, ou ne voulut pas prévoir les conspirations aristocratiques et royales, et qu'elle força le peuple aux insurrections, tandis qu'elle pouvait le sauver par des décrets sages et vigoureux ; quand on voit la plupart de ses chefs se laisser séduire par l'or du monarque ; quand on se rappelle qu'elle osa rendre à Louis XVI le pouvoir exécutif suprême, malgré la volonté de l'immense majorité de la France, et que, pour faire taire cette opinion dans sa manifestation, dont le droit était consacré, elle vit, de sang-froid, égorger des vieillards, des femmes et des enfants inoffensifs; quand on songe à l'approbation qu'elle donna aux massacres de Nanci et du Champ-de-Mars ; enfin, quand on la voit violer tous les principes, en ne soumettant pas sa Constitution à l'acceptation du peuple , l'admiration s'efface peu à peu pour faire place à une énergique réprobation. Les derniers actes de la Constituante sont le résultat de la cupidité et de la lâcheté ; et l'on peut appliquer aux assemblées politiques, comme aux individus, celte pensée de J. .T. Rousseau : Ce n'est
pas parce que nous sommes faibles, mais parce que nous sommes lâches, que nos sens nous subjuguent toujours.
On a dit que le discrédit de Y Assemblée constituante provenait de ce qu'elle s'était immobilisée au milieu du mouvement révolutionnaire ; qu'elle avait voulu, par sagesse, arrêter les entreprises audacieuses des agitateurs turbulents. C'est une erreur; on attribue trop souvent à la sagesse ce qui n'est que le fruit de la corruption ou de la lâcheté. Le torrent révolutionnaire ne se gonfle et ne devient impétueux que par les efforts des réacteurs. Le peuple est facile à contenter; mais quand il acquiert la conviction que les gouvernements veulent le ramener en arrière , il se soulève de nouveau, et sa justice met les traîtres et les méchants dans l'impuissance de nuire.
Non, non, ce n'est pas lorsqu'ils s'arrêtent et sont dépassés par d'autres,* que les partis et les hommes sont discrédités et succombent. Lafayette et Mirabeau ne furent point dépassés par Barnave et les Lameth ; ils se vendirent avant eux. Ces derniers ne furent point dépassés par Robespierre; ils se vendirent à leur tour. Triste exemple donné par des hommes d'un talent supérieur, mais qui ne doit point décourager I 11 y a toujours eu des traîtres et il y en aura toujours ; mais leur succès éphémère fait bientôt place à de longs jours d'angoisse et d'ignominie. Si le petit nombre de constituants restés fidèles furent un ins-
tant en butte aux injures de leurs collègues, ils ne tardèrent pas à triompher, et leur mémoire reste à jamais honorée. Il ne faut jamais non plus qu'un homme politique s'arrête à considérer de quel côté de l'Assemblée est le succès; la minorité, qui a le droit pour elle, devient un jour majorité. Le véritable patriote, l'homme-de sens et d'honneur écoute l'impulsion de sa conscience , sûr que la cause de la vérité est éternelle. .
Que gagna donc l'Assemblée constituante à faillir à ses glorieuses destinées? L'impopularité, avec la haine et le mépris du monarque et des royalistes, furieux d'avoir perdu leurs privilèges antiques. Presque tous les membres de la droite émigrèrent lors de la clôture des séances ; ils se liguèrent avec la cour contre la Constitution qu'ils avaient jurée, et amenèrent, par leurs trames criminelles, d'effroyables tempêtes.