‹ Histoire de la Revolution francaise, 1789Chapitre 19 sur 29 · N° VI · texte numérisé non relu

N° VI

Journiac de Saint-Méard, l'un des prisonniers de l'Abbaye, rend compte1, en ces termes, de son jugement :

Le président m* adressant la parole : « Votre nom, votre profession ? »

Un de nos juges : « Le moindre mensonge vous perd. »

« L'on me nomme Journiac Saint-Méard ; j'ai servi pendant vingt-cinq ans en qualité d'officier , et je comparais à votre tribunal avec l'assurance d'un homme qui n'a rien à se reprocher, qui par conséquent ne mentira pas. »

Le président : « C'est ce que nous allons voir; un moment. Savez-vous quels sont les motifs de votre arrestation?

— Oui, monsieur le président, et je peux croire, d'après la fausseté des dénonciations faites contre moi, que le comité de surveillance de la commune ne m'aurait pas fait emprisonner,

1 Le 15 septembre 1792, dans Mon Agonie, brochure qui fit une grande sensation à celte époque.

sans les précautions que le salut du peuple lui commandait de prendre.

« On m'accuse d'être rédacteur du journal anti-feuillant, intitulé : De la cour et de la ville. La vérité est que cela n'est pas. C'est un nommé Gauthier, dont le signalement ressemble si peu au mien, que ce n'est que par méchanceté qu'on peut m' avoir pris pour lui , et si je pouvais fouiller dans ma poche... »

Je fis un mouvement inutile pour prendre mon portefeuille; un des juges s'en aperçut, et dit à ceux qui me tenaient: « Lâchez monsieur. » Alors je posai sur la table les attestations de plusieurs commis, facteurs, marchands et propriétaires de maisons chez lesquels il a logé, qui prouvent qu'il était rédacteur de ce journal, et seul propriétaire.

Un des juges : « Mais, enfin, il n'y a pas de feu sans fumée ; il faut dire pourquoi on vous accuse de cela.

— C'est ce que j'allais faire. Vous savez, messieurs, que ce journal était une espèce de tronc dans lequel on déposait les calembours, quolibets, épigrammes, plaisanteries, bonnes ou mauvaises, qui se faisaient à Paris et dans les quatre-vingttrois départements. Je pourrais dire que je n'en ai jamais fait pour ce journal, puisqu'il n'existe aucun manuscrit de ma main ; mais ma franchise qui m'a toujours bien servi me servira encore aujourd'hui , et j'avouerai que la gaieté de mon caractère m'inspirait souvent des idées plaisantes que j'envoyais au sieur Gauthier. Voilà, messieurs, le simple résultat de cette grande dénonciation, qui est aussi absurde que celle dont je vais parler est monstrueuse. On m'accuse d'avoir été sur les frontières, d'y avoir fait des recrues, de les avoir conduites aux

émigrés »

Il s'éleva un murmure qui ne me déconcerta pas, et je dis en haussant la voix :

« Ehl messieurs, messieurs, j'ai la parole; je prie M. le pré-

sident de vouloir bien me la maintenir ; jamais elle ne m'a été plus nécessaire.

Presque tous les juges dirent en riant : « C'est juste, c'est juste. Silence. »

— Mon dénonciateur est un monstre ; je vais prouver cette vérité à des juges que le peuple n'aurait pas choisis, s'il ne les avait pas crus capables de discerner l'innocent d'avec le coupable. Voilà, messieurs, des certificats qui prouvent que je ne suis pas sorti de Paris depuis vingt-trois mois. Voilà trois déclarations des maîtres de maison, chez lesquels j'ai logé depuis ce temps, qui attestent la même chose. »

On était occupé à les examiner, lorsque nous fûmes interrompus par l'arrivée d'un prisonnier qui prit ma place devant le président. Ceux qui le tenaient dirent que c'était encore un prêtre qu'on avait déniché dans la chapelle. Après un fort court interrogatoire, il fut envoyé à la Force. Il jeta son bréviaire sur la table, et fut entraîné hors du guichet, où il fut massacré. Cette expédition faite, je reparus devant le tribunal.

Un des juges : « Je ne dis pas que ces certificats soient faux ; mais qui nous prouvera qu'ils sont vrais?

— Votre réflexion est juste, monsieur ; et pour vous mettre à même de me juger avec connaissance de cause, faites-moi conduire dans un cachot, jusqu'à ce que des commissaires, que je prie M. le président de vouloir bien nommer, aient vérifié leur validité. S'ils sont faux, je mérite la mort. »

Un des juges qui, pendant mon interrogatoire, parut s'intéresser à moi, dit à demi-voix : «Un coupable ne parlerait pas avec cette assurance. »

Un autre juge: « De quelle section êtes-vous?

— De celle de la Halle-au-Blé. »

Un garde national qui n\était pas du nombre des juges : « Ah 1 ah 1 je suis aussi de cette section. Chez qui demeurezvous?

— Chez M. Teyssier, rue Croix-des-Petits-Champs. »

Le garde national : « Je le connais ; nous avons même fait des affaires ensemble , et je peux dire si ce certificat est de lui... » Il le regarde, et dit : « Messieurs, je certifie que c'est la signature du citoyen Teyssier. »

Avec quel plaisir j'aurais sauté au cou de cet ange tutélaire! Mais j'avais des choses si importantes à traiter, qu'elles me détournèrent de ce devoir, et à peine eut-il achevé de parler, que je fis une exclamation qui rappela l'attention de tous, en disant :

« Eh ! messieurs, d'après le témoignage de ce brave homme, qui prouve la fausseté d'une dénonciation qui pouvait me conduire à la mort , quelle idée pouvez-vous avoir de mon dénonciateur? »

Le juge qui paraissait s'intéresser à moi : « C'est un gueux, et s'il était ici, ou en ferait justice. Le connaissez-vous?

— Non, monsieur; mais il doit l'être au comité de surveillance de la commune, et j'avoue que si je le connaissais, je croirais rendre un service au public, en l'avertissant, par des affiches, de s'en méfier comme d'un chien enragé. »

Un des juges : « On voit que vous n'êtes pas faiseur de journal, et que vous n'avez pas fait de recrues. Mais vous ne parlez pas des propos aristocrates que vous avez tenus au Palais-Royal, chez des libraires.

— Pourquoi pas? Je n'ai pas craint d'avouer ce que j'a écrit; je craindrai encore moins d'avouer ce que j'ai dit, et même pensé. J'ai toujours conseillé l'obéissance aux lois, et j'ai prêché d'exemple. J'avoue en même temps que j'ai profité de la permission que me donnait la Constitution, pour dire que je ne la jugeais pas parfaite, parce que je croyais m'apercevoir qu'elle nous plaçait tous dans une fausse position. Si c'est commettre un crime d'avoir dit cela, alors la Constitution elle-même m'aurait tendu un piège, et cette permission

qu'elle me donnait de faire connaître ses défauts, ne serait plus qu'un guet-apens. J'ai dit aussi que presque tous les nobles de l'Assemblée constituante, qui se sont montrés si zélés patriotes, avaient beaucoup plus travaillé pour satisfaire leurs intérêts et leur ambition, que pour la patrie; et quand tout Paris paraissait engoué de leur patriotisme, je disais : Ils vous trompent. Je m'en rapporte à vous, messieurs; l'événement a-t-il justifié l'idée que j'avais d'eux? J'ai souvent blâmé les manœuvres lâches et maladroites de certains personnages qui ne voulaient que la Constitution, rien que la Constitution, toute la Constitution. Il y a longtemps que je prévoyais une grande catastrophe, résultat nécessaire de cette Constitution, révisée par des égoïstes qui, comme ceux dont j'ai déjà parlé, ne travaillaient que pour eux, et surtout du caractère des intrigants qui la défendaient. Dissimulation, cupidité, poltronnerie étaient les attributs de ces charlatans. Fanatisme, intrépidité et franchise, formaient le caractère de leurs ennemis. Il ne fallait pas des lunettes bien longues pour voir qui devait l'emporter. »

L'attention qu'on avait à m'écouter, et à laquelle j'avoue que je ne m'attendais pas, m'encourageait, et j'allais faire le résumé de mille raisons qui me font préférer le régime républicain à celui de la Constitution; j'allais répéter ce que je disais tous les jours dans la boutique de M. Desenne, lorsque le concierge entra tout effaré, pour avertir qu'un prisonnier se sauvait par une cheminée. Le président lui dit de faire tirer sur lui des coups de pistolet; mais que, s'il s'échappait, le guichetier en répondait sur sa tête. C'était le malheureux Mausabré. On tira contre lui quelques coups de fusil, et le guichetier, voyant que ce moyen ne réussissait pas, alluma de la paille. La fumée le fit tomber à moitié étouffé; il fut achevé devant la porte du guichet.

Je repris mon discours, en disant : « Personne, messieurs, n'a désiré plus que moi la réforme des abus... Voilà des bro-

chures que j'ai composées avant et pendant la tenue des Etatsgénéraux ; elles prouvent ce que je dis. J'ai toujours pensé qu'on allait trop loin pour une constitution, et pas assez pour une république. Je ne suis ni Jacobin ni Feuillant. Je n'aimais pas les principes des premiers, quoique bien plus conséquents et plus francs que ceux des seconds, que je détesterai jusqu'à ce qu'on ait prouvé qu'ils ne sont pas la cause de tous les maux que nous avons éprouvés. Enfin, nous^ sommes débarrassés d'eux... »

Un juge d'un air impatienté : « Vous nous dites toujours que vous n'êtes pas ça, ni ça : qu'êtes-vous donc?

— J'étais franc royaliste. »

Il s'éleva un murmure général qui fut miraculeusement apaisé par le juge qui avait l'air de s'intéresser à moi, qui dit mot pour mot :

« Ce n'est pas pour juger les opinions que nous sommes ici ; c'est pour en juger les résultats. »

A peine ces précieux mots furent-ils prononcés, que je m'écriai : « Oui, messieurs, j'ai été franc royaliste, mais je n'ai jamais été payé pour l'être. J'étais royaliste, parce que je croyais qu'un gouvernement monarchique convenait à ma patrie; parce que j'aimais le roi pour lui, et franchement. J'ai conservé ce sentiment dans mon cœur jusqu'au 10 août. »

Le murmure qui s'éleva avait un son plus flatteur que l'autre, et pour entretenir jusqu'à la conclusion la bonne opinion qu'on avait de moi, j'ajoutai :

« Je n'ai jamais entendu parler des complots que par l'indignation publique. Toutes les fois que j'ai trouvé l'occasion de secourir un homme, je l'ai fait sans lui demander quels étaient ses principes... Voilà des journaux, mêmes patriotes, qui prouvent ce que j'ai l'honneur de vous dire. J'ai toujours été aimé des paysans de la terre dont j'étais seigneur ; car dans le moment où l'on brûlait les châteaux de mes voisins, je fus

dans le mien, à Saint-Méard ; les paysans vinrent en foule me témoigner le plaisir qu'ils avaient de me voir, et plantèrent un mai dans ma cour. Je sais que ces détails doivent vous paraître bien minutieux ; mais, messieurs, mettez-vous à ma place, et jugez si c'est le moment de tirer parti de toutes les vérités qui peuvent m'être avantageuses. Je peux assurer que pas un soldat du régiment d'infanterie du roi, dans lequel j'ai servi vingt-cinq ans, n'a eu à se plaindre de moi ; je peux même me glorifier d'être un des officiers qu'ils ont le plus chéris. La dernière preuve qu'ils m'en ont donnée n'est pas équivoque, puisque deux jours avant l'affaire de Nanci, moment où leur méfiance contre les officiers était à son comble, ils me nommèrent leur général, et m'obligèrent de commander l'armée qui se porta à Lunéville pour délivrer trente cavaliers du régiment de Mestre-de-Camp que les carabiniers avaient faits prisonniers, et pour leur enlever le général Malseigne. »

Un des juges : « Je verrai si vous avez servi au régiment du roi. Y avez-vous connu M. Moreau?

— Oui, monsieur ; j'en ai même connu deux: l'un, trèsgrand, très-gros et très-raisonnable ; l'autre, très-petit, trèsmaigre et très... »

Je fis un mouvement avec la main, pour désigner une tête légère.

Le même juge : « C'est cela même, je vois que vous l'avez connu. »

Nous en étions là, lorsqu'on ouvrit une des portes du guichet qui donne sur l'escalier, et je vis une escorte de trois hommes qui conduisait M. Margue... ci-devant major, précédemment mon camarade au régiment du roi, et mon compagnon de chambre à l'Abbaye. On le plaça, pour attendre que je fusse jugé, dans l'endroit où l'on m'avait mis quand on me conduisit dans le guichet.

Je repris mon discours.

« Après la malheureuse affaire de Nanci, je suis venu à Paris, où je suis resté depuis cette époque. J'ai été arrêté dans mon appartement, il y a douze jours. Je m'attendais si peu à l'être, que je n'avais pas cessé de me montrer, comme à mon ordinaire. On n'a pas mis les scellés chez moi, parce qu'on n'y a rien trouvé de suspect.

» Je n'ai jamais été inscrit sur la liste civile. Je n'ai signé aucune pétition. Je n'ai eu aucune correspondance répréhensible. Je ne suis pas sorti de France depuis l'époque la révolution. Pendant mou séjour dans la capitale , j'y ai vécu tranquille; je m'y suis livré à la gaieté de mon caractère, qui, d'accord avec mes principes, ne m'a jamais permis de me mêler sérieusement des affaires publiques, et encore moins de faire du mal à qui que ce soit. Voilà, messieurs, tout ce que je peux dire de ma conduite et de mes principes. La sincérité des aveux que je viens de faire doit vous convaincre que je ne suis pas un homme dangereux. C'est ce qui me fait espérer que vous voudrez bien m'aceorder la liberté que je vous demande, et à laquelle je suis attaché par besoin et par principes. »

Le président après avoir ôté son chapeau, dit : «Je ne vois rien qui doive faire suspecter monsieur ; je lui accorde la liberté. Est-ce votre avis ? »

Tous les juges. — Oui ! oui ! c'est juste. »

A peine ces mots furent-ils prononcés, que tous ceux qui étaient dans le guichet m'embrassèrent. J'entendis au-dessus de moi applaudir et crier : Bravo! Je levai les yeux, et j'aperçus plusieurs têtes groupées contre les barreaux du soupirail du guichet ; et comme elles avaient les yeux ouverts et mobiles, je compris que le bourdonnement sourd et inquiétant, que j'avais entendu pendant mon interrogatoire, venait de cet endroit.

Le président chargea trois personnes d'aller en députation aunoncer au peuple le jugement qu'on venait de rendre. Pen-

dant cette proclamation, je demandai à mes juges un résumé de ce qu'ils venaient de prononcer en ma faveur ; ils me le promirent. Le président me demanda pourquoi je ne portais pas la croix de Saint-Louis qu'il savait que j'avais. Je lui répondis que mes camarades prisonniers m'avaient invité à l'ôter. 11 médit que l'Assemblée nationale n'ayant pas défendu encore de la porter, on paraissait suspect en faisant le contraire. Les trois députés rentrèrent, en me faisant mettre mon chapeau sur la tête; ils me conduisirent hors du guichet. Aussitôt que je parus dans la rue, un d'eux s'écria : Chapeau bas.», citoyens , voilà celui pour lequel vos juges demandent aide et secours. Ces paroles prononcées, le pouvoir exécutif m'enleva, et, placé au milieu de quatre torches, je fus embrassé de tous ceux qui m'entouraient. Tous les spectateurs crièrent : Vive la nation! Ces honneurs, auxquels je fus trèssensible, me mirent sous la sauvegarde du peuple, qui en applaudissant, me laissa passer, suivi des trois députés que le président avait chargés de m'escorter jusque chez moi. Un d'eux me dit qu'il était maçon, et établi dans le faubourg Saint-Germain ; l'autre, né à Bourges, et apprenti perruquier. Le troisième, vêtu de l'uniforme de garde national, me dit qu'il était fédéré. Chemin faisant, le maçon me demanda si j'avais peur. «Pas plus que vous, lui répondis-je. Vous devez vous être aperçu que je n'ai pas été intimidé dans le guichet ; je ne tremblerai pas dans la rue. — Vous auriez tort d'avoir peur, dit-il, car actuellement vous êtes sacré pour le peuple; et si quelqu'un vous frappait, il périrait sur-le-champ. Je voyais bien que vous n'étiez pas une de ces chenilles de la liste civile; mais j'ai tremblé pour vous, quand vous avez dit que vous étiez officier du roi. Vous rappelez-vous que je vous ai marché sur le pied? — Oui ; mais j'ai cru que c'était un des juges. — C'était parbleu bien moi ; je croyais que vous alliez vous fourrer dans le haria, et j'aurais été fâché de vous

voir mourir ; mais vous vous en êtes bien tiré ; j'en suis bien aise, parce que j'aime les gens qui ne boudent pas.» Arrivés dans la rue Saint-Benoît, nous montâmes dans un fiacre qui nous porta chez moi. Le premier mouvement de mon hôte, de mon ami, fut, en me voyant, d'offrir son portefeuille à mes conducteurs, qui le refusèrent, et qui lui dirent en propres termes : «Nous ne faisons pas ce métier pour de l'argent. Voilà votre ami ; il nous a promis un verre d'eaude-vie; nous le boirons et nous retournerons à notre poste.»

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