N° IL
Sergent-Marceau, dont il a été souvent question dans cet ouvrage, est une des figures les plus pures de cette grande époque, si féconde en dévouements et en sacrifices. Après que Bonaparte eut, « en confisquant la république, égorgé sa mère, » il ne voulut pas être témoin de l'asservissement de sa patrie, et se réfugia à l'étranger. Ce digne vieillard est mort à Nice à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, entouré de l'estime et de la vénération de tous ceux qui l'avaient connu, même de celle de ses adversaires politiques. Jusqu'au dernier soupir, il garda inébranlable et pure sa foi républicaine. De lui aussi on peut dire qu'il vécut sans reproches et mourut sans crainte.
L'auteur, informé par un chirurgien distingue, leur ami commun, que ce digne vieillard avait, malgré son grand âge et les pénibles épreuves qu'il avait subies, conservé toutes ses facultés, et surtout une rare mémoire, fut assez heureux pour entrer avec lui
en correspondance, et obtenir des renseignements précieux. Prêt à paraître devant Dieu, Sergent écrivit, dans toute la sérénité de sa conscience, les lettres qu'on va lire.
A M. VILLIAUMÉ, AVOCAT.
Nice, le 26 juillet 1846.
Monsieur, il n'y a que peu de jours que j'ai reçu votre aimable lettre datée du 31 mai ; il ne faut donc pas me soupçonner d'avoir , en y répondant si tard , lu avec indifférence ce que vous avez voulu m'y témoigner de gracieux sans nous être connus personnellement, et vous me le faites regretter. Enfin la sympathie des opinions rend amis tous les vrais Français qui se reconnaissent au milieu de la taupinière tumultueuse.
Je sais infiniment gré à M. Joly de vous avoir parlé de moi et d'avoir ébauché une correspondance flatteuse pour moi , et qui pourra être utile à vos civiques projets, autant qu'à notre patrie , car je porte l'orgueil jusque-là , tant je suis jaloux de finir ma longue carrière d'indépendance et d'amour de la vérité, en éclairant nos contemporains et nos descendants sur un amas d'erreurs, de récits exagérés , peu fidèles, répandus avec bonne foi ou légèreté par des écrivains, et sur les mensonges, les calomnies richement soldés aux uns , ou inspirés à d'autres par la haine ou par la rage du succès dans cette glorieuse époque où nous vivons encore... où quelques restes de ses ennemis, où de vils apostats veulent nous faire barbotter en développant dans la fange les miasmes délétères et putrides qui corrompent l'air vital.
Je me suis placé, dès le principe, sur le champ des combats. Avant 89 j'étais démocrate, conséquemment républicain, et
j'avoue encore toul haut que je n'ai point changé ; l'étranger lésait, et il m'estime. Je n'ai, en aucun temps de cette immortelle période, établi mes actions, mon courage, mon énergie sur un intérêt privé, sur des vues ambitieuses, sur l'appétit du pouvoir. J'ai voulu combattre la tyrannie ( même celle d'un Bonaparte ) , j'ai voulu le bonheur de mes semblables.
J'ai voulu être digne de posséder à jamais le cœur grand et noble d'une femme que j'ai adorée seule pendant plus de soixante ans. C'était la sœur aînée consanguine de Marceau, devenu à l'âge de cinq ans son élève chéri ( samère n'a jamais eu un cœur pour lui, son père l'imita). Sa sœur, qui l'adopta avec amour, en a fait à elle seule un héros ; elle fut sa Minerve jusqu'à sa mort héroïque; il l'adorait comme une divinité bienfaitrice. Eh bien , Monsieur, pendant toute la révolution, un mot de cette femme, son estime, son approbation, en m'aflermissant, étaient ma plus chère récompense, c'était ma couronne... Puis la nature lui avait donné avec une âme sublime et généreuse l'esprit et toutes les grâces séduisantes qui ornent celles de ce sexe qu'elle se plaît à favoriser. Elle aussi a vu avec moi de très-près les grands événements arrivés à Paris, et quand j'y étais sur la scène, elle suivait les dangers auxquels je m'exposais et mes efforts audacieux pour leur être supérieur.
Eussé-je jamais pu, avec une telle amie, avoir des sentiments de servilité, d'abjection, de basse cupidité? Je n'ai qu'un seul mot pour répondre à une calomnie.
Rolland, ministre de la république, enleva, pendant que Louis était prisonnier au Temple, dans une armoire de fer, cachée dans un mur du cabinet du prince , tous les papiers de ses correspondances secrètes , et il les remit à la Convention, qui en ordonna l'impression. Un petit cahier entre autres indiquait des personnages connus ou inconnus , dont on pouvait
se servir ou se méfier, ou craindre sous quelque rapport. Mon nom y figurait , mais avec ce mot : Incorruptible , écrit au crayon à la marge. Etait-ce de la main de Louis ou d'un de ses affîdés?
Je vous remercie de vouloir vous occuper de moi dans l'entreprise sacrée que vous avez formée ; mais permettez-moi de ne répondre, dans cette première lettre , que peu de mots sur l'objet méprisable que de lâches saltimbanques ont employé pour amortir les coups que je portais à leurs chefs. Je lésai laissés, dans le temps, couverts du plus profond mépris que méritent des libellistes. M. Thiers a trouvé dans les ordures qu'ils ont répandues cette spirituelle anecdote et le mot plaisant d'Agate Sergent; cela grossissait son ouvrage, qu'il a enrichi de tous les petits papiers que lui ont fourni les chiffonniers. Aucun écrivain, sachant se respecter, de l'époque, ne l'a répétée. Lisez mon article dans la Biographie de Michaud, les auteurs de la Quotidienne n'avaient pas des dispositions à me ménager, et ils ont rejeté cette saloperie que M. Thiers a saisie en faisant sa fortune avec sa plume... et sa mobile conscience. J'ai, pour lui répondre, près de soixante passages de son Histoire de la Révolution française à combattre comme faux. Je lui ai offert de lui livrer mes notes, je lui en ai donné des exemples en lui disant : J'étais là, en tête, où f avais préparé , où Y ordre fut donné par moi.... Monsieur, ma plume, ni ma bouche n'ont introduit dans mes récits ces mots : On dit; quand je raconte, ce sont ceux-ci: J'ai vu , entendu , dit , fait ou empêché.
Prenez bien garde, monsieur, il y a des écrivains estimables qui vous tromperont, parce qu'ils ont cru trop légèrement. En voici un exemple : Il a été accrédité que mademoiselle de Sombreuil n'a sauvé la vie de son père, dans le massacre des prisons, qu'en buvant un verre plein de sang d'une des victimes; cela a été confirmé par l'opinion pu-
blique... on Va lu, voilà l'opinion donc avérée... J'étais magistrat supérieur; tous les agents des prisons m'obéissaient; je les ai interrogés, tous m'ont répondu : — Nous n'avons pas vu cela. Je n'y ai donc pas cru. Quel que fût le dévouement de cette héroïque fille, elle serait tombée évanouie après un effort aussi terrible... et les assassins n'étaient pas capables de lui imposer cette atroce condition. (Les Marseillais 1)
Un autre exemple. Un feuilleton d'un journal en crédit à Paris a raconté « que le vieux et imprudent Cazotte, arrêté au 10 août, fut en fermé et au secret à l'Abbaye, où commencèrent les égorgements; il fut sauvé par sa fille enfermée avec lui; elle avait été vue à la fenêtre par un jeune Marseillais qui jouait tous les jours avec ses camarades au soleil, dans la cour où ils étaient casernes, il en devint amoureux, et il fut le sauveur du père et de la fille. » — Observez : 1° Que les Marseillais avaient été casernes, par mon ordre, dans le couvent supprimé des Cordeliers, près de l'Odéon ; que ce n'était pas une prison ; 2° que Cazotte était à l'Abbaye, prison militaire, dont la petite cour, haute pour quatre étages, était une sarbacane qui ne recevait pas les rayons du soleil et dont j'avais, depuis un an, par cette raison, fait supprimer au rez-de-chaussée les cellules des prisonniers comme méphitiques; 3° que cette prison, près la place de Bussy, était éloignée des Cordeliers par trois grandes rues et la place de l'Odéon ; 4° que mademoiselle Cazotte n'avait point été arrêtée avec son père, mais introduite par mon ordre auprès de son père, malgré la loi du secret et sur ma responsabilité, comme j'avais fait pour mademoiselle de Sombreuil.
Par suite de la voracité de ces compilateurs, on ramène Cazotte, absous par les assassins, dans les prisons du tribunal révolutionnaire, sous les griffes de Fouquier-Tinville, et par un mandat d'arrêt signé Pétion, Sergent et Panis. Observez : 1° Que Cazotte, arrêté, dans le principe, par le tribunal cri-
minel du 17 août, sur le réquisitoire du procureur général Real, depuis conseiller d'État sous l'Empire, le fut la seconde fois par ce magistrat, et condamné à mort avant la création du tribunal révolutionnaire, conséquemment point par Fouquier; 2° qu'à l'époque où fut créé ce tribunal, Pétion, Panis et moi, députés, n'avions plus le droit de signer des mandats d'arrêt.
Que d'écrits semblables je puis pulvériser ou brûler au flambeau de la vérité sainte ! — Puisse ma santé me permettre de le faire pendant le peu que j'ai à rester sur la terre ; puissé-je dicter le recueil fidèle, impartial de ma mémoire. J'ai déjà dévoilé, démasqué des hommes même haut placés, en leur présence, sans qu'on m'ait démenti ou qu'on se soit défendu, car en attaquant, j'ai toujours dit : me voilà.
J'arrive enfin à l'article sur lequel vous désirez vous étendre en ma faveur. — La Constituante, en supprimant le ministère de la police, confia le soin de cette administration à chaque municipalité du royaume. Paris n'eut plus que quatre magistrats officiers municipaux non salariés , mais leurs fonctions, plus étendues dans cette capitale, leur attribua une indemnité, à chacun, de quatre mille francs. On ne donna rien à la caisse municipale des fonds affectés au ministre, ils rentrèrent au trésor public. Cependant les besoins étaient grands, car la position politique de la ville rendit à cetle administration toutes attributions du ministère.
La confiance honorable des habitants de Paris me porta à la municipalité gratuite ; le choix du conseil général m'éleva aussitôt à l'indemnité des quatre mille francs et à la quatrième division, la plus importante de la police, qui me mettait continuellement en rapport, sous le titre de sûreté publique, avec les ministres du roi et les tribunaux et avec la police de toutes les villes de la France. On s'aperçut que j'étais plus que dévoué, mais travailleur; le conseil me chargea, par sa bonne grâce, du titre gratuit d'administrateur du ma-
tériel de la garde nationale , en conséquence supérieur du directeur de l'Arsenal. Panis , jeune avocat, fut nommé en même temps que moi un des quatre de la police, et nous eûmes deux des précédents collègues qui avaient géré sous le maire Bailly ; MM Péron et Viguier ; le premier âgé, livré à la volonté des chefs de nos bureaux et à des espions placés par la cour, était suspect au public éclairé , à la presse patriotique ; son unique talent était la ruse hypocrite ; le second possédait ci-devant une charge de la maison du roi, et qui m'avait remplacé dans la présidence du quatrième arrondissement dit Mauconseil, homme sans capacité ni moyens, était d'accord avec Perron , s'enivrait très-souvent avec quelques concierges des prisons occupés de voler la nourriture des prisonniers. Le maire patriote, mon concitoyen et camarade de collège, mon allié par sa mère, me déclara qu'il ne communiquait rien à ces deux administrateurs; Panis lui était plus agréable, mais il l'accusait d'être l'esclave aveugle de Robespierre et de Marat.
Panis , excellent et honnête homme , était faible de santé, un peu malade imaginaire, peu travailleur, se fiait à mon activité, paraissait seulement pour donner sa signature, lorsque je lui disais/ai signé, car il se délia des autres. Je devins donc une sorte de dictateur, je m'occupai à neutraliser Perron et Viguier. Les fonds manquèrent. Le maire s'adressa au roi, qui venait d'obtenir de l'assemblée un million pour dépenses secrètes et qui promit au maire dix millefrancs chaque mois pour la police. Cette somme ne fut payée que trois mois. La recevant du maire, Perron et Vignier n'en connurent pas l'emploi. Je laissai arriérée la solde des agents livrés à la contre-police de la cour chez nous.
Ainsi arriva la révolution du 10 août, patriotiquement, sans argent. La nouvelle municipalité qui déposa Perron et Viguier, conserva Panis et moi, et créa, sur la proposition, je crois, de
Robespierre, un comité de surveillance de police politique de seize membre, présidé par les deux administrateurs conservés. Alors parut Marat, sorti de sa cave et amené par le peuple à ce comité où il installa. Panis, sans me consulter, proclama l'ami du peuple membre du comité. Je déclarai que je me bornerais à l'administration de la police municipale, laissant la présidence du comité à Panis et à des vice-présidents, sans renoncer à ma voix consultative et délibérative. Je me fixai dans mon cabinet, travaillant avec les chefs de bureaux, presque tous renouvelés, hors celui de la sûreté, que je conservai, malgré les plaintes de Marat, qui, appuyé par Panis et, à la Commune, par Robespierre, domina le comité. L'argent manqua tout à coup, car un jour que je vis en entrant cinq fiacres dans la cour, qui avaient amené des personnes arrêtées, le caissier me dit : — « Je ne sais où je prendrai de quoi payer ces voitures, je n'ai rien à la caisse ; le comité n'est pas réuni, ceux qui sont déjà arrivés me renvoient au caissier de la commune ; et un ordre, qui me le donnera? — Ce ne sera pas moi, je ne le puis , mais voilà de quoi renvoyer ces fiacres. » Et je lui tirai démon portefeuille un assignat de deux cents livres : « Je vous les prête, à vous. » Ce caissier était un homme de lettres de mérite, qui a été consul de France sous le Directoire, et depuis, sous l'empire, préfet de la Toscane, M. Fauchet.
Je m'arrête à cette situation de détresse pour vous justifier, par ce M. Fauchet, que j'avais acheté la bague agate; ce sera dans ma prochaine, celle-ci est assez longue et a coûté à mes yeux de la fatigue, et ces yeux ne sont plus neufs, ils m'ont servi qua!re-vingt-dix-sept ans, vienne octobre. Mais je puis terminer celte feuille par l'assurance d'une considération et d'une estime particulière. Ma prochaine répondra aux autres questions, et ne se fera pas attendre, j'espère.
Sergent-Marceau, Artiste, homme de lettres, à Nice (Piémont).