LIVRE PREMIER
Dans la distribution des faits, je m'efforce, autant que je le puis^ de donner à cbaque livre de cette histoire un point de vue dominant.
Je me vois obligé de rassembler dans celui-ci beaucoup de faits épars ; je crains que ce travail ne fatigue quelquefois l'attention de mes lecteurs ; mais il rendra ensuite notre marche plus simple et plus facile.
Par la constitution nouvelle , et par la ca- Portraîtd«i tastrophe du 'i3 vendémiaire, le sort delatean. France ét^dt confié à cinq magistrats suprêmes nommés Directeurs. Je vais dire un mot sur chacun d'eux.
Rewbell était un avocat alsacien qui, dans
1795-1796. FAssemblëe constituante et dans la Convention f avait parlé fré<{uemme]lt / mais sans éclat et sans justesse. Un accent fortement empreint de germanisme , une élocution vulgaire et peu correcte, une voix rude, un €?sprit argutieux , et qui se sentait toujours des habitudes de la chicane , le préparaient mal aux succès de la tribune. Mais il s'était rendu contre les principaux orateurs le représentant . de la médiocrité envieuse. Aussi obtertait-îl un accès facile dans tous les comités. II était, à la Convention, de ce faible parti qui s'efforçait de tenir la balance égale entre Roberspierre et Vergniand, et qui par pusillanimité fît triompher le premier. Un autre effet de sa peur, quoiqu'il eût l'art de la rnasquer sous un air d'indépendance et de rudesse, fut de lui faire condamner letjours desonRôi. Quand la peur ne le dirigeait plus, une opiniâtreté invincible liii tenait lieu de caractère. Son humeur bourrue, son esprit défiant paraissaient uïi ténaoiguâge toujours subsistant de son républicanisme. Il passait pour fort avide. La vérité est qu'il n'a laissé qu'tme fortune Ôiédîocre.
On disait de La Réveillère-Lépeaux , avocat angevin , que son esprit ressemblait à sa taille
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qui était contrefaite. Dans le commerce de ^1795-1796. vie , il était sincère , doux , obligeant » chaque fois qu'on n'éveillait pas son humeur trop susceptible. La modération de ses désirs ^ labsence de tout besoin artificiel , la félicité qu'il pouvait trouver dans la plus obscure retraite y montraient qu'il possédait le plus heureux secret de la philosophie pratique et privée. Heureux s'il n'avait pas voulu s'élancer dans les champs de la philosophie spéculative , sur les pas de l'auteur du Contrat so* cial. Presque toutes les institutions humaines paraissaient fausses à son esprit faux. Ami des Girondins y il vota avec les principaux d'entre eux la mort du Roi , et se crut encore philan* thrope. Si l'orgueil est dangereux pour un homme supérieur ^ il est bien .plus encore une source d'erreurs et quelquefois de crimes pour un homme médiocre. La Réveillère-*Lépeaux , mis hors la loi par les Jacobins , garda sa haine contre les royalistes. Le désir de fonder le règne de la loi naturelle sur les ruin^ de ce christianisme» qmseul peut lui donner une âme » uneinspira^tion , un corps , un culte ^ une sanction certaine ^ un complément nécessaire , devint le rêve diominant de son orgueil. La contradiction, l'irrita ^ et sa {diilantfaropie se
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L795-1796. monta à une rage égale à celle des plus odieux persécuteurs' de la religion chrétienne.
Le vicomte de Barras , que déjà cette histoire a montré sous des aspects fort divers^ issu d'une ancienne famille de la Provence, était neveu de l'un des marins qui s'étaient le plus illustifés dans la guerre d'Amérique. Les déréglemens de sa jeunesse l'avaient précipité dans le parti de la révolution. Membre de la Convention , il se persuada que ^ pour un noble dont les parens combattaient à Tarmée de Gondé, il n'y avait qu'un poste sûr, celui de la Montagne. Les Conventionnels, dans tous leurs dangers, aimaient à recourir à Barras, qu'une stature haute, des traits distingués, des manières engageantes , un air d'audace et de fierté, quelque habitude des camps, et peut-être sonnommême, désignaient comme un homme d'action et né pour le commandement. Il avait concouru au 9 thermidor, et il était le chef de la petite armée qui arrêta Roberspierre et les odieux suppôts de sa tyrannie. C'était lui qui, au 4 prairial , avait soumis le faubourg Saint-Antoine. La Convention croyait lui devoir sa victoire du i3 vendémiaire , au moins concurremment avec Bonaparte. Dès que la pourpre directoriale eut
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rehaussé sa bonne mine^ il ne craignit plus 1795-1796. d'offenser par un faste insolent la cynique austérité des Jacobins ses frères. Seul entre * ses sévères collègues ^ il eut une cour assez somptueuse, et fort livrée aux plaisirs. Il se résignait à être salué du titre de citoyen, mais sous la condition de vivre comme un prince. Quand les Jacobins pénétraient jusque dans son palais , il tâchait de répéter avec eux son rôle de vieux montagnard, et tempérait ses grands airs par des mots , des plaisanteries, ou des imprécations dignes de leur ancienne fraternité. Quelques uns de ces répuliilicains revenaient mortellement offensés de ce faste royal ; mais le plus grand nombre prenaient goût à cette agréable métamorphose , et briguaient de hauts emplois, pour signaler leur conversion. Barras traitait avec inap* plication au Conseil les affaires difficiles. C'était par la tactique révolutionnaire qu'il songeait à briller. Du reste, il fallait le satisfaire pour une foule d'emplois que sollicitaient ses courtisans et ses favoris. Comme il mettait souvent à l'épreuve la complaisance de ses collègues 9 que la nature avait créés , pour la plupart , d'une humeur assez rébarbative , il tachait de leur persuader qu'au faite de la
1795- 1796. puissance^ ils ne pouvaient dormir que protégésparsonëpëe.
La nomination cle Camot avait causa quelque épouvante y non qu'on le crût violent et cruel par nature , mais parce que le titre de membre du décemvirat , de collègue de Bil-« laud-Yarçunes et de Colldt-d'Herbois causait un frémissement involontaire. On l'avait vu refuser de séparer sa caqse de celle de ces hommes odieux^ au nioment où il s'agissait de proscrire ces éternels proscripteurs. Carnot se piqua de montrer que cet acte de coa*rage ne devait point faire supposer en lui des sentimens ni des principes sanguinaires. Entré dans le pouvoir , il se déclara pour la modération avec plus de franchise et de persévérance que ne l'avaient fait les Thermidoriens. On le vit même prendre plus d'ombrage des Jacobins que des royalistes, quoique ces derniers ne se piquassent pas d'une séyère prudence. Toujours passionné pour des combi^ naisons militaires dont la nature lui avait donné le génie, il voulait être le Louvoîs des armées de la république. Tout lui était devenu facile. Il ne s'agissait plus, comme en 1793 et 1794^ de réparer d'épouvantables revers, de créer quato*'ze armées, de combif
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ner leurs mouvemens , au sein de Tefiroyable 1795-1796. anarchie qui régnait dans l'intérieur et dans les camps y enfin de deviner le talent du général parmi des soldats qui se ressemblaient tous par l'intrépidité. Aujourd'hui les armées et les générante n'avaient plus qu'à suivre rimpulsion de la victoire. Les talens s'étaient partout révélés^ et partout surpassaient leurs promesses.
Camot trouvait dans le cinquième Directeur, Le Tourneur de la Manche, un appui fidèle pour tous ses plans de modération.
La Béveillère-Lépeaux d'abord se joignit à eux. Mais cet esprit faux, que la peur, la défiance et l'orgueil fascinaient à l'envi, en vint bientôt au point de voir le plus perfide des royalistes dans ce Carnot , qui partageait avec lui le poids d'un régicide, et doiit la signature avait acquis une si épouvantable célébrité, comme membre du comité de salut public.
Le palais du Luxembourg, élevé dans un Poiitiqneda genre simple et noble par Marie de Médicis , noaVea« waoccupé par Monsieur, frère de Louis XVI, ^^^' avant la révolution, et qui, sous la terreur, était devenu l'une des prisons les plus redoutables et les plus peuplées, servit de palais
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Ï795-1796. au Directoire. Cinq magnifiques fauteuils^ qu'on pouvait prendre pour des trônes , les recevaient dans leurs solennités ; couverts dé manteauiic éclatans, ils donnaient audience à des ambassadeurs^ dont Tafiluence redoublait ^ par l'effet des victoires de Bonaparte et des
autres généraux. Ces pompes rares et faibles , en rappelant quelque ombre de la royauté ^ faisaiei\t demander à quel titre cinq orateurs des plus vulgaires^ et tous souillés par up vote dont la France avait horreur, présidaient aux destinées d'une nation qui au^dehors allait toujours s'agrandissant. On eût dit cinq magistrats donnés par le sort. Le pouvoir, en France, se trouvait séparé des deux grands mobiles qui rendent l'obéissance plus facile en l'ennoblissant , l'amour et la gloire.
Les cinq Directeurs;^ qui se partageaient pour un temps la prérogative royale, eurent soin de choisir la plupart de leurs ministres parnxi leurs collègues de la Convention enchaînés par un même vote. Charles La Croix eut les affaires étrangères ; Ramel les finances; Merlin de D<>uai , auteur de la loi des suspects, vint remplacer au ministère de la justice nos d'Aguesseau et nos» Harlay. On créa un ministère de police générale : ce pouvoir
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nouveau hérita de la haine portée aux comi^j 1795-1796. des recherches et de sûreté générale^ dont il semblait rappeler l'action. Le conventionnel Cochon l'Apparent le dirigea avec fermeté et vigilance contre les Jacobins. Bientôt on le rendit terrible aux royalistes. Deux autres ministres qui ne tenaient poiat à la Convention déployèrent, dans des circonstances difficiles j de puissantes ressources de l'esprit administratif. L'un était M. Benezech, ministre de l'intérieur; l'autre M. Pétîet, ministre de la guerre. Tous deux étaient ennemis des mesures violentes. La faveur qu'ils trouvèrent auprès des gens de bien excita bientôt les ombrages du directeur Bev^rbell.
Ce fut une chose remarquable que la docilité respectueuse et presque craintive avec laquelle des Conventionnels, formés aux habitudes du proconsulat et de la plus violente dictature , recurent dans les deux Conseils l'impulsion de cinq hommes, leurs égaux en médiocrité. Une confiance sans bornes tint 1 lieu aux nouveaux magistrats des attributions les plus vastes : ils eurent par le fait l'initiative et la sanction des^ois. Les messages du Directoire exécutif étaient reçus avec une insigne faveur, lors même qu'ils portaient des
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1795-1796^ avis' impérieux. Tout le parti sentait le besoio d'opposer une forte disciplioe au royalisme qui, avant le i3 vendémiaire , avait déployé toutes ses forces, et ne les avait pas même perdues par cette journée.
On avait eu beau' combiner les élections dans le sens le« plus démocratique, et j aptpeler un grand renfort de prolétaires^ le tiers d'élections qu'on avait laissé libre n'avait guère amené , même sous le canon de Bonaparte, que des dépatés dont le royalisme était plus réfléchi quimpétueu:x. Du reste ^ ces nouveaux députés, parmi lesquels se fai<^ saient remarquer MM. Pastoret, Siméon, L'Émërer, etc, , dans le conseildes Cinq-Cents, et MM. Portalis, Barbé-Marbois ^ Tronçon du Coudray , dans le Cons(eil des Anciens , professaient ouvertement leur haine pojur les lois révolutionnaires. Le Directoire et ses amis consentaient bien à modifier un peu ces lois conçues par le génie du plus affreux despotisme; mais ils tendaient à leur donner un caractèrie de perpétuité effrayant.
Les écrivains royalistes les plus distingués
'^ étaient alors fpappés de condamnations à
mort prononcées par contumace , par les
commissions militaires du i3 vendémiaire.
L'aut<H*ité n'avait voulu y par cette effiroyaMe X7g5-x796« menace^ que lei^ disperser et les réduire au sflence. Peu surveillés dans d'aimables re* traites où une noble hospitalité les payait de leur zèle^ ils osèrent bientôt en sortir^ rentrer dans Paris y renouveler leur ligue; et la fortifier par d'adroits ménagemens. Les autres condamnés suivirent bientôt leur exemple* Gomme les restes du terrorisme s'agitaient alors y le Directoire ^ déjà déterminé à un système de contrepoids politique , qui depuis a été surnommé la bascule, était obb'gé de se montrer aux royalistes dans sa phase de douceur et d'indulgence. Soixante- dix condamnés à mort s'offraient partout d'un air délibéré^ et m^e fort gai. Proscrits, quoique sans une rigueur réelle , ils se sen** taient plus animés à plaider la cause de tous ceux sur lesquels pelsait la rigueur constante ^ et inexorable des lois révolutionnaires ; ils se regardaient comme les défenseurs-nés des prêtres qui réunissaient encore un petit nombre de fidèles dans les bois et les cavernes; des émigrés qui posaient un pied timide sur le sol de cette patrie dont l'image les poursuivait partout ^ et dont la gloire militaire les enorgueillissait , lors même
1795-1796. quelle semblait perpétuer leur misère; enfin des parens de ces émigrés frappé^ d'uo cruel séquestre 9 et cruellement surveillés dans tous les mouvemens de leur pitié et de leur tendresse.
Les condamnés du 1 3 vendémiaire ne tar-
dèrent pas à se présenter dans les prisons pour purger leur contumace. C'était a des jurés qu'ils venaient demander la révision de ces jugemens cruels , et les jurés avaient pour la plupart marché dans leurs rangs durant le fatal combat de cette journée. Les absolutions ne se faisaient point attendre. Les jurés en vinrent à déclarer qu'il n'y avait point eu de conspiration au i3 vendémiaire. Le Directoire et les Conventionnels frémissaient; mais casser des jugemens parjurés, c'était reûverser la constitution, leur propre ouvrage et le titre de leur puissance; ils ne l'osaient pas encore. ÇoMpîration Je vkus de parler des sujets d'alarmes que Babœttf!*Eyé- ^®s Jacobius Ics plus cndurcis donnaient au nemens qui la Directoirc. La Couveutiou les avait appelés
suivirent. * *^
sous ses étendards, le i3 vendémiaire. Quoique à peu près inutiles à la victoire, ils en réclamaient tout l'honneur. On leur avait refusé de nouvelles lois de pillage et de sang. Tout les choquait dans une république où
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le pouvoir osaît revêtir des insignes assez i795*i796eclatans. Redevenus assez puîssans pour faire tolâ*er leurs réunions furibondes , ils demandaient à grands cris que l'on rouvrit pour eux ce club des Jacobins , théâtre de leur toutepuissance. La. politique du Directoire voulut les éloigner de ce centre de Paris, et les exila au loin dans un magnifique asile ; c'était cette église dé Sainte-Geneviève qui , sous le nom nouveau de Panthéon , avait été vouée d'abord à l'idolâtrie de la scélératesse. Quoique Marat eût été rejeté de ce lieu , il en devint encore la divinité. L'apologie, ou plutôt l'apothéose de Roberspierre consacra l'inauguration du ' nouveau club. Un hoihme se présentait pour succéder au rôle du tyran populaire : il se nommait Babœuf , et il avait pris le surnom de Gracchus. Quoique son audace égalât sa perversité^ et qu'il ne manquât pas de faconde révolutionnaire , il n'avait eu encore qu'une existence obscure parmi les Jacobins; il leé charma quand il entreprit de leur prouver que les amis de la liberté n'avaient vu périr leur puissance que pour en avoir fait un usage trop timide. « Roberspierre , disait-il, a mBnu que le but 9 en n'osant pas prononcer le « nom de loi agraire. On a dépouillé quel-
1 795-1796. « ques riches, mais sans oser enrichir des M pauvres. Les sans-culottes^ conduits par des i( guides trop circonspects , se sont piqués de u l'imbécile scrupule de rester dans leur in* « digence. L'aristocratie est dans les richesses : <( qu'elles passent des mains d'un Villeroi, « d'un Laborde, dans celles de Danton ^ de « Barras, de Rewbell, c'est toujours une i< ménàe aristocratie qui poursuit les patriotes, ^ « qui opprime et affame le peuple, et le réw duit à un perpétuel ilotisme. Le peuple w était exclu de la propriété en France, Le (( peuple , qui fait seul la force de la patrie , (( doit être seul propriétaire; il doit l'être « avec égalité. Point d'égalité vraie sans celle c< des richesses. Tous les grands d'autrefois .. « doivent à leur tour être réduits à Y ilotisme ; (( sans cela, vous ne verrez qu'une révolution i< tronquée. Voilà les principes cju'un Lycur- « gtie et que le Gracchus dont j'^i ambitionné. i< de porter le grand nom, auraient appliqués « à la France révolutionnaire, à la France t< république. »
Ce n'était pas seulementtdans des discours prononcés devant les plus aOidés partisans, c'était dans des feuilles quotidiennes que Gracchus-Babœuf énonçait des principes de
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cette sorte. Le peuple, qui ayaît lu avec une 1795-179^ayidité funeste les feuilles atroces de Marat et du père Duchesne^ ne fut que médiocrement ému des promesses plus magnifiques du nouveau tribun . Elles arrivaient trop tard ; la crédulité populaire était épuisée. On savait bien que le plus vaste pillage n'appartenait qu'aux membres des comités révolutionnaires; aussi formaient-ils presque seuls le parti de Gracchus-Babœuf : il s'y joignait un certain nombre de Conventionnels expulsés, qui ne pouvaient pardonner a leurs collègues . ^
de se croira ou de se prétendre étrangers aux crimes et aux turpitudes qui leur étaient reprocbés. Bientôt ils crurent trouver un appui plus puissant dans un député qui sortait des pinsons de rAutriché; c'était le trop fameux maître des postes de Saijate - Ménéhould , Drouet; îl venait de faire au Conseil des Cinq-Cents un récit emphatique de sa' captivité; on avait su par lui que les généraux aatrichiens CôUoredo et La Tour, après l'avoir fait prisonnier à sa sortie de Maubeuge, lui avaient fait expier par beaucoup de tourmens et d'afironts les malheurs du Roi qu'il avait fait arrêter à Varennes, et ensuite condamne à mort. Dans son récit, il
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1795-1796. avait eu le front ou la sottise d'insérer une étrange réponse qu'il avait faite à des officiers allemands, peu frappés de la majesté de soa titre de représentant du peuple : a Apprenez, « leur avait-il dit , que je suis un représente tant de la France • comme François II est (c un représentant de l'Allemagne. » Suivant lui , cette lumineuse comparaison avait frappé tous les esprits , et lui avait obtenu plus de considération , et un traitement plus suppor- ' table.
Drouet rentré en France avait pleuré la mort de Roberspierre : mais son titre de mantjrr vwant de la liberté lui donnait quelque espoir d'être regardé commet un digne successeur du plus vertueux des patriotes. Gracchus-Babœuf caressa l'orgueil de ce personnage, et se crut assez sûr dé garder avec lui le premier rang. Les Santerre, les Rossignol, et d'autres généraux ou officiers souillés des mêmes ignominies, offrirent tout bas leur appui aux terroristes du Panthéon. Babœuf cachait, sous l'extravagante audace de ses principes agrairiens , le plan d'tine conspiration dont le but était d'égorger les cinq membres du Directoire , leurs niinistres , la plupart des membres des deux Conseils, enfin
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tous ceux dçs royalistes que le comité de sa- i795-i79(;. lut public n avait pas eu le temps de frapper. On ne vit jamais un conspirateur plus scru*puleqx à écrire toutes ses pensées. Le recueil des pièces trouvées chez \m fut immense.
EMes étaient toutes écrilies de sa main ; et cependant il avait exercé son imagination , pour arriver auic précautions les plus ceeherchées du mystère. Les^iscours tenus au Panthéon, les journaux du parti, même, que Babœiif remplissait de sa verve prolixe, ne devaient contenir que des théories ou des déclamations assez vagues^ pour échapper à Vactiqu des tribunaux. Un comité directeur ou insnrrecteur correspondait seul avec deç comités qui relaient entre eux sans communication.
Dans cette hiéirarehie de bonjurés, il y avait aussi des iiéunions , qui n euient guère que des épreuves^ pour ceux dont on était le moins sûr, et auxquels on nq <&ii^it que des révélations insignifiantes , aitoi^ quii ar*rlve dans les humbles grades dq là franc -m a^ çonnerie. Da reste, Babœuf, dans ses* ^\x^ mineux cartons, n avait laissé échapper le nom d'aucun de ses nombreux: complices.
ils étaient, convenus de signes de reconnaissance qui variaient souvent. En vain s'étaient* L 2
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1796-1796.118 prescrit quelque réservé dans. leurs discours au Panthéon ; tout club repousse le secret. Les propositions les plus anarchiques, et souvent méoie.des menaces directes, harcelaient le Directoire, et troublaient to»t sommeil au Luxembourg. Toutes les élégances et toutes les "délices de la cour de Barras étaient duren»ent frondées par les vieux porteurs du -bonnet rouge. Les dames dont il s'entourait étaient en butte aux plus grossiers sarcasmes. Le Directoire prit le parti de mettre ordre à un si fâcheux voisinage; et Bonaparte, qui depuis sa victoire de vendémiaire avait reçu le titre dô général de Tarmée de Fintérieurj fut chargé ée fermer le Panthéon ; ce qu'il fit sans hésiter. Mai& les Jacobins, éçonduit& du lieu de leurs bruyantes réunions, n'en devenaient que plus dange** reux. Un .silence absolu favorisait leurs com-* plots. Quelques vieux et saies repaires du faubourg: Saiat-Marceau leur offraientdes asiles plus sûrs. Cependant le ministre de la police recevait les.révdlatioxis de quelques hommes qui se montraient pleins d'ardeur pour une entreprise dont ils trahissaient chaque jour le secret. GracchusBabœuf fut arrêta avec trois conventionnels, Chasles., Laîgnelot, Bicord,
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Antonelle ex-juré 4^j . tribunal révolution- 1795-1796, naîre, Germain , d'Arthès, et le général Ros-, signol. Ce qui prouvait la profonde sécurité de Babœuf , c est qu'il n'avait brûlé aucun (des papiers où ses crimes. projetés étaient écrits à chaque ligpe. Le député Drouet fut arrêté le lendemain. La constitution avait créé une haute cour, nationale ^ pour juger les délits imputés aux difl*éren3 fonctionnaires publics , Drouet y fut traduit , et y entralaa ses co-accusés; mais il n'y parut pas. Ses amis de la Convention , et sans do^te le Directoire luimême, lui, ménagèrent une évasion qui les dispensait de- mettre en cause un homme si récemment sorti des prisons de l'Autriche.
Aux yeux de. ces magistrats, Drouet était paré de son régicide.:
Quant à Babœuf, il ne parut d'abord voir dans son arrestation qu'un signal donné à tout son parti d'éclater , de rompre se^ fers , de renverser le Directoire, de se baigner dans le. sang de, tous ses ennemis. Mais tout se tint immobile. Gracchus-Babœuf sentit diminuer ses espérances : sa fierté ne fut point abattue. . Elle se fondait sur ies papiers même qui fournissai(3nt contre lui des preuves si directes et si foudroyantes , et qui relevaient à un rang
1 795-1796; ^minent parmi les patriotes conjurés i Aussi orgueilleux de ses crimes projetés que d'autres Tétaient de leurs crimes commid , il écrivit au Directoire une lettre curieuse , dont voici le début ; « Regardere2*vous au-dessous de « vous, citoyens Directeurs, de tvaiter avec « moi de puissance à puissance? Vous avez « vu de quelle vaste confiance je suis le centre. « Vous avez vu que mon parti peut bien ba>- (( lancer le vôtre. Vous avez vu quelles im- « menses ramifications y tiennent. Je suis (( convaincu que cet aperçu vous a fait trem- (f blér ». Babœuf finissait par oflFrir, pour sa rançon , la soumission momentanée de son parti. Le Directoire, pour toute réponse, fit publier cette lettre insolente et bizâî*ré.
L'arrogance dé Gracchus-Babœuf ne tarda pas à êtfe justifiée par les efforts que fit son parti pour le sauver, et qui , déconcertés avec adresse plutôt que punis avec rigueur, durèrent près d'une année entière. Le Directoire se piquait d'agir seul contre les anarchistes, et se gardait bien d'appeler les secours d'un parti opposé. Il avait pour lui la garde que la constitution lui avait donnée, et celle des deux Conseils ; troupe de deux ou trois mille hommes , qui , choisis pour résister aux roya-
listes» se trouvaient moins propres à repous- 1 795^796. ser Jes Jacobins. Le Directoire plaçait à plus juste titre sa confiance dans quelque^r^gimeas de ligne f dont les ooloneis lui étaient dévoués. Les T^ji:atiste$ elmême les bourgeoisie Paris , àésamxés .par le 1 3 vendémiaire, étaient ^obligés de rester neutres dans un débat où il s';)gissait de leurs jours.
Pen de jours avant l'arrestation de Babœuf^ «
le directeur Barras avait fait venir au Luxembourg 3n àœ principaux coïijurés, wxmmé Germain , l'avait grondé paterneUewent , avait protesté devant lui ^u'il était toujours animé des jmémes .sentim^ns contre les royalistes^* Carras fut ^mem » par la dbaleur de l'entretien , à dire : « Si ion m'eût laissé faire i< après le j3 vendéixiiaire , f. aurais ^encore (c m^ec vous tr,a\^aUlé la nuxrdhandise )>. (Ces hideuses expiressions ét^nt employéiss , dans l'argot jacobin y pour exprimer un massacre. ) Barrai n'avait mAé qu'à une vi^iUe habitude en tefiant /ce iUugage; et pej^scmne ne pouvait croixie qu^ ^ , dans âûn po6te iidouveau^ il et% quelque sympathie ^aveq les }pai!ti$Ans de la loit^raipe ; m^îsJa dignité d'ujQ pemtiajtque se trouvait f^lleip^t -avitie ,par dé telles ex-pressioqs ^ a^^pwtées tepctuelleudent dans le
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irigô^iiygô. procès Jc Babœuf, qu'il n'y avait plus ni toque, ni panache, ni manteau de velours qui put la rehausser.
Les anarchistes s'étaient fait de nombreux partisans dans un corps nommé Légion de police y et formé en général de l'écume révolutionnaire. Plusieurs de ces honimes avaient promis de délivrer du Temple Babœuf et ses • amis. Mais le ministre de la police, l'Appa-
rent , avait aussi parmi eux ses agens. Instruit du complot , il sollicita du Directoire un arrêté énergique , et la Légion de police fut licenciée avec ignominie. Tandis que mornes et confus, en présence d'un régiment de ligne qui souriait à leur opprobre, ces ignobles soldats se laissaient dépouiller de leurs gibernes, de leurs sabres, de leurs uniformes; des femmes, qui se disaient leurs épouses, les traitaient avec une rudesse Spartiate : « Lâches , « leur disaient-elles, c'est à nous qu'il faut i< remettre vos armes > puisque vous vous en rc laissez dépouiller. Savez-vous ce que nous <c en fericms? nous irione délivrer au Temple « Babœuf et tous les patriotes. Allez filer « pour nous^ et laissez-nous combattre à Ki votre place pour la' sainte liberté '». Les soldats de la Légion de police ne sentaient
point leur courage relevé par ces vives apo- 1795 1796. strophes.
Affaiblis par la suppression d'une Iroupe qui faisait leur espoir^ les anarchistes crurent devoir recourir à la ruse. Le stratagème qu'ils inventèrent était d'une nature odieuse, mais ne produisit qu'un effet ridicule. Un jour, les citoyens de Paris sont réveillés par un bruit de pétards qui se tiraient dans différens quartiers : ils sortent^ et sous leurs pas, ils trouvent des cocardes blanches ; au seuil des monumens publics, ils trouvent attaché un drapeau blanc; ils lisent des proclamations où on les invite à pren<)k*e les armes pour Louis XVIIL La plupart , effrayés , reviennent sur leurs pas^ craignent d'être dénoncés pour avoir lu , pour avoir vu ; ils croient que déjà le sang coule , que le jour le plus terrible de la révolution s'annonce. Une longue et profonde inaction fait tomber* peu à peu l'ef* frc i ; les troupes , les rasseroblemens des royalistes n'ont été vus nulle p^rt ; un seul homme a été arrêté en tirant un pétard avac lequel il s'est blessé lui*méme. On Tinter- . roge ; il se nomme; on apprend que c'est un ancien membre du comité révolutiohnaire.
Il avoue que tout ce prétendu complot de
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^795-17^6. royalistes n'a été qu'un stratagème 4es hommes de son parti , pour soulever Ids patriotes et commencer un mouvement, à la faveur duquel on eût délivré Babœuf et ses complices. On s'indigne de cette tent^ive ; mais bientôt on né voit plus que la confusion de ses auteurs; on rit, on ste retire. 'Quelqt^s caricatures font toute la punition de cet shoh miuiablejeu.
Malgré €és échecs »partiels> lés vétérans de l'tfnarcbie , qui n'avaient encîore tàissé aucun des leufs Sur le champ dé bataillé, ne Cessaient de s'ejfciter a de nouvelles èntrej)rîs€fs. Défe cOnVeAtronncfc', lofng-tèmps prodèùsuls redoutés-, et qui, eicclus des deuk 'Gonséife «, obtenaient à peîrie de la pitié "du Directoit^e quelques emplois suballefrnés , ées généreux brigands , exclus des Urihées bu ils n'avaient fait que de hdnteuSéS apparition!; ; enfin, si r^on en croit le 'dii*ectéur Cartfôt, danfe ^s Mémoires, des Tbermidoriéfts liiéjïie, indignés de vow les prêrtiièrels tnagi^traturfes occupées par d au très que par eux, s'éeaiettt . réunis*, et peut-être 'avîsiiènt prodigué leurs dernières ^ressources, ^Ur 'tétflèr la foi dé la^garde -diffeCtôriale et celle des régimèftfs campés sons Paris , da*is Ifei plaine de Gi^e-
DU DlREGTOfRE XIUBGUTIF. ^5
nelle. Ils te flattaient d'avoir obtenu de phi-^ 4!f9^~^79^sieHrs imlitatr^ des promesses positires et des engagemeiis formelsv Peut-être quelques Bits de ces militaires avaieiat-ils été néellement subits : maïs il -est ceMaÎB q«e d'a^M'ës nVstaâent ^ent^s dans le ^com^dM tim pour amener les Jacc^ins à ttn tlagi^ht délit ijue Yoa pk>urr&it «n&a punir; geitf^ de iraud^ trop souvent irenonrelë^ et qu^ k m^dvaite publique condankiiera tcmjotirsi mèmequaind il est dirigé contm lés hommes les pkis dangereux. Depuis pluskuirs jours les Jacobins se doHnaient eôlK eux 4e signal d'un grand mouyemènt ; c'télait ff son du oor if^eté de cabarets en cabarets. Daïistaie nuit «de septembre , pins de six mois ^près ran^estalnon de Babœuf^ ils se péuMssent dams^les Çaobourgs au nombre de tv^îschi quatre mdlle, se^dirisent en deux (troupes ^ dont ruioe se dirige vers -le Luxemboui^^ et Tàulre versJa plaine de Grenelle. 11 se trouvait que^deux Direc- ' leurs , Barras et Bewbéll , étaient absens , smt par prudence > soit par 'hasard , 'sôit peutêtre ^ussi qn'îl tlevr d^làt de voir et de seconder un piëge tendu par la police à d'an* ciens ifrères^d'armes. La Beveillère^Lepeaux , averti du «danger^ confia à* ses deux collègues
30 HISTOIllE
1 795-1796- Camot et Le Tourneur, le soin de !• prévenir* a Ceci vous regarde , leur dit-il , vous êtes * n militaires » . Car not et Le Tourneur , par leurs discours , raffermirent la foi légèrement ébranlée de la garde directoriale.- Aux cris de vis^ la Constitution de cjif et meurent les tyrans de la patrie ! elle ne répondit qu'eu chargeant ses armes. Mécontens de cette reconnaissance , mais non dédommagés, les terroristes , qui ne se voient ni poursuivis ni inquiétés par la garde, vont rejoindre leurs compagnons au camp de Grenelle. On a prétendu qu'en abordant les soldats , ils s'étaient trompés de quartier, A qu'au lieu de s'adresser à ceux dont ils avaient déjà fait leurs complices , ils étaient tombés au milieu de ceux qui étaient le plus dévouée au Directoire. A la tête des ^Jacobins, étaient des généraux revêtus de leur uniforme, et qui n'avaient guèce figuré que dans les scènes sanglantes de Paris : les autres ne portaient point d'armes; maïs ils étaient munis de bouteilles et de cervelas, et cherchaient à donner quelque air d'hilsfrtfté à leurs figures sinistres. « Camarades , disaient >- ils aux soldats , ne « vous étonnez pas que les. vieux patriotes « viennent- fraterniser avec les braves. • Si
H Yous êtes la terreur des ennemis du de- i795-i79^- « Iiors , nous sommes la terreur des ennemis « du dedans. On nous opprime aujouM'hui , « et vous , on vous opprimeta bientôt ; car «Vous ne voulez pas servir d appiai à la tyii rannie. Nos sentimens sont les mêmes :
a unissons^nous dans un déjeuner amical , i< embrassons*nous ; notre fraternité ne peut « faire pâlir que les tyrans. » Les soldats ne répondaient qu'avec étonnement et froideur à ces premières démonstrations. Mais tandis qu'on leur lit une proclamation dirigée contre le Dii^ctoire / dans les termes les plus offenr ^ sans m les plus envenimés , deux officiers supérieurs, Bamel et Malo, qpi d'avance étaient instruits de ce mouvement, et avaient pris leurs njesures pour le réprimer , s'avancent en criant : « J^is^ la république! mve « le Directoire! à bas les terroristes! Soldats , « donnez la chasse a ces brigands qui veulent i< vous déshonorer et vous rendre parjures. » Ces cris sont répétés ; les sabres s'agitent , les rangs se ferment ; les Jacobins de fuir de tous côtés. Le centre du camp se montra anime' contre eux d^une ardeur assez vive. Vingt d'entre eux reçurent la mort ou de graves blessures. Aux extrémités , plusieurs compa-
sl8 histoire
X795- 1^796. gtiies môiitrèrent de l'iodulgence ou de la pitié pour des bomtnes désarmés^ et lef»
laissèreaC filer k travers leurs rangs. Le nombre dts pris^uniers s'élevait dabord à cent ^trente-trois; •mais lau houl de quel^nes jours / il en mutait à fieine ykigt ou trente dans les prisons. Parmi les dbefs^. on avail; saisi trois ex^^coa^^entionnek^ Huguet, Cinsset et Javoques. Le dâit était flaigcant ; un-camp en avait été le tbéàtiie. Le Bîreototre les £it jnger mftlkaiFement; ks troisex^oemyentionnela furent eondaniEnés à lètre (fusillés idaAS le «caiitp même de Grenelle* L'un d'ieuic élaîl; parvekMi k s'échapper ; mais les soldawle lui^ mcficcent.^ et il périt avec ses compagncNus. Tallien vit avec Jaforrenr ce jugement > et aocnsa le Directoâre et Ja police ^d'a^^oir seuls ourdi Hoe complot , pour décimer -encore une fois les maUieifn^eux patrkDtes. On le soupçoima violemment d'intelligence , avec les conjnrés , et l'on sut qu'il s'étaiit (promené >noii loin du camp de Grenelle^ au moment même de {l'action. Qoe :pou vait-ôl espérer, ouipkrtàt que ne devait-^il (pas «craindse en s'nnissanft à des vengeurs de iRober8pierre.?JVIais la (tran«quillité >oonsti!lutiannelle!bii>étaît<odieuse y et )1 lui&llait descomplotSydes^mesures et des
DU DIRECTOIRE EXJÉCUTIF. H^
lois révolutionnaires ; il lui fallait ce genre de 1 795-i796« fièvre pour vivre.
Au milieu de ces conspirations émanées de celle de Babœuf, on n^avait point encore jugé cet émule naissant dé Roberspierre. La baute cour nationale instruisit son procès , avec de savantes lenteurs; elle craignait, ainsi que le Directoire ; de pousser trop loin seé découvertes, etd'avoirtroprk frapper. Babœuf, après s'être prévalu auprès du Directoire del'importance et des vastes anneaux de sa conspiration, prit le parti de là nier. Tant d'assassinats projetés n^étaient plus qu'un projet philantbtiopique dont il avait amusé ses loisirs. Ses complices couraient les rues, lesi marchés, les casernes des soldats : on n'en voulait plus apercevoir nulle part. Les Germain , les Laignelot, lesRicord, les Rossignol furent tous acquittés. Fidèle aux instructions secrètes du Directoire, la hante cour condamna Gracchus-Babœuf à mort , non comme auteur d'une conspiration , mais comme écrivain séditieux. La même peine fut prononcée contre un de ses collaborateurs, nommé D'Arthès.
Ce qui désc^it le plus le Directoire, lorsqu'il sévissait contre des Jacobins , c*étaît de recevoir les congratulations des royalistes
3o HISTOIRE
1796-1796. qui restaient toujours les principaux objets de ses terreurs et surtout de sa haine. Il ne manr quait pas de répéter dans toutes ses procla* mations la' vieille fable que les anarchistes étaient les émissaires secrets des rois , et que toutes les provocations au ixuissacre et à des. lois agraires étaient forgées à . Londres ^ à Vienne , ou dan$ le cabinet du prétendant.
Une des. premières mesures, ^près Tinstal* lation.de ces suprêmes magistrats , fut de demander aux deux Conseils une loi qai consacrât par une fête l'anniversaire du a i janvier ,. et ils l'obtinrent* C'était rendre encore plus, présent aux e^^its leur exécrable titre au pouvoir. On ei^t dit qu'ils voulaiçot étendre ^r tous les Français Ifi tache de s^ag qu'ils ne pouvaient effacer de leiurs ms^ins. Aucune institul^n n'étajit- plus propre à frapper la république, d'une réprobation toujours croissante. A chaque retour de cette fête , le peu* pie français se montra immuable; dans sa. tristesse. Lessalveç de canon qvii la célébraiQpt. estaient suivies d'un long silence ou d'un profond murmure. <
chate desassi. Uue banqueroute de a3 milliards fut un des
gnats.Banque* • 1' /•1 **ii tt
route énorme, premiers actcs de cette période paisjipxe. Un
Mœurs de cet- r r . i i 1 • * 1
te époque, eveucment de ce, genre ne donna pas lieu a Ja
DU blRECTOIBE EXECUTIF. 3l
plus légère secousse^ et laissa à peine éclater 1795,1796. quelques murmures. Le Directoire n'eut d'autre peine que de déclarer une banqueroute faite et connue depuis long-temps; Elle existait dès le moment j déjà fort reculé , où rémission des assignats avait débordé leur gage.
La banqueroute était une fille aînée de la révolution. Toutes les assemblées précédentes étaient plus ou moins complices de cette infâme iniquité, par la prodigalité et la présomptueuse ineptie de leurs mesures financières. La guillotine en permanence ayait été , sous l'affreux comité de salut public , le seul leyier qui fit mouvoir encore la planche aux assignats. Avec la mort de cinq ou six millions de Français , on aurait|^u maintenir encore pendant six mois cet épouvantable crédit. Après. le 9 thermidor, il fallut recourir à des échelles de dépréciation des assignats. Cétaient déjà des déclarations de banque* route assez formelles. L'assignat, dès cette épdque, était tombé plus bas encore que ne l'avaient prévu les adversaires les pins déclarés de ce papier -monnaie, -dans l'Assemblée constituante. Les transactions des particuliers entre eux, recevaient le contrecoup de cette banqueroute habituelle de l'état.
3â HI&TOIAB
i7gi(^-i79&Il se fit des remboarsemens st dérisoires ejt aï odieux I que les fondateurs de la république semblaient avoir prononeë l'abolitioa générale des dette3. L'éqheUe dç dépréciation apporta quelque remède momeptasié aux pertes de l'état et aux violations de la fy\ privée. Un remède plus sur naquit d'une probité qui ne pouvait perdre en France toutes ses profondes racines. Elle se manifesta surtpuk dans les principales villes de commerce. Le mo«ment approchait où le Directoire , en reponçant à cette monnaie si facile et ^ fatale i se privait moins d'une ressource qu'il né s''a^ franchissait d'une dépense. L'état vivfiit sans contributions; le propriétaire , pstyé par 'ses fermiers avec mie monnaie sans valeHr, la reversait dans le trésor ^ qui n'était plus qu'une stérile montagne de papiers.
De toutes les précautions que pouvait prendre le Directoire pour revenir au régime métallique 9 il choisit la plus longue^ la plus infidèle et la {Jus monstrueuse. Iiimagili&4^ transporter ce qui restait du gage des assignats ^ c'est-à-dire quelques ^iens nationaux non encore vendus ^ à un nouveau papiermonnaie^ qu'il appela mandats territoriaux.
Il voulut que ce papier , frappé dès sa nais-
DU DIRECTOIRE E^lScUTIF. 33
sauce d- un ^ discrédit éppuvantable^ cuf un i795-i79^« cours forcée et fut reçu au pair par tous lest créanciers/ Ce fut une nouvelle irruption de la mauvaise foi dans toutes les transactions publiques et privées. On ne savait plus comment ferm.er sa porte: au débiteur^ qui, avec mx front d'airain, se4a\&isait ouvrir au nom de la loi , et venait ë:?dger uiie quittance pour prix d'un remboursement illusoire.' Gepen^ dant l'assignat et le mandat qui lui succédait étaient chassés de main en main. Les uns spéculaient sur le reste de vie qu'on laissait encore à ce. papier-monnaie, .pour terminer ' dans les vingt-quatre heures qiïelque opération, frauduleuse; les autres acceptaient tout , pour remplacer ce gage maudit* La société revenait y par là voie de l'extrême corruption , . aux seuls moyens de transactions qu'elle avait pu pratiquer dans sa grossière mais innocente enfance : c'était le commerce par échange ; bientôt chacun , nanti de marchandises étran* gères à ses besoins, s'éveilla commerçant, sans avoir aucune notion du commerce. La mode s'empara de cette précaution dictée par la crainte, et la frappa de son vertige. jLa plupart des salons furent convertis en magasins d'épiceries. On ne savait plus que {parler
^ 1795-1796. oa plutôt qii' estrbpipr la langue du courtage»
Les avaries suivaient de frêles marchandises transportées par jour dans Vingt lieux dîfférens. Les femmes ^ qui deux ans auparavant s'étaient vouées à tant de périls pour aller fléchir les cruels persécuteurs de leurs parens, se vouaient à mille fatigues^ à mille dégoûts, pour nourrir leur famille inquiète. Les mains les plus délicates s'exerçaient aux travaux de l'emEallage. Comme il faut que tout se fasse ' gaiment en France > c'était au milieu de plai-
santeries continuelles qu'on poursuivait ce ' (rislejeu. On ne s'épargnait pas à soi-même le ridicule dont on affublait ses voisins. Ce-^
pendant |a vanité commune était de passer pour adroit dans une profession si nouvelle.
Les plus dupe^ affectaient un air de triomphe» Le soir, tout ce fracas d'affaires cessait pour le fracas des plaisirs* Si certains quartiers de Paris, autrefois magnifiques, tels qae le fau^ bourg Saint^Germain, le fauboui^ Saint*Etonoré, demeuraient frappés d'une tristesse atis^ tère, le centre de cette capitale ^ et surtout le quartier de la Chaussée-* d'Antin et les boule^ varts, offraient > sinon plus de luxe réel, du moins un éclat plus vif que dans les jôur$ le$ plus prospères « De beaux h^téls^ degrés de
DU DIRECÏOIKB EXÉCUTIF. 35
jardins élégans y étaient devenu»^ par W soins x79^i79&d^eittrepreneors adroite^ des théâtres de fêtes oa de t*éiixiiohs fort agréables. Une tUumtûabtion ingénieuseaieÉit vanée éclairait des allées spaeiei£9es. Les iutilés merveilles des feux d'àr»tifice f qai ne- penVeni plaire que pal* l!éton^ nemeàt, s^ répétaient presque tous les sotrs. Comme cette cordialité ^ que le souvenir des prison» et le 9^ thennîdûr avaietit fait naître^ n'avaitençoresouffert que peu d'altération, ces réunions quotidiennes et nombreusea avaient alors un cbarme que d'autres ciitsonstaness leur enlevèrent bientôt. Des modes élégantes, plus avouées par le goût des, artistes qoseipar le bon sens et la prévoyance des maris etfdes mères ^ ne contribuaient que trop à cet eiicbantement* Quoiqu'on se sentit moins que jamais d'émid:atidn pour devienir Grec ou Roumain , les femmes pei^sevéraient à porler'^^sous un ciel assesc rigo>ureûx et aux héuè^ daingcK rexiaes du soii^y oe c^on appelait aliars le cois^ tume grec* ÇNielquei unes violàre&t s» ouv^r^ temeat la pudeur^ dans cette imitation des statàesdef antiquitbé/qu^eUes se vireètèkilées des jardins par les muôrmiires des jeunes ^nàè Bientèn e» eat à (bresser un triste ,01^ Imi^ " martyrologe des jefûniefii porsonne? qui'^ att
1795*1796^ sortir d'une promenade ou d'un bal, avalent été atteintes de fluxions de poitrine^ ou de la fatale phthisie. L'esprit français s'échappait dans ces fêtes ; et c'était le directoire qui fai* sait le plus souvent les frais d'une gaité maligne. Du reste, on y rendait des hommages assez vifs aux triomphes accumulés de nos armées.
Tels étaient les prétiminaires d'une banqueroute de 22 ou a3 milliards. Il faut que j'ajoute h ce taUeau des mœurs , quelques £aiits qui peuvent intéresser l'économie publique.
Comicne on était en paix avec quelques puis* sauces, des étrangers, Allemands, Suisses , Hollandais , et même , par commission , des Anglais et des Russes , saisirent ce momeat du discrédit des assignats , pour fondre , avec toute la puissance du numéraire, sur ce. que la richesse mobilière de la France offrait alors de plus précieux. Nos vins les plus recherchés . étaient réservés à ces spéculateurs, qui les transportaient sur des bâtiméns^ neutres, en ^ sorte qu'ils coûtaient moinis cher à Hambourg qu'k Paria. Les diamans , qu'il avait été.£aicile. de cacher aux recherches, du régime de la terreur, furent en général enlevés pour la Russie , qui 'ne ressentait point alors le far-
deau de la guerre. Ce fut la ressource pria- 1795-1796. cipale e t le moyen de salut de plusieurs grandes familles. Des mères prudentes , Qn réformant ce luxe, s'assurèrent lé moyen de faire refleurir encore des terres' dévastées. Les Anglais firent faire un choix entre les ïnédailles , les tableaux , les gravures qui n'étaient ppint tombées encore sous le domain» national ; et des chefs*d'œuvre de typographie roulaient dans un perpétuel encan. Il nous a été facile de- ' pois de réparer la perte de ces divers objets de la richesse mobilière. Mais, dès cette époque, des Français plus avides que les étrangers, et plus cruels envers leur patrie, achetaient et démolissaient dés édifices publics ou particuliers , et payaient leur acquisition avec- une faible partie du produit des décombres. . Les plus beaux monumens tombaient sous le fer de ces impitoyables acquéreurs. Cette ligue , qui subsiste encore, a été surnommée la bande noire. Souvent les familles nobles, retirées à la campagne, n'occupaient plus que les dépendances de leurs châteaux, auparavant réservées à leurs nombreux dofbestiques. Ce genre de vie modeste , continué encore pendant une grande partie du règne de Bonaparte , rétablit sur de solides fondemens
i795-*i796. des fortnnas autrefois plus brillantes , mai» obérées de dettes •
En général, dans tout ce vaste ébranlement causé par la révolution et par les assignats ^ la terre fut toujours la plus fidèle dépositaire des richesses. J'ai déjà dit que les paysans^ quoique frappés incessamment par le maximum et les réquisitions , avaient tiré un salu*taire parti des assignats , parce qu'ils savaient ou les repousser ou s'en défaire à propos»
Toutes les lois de l'Assemblée constituante leur avaient été favorables. La vente des biens nationaux établit une extrême division des propriétés. Les principaux acquéreurs de ce»
biens , et surtout de f 3ux d'émigrés , qui excitaient plus de défiance et de scrupule, se hâtaient de les vendre en détail. Le plu& pauvre journalier se hâtait d'y mettre l'enchère , et par les ressources de son* travail îl acquittait un prix modique en cinq ou six années. Ces petits propriétaires se montrèrent en général , sinon fort industrieux , du moins très actifs; Comme l'agriculture ne déclina point, et reçut même quelques améliorations, ]e principe des richesses se conserva dans un état si cruellement bouleversé. A l'époque du Directoire, la population des villes décrois-
sait rapidement 9 et celle des Câai|>agnes, 179^-1796. maigre les plaies énon:âest{ue lui avait Êiites une réquisition de douae cent mille soldats ^ tendait k daeeriAtre. Dès qu£i Tordre intérieur fut tietabli par Booàpartç , le paysan fut partout mieu(X logé , imeux itourri , mieux vêtu qu'il ne l'était ayant la révolution. Son bonheiur réel àvaitHil augmenté? Il ne l'était pas du moins dans tous les lieux on il avait contracté des vices nouveaux, et perdu le sentiment religieux , trésor du pauvre et dé* lices des campagnes. L'encan du mobilier des châteaux amena , pour tin grand nombre de paysaitô , un genre de richesses aussi ridicule que déplorable. Des meublés somptueux et délicats déparaient souvent les fermes par leur élégance déplacée. f
Enfin il fut procédé , on pourrait presque dire avec un applaudissement général, a la plus épouvantable banqueroute que jamais peuple ait subie. Les mandats territoriaux , qu'on n'avait pas même eu le temps de créer* et dont les promenés seules avaient été mises en circulation^ suivirent le sort des assignats. Je n^ ferai pas ici le fatigant détail des prix extravagans ^xquels le papier-monnaie avait porté toutes choses. Je dirai seulement qu'on
4o HISTOÏRB
1795-1796. échangeait 28,000 fr. en assignats contre un louis d'or, et qu'un diner de sept à huit par-* sonnes coûtait souvent 60,000 £r. Le succès de cette banqueroute, dont les Assemblées précédentes emportent Je principal déshonneur, habitua malheureusement le Directoire à cette infâme et désastreuse ressource. La dépréciation dû papier-monnaie arait réduit à une pure fiction le paiement des rentes. Alorsi'oisif capitaliste, qui n'avait que trop souri aux cômmencemens de la révolution , fut écrasé sous les roues de ce char qu'il avait vu lancer avec tant de joie. La^ crainte ou les horrevirs déjà éprouvées de la famine causèrent, parmi les malheureux rentiers, plus de suicides que ne Favait fait auparavant la ôrainte des bourreaux. Il y en eut qui eurent recours à quelques moyens d'industrie , où leur peu d'adresse leur faisait regretter amèrement l'indolence de leurs jours heureux. D'autres, couverts par la nuit , cachant leur figure . ou idétournant la tète, imploraient à demi-¥oix la pitié à la sortie des spectacles études fêtes , dont le déjiire du jour se montrait insatiable. La pitié fut souvent appelée et trompée par de rusés mendians qui fermèrent aux rei|(iers une res* $ource si pénible, en la rendant suspecte. Lq
retour du numéraire leur rendit un • espoir 1795-1796. qui fu^ bientôt indignement trompé. Jamais il n'y eut la moindre exactitude dans le ser^ vice des rentes. Il fallait attendre un ordre de numéro qui, sous divers prétextes, se reculait toujours.
Le Directoire préparait ainsi les esprits à une opération qui devait à jamais le faire ab-^ horrer. /Quel était l'effet de ces supercheries fiscales? C'était de placer le Directoire sous le joug des traitans, qui ne lui avançaient rien que sur dés gages et des nantîssemens fort supérieurs à leurs prits; Des spéculateurs étrangers vinrent^ augmenter la funeste habileté des nôtres, on avait eu souvent recours à des négocians américabfis 'pour des achats de blés ; et toutes ces fastueuses importations , préconisées dans les journaux du gouvernement comme un témoignage de la sollicitude la plus éclairée , rapportèrent a peine par an la > valeur de deux ou trois déjeuners pour la France. Le Directoire parvint pourtant, grâce au retour du numéraire, à s'affra:nchir de la dépense exceissive et presque superflue de l'importation des grains étrangers.
La chute des assignats fut pour chacun une
4^ III9TOIBE
179^79^* leçon de sagesse. Voyoos comment le Direc<toire en profita. Il lai restait de grandes de-* penses à soutenir^ et il avait à créer la plu* part de ses ressources. La Convention avait aboli par le fait les contribaf;ions ; les assi* gnats les avaient rendues precfque nulles.
Semblable en cela ^ comme en plusieurs autras points^ au gouvernement despotique, le gouvernenent populaire levait des tributs légers , et n'employait que des confiscations^ pour fournir h ses vastes projets de conquête et à ses prodigalités. Lé peu jde de Paris avait été surtout l'objet des largesses de la Convention. Ses subsistances étaient ^payées aux dé-^ pens de la France entière. La Convention s'était imposé l'énorme fardeau , que le Directoire supporta encore quelque temps , de fournir à chaque individu de la capitale une livre de pain par jour,«au prix de trois sous en assi- ^gnatSy et cela lorsque cette somme n'avait aucune espèce de valeur. Une disette y sup* portée par Paris et par la France, avait été le prix de ce pusillanime engagement. Le Directoire voulut le rompre. L'un de ses ministres, Bénezech, conçut la pensée saine çt courageuse de laisser la capitale assurer et payer ses aj^rovisionnemens , en se réser-
DU DIRECTOÏRS EXIÉGUTIF. 4^
Tant fièulem^nt de les fitciliCer et de les sur^ 179&-1796. yeîUer. La récolte était boime, la disette s'é* loîgna, et le Directoire fut soulage d'une dépense qui égalait presque rentreâen journalier de ses quatorze armMS. On s'était af-< franchi^ avec la même séférité et aTec le même succès, d^uue autre dépense que la démagogie française arait empruntée de la démocratie athénienne : c'était un droit de pré* sence de 5o sons par jour, accordé aux ci«tojens pauvres qui se rendaient dans leurs sections. La GonTentiou avait encore pris un autre engagement beaucoup plus onéreux, mais £Dndé sur dos nlotiâ jdus respectables ; elle avait promis un milliard aux défenseurs de la patrie. Le Directoire né cessa de renou* veler cette ipromesse; il l'éluda toujours, et le chef militaire qui lui succéda , quoique élevé sur le pavois, ne tint aucun compte de cet engagement.
L'Assemblée constituante avait assigné des pensions à chacun des ecclésiastiques dont elle avait saisi la propriété usufruitière. La résistance d'une partie du clergé aux nouvelles institutions qu'on lui présentait , l'émigration d'un grand nombre de prêtres, ^t, depuis, des Ibis de déportation, des massacres, le ren--
44 HISTOIUE
1795*1796. yersement y le pillage et la profanation de .rautel, tout avait servi de prétexte pour réduire et presque poiir effacer cette dette nationale. Le Directoire / en maintenant les lois de proscription contre lés prêtres insermentés, n'accordait nulle faveut* aux autres. Surtout le directeur Là Réveillère-Lépeaux ne voyait en eux que lès contradicteurs-nés^ du culte qu'il voulait fonder, ou plutôt rétablir : car Rbberspierre en était le premier inventeur ; c'était celui de la théophilanthropie , dont il voulait se faire déclarer le suprême pontife. Tout signe de respect ou d'axnour pour la religion révélée lui causait des trahsj3orts de rage. Les pensions ecclésiastiques furent soumises à une telle échelle de réduction, qu'elles ne deij^nrent plus qu'une insultante aumônç rarement acquittée.
La masse des dettes de l'État s'était accrue de celles du clergé , de celles des émigrés /de ^ celles des hospices et des collèges dont les biens avaient été confisqués. Sous l'Assemblée constituante seulement, il y eut assez de loyauté dans la liquidation : mais alors ir ne s'agissait que des créanciers du clergé. Les créanciers des émigrés reçurent quelquefois.
le prix de leur .vigilance ou dq leur pafrio-^}795-i796. tbme^ suivant les maximes du jour. Mais pour d'autres > il était dangereux de produire des titres qui, réveillant l'humeur contre eux , invitaient à la recherche de leur$ opinions.
Aussi,, nombre de ces. créanciers gardèrentils le silence. La liquidation devint. hérissée de tellesdifBcultés, qu'elle Tut à peu près sy-* nonymé de bianquerotite \ et sous Bonaparte lui-même, elle conserva habituellement ce caractère odieux.: : ^
La cupidité financière s'était flattée de trou^ Ter une abondante ressource 'dans les biens du clergé, de îciés provinces belgiqnes qui, réunies à la France, étaient destinées à subir \ toué les contré-coups de la révolution. Mais il ne.dépeindait pas du Directoire de 'changer les mœurs etl6S;^rupules:religie'ux de ce peupl^ bçlgCj^ qui^ c^^^ ans auparavant^ s'était sou* levé çonttjBi' Autriche dans.rintértèt:.d« quel: qu^s cpuveâs de. moines sup{H:*imés. Jl se présentait pewi.d'acquéreurs pour. des bieins qui -^ avaient é(;é . ^adçainistrés ay^éc la prévoyapç^;la plus pal^rpelle et Ja pluséclairéev Ceux qui venaj^epl^.de, France pour se. saisir d'un^ si belfe;.pKQi^., s'acçoi'daîent aisémem pour fair^ tQpbqr ^\i plu^ modk{ueji>abais des
46 HiaToiRE
179^1 796- biens d'ane possessicKi aussi incertaine. Tout à llieure U Belgique arait été reconquise par l'Autriche ; ne pouvait*elle l'être une seconde fois?
Quant aux l;>îens des émigrés / ce qtii en restait encore h vendre était esdmë un mifliard; mais on fut bien loin d'en obtenir cette SQmme. On voyait le combat sérieiisenienft engagé contre les lois reTolntiomiaires, L^ minorité des deux Conseil», qui les attaquait avec mesure, constance et talent, était mer^ veilleusement secondée par l'opinion publique; et tout faisait présumer que l'élecdoii dun nouveau tiers la conduirait k là victoiiiô. U n'était pas sûr de posséder des bietis d^itii^ grés dans les départemens de l'ouest et dané quelques départemens du midi. Là , on Vê^àti^ quérait sans peine pour deux ou trois atméèd du revenu. Le Directoire, qui avait à pro^ noncer encore sur quatre-vingt mille ifécla-^mations, se retranchait dans ieÈ lentëors d'iiii travail qui paraissait équivatedt k un déni âb justice. Cependant quelques radiatioùe éclàptantès lui avaient été surprises ou airachées". Barras, entouré d'une cour où figuraient plu^ sieurs dames nobles, semontraît accessible à leurs sc^Ucîtations^ Pois, potir calmer les Ja^
cobins ^ il feignait une colère ccstréxue contre ^95^1796. ses bureaux. *
* Le sy^lemb ies finaricés du Directoire inspire si peu d'iotéréty^u plutôt un si juste mépris, que ]e n'ai jpàs cru devoir en présenter resquissU datts le teiite de cette histoire j ^ais je la prë^etJte dans vne note pour satisfiiirô le» esprits cttrieux de ce genre de rechercha.
Je n'ai indiqué jusqu'à présent dans les ressources du Directoire que des Capfttau:^ , et point de rev^nn. La Couvention s(vaît créé les utis } c'était à lui à créier l'autre. Depuis l'Assemblée constituante , le système de» impots diifecta avait prévalu. Il parait .qu'en cela les différentes assen^^e^ légidatives «vaient moins ckercbé à «e conforufier aux principe» xigourettas dès économistei- qu'à l'borreur ^.e le peupleavait consern . vée pour la plupart des imp6t» itidirects dé l'ancieii régime. Le Directoire et lés deux Goneeils prirent le parti d'essajer* tdua les genres de^ taxe qui s'accom-n modent avec les préjugés dès pe^uvres^ en paraissant ne fra{^r que .sur les riches , maia qui , en accabUnt ceux-ci dana leur propriété ^ opprimenfc encore plus l'indigent datld son travail* La répartition de la con^* tribution directe fixée pat l'Assemblée cmiatitiiante , et ma]nt^K|e,par les deux Conseil» a li|*somine de 24<> mfllioua , retraçait les iniquité insea^ées du ti^ ^mé rëiradntioQnaire. En. effets onVobstiba, au te^ teur du Hntnéraicav ^ lever cette éontributiob d'aprb les r^les étaUia en giSt, e'est««t-dire k l'épeqiie ois tons les greikds propr iétairea , dispersés , en^risonnés'^ en
1795-175(6. Mais , tandis que je parle des biens des émigrés f je ne me pardonnerais pas de négliger
frappés d'efFroi ^ avaient été, condainnés par les habî— tans des campagnes à payer la plas forte partie , et ,. dans qualques lieux , la totalité de la contribution territoriale. D'an autre c^té , le gouvernement , avec les énormes et onéreuses propriétés que lui jreprésen-r taient les biens nationaux encore ^ entre ses mains , se trouvait imposé jsans mesure 9 c'est ' peut-être en finan<!e que la peine suit de plus près/ l'injustice. Ce désordre ne fut 'que faiblement modifié avant le iB brumaire.
' Les deux Conseils fixèrent la contrtbdtio'n somp-
ti/aire et personnelle à ^ millions : elle comprenait
plusieurs taxes minutieuses sur les 'bketninéefs , les
'. portes , les domestiques , les' chevaux y et d'autres ob-
* . jets d'un luxe^qui n'avait alors que peu'd?édàft.
1 Les droits de l'ebregistrement et led droits du timbre formaient, avec les deux confribùtîdns directes , le principal revenu de .l'État. .1
On se hâta de créer des douanes avant d'avoir re-^ couvre un coinmercf extérieur, Oh' éU' espéra , mais on >n'en obtint pas«une somme de 8 millfons. « . On établit uii drok de a 5' francs pàt qûintàl sur les tabacs importés en Franco ; un autre ^t la navigation îiltérieure et sur les canaux; un autre snr les billets ^ de^ spectacle. On créa un droit de; patente pour Texerdce de chaque profe^ion» Mais ce droit était faible , et sa répartition même 'était un hommage rendu à ia scrupuleuse égalité doiit on poursuitflit la f:himëre.
DU DIREGTO'ïRE EXÉCUTIF. % [{Ç)
complètement le tableau de leur $ùt% petidant 179^*1 79^ces fîiiiesles années d'exfl. Ce tableau^ oôtn-^ ment Fentreprctidre ? ï^ourraîs-je/sarts tomber dans nne iatiganté complication de fait» et d'incîdeniSi suivre la destinée de ceux même
Toutes les professions étaient classées sous des titres . Tâgtreâieift génériques , tels que ceux d'homme de Joi , d*officîêr dé santé , d'artiste , etc. Ces dénômînaticms tendaient à détririre une échelle de considéra-». tioD que Fopimon n'a point formée d'une maifière arbitraire entre des professiolas qui ne supposent pas un degré égal de mérite, de travaux et de talens.
Les forêts nationales , fort accrues par celles qui ^ avaient apj^artenu au clergé et aux émigrés , entraient dans lé rèvetrû du gouvernement, et lui offraient Ta' dangereuse tentation d'un n<mveau capital à dévoi'er ; il j résista , mais non à 11 foule d'abus tonjours prêts à renaître dans cette partie difficile de l'ârdministration.
Ce tableau des ressources du Directoire ne montre que la dissipation forcée, précipitée de ces malheureuses richesses que la nation avait cru conquérir sur elle-même. On Rendrait bien plus sensible cette mîsëfè réelle , si l'on entrait dans le détail des expé(}iens ' ruineux que le IHréctoire fit appeler lois de finance } si on le montrait vivant d'anticipation , ne pouvant vivre d^empr un t, 'toujours prêt à laisser des gages excessîÊ aux mains de ceux qui , par avarice , aidaient, provoquaient et centuplaient ses embarras , ne sachant les punir qu'é^ les trompant, et revenant par la'ssitnde à se laisser tromper.
5o - HISTOIRE
z795-i79^*des émigrés qui ont laissé un nom historique ? Où prendre tant de renseignemens jusqu'à présent épars dans des traditions fugitives ? Con— téntons-nous de quelques légères indications , et suivons un moment la marche de nos princes. Tableau de Pcu de temps après la première retraite du
I& situation «iTh iJi r^ iTk* •
des ëmigrés. TOI de Prusse , les deux treres du Roi avaient été forcés de se séparer. Monsieur, depuis Louis XVIII, avait pris le titre dfe régent; celles même des puissances qui combattaient avec vigueur les armées françaises , étaient tel- . lement intimidées par des victoires dont elles ne pouvaient comprendre le secret , qu'elles refusèrent dç reconnaître Louis comme régent. Une seule puissance s'écarta de cette conduite pusillanime , et parut considérer la monarchie française comme encore existante ; , ce fut la Russie. Le comte d'Artois partit pour aller, remercier l'impératrice Catherine II, et pou r la décider enfin a des secours actifs ; il reçut de cette souveraine l'accueil le plus brillant , et de nouvelles promesses qui paraissaient plus positives; mais Catherine II , les yeux toujours fixés sur l'Orient et sur la Pologne, ne détacha rien de son immense armée , et resta spectatrice immobile des efforts presque toujours malheureux de l'Autriche. Le régent, instruit
i)U DIRECTOIRE EXECUTIF. 5t
des itiouvemens qui se faisaient dans le midi i^g^filg^* (le la France , ne tarda point à partir pour l'Italie; Vérone fut sa résidence. Ce fut de là qu'il demanda au cabinet britannique , dans les lettres les plus pressantes , d'être transporté à Toulon qui venait de relcjyer dans ses inurs l'étendard royal. M. Pitt fut sourd à ces instances. Pouvait-on incendier une flotte française sous les yeux d'un prince français ? Ce-^ pendant , après le régime de la terreur , le régent 9 auquel la mort de l'enfant-roi fit prendre le nom de Louis XVIll, parvint à se ménager quelques intelligences avec les royalistes de Tintérieur ; le comte d'Antrague, dont j'aurai à parler plus tard, en était le principal agent. U arriva que Venise fut portée par d'imprudens ou perfides conseils à reconnaître la république française. Bientôt Louis XVIII fut traité avec moins d'honneur, dans son asile dé Vérone, par l'aristocratie vénitienne qui s'habituait à fléchir devant la démagogie fran- , caise.
Au commencenient de l'année i y 96 , le Directoire signifia au sénat vénitien dans des termes dignes de régicides inquiets l'ordre de renvoyer le comte de Lille (c'était le nom qu'on donnait au roi proscrit Jf ; Venise dé-
Sa HISTOIRE
179^-1796- cida la catastrophe de sa chute en obéissant h un tel ordre. Quand le marquis Carlotti vint apprendre au Roi la déplorable résolution du N . sénat, le Roi fît cette réponse si digne de son sang : Je partirai, mais f exige det4x conditions: la première f qiCon mè présente le Ihre d*or où ma famille est inscrite ^ afin que f en raye le nom de ma mmn; la seconde, qiCon me rende T armure dont V amitié de mx>n aîeut Henri ÎV a fait présent à la république.
Le Rôî partît de Vérone le 21 avril, accompagné du comte d'Avaray auquel il reconnaissait devoir son heureuse sortie de France, du vicomte d' A goult et du duc de FJeury. Ce fût vers l'armée de Condé que ce prihce se dirigea, d Ce n'est pas le roi qui vient comw mander son armée, dit Louis XVIII au w prince de Condé en l'abordant , <*'est le « premier gentilhomme du royaume qui te vient servir sons les ordres du digne descc cendant du grand Condé. m Le camp retentit d'acclamations. On était alors sur les bords du Rhin. Un jour des soldats républicains, instruits de l'arrivée du Roi, témoi> gnèreùt par des signes le désir de' te voir; lui de céder tout de suite à ce voeu. Le duc d'Engbien lai représentait en vain le danger
bu DIRECTOIRE ïXiC€TIF. 53
qu'il. pouvait courir, « Non ^ répondit le Roi, ii^&ijgS. a mon coeur parle plus haut que la prudence. >i II s'avança et tâcba de faire entendre sa voi^ à des sujets dont il plaignait' Terreur et admirait 1^ courage. Les soldats parurent émus.
Cependant bientôt la cour de Vienne vit avec quelque ombrage 1^ réunion de cinq princes français (1^ jeune et valeureux duc de Berry faisait ses premières armes à côté des princes de son sang ). Cette cour témoignait au Roi de viyes sollicitudes pour son salut.
Ce prince ent de la peine à obtenir de l'arcbiduc Charles quelque prolongation de son séjour à Varmée. de Çondé.
Le 19 juillet, le Roi était dans une auberge 1796. de Dillinghen. A dix heures du ^oir il s'était mis ^ la fenêtre «pour prendre le frais; tout à coup la détonation ^'une carabine fortement chargée part d'unp arcade voisine; le coup , avait été dirigé contre le Roi y la balla, l'attei^ gnit au sommet de la tête, frappa le mur, et ton^a dans la chambrC) Au mouvement que fît le Roi 9 ses trois gentilshommes <p le comte d'Avaray , le duc . de Qrammont et le duc de Flei^ry, accourent pleins d'effroi : en voyant r
son sang qui. coule, ils le croiq^nt blessé à mort; le prince leur dit avec tranqt^illité :
54 uiSTomp
1796. « Rassurez- vous y mes amis^ ce n'est rien, « rien du tout; vous voyez bien que je suis (( resf;é debout , quoique le coup soit a la tête. « — Ah! mon maître, s'écrie le comte d'Avaw ray , si le misérable eût frappé une demîi< ligne plus bas ! — £h bien ! mon ami, « répond Louis XVIII, ,1e roi de France se « nommerait Charles X. » Jamais le principe de la légitimité ne fut rappelé avec un plus sublime àrpropos.
Le nom de l'assassin reste voilé pour l'histoire. Mais comment ne pas supposer qu'il avait été excité ou payé par des hommes qui n'en étaient pas à leur apprentissage de régicide. . •
Le Roi guérît de sa blessure , et perdant ^ par les événemens malheureux de la campagne, l'espoir de rentrer en France avec * l'élite de sa noblesse , il se reti^ra dans la petite ville de Blankenbourg , appartenant au duc de Brunswick. Ce fut au second étage de la maison d'un brasseur que logea lé Roi de France. Il pouvait comparer, noh sans quelque amertume , une teïle retraite avec le palais de Saint - Germain , donné par Louis XrV à Jacques II; mais son unique regret était de voir la politique des alliés le
pu DIRECTOIRE EXléCUTIE. 55
tenir constamment étranger à une cause où ^796il s'agissait du salut de tous les trônes ^ et qui ne pouvait prospérer sans le rétablissement du sien» Cependant sa correspondance avec les royalistes du dehors et de l'intérieur restait encore assez active. Sans repousser l'espérance f il l'admettait avec toute la réserve du sage , détournait autant qu'il était en lui des mouvemens partiels qui ne pouvaient produire que du désordre, s'efforçait de diriger l'opinion publique en France y et présentait aux royalistes les plus sages le plan d'une conciliation entre des institutions anciennes qu'on regrettait sans pouvoir les faire revivre, et des institutions nouvelles qu'on supportait avec peine sans pouvoir les détruire complètement. Nos maux c^ussçnt été bien abrégés dans leur cours ^ si les projets de Louis XYIII eussent été parfaitement connus. Les lettres embellissaient son humble exil, et maintenaient la sérénité de son esprit. Le traite- ment qu'il recevait alors du roi d'Espagne son parent et de l'impératrice de Russie , surpassait de beaucoup ses besoins , et servait à soulager l'infortune de ses compagnons ; ses diamans et ceux de M. le comte d'Artois avaient depuis long-temps disparu pour cette jÂeuse destination.
'79^* Le» maux des royalistes s'adoucîssaieiit dans riatérieur de la France , mais ceux des émigrés ne trouvaient plus de terme ; les vicMtpires des Français, soit au^ielk du Rhin ^ soi I auidelà des Alpe^^ soit au-delà des Pyrénées^ vepaient perpétuellement les arracher a l'asile qu'ils s'étaient choisi , au petit établissement fornié par leur patiente industrie. Que nW vaifsptrîls point à craindre , si la vieillesse , les infirmités ou le soin de soulager un père ; une mèra qui ue pouvaient les suivre, les retemiiènt dans des villes qui tout à l'heure allaient être ouvertes aux républicains vain«» qineurâ. Souvent des prinees ou des magis-* trats qui les avaient accueillis avec un tendre intérêt changeaient brusquement de langage et de mesures. i< Partez, leur disait-on, vout (c lezr vous par votre présence panser le pillage « ou l'incendie/d'une ville hospitalière, i» Puis ' on poussait la cruauté jusqu'à leur reprocher les illusions dont ils s'étaient entretenus , et qu'ils avaient fait partager à leurs hôtes. Alors le inonde entier semblait se fermer pour eux. Chassés d'uqe ville par la peur , ils retrouvaient la peur dans la ville voisiné; souvent' on ne leur accordait qu'un refuge passager.
Pour désarmer les révolutionnaires dont ils attendaient la visite , des bourguemestres ou
Dr DIRECTOIRE EXECUTIF. $7
des conseillers^ auUque» f^ouBSioeot quelque* foÎ8JDsqtt*à l'insulte leur dureté envers les fugitifs ; on vit sur une route d'Allemagne cet hoptible ccrîteau : Défense aux émigrés frafir çais et aux juifs de s* arrêter ici plus de vingtquatre heures. Leur fuite précipitée état gênée p$u* celle d'uiie foule d'habitaus qui se retiraient ^i desordre ; ces vétérans du mai^ beur marcbdeut escortés de cppap^gnous pour lesquels le malheur était nouve^ti » et qui faisaient tout retentir de leurs gémissen^ens. Le regard dçs émigrés semblait dire :
H A|^rènez comme' on sôufj^e. » Ce n'était point à leurs habits^ c'était k leur maintieu 'qu on pouvait reconnaître l'illustpatiou dont ils étaient descendus. Un char rustique ré«i^ nissait souvent l'intendant ^'une province» le, président d'une cour souveraine^ le courtisiain qui avait ébloui la capitale de son Iv^e, la femme qui avait fiiit l'ornement de nos fêtes , et la religieuse qui n'avait jamais paru quç dans les hospices de la douleur. Quelquefois ils cheminaient à pied sur une route dégradée par les pluies et surtout par la guerre i et forcés de continuer leur marche pendapt la nuit et à travers les champs, ils cherchaient dans un ciel nébuleoir Fétoile qui leur vwo^
58 ' HISïOIUE
1796. trait le nord. Chaque bruit d'armes faisait tressaillir la jeune fille qui tremblait pour son père. Le plus grand sujet d'alarme pour eux était d'entendre au loin les sons de leur langue natale , c'étaient peut-être des' répjLi- Hlicains qui s'avançaient.
Quand la confusion d'upe fuite générale ne venait pas mettre le comble au malheur des émigrés^ ils se voyaient souvent les ob^ jets des soins les plus tendres et les plus empressés ; le seigneur sortait de son château , le villageois de s^ ferme , pour accueillir ces familles errantes. Le peuple allemand, excellent de sa nature , sut se perfectionner encore par l'usage des vertus hospitalières. On favorisait les divers genres d'industrie qui devenaient la dernière ressource des émigrés ; ici c'était un fils qu'un prince confiait aux soins d'un jeune Français mûri par le malheur; là on venait consulter sur la construction d'un pont ) d'un canal ^ d'une fortification^ l'émigré dont la studieuse jeunesse s'était exercée aux mathématiques, à leur app^cation et à l'art du dessin. L'emploi des talens agréables n'était pas perdU' pour ceux même qui avaient négligé des talens plus utiles. On ne peut imaginer tous les différens genres de profes-*
DU DIRECTOIRE EXÉCUTIF. . 5g
siens auxquelles eurent recours des hommes '79^* dont la vie s'était passée dans les délices ou dans les soins les plus graves et les plus nobles ; quelquefois on voyait prospérer un petit commerce , où l'émigré , sa femme et ses enfans n'avaient apporté pour tout fonds que de l'honneur et de l'activité. Il y en eut qui associés à de riches maisons dé banque en partagèrent bientôt les brillans bénéfices. Les dames allemandes s'obstinaient noblement à porter le joug des modes françaises, parce que c'était un moyen d'existence pour des dames émigrées; ces nouveaux établissemens^ devenaient comme une longue suite de caravansérails pour l'émigré qui n'avait point encore trouvé de gîte assuré ; dans la boutique hospitalière , on se rappelait souvent les jours de Versailles; personne ne voulait se voir déchu à jamais des titres dont on avait été décoré, et surtout persoiine ne voulait croire à l'étemel malheur des Bourbons : une fausse nouvelle faisait palpiter de joie des hommes et des femmes- qui bientôt détrompés cruels lement n'en gardaient pas moins pour le len* demain le même fonds de crédulité. ^
On eût dit, à la manière dont partout les prêtres français étaient reçus et honorés,
6o HISTOIRE
^79^- qu'il ïCy av^it plus que dçs catholiques en Europe; en Espagne et en Italie ils étaient le$ commensaux des çouvens les plus riches.
Le pape Pie VI veillait comme un père suç chacun dç ceux que la fortune lui adressait; et lorsque quelques uns d'entre eux lui, témoignaient le désir dç venir bravet de nou-r veau le martyre çn France pour y ranimer la foi , il les accompagnait jusqu'au riv4g[e 9 et du vai aseau qui m^etlait à la voile, ils pouvaient voir çncore 1^ Saint -Père qui versait des larmes et tendait ses bras vçrs l^ ç|el. Pie VI était secondé dans ses soins par le cardinal de Bernis qui , dépossédé de ses riches bénéfices., se trouvait richo^ encore pour soulager les prêtres et les émigrés. Les vertus, la noble 'sérénité, la piété tendre de ce prélat, et les dernières étincelles de sa verve poétique qui ) ne brillait plus que. pour la défense de la religion, terminaient avec un pur éclat. une vie qui d'abord avait été trop remplie par des productions erotiques, ou par les travaux rarement heureux de l'homme d'état.
Le Sain i^Père avait réconnu le zèle courageux de l'abbé Maury à l'Assemblée oanstituante, en lui conférant le chapeau de cardinal et l'évêché de Monfcèfiàscone.
DU DIRECTOIRE EXECUTIF. 6l *
La Saisse servait d'asile à plasieurs des 1796. émigrés, que leur âge, leurd infirmités ou leur sexe rendaient étrangers aux travaux de la guerre; elle était surtout la retraite de plusieurs membres des Assemblées constituante et législative qui avaient détesté les crimes lès plus aflreux de la révolution. La~ ville de Genève , favorisée par son béat? site, et distinguée par Fesprit cultivé de ses habitans, totnba de si bonne heure sous le jbug de la révolution française , et fut si cruelle* ment opprimée par le commissaire Soulavie , agent de Robefspierre , qu elle ne put longtemps servir d asile, aux émigrés. M. Necler leur ouvrît souvent sa belle retraite de Copet. Dans ses bienfaits hospitaliers, il ne s'informait pas si ceux qui venaient les réclamer avaient professé des principes fort différens des siens, et n'avaient pas quelquefois maudit son iafluence et son nom. Madame de Staël ne se bornait pas à recevoir ceux qui venaient d'échapper à la mort en franchissant un ruisseau , limite de la France et de la Suisse. Efle avait formé, parmi de jeunes et intrépides montagnards, une compagnie de guides qui, sans passe-port et habiles à éviter tous^lès lieux soumis a des recherches, pénétraient jusque
179^* dans. Paris y se présentaieat dans la demeure oJL vivaient cachés d'illustres proscrits, et reprenaient avec eux, toujours impunément , une route si dangereuse. Ainsi furent sauvés M. le comte Matthieu de Montmorency, M. le comte de Narbonne et plusieurs autres. A Lausanne , des émigrés , voués pour la plupart à la culture des lettres^ tels que l'illustre avocat-général Servan , trouvaient des consolations dans le commerce de l'historien anglais Gibbon, qui depuis plusieurs années s'était établi dans les délicieux ^t magnifiques environs de cette ville. Le spirituel duc d* Ayen , devenu duc de Noailles par la mort de son père , le maréchal de Mouchi , s'était tellement habitué aux douceurs d'une retraite philosophique, près du lac de Genève ^ qu'il resta dans cette humble demeure long-temps encore après avoir recouvré la liberté de rentrer dans sa patrie çt dans toute la splendeur de son rang. Mademoiselle d'Orléans , conduite par madame de Genlis sa gouvernante, vint de Hambourg s'établir dans la Suisse; elle y fut reçue par madame la princesse de Conti sa tante maternelle. Le prince son frère suivit la même direction; et opposant une noble constance d'âme aux rigueurs de la for"
DU DIRE/CTOIRE EXIÎcÙTIF. 6$
tune, il sut trouver une honorable ressource i79^< dans les connaissances qu'il avait acquises. Sous un nom supposé, le petit-fils d'Henri lY enseigna les mathématiques 4ans un collège à Coire.
De toutes les villes de la Suisse , celle qui offrait le spectacle le plus curieux , c'était la ville de Baie. Tandis qu'on respectait encore la neutralité des treize cantons, il arrivait souvent que les généraux et les officiers des armées française et impériale , profitant soit d'un armistice , soit d'une saison qui permet* tait peu les grandes opérations militaires , se rendaient à Bâle dans une même auberge , et dînaient à une même table d^^hôte. Des officiers de l'armée de Condé s'y entretenaient avec des généraux républicains, discutaient quelques points de tactique , et se donnaient des éloges réciproques sur leur bravoure et leurs talens, ou faisaient, sans se choquer, des prédictions contraires sur le festin de la campagne.
L'Angleterre vit arriver successivement dans ses ports tout ce que l'émigration avait de plus distingué. Les gentilshommes s'y ren-* daient , moins attirés par les libéralités de ce gouvernement que par l'espoir de débarquer
64 HISTOÎRI':^
'796. sor le» côtes du Poitou et, de la Bretagne. Plusieurs parvinrent a joindre les Vendéens , et surtout les Chouans. Quelques uns , tels que le comte de Serant^ furent tués dès le premier m^mtent où ils l'eroyaient \a terre natale. L'Église de France tendait son sk^e prififcipal dans un pays oh. règne y depuis trois siècles et demi , une- haine si ardente et si opi-nîâtre contre la religion catholique/ Parnprt les prélats réfugiés, on distinguait lés cardinaux de Montmorency, de la BochefoùCault ^ les archevêques de Pôrià, de Reims, les étéques de Langrei^, dé Nancy, etc. , prekts regardés les uns comme les colonnes, lès autres comme les lumières de iTÊglise. 11^ trouvèrent des amis o» des hôtes généreuit parmi les membres les plus distingués! dti clergé ângK-cart. M< Burke avait eu la gloire dé provoquer ces beaux sentimeus' et par ses éloquens^crite et par ses exemples. M. Piti suivit cette impulsion"^ parce qu'il ne trouvait ici dans ^ politique rien qui arrêtât la nd^leisse naturelle de son âme. Le roi Georges III et les prinees ses fils oublièrent complètement quel dissentiment et quelle diversité d'ortgîlie et de titres au trône avaient séparé les niai-
'sons de Bourbon et de Brunswick. MM. Fox, 1796. Sheridan , Greyj lors même qu'ils entreprenaient quelque apologie de la révolution française, ne manquaient pas d^en honorer les victimes. M. Wyndham , le duc de Portlapd, letduc et la brillante duchessede Devonshire , les descendans de ce Marlborough si terrible aux Français , le marquis de Lansdown , le duc de Bedfort, tous les pairs qui rapportent leur origine à des seigneurs normands, compagnons de GuilIaume-le-Conquérant , beaucoup de seigneurs dont les aïeux avaient péri en défendant Charles P% joignirent d'abondantes largesses à celles du gouvernement. Les secours furent gradués suivant les rangs et les fonctions des émigrés ; aucun bienfait ne fut souillé de mesquinerie. Les jtraitemens étaient réguliers , et ne souffraient pas un moment de retard, quel que fût le succès des diflerentes entreprises de l'Angleterre. *
* Ces secours étaient réglés de telle sorte qu'un conseiller au parlement recevait par an 100 guinées. Il j eut plusieurs de nos magistrats qui , engagés dans Farmée de Çondé , ne puisent être attirés en Angleterre par l'offre d'un tel traitement, et âimëren t mieux braver tous les jours la mort en recevant une paye de 20 ou 3o sous.
1796. De tous les bienfaiteurs que les émigrés rencontrèrent en Angleterre ^ aucun ne fut plus actif qu'un cle leurs compagnons , auquid ils donnèrent d'une commune voix le surnom de nouveau saint Vincent^depPaiile. C'était un simple prêtre , nommé l'abbé Caron. Son ardente charité lui avait créé une puissance et des trésors ; c'était à qui mériterait les Béné^ dictions de ce solliciteur envoyé par le ciel. L'abbë Caron s'occupa surtout de l'éducatiovi des enfans des émigrés , et il ouvrit pour eux une école de savoir et de vertus* Bienfaiteur de cet établissement , M. Burke voulut l'être encore après sa mort par une riche dotation.
Heureux l'homme éloquent qui prouve par tous les actes de sa vie là sincérité et la profondeur des seqtimens auxquels il doit son génie !
Quels furent, pourTEurope, les résultats politiques , moraux , religieux , industriels ou littéraires de Témigration? Il serait long, difficile , et surtout prématuré) d'examiner cette question importante. L'émigration, inutile, par
la faute dés cabinets, au rétablissement de la
monarchie en France, soutint presque partout ailleurs des monarchies qui avaient déjà reçu de secrets ébranlemens; les émigrés, par
le tableau perpQtud de leurs mAlbenra et de 1796. leur fidélité , opposaient une barrière à la propagande révolutioBioaire, Un fait ceriam et bien évident, c'est que ce dangereux prosélytiwie a &it beaucoup plus de progrès ea Europe depuis que les émigfé& sont rentrés dniig leur patrie. Des prêtres édhaf^s au marljre , et résolus de le braver encore , dcK Tinrent une réfutation vivante de ces principes qui avaient coa6a<:ré les fureurs* ou le délire de l'impiété sous le doux nom de tolérance. Tout s'arma dans les écoles, dans les université on dans le cabinet des sages contre rinfômè matérialisme. Des publicistes aussi judicieux que MM. Mounter et Malouet ^ aussi vife et mordans que le comte de Rivarol , aussi éloquens que MM. de Lally et Mont-* losier , combatlaient avec succès au-*deliors des doctrines trop long«>temp8 séduisantes pour les peuples. Heureux s'ils avaient pu inspirer plus de franchise, de concorde et de vigueur à la politique des cabinets I Des ouvrages qui devaient donner la plus noble et la plus salutaire impulsion à la littérature du dÛMieuvième sièple, furent pr^arés dans Fémigration. C'est dans cet exil que fut conçu le Génie du Christianisme.
68 ' IIISTOIIIE
ï79^- ' C'était la mode en France , avant la révolution, de parler des États-Unis de l'Amérique, comme d'un>pçuple pour lequel renaissait l'âge d'oT. L'espérance d'un retouraussi prompt que triomphant était si vivement allumée chez la plupart des émigrés^ qu'ils furent d'abord peu tentés de s'exiler fOus un autre hémisphère. Mais les malheurs constans de l'émigration , les fautes et les revers de ses pro- V lecteurs armés , portèrent un certain nombre de familles françaises à venir jouir de la félicité tant vantée de ce peuple nouveau. Cet ^ asile n'était pas heureusement choisi. Tous les arts d'agrément, qui pour les émigrés devenaient des ressources dans toute l'Europe, étaient frappés de. stérilité et presque de réprobation chez ce peuple, où chacun attend sa fortune des laborieuses entreprises de l'agriculture ou des eiitreprises les plus aventureuses du commerce. Les capitaux que l'on y transportait n'étaient pas toujours confiés à des mains sûres ; une froideur excessive dé manières et de procédés rebutait l'esprit communicatif des Français, et leur cœur toujours si prompt à s'épancher. Chassés des villes par le peu d'intérêt qji'ils trouvaient dans les relations , ils formèrent d'assez vastes pro-
DU DIRECTOIRK EXÉCUTIï^. 6g
jet& de colonisation dans les campagnes. Des 1796. terrains immenses achetés à peu de frais , des forêts à abattre, des fleuves à surmonter, des sauvages à civiliser, des tribus nouvelles a créer, peut-être une agréable ville à construire, tout charmait d'abord , tout exaltait leur, imagination. Les entreprises modestes réussirent assez bien ; mais les grands établissemens furent abandonnés, et ne prospérèrent qu'entre les mains de successeurs plus habitués à une stricte économie. Considérons maintenant les derniers et malheureux eflTorts des royalistes de la Vendée, Nous avons vu que Charette avait repris les uemier» ef-
* * forts de Chji-
armes peu de temps, avant la fatale descente rette et do
j /^ •'L c ' » '1 -^1 ^ > Stoflet ; leur
de C^uiberon. bon armée s élevait alors a près mort, de quinze mille hommes, et si ^toflet, qui commandait dans l'Anjou, l'eut secondé à propos , la Vendée , où étaient attendus dix mille Anglais ou émigrés, et qu'eût protégée une formidable escadre, se fdt montrée plus puissante que jamais. Malheureusement les instances de M. dé Puisaye , qui réclamait pour la Bretagne l'honneur de rétablir la monarchie , prévalurent auprès de l'Angleterre dont il était l'agent dévoué ; tous les émigrés qui fm'ent employés à.cette descente,
1796. datis leurs relations du dans leurs dis-
eours , dut blâme le conseil dodac par
-M» de Puisaye et le peu de vigueur qu'il
montra dans laction. Charette^ réduit k ses
propres forcés > n en resta pas moins inébran'lable. Lorsqn^il apprit la triste issue du com^ bat^ la prise du fort Penthièvre^ et les long^ supplices ordonne', au mrfpm d'une «pituUtion et d'une parole d'honneur, il crut devoir recourir à la loi des représailles que la sévérité de son caractère lui avait déjà fiaiit em^ ployer dans d'autres oocaçions. Il fît fusiller tous les soldats républicains qui étaient en son pouvoir. Sans étendre ses conquêtes, il maintint ses positions^ Bientôt la nouvelle la plus agréable lui fut apportée de Londres ; on lui annopçait l'arrivée d'une «escadre an- , glaise qui transporterait sur lès cotes quatre ou cinq mîUe émigrés oji Anglais, sous la conduite du comte d'Artois* Cette escadre mit à la voile , et c'était encore le coolmo-' dore Waren, si malheureux à Qaiberon^ qui la dirigeait. L'escadre vint mouiller d'abord dans la baie de Quiberou où le comte d'Ar-* tois fît rendre 4es honneurs funèbres au gé^ néreux Sombreuil et à ses iuforLunés comparf gnons; de là on remit bionlôi à la voile pour
DU DIRECTOIKE EXÉCUTIF. ni
les côtes du Poitou. Le commodore W^ren, 1796. iotiinidé par ses premiers revers » n'osa atta*« quer File de Noir-^Moutiers doot Charelte s était emparé trcHs fois avec de £aible$ har-- (faèSf, et qui offrait le roeilleor moyen de * comxntinication avec les royalistes du Poitou; on se contenta de la prise de TIle^^Dieu , et le 1 octobre t 795 le comte d'Artois y débarqua ; bientôt le duc de Bourbon l'y joignit. Le marquis de Rivière , aide-de-camp du premier de ces princes ^ fit plusieurs voyages périlleux ponr entretenir d^ intelligences avec Charette* lô nous retrouvons encore cette politique anglaise qui^ malgré beaucoup de démonstrations récentes, s'opposait toujours à donner trop d'avantages à la cause royaliste en France* J'ai dit ailleurs que M. Pitt était loin de suivre l'impulsion généreuse qui animait un autre ministre , M* Windfaam. Des jours précieux s'écoulèrent dans l'inaction* Les troupes républicaines se portaient avec^ ardeur sur la côte pour la défendre contre les entrejurises des Anglais; la saison d'hiver ^ offrait beaucoup de danger dans le mouillage. Quelle fut la consternatioti de Charette et quel fut surtout le désespoir des princes et des émigrés , quand fescadre anglaise remit à la
«96. voile, et qu'on abandonna Vile-Dieu ÎCharelle vit bientôt son armée réduite tantôt au tiers , tantôt au quart ,. et enfin au dixième des forces qu'elle avait présentées lorsqu'un puîs- ' sant secours était promis; mais rien ne pouvait briser la résolution de l'un des plus fermes caractères que les temps modernes aient produits. Charette se souvenait de la glorieuse campagne d'hiver qu'il avait soutenue deux années auparavant contre d'intrépides généraux que dirigeait le féroce Carrier ; mais il avait cette fois à se mesurer contre le vainqueur de Quiberon, contre le vainqueur de Brunswick et de Wurmser , contre ce redoûtable Hoche dont la renommée militaire égalait presque celle de Pichegru.Les mouvemens des royalistes bretons formaient , à la vérité , une diversion favorable. à cfeux des royalistes du Poitou ; mais Stoflet , dont l'abbé Beriîîer , curé de Saint-Laud, entretenait par ambition la fatale jalousie , se tenait encore immobile dans le bas Poitou à l'approche du commun danger; Hoche veillait à ne pas diviser ses force$9 et connaissait l'art de ne pas multiplier le nombre de ses ennemis; il suivait, jusque dans ses rigueurs . envers le peuple des.campagneS; des calculs très habiles; avait-il saisi
DU DIRECTOIRE ExicOTIF. 7 3
de nombrjsu;!c troupeaux ^ richesse du pays^ il les rendait assez fidèlement aux cantons qui avaient posé les armes. A la vue d'un ennemi si exercé 9 Cbarette redouUa la puissance de ses stratagèmes et la vélocité de ses mouvemens. D'un pays qui éprouvait toutes les horreurs de la famine, il s'élançait sur les postes où les républicains avaient établi leui:s approvisionnemens; il put ainsi surprendre deux camps ennemis où les républicains passèrent du sommeil à la mort; mais des revers s'entre-mêlaient bientôt à ses succès; les» uns et les autres lui coûtaient la perte de ses officiera les plus valeureux. Pajot, Roberie et Coëtus n'étaient plus. Ce fut au milieu de ces vicissitudes du sort que le général Hoche, d'après les instructions de son gouvernement , fit offrir à Charette de conclure une nouvelle paix , sous la condition qu'on le ferait passer en Angleterre sur un vaisseau parlementaire , avec tous ceux de sa famille et' de sa suite qu'il choisirait^ et qu'on lui ferait toucher^ à lui ainsi qu'aux sieùs, tous ses revenus. Il parait même qu'à ces propositions ostensibles ou avait joint secrètement l'offre d'un .million. Voici sa réponse au général Gratien qui lui transmettait ces propositions : « Je saurai
1796. ic périr les armes à la main ; mais fuir, aban- « donner les braves que j« commande > non , « jamais! Tous les vnisseauk de la république a ne suffiraient pas pour transporter mes com* H pagnons en Anglet^rre^ nilesarméespour les ff escorter ; loin de craindre tos menaces , j'irai « vous attaquer jusque dans votre camp* >»
Mai^ voici une épreuve plus difficile pour le cœur de Gbarette. Hoche n'a point encore renoncé à Tespoir de cette paix, et des officiers royalistes, se sont chai^gés d'en faire sentir la nécessité à leur général ; ils ont recours , et sans doute avec sincérité , à des raisonnemens tirés de leur ado^iration et de leur dévoÀm^ent pour leur chef. « Lé parti roya^ « liste, lui disaient-^iis^ tient à votre nom; <c si vous périsses , tl périt avec vous ; en oe fc moment tout voua abandonne; la plupart « des paroisses ont mis bas les armes; vou^ « n'avez presque plus de soldats; des traîtres « font part à l'ennemi de tous vos mouve^ a mens : ne ^aut-il pas mieux en passant en ^ « Angleterre conserver l'espoir àe revenir au fr printemps prochain avec le$^ princes «et la cr noblesse française ? — Messieurs , reprend « Gbarette avec sévérité , je ne suis point « jtige des ordres que le Roi me donne, je les
ir coniuiis; ils sont tdâ que tno^méme je les 179^* « ai sollidltes ; gardez^Ieut la même fidélité tt que moi ; Hen ne me fera fléchir ^tis mes tr devoirs, w ^ •
li'aùtiquité ne nous a rien trantoiis de phiB magnanime qu'an tef refas dans une telle poàitioii«
Cependant Stoflet était enfin sorti de sa filiale inacdon y le titf e de lieutenant-géuéral 4ipee le Roi venait de lui conférer > et les vives instances du cômt^ de Màulévrier dont il avait été garde^hasse > avaient prévalu sur ses Mfutiniem jaloux ; mais sa longue immobilité avait taldnti l'ardeur de sa -valeureuse troupe^ et hissé trop de prise aux intrigues , aux inroiitesses tt aux séductiotfl des répu^ blicain^ Hobbe se flatta dû terminer en qmnae jotxts la guerre qu'il appelait âvee me** pris sêofiétiennef et dot parole; maïs ce fut à la trahison qu'il dut son triomphe. Les co^ kmnes républicaines^ en bravant une ^saison ennemie et des chemins aflrëux^ cernaient ' déjà Stoflet auprès de Chémillé/ loi'squ'il avait à peiutfs rassemblé trois centâr hommes. Un paysan avait indiqué la retmite du curé de Satnt^Land dans une métairie ; deux officiers républicains^ accompagnés d'un déta*
7^ nisToiuE
1796» chement de quelques hommes /se présentent pour le saisir y et pour s'introduire avec phis de facilité 9 prennent les noms des généraux vendéens. La porte leur est ouverte. Au lieu de Fabbé Bernîer, c'est le terrible Çtoflet qu'ils ont en leur pouvoir ; il n'est accompagné que de âes deux aides-de-camp. Huit fusiliers les couchent en joue. Stoflet s'élance sur l'un deux, et veut donner la mort avant delà recevoir; mais saisi par-derrière, il est désarmé et garrotté ; on le conduit à Angers avec un jeune officier allemand,- Charles Lichtenheim, qui n'a pas voulu survivre à sou chef. La commission militaire les .condamne l'un et l'autre à être fusillés ; les deux amis se banident mutuellement les yeux, s'embrassent et expirent en proférant le Ci'i de viçfe le Roi ! Telle fut la fin d'un homme qui avait triomphé dans d'inhombrables batailles des meilleures troupes de l'univers. .
Cbarette, en apprenant k mort de l'homme qui l'avait secondé à la fois trop tard et avec une impétuosité irréfléchie, ne montra que plus d'ardeur à combattre ; mais le découragement, qui ne pouvait entrer dans son cœur , se répandait dans tout le pays soumis à sa sévère domination ; il recourait encore à cette fuite
qu'il avait rendue souvent aussi terrible que ses 1 796. victoires; il trouvaitpartoutl'occasion de'combattre ; vaincu le jour, pendant la nuit il surprenait encore^ des convois , et tombait comme la foudre sur des soldats endormis ou mal gardés; les rangs de ses soldats allaient toujours s'éclaircissan t ; il survivait au brave Guérin, TAjax de son armée» Dans un même combat, il avait vu périr son cousin Charette de la Colinière, et deux excellens officiers. Laporte et Baumel. w Laissez-moi, messieurs, « dit Charette après ce funeste événement, « laissçz-moi me recueillir un quart d'heure «. dans ma douleur. » Ce quart d'heure passé, il était le même homme, ^ais le nombre de ceux qui le poursuivent ne lui laisse plus d'espoir. De sept cents hommes, il n'en a plus que quarante, bientôt il n'çn a plus que dix. L'heure de son dernier combat a sonné. Cent grenadiers l'investissent lui et les. siens. Charette fait volte-face et reçoit deux blessures , l'une à la tête, d'un coup de feu, et l'autre à la main gauche^ d'un coup de sabre qui lui coupe plusieurs doigts ; deux de ses compagnons sont tombés à ses côtés ; on va le saisir , lorsqu'un de ses soldats conçoit encore l'espoir de le sauver : « C'est moi qui ijais Charette » ,
7® mSTÔIEE
1796. s'écpie-^t-^. Mais les républicaîas odI vu trop souvent et de trop près ce général pour être ainsi trompés. Ckarette €8i enfin saisi et conduit au général Travot. Dans l'état de don^ leur et de mutilation où le laissaient ses hles-« sures y on le conduit d^abord à Angers, puis d'Angers jusqu'à Nantes^ afin que la môme ville où il avait fait l'année précédente une entrée presque triomphale ^t témoin de son supplice, u Si je vous avais fait prisonnier, « dit Gharette au général républicain , je «r vous aurais fait fusiller sur4e-champ. »
S,on arrêt est porté par la commission^ militaire, dbai^ette le reçoit au cri de vii^ le Roi f La veille de* l'exécution , après s'être confessé^, il dormit d'un profond soxnmeiL Une foulé immense le vil s'avancer vers le lieu du supplice. Le héros, accompagné de son confesseur, récitait le Miserere^ et la prière ne faisait que donner à ses nobles traits une expression plus sublime. Les soU dats l'admiraient, et quelques uns ne pon-t vaient retenir leurs larm^; il ne voulut pas souffrir qu'on lui bandât les yeux; l'on eût dit qu'il commandait encore à ses propres troupes ; il marqua Je dernier temps des armes , tira de» J'écbarpe sa noain blessée , la
plaça de côté, avança la potriiie, et reçut le ^1796^ coup mortel. ' '^
Aucune victoire remportée sur les Autrichiens ou sur les Anglais ne causa autant de joie aux républicains ^iie la nouvelle de la prise et de la mort de Charette. De tout les héros de là Vendée , c'était celui qui leur inspirait le plus de crainte ^ d'étonnraient et de haine. Us osaient reprocher des cruautés à un^général contre lequel ils avaient lanœ un tigre tel que Carrier. On a vu que les massacres de Machecoul avaient été commis sans ses ordres^et contre son vœq. Charette cependant n'obéjssaitqùe tropau génie de la guerrecivile ; il n'avait point ce fonds d'humanité tendre qui fai&ait encore plus briller l'héroïsme des Lescure, des Bonchamps, des d'Elbée- Dans le commandement^ il n'était exempt ni de ru* de^se, ni peut*ètre de jalousie. Il reçut froidement Larocbejacquelin fugitif pour la première fois, eut part au fatal arrêt prononcé contre Marigny, et n'intervint point àtemps pour prévenir son supplice ; mais jamais ho^ime ne porta dans l'accomplissemenf d'un devoir héroïque , ni une activité d'esprit plus étonnante , ni une vigueur de caractère plus indomptable : le malheur centuplait ses forces.
8d HISTOIRE
" 796- « Jamais il n'était plus sur d'entrer dans le camp ennemi que le soir même d'une défaite; rien ne peut se comparer, nî pour les fatigues du. corps ni pour les tourmens de l'âme, à la vie qu'il mena trois ans entiers. Il fut donné a ce guerrier de surpasser et lès plus rudes privations des cénobites et le stoïcisme des sages z tout lui appartenait dans sa gloire comme dans sa fortune. La plus vaste et la plus insatiable
' " ambition n'aurait pu suggérer, n'aurait pu
soutenir des travaux de ce genre; c'est à la
sublime voix du devoir' qu'il faut recourir
pour expliquer un piareil dévoûment >
correspon- L'espoir dcs rojalistes ne s'était point tout-
chegra avecii-fait éteint après la mort de Charette. Ua
le prince de , , . , .
Condé. Évé- autre grand homme se présentait, mais sous ua^eT*8ur le l'abri du plus profond mystère pour opérer ^^o^tgjggp. cette difficile entreprise du rétablissement de tembre 1795. j^^ mouarchie française , entreprise à laquelle tous les rois de l'Europe avaient renoncé ; et cet homme, c était Pichegru, en qui les républicains voyaient le créateur le plus .habile de leurs prodigieuses victoires. léi l'historica gémit de ne pouvoir être appuyé sur des mémoires rédigés par cet illustre général. S'étaitil opéré un soudain changement dans son cœur ou dans ses opinions , ou bien ce grand capi-
DU DIRECTOIRE EXÉCUTIF. 8l
taine s'était-il préparé, depuis long- temps, 1795. par les mêmes victoires qui désolaient les royalistes , au rôle secret de leur défenseur et de leur suprême appui ? Voilà le premier problème qui m'arrête et que je n'essaierai point de résoudre par de vaines conjectures ou par des faits hasardés. Le caractère de Pichegru avait toujours été remarquable par un c^Ime et une profondeur peu commune chez ses compatriotes. Né de parens pauvres, il avait fait ses études à Arbois, sa ville natale, chez des religieux , qui reconnurent en lui des dispositions marquées pour les mathématiques ; ses progrès furent tels, qu'il devint, presqu'au sortir de l'adolescence, professeur de cette science à l'école militaire de Brienne; le sort voulut qu'il eût pour élève ce même Bonaparte , qui devait être à la fois son plus illustre rival et son plus cruel ennemi. Le maître et le disciple sentaient à la fois travailler leur génie, qui les portait vers la carrière militaire. Pichegru fut bientôt fait sergent d'artillerie, servit dans la guerre d'Amérique, et obtint le titre d'adjudant. Une révolution, qui lui permettait d'aspirer à des grades plu& faits pour sa valeur et pour ses talens , ne pouvait manquer de le séduire. Dès que la guerre fut 1. 6
1 795. . déclarée , Pichegru fixa les regards de ses compagnons et de ses supérieurs; ^ naissance obscure plaidait encore pour lui : nous avons suivi près des lignes de Weisserabourg , de Landau/ à Courtrai , k Tournai, dans toute la Flandre, et enfin dans la Hollande, le cours de ses triomphes militaires. Dumouriez avait sans doute donné un brillant essor à la valeur française ; mais Pichegru entendit bien plas profondément l'art de la soumettre soit au frein de la discipline > soit aux calculs de la science : c'était domme par enchantement qu'il avait £siit tomber les retranchemens si vadtés du prince de Cobourg dans là fdrèt de Mormale; Versé dans ces hautèfâ opérations de là stratégie, qui, depuis Frédéric II, étaient devenues \ë grand secret de là guerre, et ne pouvaient ôe révéler qu'à Uû génie dil mértife ordre, il savait toujours dirigei^ son attâ(|tie YètB le ^oint ôh il était le moins attendu ; c'était souvent par les défrrières qu'il attaquait uû ennemi invincible dans éoû centre; on lui dut l'invention du système de guerf è qui déconcerta lé plus la vieille tactique allemande; il sut mnki plier tellement les affaires dé postes^ que le soldat français ne restait jamais oisif, ^t qat l'énnëmi était perpétuëllemeiit barbelé;
DU DIRECTOIR15 EXÉCUTIF. 8B
il engageait toutes les actions; depuis les plus 1795. petites jusqu'aux plus dédisivés, pbr dès tirailleurs qui> profitant du terrain àveb aùtaiit d'art que d'audace, irenâient se pi'ésenter intrépidement sur le front de la ligne ennemie, et souvent y jetaient un pi'eriiiei* désordre ; €B fut à un âppi^én tissage de ce genre que se formèrent d'illuâti^és générant endoré Cachés dans dés gi*ades secondaire^. Là fortune seconda naerveilleu^ement Pichegrti datas la cotiquéte de là HôUatide ; niài^ il tlé pef dit pà^ Uâ jour) paîj un tnoiiietit, pour pt*ofîter des rigtiéurs de l'hivef ^ qm transformaient en toutes solides tiEitit de eànaul> dé fleuves, de bba^ deïner, et ces iiiôiidàtioiisdotit les HoUàildais, datis leur dé^^poir, àvaietit fait leur derilier ^eftipat*t. Mchegru, quoique d'ùiie humeur résefc*vée et lAêniè uti peu taciturne, sut i^otiimuniquér kii^ soldats plusieurs dés belles qualités dé Èbti àmé. Aitisi, dufailtles plus eicéet'ablês Viël^nees <lil tégluié Aé là tei't^ur^ Pîchégt*« et ëdii afinée, dû lîèu de fiisiller les éxriigk*és qui tombaient eh leut pouvdîi*, letfr fduMissôîèlrt déi rilbyëhâ • d'évàsîôti. Là É:oilVéntioti^ c^uî affectait d'impûtëf à Mi Pitt râs^aâsiiiat dé Ma^at et fceldî qui a^ll été teuté sut CoUtit^'Heïbôîs, atait
«79^- 4e M^nbeim; JoMrclan , .de soa côté, àvail p^s&a l& BhÎQ- Çep^ad^at le prinee de Condé ayait conçq l'aspoir de donner le général Pich^gru à son rpi* Un imprimeur, nommé F^^che-fiorel , fut la premier agent qui eon^ duiçij; une entreprise si difficile. Qu'on ne s'aUende pas k <pç voir entrer dans les détails de Get(ç négociation clandestine ; les dôcu^ mens qui s'offrent à moi sont presque tous d'une nature si suspecte, et il me manque tant de matériaux nécessaires , que je ne trouve ici de certain qu'un seul point, c'est une résolution ferme et sincère prise par Pichegru de travailler au rétablissement de la monarchie française. Malgré une correspondance écrite en chiffres sous des noms supposés , avec des allusions fort contourqées et difficiles à saisir , malgré ces pièces nombreuses qui furent saisies parle général Mpreau, et qu'il communiqua au Directoire après le 1 8 fructidor , malgré des révélations fort suspectes et fort envenimées, et surtout fort honteuses, qui furent faites depuis par un agent de cette intrigue, je n'admets point que la foi de Pichegru ait été tentée par des offres pécuniaires , telles qu'un million en argent, deux cent mille livres de rente , là propriété du château de Chambord,
DU DTREGTOIHE EXÉCUTIF. 87
le goviy^rneineqt de l' Alsace , etc lejs 1795.
jpikçes, qui (ern parlent me semblent fort suspecte;; ; le desîptéressemeut de Pîchegru s'étiiit si glorieusement manifesta , qu'on devait s'attendre au ii^pris avec lequel des of&es d'argent seraient reçues par un gênerai qui aurait pu tpi^cher en HoUaiide plusieurs millions 9 et possédait k peine c'ipquante mille écus. J3 rejette également le soupçon que Piçhegru ait concerté avçc les eiinemis des de£E|ites ppqr soi^ collègue Jourdan et pour lui-même : quel est le général d'une haute renpmpiée et d'un grand caractère qui supporte l'idée de faire exterminer ses propres sol4ats ? J'ayouerai e^fin que je conçois très di^icilemei^t le moyen qu'on préten4 avoir été proposé p^r Piçhegru pour an^ener 1^^ restauration ; il s'agissait , dit•o^ , d^ fairç passer le Bhin à l'anpée de Condé^ popr qu'elle vint frate^qj^r ayec l'aripée de Piçhegru , e% ce généra} ^e chargent de les faire ma^rçher ensemble sur P^ris aiix cris de « vive le ftoi I » 013 bien c'était l'armée de Pich/egru qui devait passer le Rhin pppr s'unir à cell(5 de Cpi^udé. H n'y ^v?it certes de maturité ni pour l'une ni poujr F^utrç entreprise ; dans le preffîier cas, l'armée de Coodé, malgré
1795. toute la sincérité et tout le zèle de Pichegru , pouvait être exposée a une extermination générale , qui eût été la plus cruelle plaie faite a la noblesse française; dans le second cas^ le péril était extrême pour Pichegru et pour ceux de ses généraux et officiers qui auraient provoqué une telle défection^ sans y avoir préparé les esprits. Ce que l'on doit présumer de deux hommes d'une haute prudence , tels que le prince de Gondé et le général Pichegru , c'est que tout en s'entendant sur un but commun , ils se gardaient bien l'un et l'autre d'y marcher avec une précipitation qui eût tout perdu. A l'époque où se conduisait cette négociation, les royalistes trouvaient à Paris beaucoup de chances favorables ; quelques régimens de cavalerie, et quelques canons, fournis aux sections de Paris dans leur mouvement contre la Convention , eus* sent rendu leur victoire assurée. Pichegru connaissait assurément cette disposition des esprits dans la capitale ; s'il n'osait pas la seconder ouvertement, il n'était donc pas assez sûr de son armée ; il ne pouvait donc pas compter sur quatre ou cinq régimens aveuglement dévoués. Que si les royalistes a Paris, laissés à leurs propres forces et à leur inex-
périence militaire , étaient vainqueurs de la i79^« Convention, le projet que Ton attribue à Pichegru se trouvait environné de moins d obstacles, mais devenait en quelque sorte une conséquence des événemens de la capitale, et, suivant toute probabilité, le roi eut été proclamé à Paris avant même de Têtre sur les rives du Rhin.
Une autre difficulté s'offrait pour Fexécution de ce plan , c'était le concours de l'armée autrichienne. L'on prétend que Wurmser, instruit de cette négociation , fut loin de la ' favoriser, et la rejeta même avec humeur.
Quoi qu'il en soit , tous ces projets ne reçurent pas même un commencement d'exécution. Clairfait remporta sur le général Jourdan une victoire, qui força celui-ci à repasser le Rhin dans un assez grand désordre. Pichegru fut ensuite obligé d'abandonner Manheim ; la ga^rnison qu'il laissa dans cette ville succomba sous le nombre , et fut horriblement maltraitée. Le Directoire prit de l'humeur contre le général Pichegru pour un revers assez léger, lui retira le commandement de l'armée du Rhin , et voulut l'éloigner par une ambassade en Suède. Pichegrp la refusa, et vint vivre philosophiquement dans
QP UISTOiai^
1795. sa ville natale; peu de temps après, l^onaparte , qui venait d'épouser la veuye du général Beauharnais , fut nommé par le crédit de Barras général de l'arméç d'ItaU?> he plus grand ordr^ 4'éyénemens va s($ déployer dçvant nous.
Fiw nu nvïi» PRçiyiiB».
DIT DIREGTOf^P ^xiCUTIF. ' 9I
UYBE SECOND.
rzv d'^Yén^mms , â^m VbïsU^ir^ moderne , se présentent avec autant de clarté , d'intérêt et d'éçI^t que h$ e^mpagnes de Bonaparte en Italie, LjQs yâî^q^e«^s , les Tmnous ont parlé, les uns toijit pleins eneore de l'enthousiaame qui ^vaît feit lettF5 succès^ les autres avec cette hésit^tîoQ qui décèle des plans ^nal con** eus; ou m^l exécutés* Dans les relations qui m'stppuîent, j§ trouve quelquefois la franchie ipt lai dignité de l'histoire, La critique est yeni^e tAUtôt rectifier ç» que l'admiration avait d'exçeesif j et tantôt la rendre , plus
légitime-
Quand ces f^iu guerriers ne seraient encore qu un l)rill^nt çpisodo de la révolution française, le lecteur les ^^luewit avec joie, parce qu'ils vii^unenç d?)^ser l'esprit desi t^^bleauT de cette réyolutioB» qpi> malfaisante jusque d^ips I5W çî^lïpe > ue se continue plus que par 4§s peri^ou^^ges sul^^lterues, et va prolonger
son figQiuie par des qrimes qui auront à la fois un caractère de foreur et de débilité.
1795. Mais ces faits déterminent une nouvelle marche de la révolution : ils arrêteront bientôt les ravages de la liberté^ pour y substituer les ravages de la gloire. Ce sont de nou— veaux ébranlemens qui s'annoncent pour les trônes; c'est un nouveau maître qui s'aa— nonce pour les peuples.
Dans l'exil de Sainte-Hélène, Bonaparte dictait ses mémoires aux nobles amis de ses disgrâces, à ces cœurs généreux qui, par leur dévoûment , lui rendaient plus présent le bien qu'il avait pu faire , et adoucissaient l'amertume de ses souvenirs les plus importuns. On voit que dans ces mémoires il s'arrête avec une prédilection peut-être involontaire sur les campagnes d'Italie. Ce n'est plus, il est vrai , le feu de ses premières relations écrites dans l'enchantement de la victoire.
Mais quelquefois la grandeur de l'événement • réagit avec force sur cet esprit fatigué , sur cette âme qui , ayant fait seule si long-temps le tumulte du monde, semble glacée par le silence de sa solitude. N'attendez pas que ce souverain, dépouillé de vingt trônes conquis, vous dévoile son cœur, s'explique comme un homme. Il cache ses regrets, dissimule ses remords, et ne confesse que son ennui. Il
DU DIRECTOIRE EXlÉdOTIF. 93
croit encore à son règne , et semble contem- irjgj. pler son désastre avec la feinte immobilité qu'il gardait devant les flammes de Moscou • Il ne veut s'expliquer qu'en guerrier , comme si son génie militaire pouvait être un problème , comme si le genre humain ne lui demandait pas compte de l'usage qu'il en a fait.
L'historien doit se rendre, non l'écho, Résnmé des mais le juge de ces mémoires dun superbe et événenens de
• 1*. • • 9 • ritalîe.
sombre solitaire, qui navait pas eu un assez long commerce avec la vérité pour la professer sans réserve loin du bruit de l'univers.
Bonaparte ouvre le récit de ses campagnes d'Italie par une statistique militaire de cette contrée. Tout fait présumer qu'il s'était tracé à lui-même une partie de ce vaste tableau , ayant de porter ses armes en Italie. L'histoire que j'écris demande un autre genre d'introduction.
Il convient de jeter un coup d'œil sur l'état politique, les mœurs, les lumières et la civilisation d'une contrée illustre à tant de titres difierens, qui autrefois porta partout la guerre , et qui , depuis les temps modernes , est condamnée à la recevoir toujours.
On me reprochera peut-être d'avoir donné trop d'étendue à ce tableau, de l'avoir fait
94 HISTOtllE
* 795- remonter à des temps trop reculés , d y avoir insété des circonstances peu importantes , et d avoir répété quelques faits déjà itnentionnés dand les précédens volumes ; xtiaîs , dans uu résumé historique, on n'obtietit pas la clarté sans lier éti^oitement un grand nombre de faitâ.
Lés ténèbres du moyen âge, éû arrêtant l'essôf des puîssadtes monarchies qui se fondèrent en Europe sur lès débrfs dé rempîi*è romain, fuirent favorables, sinon à là tfàttquiilité intérieure de l'Italie , dit tnôins à s(Ht indépendance, à son industrie et inénàe à ses lumières. Visitée, conquise et respectée par Charlemagné , elle échappa sâils peine et presque sans bruit au joug de ses fkîblés ôudcesseul*s j en sorte qu'il né resta plu* rien dàtts cette contrée d'iltie domination qdi régit, ou semble régir encore l'Allemagne. Màife ^ il fallut bien qUe l'Italie , {<our bpéret* sa délivrance > eut recoure, cortitrié les àutrefe èiâk, aux ressorts compliqués et déplorables du système féodal.
Toutefois , ùné circonstance singtrlièi'é ïrtàhdifia poùt elle les fléaux de cette sàVàtite et bizârfe anarchie. Lès papes étudièrent ce systèhië dès sa naii^saùce , et l'àt^ftliqUànt àVèc
DU DIRECÎOlRÊ ExiCBTIF. g5
hardiesse k leur ambition , ils voulurent s'at- iig^tribuer une suzeraineté spirituelle par son litre, tnaîs temporelle par le fait, sur tous les états de la dirétiéûté. Grégoire VII développa ce système déjà essayé par sëâ prédécesseurs ; ritalie étotmée crut renaître aux jOut*s où tout le monde connu lui était soumis. Grégoit-e VII et ses sucCesseiirô aimèî'ent mieux faîi'è Sentit* àU loin que de près tout le poids dé cette nouvelle domination. Sans conquérir deà proviticesautoutd'elix, satis&its d'un état ({u'ils Venaient d'ôbtfenîr de la princesse Mathilde, ils allégèrent Ûàûs letlt* vôi^
sinage et même danâ leur capitale toute espèce de joùg^ et fondè^ent en Italie autant de petites républiques que les Bômàins en avaient détruit dans lès pterùiefS essaie dé leur grandeur^ La ser^ittide de là glèbe dis^ parut danâ une cotit^éè <^ui y'élan^ait déjà véi»i la liberté civile et toêmc politique;
Sous tè pôitlt de Vtte, l'Italie était plui Un c6i*pé de toàtiotl tj^ie l'Alieftiâgnè, et même que la Fràùcë. Elle pt'ofltâit dé la faiblesse de sefe voisins, pbuf se Hv^ér avec pén de dangét» aiî± dT9(iArâéi$ a aux gùèt^tts îùtéWînés qu'appelle nïke mtUitûdé d'états. L'aûtttrîté pr^^ dominante et généralement aimée du <ihef dé
*79^' l'Eglise tenait lieu à l'Italie d'un systènie de confédération ; il était pour ces peuples comme un chef d'amphictyons qui n'avait pas besoin de consulter les oracles , et qui parlait lui-même au nom de Dieu.
Mais les empereurs d'Allemagne, indignés des outrages auxquels Rome avait assujetti leur, couronne, leur nom et leurs cendres même, parvinrent à rompre cette unité italique , sur laquelle s'appuyait l'ambitieux arbitre des rois. En se créant un parti au-delà des Alpes, ils ouvrirent une voie à -leurs invasions, et l'Italie était menacée dans son indépendance. Les papes, dans cette lutte, enflammèrent leurs partisans de tout ce que le zèle religieux et la superstition même peuvent ajouter au mobile de la liberté. Bientôt l'esprit de vengeance rendit tout égal entre les Guelfes qui défendaient le pape, et les Gibelins qui s'attachaient aux empereurs.
Sous le règne de la loi divine de charité , tous les états, toutes les villes entrèrent en émulation de fureurs , de fraudes et de crimes ; chaque famille exerça «contre une autre famille, et souvent contre ses propres membres, des vengeances dignes de la Grèce au temps des Atrides.
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Les papes y par un trait de génie émané de 1795. leur zèle, surent apporter un remède ou du moins une diversion à ces scènes barbares ; on entend bien que je veax parler de la prédication des croisades. Ces expéditions , où l'Europe, trompée dans ses vœux, n'obtint c[u'à travers des flots de sang chrétien et musulman la conquête éphémère du tombeau de Jésus-Christ, amenèrent pour la plupart des peuples des biens qu'on n'avait pas prévus , ou que la politique des rois avait faiblement soupçonnés. Un grand coup porté à Tanarchie féodale par la main des seigneurs pieusement enthousiastes ; l'extinction de la servitude dans plusieurs parties de l'Europe, événement presque surnaturel produit par le christianisme, par l'intervention pontifi'cale et la sagesse de nos rois ; l'élévation des communes ; la concession de quelques droits politiques au Tiers-État ; enfin les admirables OLracteres de Godefroi de Bouillon , de Tancrède et de Saint-Louis ; tels furent les fruits aussi précieux qu'inespérés. des croisades.
L'Italie, sans fournir un vaste contingent à ces brillantes entreprises, s'honora par le courage et les vertus de quelques héros. Elle seurichit en fournissant des vaisseaux , des
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795. vivres 1 des vétemens et des armes aux puissans et fougueux pèlerins. Florence, Pise ^ Sienne^ G^nes et Venise levèrent pac la navigation, le commerce et l'industrie > plus de tributs que la cour de Rome n'en obtenait alors de la docile piété des peuples et des ro;s . Ni l'Italie ni les papes ne se montrèrent jamais fatigués des croisades. Les papes étaieat sincères dans leur magnanimité chrétienne* Quant aux villes de l'Italie , en excitant le zèle des puissances , elles l'égaraient souvent , et à la fin elles le rebutèrent. Ainsi , par les intrigues de l'ambitieuse Venise , on vit une croisade dirigée contre les malheureux débris d'un empire chrétien , contre la ville même de Constantin et de Théodose. Dans cette expédition , qui réunit les plus hideux caractères de la barbarie du moyen âge , les Ve-* nitienSy sous la conduite d'un vieillard , firent briller des talens militaires qui semblaient appeler cette république aux destinées de l'ancienne Rome. Mais elle jugea ses forces , consulta ses bénéfices, et aima mieux être Carthage.
Cependant, pour soutenir et pour légitimer sa grandeur naissante, seule avec les chevaliers de Rhodes, elle soutint la lutte contre
ri^lamisnae et contre le génie terrible des ^ni*- j ^05, père VIFS ottomans, l^n fittendant, elle s'enap^r r^it^ par uiie yoîq savante , Ipague^t difficile , du comnierce dea Inde^f Gênes osîe^ rivaliser avec Veniae ^ jet 3 arniant couir^ qIW dea re^ seatiroens et des jalouaies de plusieurs étatç, elle fîit sur le point de réduira à ses lagune^ cette souveraine de l'Adriatique. Mais^ vers la fia de eette lutte ardente , Venise recouvra sa force et son génie. Ces deux républiques , par leurs excursions dans la Morée , semblaient se disputer le cadavre de la Grèce.
Tout semblait alors appeler Venise ^ sinoa k la domination de l'Italie^ du moins à la glorieuse ti|telle de son indépendance. Elle exerçait contre les papes une secrète et habile . jalousie , qui limitait leur pouvoir , et avertissait les souverains des moyens de braver leurs menaces. Les souveraips tant de fois humiliés, déposés par l'autCMrité pontificale, trouvèrent ua vengeur dans Philippe^le^Bel, violent adversaire d'un violent pontife.
Rome et Tltalie recurept des rois de France le coup le plus terrible , par la translation du Saint-Siège dans la ville d'Avignon. Pendant ce long exil de la papauté, lès républiques dltalie purent s'apercevoir qu'il manquait un
lOO HISTOIRE
^"79^' arbitre à leurs débats. On vit s'élever de tous côtés des tyrans d'un jour , qui ne perdaient pas un moment pour le crime. Rome , qui ne régnait plus par le pape , entreprit de régner, comme autrefois, par des consuls, des tribuns , par un sénat, un forum. Rienzi ap{/ela tous les peuples d'Italie à la liberté/ Une telle entreprise excita d'abord le plus vif enthousiasme. Mais Rienzi se perdit par des violences sanguinaires.
Le pape fut enfin rendu à Rome inquiète et à l'Italie. Le pontificat semblait revenir plus puissant de Texil d'Avignon.
^ Mais bientôt le schisme d'Occident, de longues et déplorables guerres de papes et d anti-papes , les hérésies de Jean Hus et de Jérôme de Prague , enfin le concile de Ck)nstance dominé.par un empereur, en affaiblissant l'autorité pontificale, diminuèrent l'ascendant extérieur de Tltalie et perpétuèrent ses discordes intestines. Pise , Florence et Sienne se fatiguèrent des orages de leur, liberté. Les autres républiques , telles que Venise et Gènes , se consumaient en efforts pour des expéditions dispendieuses, qui les éloignaient trop d'une sage inspection de l'Italie.
Si ce pays fut alors à l'abri d'invasions for-
DU DIRHCTOÏRR EXlJcTJTIF. lOI
midables , il ne le dut qu'aux guerres allumées 1 795. entre les principaux états de FEurope. C'était le temps où la France démembrée , saccagée , se débattait contré le joug insolent de l'Angleterre, et, après avoir perdu Charles V et Duguesclin , s^ préparait à produire Jeanne d'Arc et Dunois.
Cependant un éclat inespéré vint luire sur l'Italie et la proposer, non plus comme autrefois à l'admiration craintive des peuples, mais à la reconnaissance du genre humain. Depuis im siècle se préparait le glorieux mouvement de la renaissance des lettres^ L'inspiration d'un beau ciel, qui déjà multipliait en Italie comme en Provence des poètes sans art, mais non sans passion ; je ne sais quel mysticisme d'amour, qui polissait l'idiome romantique ; .les pompes gracieuses et les fêtes de certaines cours ; la magnificence judicieuse de certaines républiques; cette surabondance de vie politique qui résultait de la constitution, des rivalités et des orages de tant d'états divers ; le soin avec lequel des pontifes avaient recueilli des débris du savoir , le besoin qu'ils éprouvaient de régnet par l'éloquence non moins que par la piété ; tout semblait dire au génie de paraître ^ de fixer le goût, et de faire
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