‹ Histoire de la révolution française (volume 2)Chapitre 12 sur 23 · LB PIUÊTCIRB DES JACOBINS · texte numérisé non relu

LB PIUÊTCIRB DES JACOBINS

les arts est dans mon âme. Je peins, je dessine, je fais de la musique, je modèle, je grave, je fais des vers, j'ai

composé dix-sept comédies en cinq ans. Mon réduit est orné de ma propre main. Voilà ce luxe*. »

Quoi qu'il en soit, autant Robespierre était porté à s^exagérer les torts ou les vices de Fabre d'Églantine, autant il se sentait disposé à jeter un voile complaisant sur les fautes de Camille Desmoulins. Et celte disposition lui avait créé une situation fort embarrassante* Habiles à miner sa popuhrité, les Hébertistes s^autorisaient de la protection dont il avait, à deux reprises, entouré Camille pour le rendre comptable, à mots couverts, des allusions violentes dirigées par celui-ci contre le régime révolutionnaire.' Comment était-il possible qu'un homme qui avait comparé ce régime aux règnes de Tibère et de Nénm eût trouvé dans un membre du Comité de salut public un juge si indulgent? Quel mystère cachait cette tolérance d'un esprit vanté comme inflexible, à l'égard d'ttn écrivain dont les contre-révolutionnaires se disputaiéfttlèB productions avec des tressaillements de joie? Nul don le, et on en nni n bientôt In preuve, nul doute que la forme dédaigneuse donnée par Robespierre à son intervetiiiflai jirotectrice n'eût blessé Camille Desmoulins jusqu'ad'finid de l'âme; mais ceux qui voulaient les perdre l'un et l'autre, l'un au moyen de l'autre, affectaient de ne voir dans ce dédain qu'une ruse de l'amitié, qu'un procédé ingénieux pour soustraire le coupable à la responsabilité de ses actes. Âh l il fallait distinguer la personne de Camille de ses écrits ! Et pourquoi donc ce privilège? Parce que Camille était un enfant? Admirable, en vérité! . Mais quel homme aurait jamais porté à la Révolution des atteintes aussi mortelles que cet enfant, auteur du numéro

* Fabre dCÈglantine à ses concitoyens, à la Convention et aux Comités de salut public et de sûreté générale, dans la Bibliotitéque historique de la RévolulUnif 35*, 56*. BriUsli Muséum.

272 IlISTOIRB DE LA RÉVOLUTION (1794).

trois du Vieux Cordelier ? Ainsi parlaient les Hébertistes ; ils croyaient avoir enfin découvert, dans leur ennemi, le

défaut de la cuirasse ; et ils ne cessaient de répéter : Camille Desmoulins a calomnié la Uévoiulion, et Robespierre défend Camille Desmoulins ^, quoi de plus clair? Aussi commençait-on, dans les groupes, à soupçonner Robespierre lui-môme de modéranlisme *.

En cet état de choses, les Hébertistes avaient une marche bien simple à suivre : frapper sur Camille Desmoulins à coups redoublés, pour forcer Robespierre, ou à s'avouer vaincu en l'abandonnant, ou à se compromettre de plus en plus en s'obsliiianl à le protéger.

Grâce à leurs efforts, le 51 nivôse (10 janvier), les Jacobins prononcèrent l'exclusion de Camille. Heureusement, un membre ayant demandé que la même mesure fût appliquée à Bourdon (de l'Oise), et Dufourny s'y opposant, Robespierre vit dans cette circonstance un moyen de faire revenir la société sur sa décision, sans néanmoins tomber dans le piège que les Hébertistes lui avaient tendu. Prenant vivement la parole, il s'étonne que Dufourny, si sévère à l'égard de Camille, se montre si indulgent à l'égard de Bourdon (de l'Oise) et de Philippeaux. Où et quand Philippeaux avait-il bien mérité de la patrie? Et qu'était-il autre chose qu'un mauvais soldat du girondinisme, qu'un enfant perdu de l'aristocratie? Mais Caniille Desmoiilias ! quelle différence I Lui, du moins, n'avait jamais tenu aux aristocrates. S'il lui était anivé de composer des écrits contre*révolulionnaires, on ne

* C'est k ce reproche que Robespierre fat obligé de répondre dflas la séance dont nous allons rendre compte, ce qu^il fit en ces termes : • n y a des gens qui pensent on qui veulent faire croire que je défends Desmou* lins. Cependant il n'est personne qui ait parlé de lui plus francbenient que moi. P — Séance des Jacobins du 21 nivôse (10 janvier).

* C'est ce que Camille Desmoulins dit en propres termes dans le n' V du Vieux Cordeliert p. 92. CoUeciion des Mémoires reUtUfs à la Révolu-, Uon française*

Lt: PiiBToiiu: UKs jacobins.

pouvait nier qu'il eûl aussi écrii pour la Kévolulion et servi la cause de la liberté. Philippeaui était moins dangereux que Camille, sous le rapport du talent, parce que le premier n'en avait pas, tandis que le second en avait beaucoup, et il était certes à déplorer que ce dernier ne Teûl pas toujours fait servir aq bien général , mais Phiiippeaux n*avait jamais connu le patriotisme. Au reste, il était las, quant à lui, de toutes ces luttes étrangères à Ja considération du bien public. Il était d'auti'es objets plus dignes de l'attention de républicains et d'hommes libres : l'examen des vices de la constitution anglaisée, par exemple, ou celui des niauœuvres tendant à dissoudre la Convention. Comparés à ces deux grands objets, qu'était-ce que les intérêts particuliers de ceux qui voulaient chasser Camille Desmoulins el Bourdon (de rOise)»?

On ne pouvait avec plus d'adresse mellre la Société sur la pente d'une rétractation, liobespierre allait jusqu'à faire semblant de croire qu'une décision, déjà prise, restait à prendrè. C'est ce que fit observer Dufourny : u Camille est déjà chassé, dit-il, et ce n'est pas de lui qu'il s'agit'. » — a Ehl que m'importe à moi, répliqua Robespierre, que Desmoulins soit chassé, si mon opinion est qu'il ne peut pas l'être seul, si je soutil^ns qu'un homme a la radiation duquel Dufouiiiy s'est opposé est beaucoup plus coupable que Desmouiins? Tous les iionimcs de bonne foi doivent s'apercevoir que je ne défends pas Desmoulins, mais que je m^oppose seulement à sa radialion isolée, parce que je sais que l'intérêt public n'est pas qu'un individu se venge d'un autre, qu'une coterie triomphe d'une autre : il faut que tous les intrigants, sans exception, soient dévoilés et mis à leur place. » Il termina eu demandant que la société regardât son arrêté

* Voyez le Moniteur, an U (i7»i), 115.

* Ibid,

Page 1