LE PRÉTOIRE DES JACOBINS
habile dans ce ton de protection à la fois nmi et grondeur. Quoi de plus propre à atténuer la faute que d'en amoindrir la portée? Et, quant à la proposition de brûler les numéros réputés dangereux, elle venait de Camille Desmoulins, qui lui-même avait écrit on propres termes, après avoir cité l'illustre exemple de Thumililé de Fénelon : « Je suis prêt à brûler mon numéro trois \ »
Qu'on juge de l'irritation de Robespierre, lorsque, au moment où il tendait la main à Camille, il reçut de lui cette flèche, viséeau cœur : «Fort bien dit, Robespierre; mais je te répondrai comme Rousseau : Brûler n'est pas répondre'. » Ce cri amer semblait transformer Robespierre en inquisiteur. Profondément blessé, il réplique: « Comment oser encore jiistificr des ouvrages qui font les délices de l'aristocratie? Apprends, Camille, que, si tu n'étais pas Camille, on ne pourrait avoir autant d'indulgence pour toi. La manière dont tu veux te justifier me prouve que tu as de mauvaises intentions. Brûler n'est pas répondre ! Mais cette citation peut-elle trouver ici son application?
— Mais, Robespierre, je ne te conçois pas, reprend Camille. Comment peux-tu dire qu'il n'y ait que les aristocrates qui lisent ma feuille? La Convention, la Montagne, ont lu le Vieux Cordelier , La Convention, la Montagne, ne sont donc composées que d'aristocrates? Tu me condamnes ici; mais n'ai-je pas été chez toi? Ne t'ai-je pas lu mes numéros, en te conjurant, au nom de l'amitié, de vouloir bien m'aider de tes avis, et me tracer le chemin que je devais tenir'?»
Ce que Camille Desmoulins oubliait, c'est que les deux seuls numéros que Robespierre eût vus étaient les deux premiers, ceux qui précisément ne contenaient contre la
* Le Vieux Cordelier^ V, p. 90.
« Moniteur, an JI (1794), n« 111.
5 llnd.
266 HISTOIRE DE Lk BÉVOLUTUHi (1794j.
Révolution ni allusions équivoques, ni rapprochements dont ses ennemis pussent triompher* a Tu ne m'as pas
montré tous les numéros , dit-il ; je n'en ai \u qn'un ou deux. Comme je n'épouse aucune querelle, je irai pas voulu lire les autres : on aurait prétendu que je les avais composés ^ y>
Camille Desmoulins se tut
Alors Danton, se levant : c< Camille nt^ doit pas s'eflrayer des leçons un peu sévères que l'amitié de Robespierre vient de lui donner. Citoyens, que la justice et le sangfroid président toujours à vos décisions. En jugeant Camille, prenez garde de porter un coup funeste à la liberté de la presse*. »
On lut ensuite le quatrième numéro du Vieux Corde^ lier, lecture que les tribunes écoutèrent attentivement, en silence, et, selon Camille Desmonlins, a avec une défaveur très-peu sensible \ »
« Monileur, an II (1794), n' Ml.
* Dans TEssai sur la vie de Camille Desmoulms, par M. Slallon aîné, on lit : « Camille veut repondre : mille voix s^y opposent. » L\iutear n'indique pas sps p.iitorités, et il n'y a pas un mol de cela dans lo Moniteur.
5 Moniteur, an II (1794), n° 111. — Si, lorsque M. Marc-Dufraisse écrivit son inlLTcssanfc et. remarquable étude sur Camille Desmonlins, il avait eu sous les yeux le Moniteur, il n'aurait point tracé le» lignes l egrotta!)l('s que voici : m Robespierre propose de briilcr les numéros du Vieux Cordelier, et il les avait corrigés de sa propre main ! »
11 n^aurait pas dit davantage : « Brûler n'est pas répoodrc ! Encore un trait d^esprit que ce malheureux payera cher * »
H. Dufniisse n'a pas pris garde que, même après celte scène, &mm on ■le Terra plus bas, Robespierre vint, une fois enoore» au secours de Camille^
* Le Vieux Cordelier, n* VI, p. i26 et 137, uH $uprà. — M. Thiers, en rendant compte de la séance du 18 pluTÎdse (7 jauTier), met dans la boudie de Robespien e les paroles suivantes, qu^on lit aussi dans l'Essai sur la vie de Camille Desmoulins, par M. Nation aîné : f Ebbien, qu'on ne brûle pas, mais qu'on réponde ; qu'on lise sur-le-champ les numéros de Camille. Puisqu'il le veut, qu'il soit couvert d'ignominie... L'homme qui tient si fortement à des écrits perfides est peut-être plus qu\'pnr(' , w otc. , elr. D'où ceci est-il tiré? Ni M. Matton ni M. Thiers ne nous i appreoneul. lUeu de tel dans le Moniteur.
LE rRÉTOIRE DES JACOBINS. 267
La lecture du troisième numéro n'eut lieu que le lendemain ; ce fut Homoro qui la fit. Même silence que la
veiile. On j^iopose de lire le iituiit ki cinq. lluLc^pierre fuit observer que c'est inutile; que T opinion doit èir^ fixiée sur Fauteur. Il Toit dans les écrits dénoncés un corn* posé bisarre de vérités et de mensonges, de politique et d'absurdités, de vues >aiiit'sel de projets chimériques et particuliers, li blàrne Caniille; il Màiiie Hébert. Mais il demande qu^au lieu de discuter le premier, on discute la chose publique. Ardent à dérober le spectacle de querelles purement personnelles à Taltention des Jacobins, il s'efforce de li (i)i'igei plu» loin et plus haut. 11 itmiitrc la main de l'élranger dans l'existence de deux lactionâ^ qui, parties de points opposéi», se rencontrent en de eommuns effinis pour ruiner la République. Soudain, apereevant Fabre «i i;L;la[itine qui se lève et descend il» sa place, il invite la Société à le retenir, et celui-ci montant à la tribune : »Si Fabre, ditpil avec hauteur, a son thème tout prêt, le mien n'est pas encore fini. Je le prie d'attendre ^)» Et^ il continue. Son langage est vague; le soupçon y gîfiii(l(^ d^ine iiiaiiiri'c ^miidr; uii iaul rrdonlalile s'en échappe ; « il n'y a plus que quelques serpents à ëcrabt r. » Ces flerpents, qui sont-iis ? De toutes les parties de la s^lù on i^phndit à la menace*. Hais aucun nom n'a été pro«noncé cnc'Mi 0. Le nom que Robespierre avait sans doute au fond de sa pen^L'c lumbe eulin de ses lèvres. Dû tournant les colères de la tête de Camille : « J'invite, dit-U^ la , Sociélé k ne s'attacher qa*à la conjuration , sans discuter plu» longtemps les numéros du Vieux Cordelier;n et^
Vfp\\ (i\é ^nr Fa lue (rFîjlniihnt» : « Je dniiauilL' que cet lioinAi^, qu un ne voit jamais qu'une lorgnette à la main, et qui sait si bien exposer des intrigues au théâtre, veuille
1 Moniteur, an U (1794), n* 115. Séance des Jacobins du 19 nivôse
(ii janvier). « IHd.
208 HISTOIRE DE LA RÉVULUliON (1794).
bien s'expliquer; nous verrons comment il sortira de
celle-ci*... »
Fabre d'Églaiitiiie déclara qu'il allendrail, pcuir répondre, qu'on précisât les accusations, et se défendit, nonseulement d'avoir influencé Camille, mais d'avoir jamais fréquenté publiquement, soit Bourdon (de TOise), soit
Philippcaux.
Un cri l'interrompt, un cri barbare : A la guUloimel Sur quoi Ro1)espîerre demande que l'interrupteur soit cbassé de la Société| séance tenante, ce qui est exécuté.
Fabre reprend la parole; maïs son discours est trouvé peu saiislaisaiil ; et, les membres se retirant un à un, on lève la séance*.
C'était un homme remarquable à divers titres que ce Fabre, qui, tout jeune encore, ayant obtenu aux jeux Floraux (le Toulouse le prix de l'églantine, se para du nom d'une fleur*. Nous avons parlé de la création du calendrier républicain, dont il partagea Thonneur avec Romme : heureux s'il n'eût laissé que ce souvenir! Mais sa déposition contre les infortunés Girondins, qu'il ne rougit pas de présenter comme ayant pris part au vol du garde-meuble, comment l'oublier jamaisï Au reste, il touchait au moment d'expier cette calomnie, lui qui fut tué par une calomnie semblable. Il avait coutume de dire: « Je sens un suspect d'un quart de lieue; » quelle fatalité le fil tomber lui-même dans la catégorie des suspects? Ce qui est certain, c'est qu'aux yeux de Robespierre il avait l'importance néfaste d'un chef de faction, et d'un chef cauteleux, plein de ressources cachées, s'effaçant toujours derrière ceux qu'il conduisait, ne frai)pant que par la main d'autrui, ne combattant qu'à la faveur des té-
' Moniteur t an U (179i), n* 113. Séance des Jacobin» du 19 nivôse
(8 janvier).
« Ibid.
* Michaud jeune. Biographie utiiverseile»
LE PRÉTOIRB DES MCOBIMS. 269
nèbres, et faisant de la politique une intrigue de ihéâlre \ Chose à noter ! dans son projet de Rapport sur la faction
des Indulgents, Robespierre semble s'étudier à écarter le rinm (ic Ihiiiloii, duul F;il're avait été le secrclaire ; vi^ quant à Camille, dont l^abre élaiti'ami, il ne le point que comme un agent secondaire et trompé. Le chef, le vrai chef du complot qu'il croit avoir découvert, c'est l'ex^colîiédieti «le province deveim auteur diaiiiatique, et passé maîU'edaus l'art de connaître a le ressort qu'il iaut loucher pour imprimer tel mouvement aux différentes ma* chines politiques dont l'intrigue peut disposer*; » l'ennemi à vaincre, c'est l'auteur du Philinte de Molière^ blotti dans l'ombre des couiii->t's, et, de là, dirigeant les effets de scène; c'est le moqueur aussi, Thomme à la lorgnette. Ët Robespierre n'est pas seul à porter ce jugement de Fabre d'Églantine. Bientôt, nous entendrons Saint-Just dire de lui : « Il joua sur les esprits et sur les cceui^, SUA' les préjugés et les passions, comme un cuinpositeur de musique sur les notes d'un instrument ^ » Danton, en parlant de Fabre, disait que a sa tête était un répertoire de choses comiques *. » Mais, en même temps, Danton lui attribuait de la bonbomic, cl il en donnait pour preuve que, se trouvant chez Camille Desmouiins.au moment où celui-ci lisait à quelqu'un son plaidoyer en faveur d un Comité de clémence, Fabre s'était mis à pleurer. Mais, apîvs avoir rappelé ce fait, Saint-Just ajoute dui'cmcnl : « Le crocodile pleure\ »
Ceci était le cri de la haine, sans doute; et la haine
* Voyez le projet de Rapport sur la factioD de Fabre d^É^flantinc, trouvé dans les papiers de Robespierre, et publié par Goartoia.
« ïhid.
3 Rapport de Saint-Just contre les Daniouistes, Hisloire parlementaire, t. XXXII, p. 83.
* Ibid., p. 95.
5 Ibid,, p. 9G. ,
n'est pas lonjonrs juste. Mais que, prëdsément à la même époque, Fabre d'Kglaniinc versât des larmes d'altendrissement en entendant prononcer le mot clémence, et publiât l'éloge de MaratS cela devait certes paraître étrange à des hommes anssi soup r c nneaxque Robespierre et aussi roides que Saint-Jusl.
Parmi les. pit^ces trouvées chez llobespierre après sa mort, il en est une où la probité de Fabre d'£glantine est cruellement mise en question. On y lit : €< Lorsque d'Ëglantine était secrétaire du département de la justice, il lit faire dix mille paires de souliers, ù raison de cinq livres la paire; il les vendit ensuite iiuit livres dix sous et neuf livres... Ce sont ces fameux souliers qui ne duraient que douze heures à nos Tolontaires dans les plaines de la Champagne.. . C'est avec raison qu'on reproche à d'Églantine d'étaler un luxe qui fait rou^jir les mœurs républicaines. >i^est-il pas incroyable que cet homme, qui avait à peine des souliers au 10 août^ et qui mettait en gage un habit pour en retirer un autre, afin d'avoir le plaisir de changer de costuiiie, se trouvât tout h coup avoir un brillant équipage et des domestiques pour le service de la citoyenne Rémy, sa maîtresse*?... »
A ces accusations, voici ce que Fabre répondait : « On dit que je suis riche : je donne tout ce que je possède dans l'univers, hormis mes ouvrages, pour moins de 40,000 livres; et c'est le fruit de seize pièces de théâtre^ dont le succès, dû à la bienveillance du public, a été si grand , qu'il y a eu telle de mes comédies qui a eu cent soixante représentations de suite. Qu'on lise les registres de tous les théâtres de France, et l'on verra qu'ils m'ont rendu plus de i 50,000 livres. Voilà ce qui peut m'en rester. — On dit que je suis luxueux. L*amour de tous
' L'éloge de Harat, par Fabre d'£glaiitia«, parut la veitte du jour où ce dernier fut traite si riidement aux Jacobins par Robespierre. * Yojez i Hi9t<nre fforlmentate, t. XXXII, p. S53 et 935.