CHAPITRE Vlli
COMPLOT FIMANGILA
Arrestatioii de Fabre d^figluitine comme fousraîre. — Dénonciation deChabol, rébtive à la fakincation d*un décr^ de rAssemblée. — Le baron de
' Batz et ses complices. — Les agioteurs. — Delaunaj demande la suppression de la Compagnie des Indes ; ses vues secrètes. Fabre d'Églantine les combat. — Chabot, agent de corrupUon ; ii est envoyé pour gagner Fabrc; il le sonde et désespère de le corrompre. — Histoire delà falsification du décret reintif à la Compagnie des Indes. — Preuves àv Tinnocence de Fabre d'Églantine. — Explication de Taiidnce déployée par le tausf^airc. — Évasion de Balz. Benoît (d'Angers) cl Juliou (de Toulouse), compromis par la dénonciation de Chabot. — Chabot etBazire mis en état d'arrestation provisoire. — Emprisonnement de Delaunay; il signale . une pièce qui, dit-il, révélera le viai coupable. — Que celte pièce ne prouTsit rien contre Fabrc. — Rien n'indique que Robespierre et Saînt- Just regardassent Fabre comme ayant réellement trempé dansTafiblre de la supposition du décret* — Rapport d^Amar sur cette intrigue ; ce qu*il avait de louche. — Ce rapport est condamné par Billaud-Varenne et Robespierre; dans quel sens et dans quel but.
Tout à coup un bruit se fépand : Fabrc d'Églantine vient d'être arrêté, arrêté comaie faussaire I Le fait ëlail vrai y il se rattachait à une intrigue qu'il faut connaître.
Un jour, de grand matin, Chabot va trouver un membre du Comité de salut public, el lui dit :
<c Je viens te réveiller, mais c'est pour sauver la patrie ; je tiens le fil d'une conspiration horrible.
a Ëh bien, il est urgent de la dévoiler.
« Dans ce but, je dois continuer de voir les conjurés; car ils m'ont admis parmi eux, m'offrant une part du fruit de leur brigandage. Une réunion est indiquée; je puis les faire prendre en flagrant délil«
276 iii&iami:; dil. la këvulutiom (1794). <( Tu lie saurais balancer; mais les preuves?
« Les VOICI. »
El il monliait uii paquel d'assignaU qu'il tcuail à la
main. •
« Ceci, continua-l-il, m'a élé remis pour corrompre un
meiubn; de la Montagne, dont les conjurés redoutaient la résistance. J'ai accepté la conimission, mais alin d'entrer plus avant dans le secret du complot, et avec rinlention de dénoncer les traîtres.
« Hâte-toi donc de le i endre au Comité de sûreté générale.
« Oui, mais je ne veux pas que de ma présence au milieu des conjurés on induise que je le suis moi-même. Je veux une sûreté. Je veux bien mourir pour ma patrie, mais non mourir en coupable. Ma mère et ma sœur sont ici ; je ne veux pas qu'elles expirent de douleur. Ma sœur me disait dernièrement : «Si tu as trahi la cause du peuple, je serai la première à te poignarder. »
« Le Comité de sûreté générale prendra les moyens nécessaires pour découvrir la conspiration. Tes intentions et l'avis donné par toi seront ta garantie. »
Chabot partit, en annonçant qu'il allait porter sa dénonciation au Comité de sûreté générale. C'est ce qu'il lit. Bazire T imita \
Les révélations de Chabot et de Bazire avaient trait à la falsification d'un décret concernant la Compagnie des Indes, crime qui se rapportait à un vaste système de corruption où l'on soupçonna la main de l'étranger.
Nous avons parlé ailleurs du baron de Balz*. Cet homme, rompu à Tintrigue, coureur d'aventures ténébreuses, audacieux, rusé, plein de ressources, dirigeait une associaiiuii 4U1 embrassait pêle-mêle, avec d'anciens
t Récit de Robespierre, dans un projet de Rapport sur TtifCiiire Chabot, projet écrit de n main et publié par Courtois. « Vovez le volume précédent, p. 979.
comtes et d'anciens marquis, des banquiers anglais, des juifs antrichiens, une nommée Grandniai^on, iiiailiesse du chef des conjurés, et jusqu'à sa servante Nicole \ li <iisposait de sommes énormes, provenant d'une source ignorée. Il entretenait des agents partout : dans les Sections de Paris, dans lo Conseil du Département, dans celui de la Coin u] une, dans les ports de mer, dans les places frontières, dans les prisons. Activement secondé par le marquis de la Guiche, qui se cachait sous le nom emprunté de Sévignon ; par Devaux, fonctionnaire public de la section Bonne-Nouvelle; par le faux patriote Cortcy, épicier de la section Lepelietier, et par un certain Noël, protégé de Danton, il avait enveloppé Paris d'un réseau de conspirateurs. Lui et les siens voyageaient impunément, grâce aux passe-ports, cerlificals de résidence et cartis civiques que leur fourmssait Poltier (de Lille), membre d'un Comité révolutionnaire. Une maison de plaisance, dili^e l'Ermitage, et située à Charonne, était le théâtre des conoiliabules. De là, les conjurés envoyaient à lems amis du dehors les instructions nécessaiies, qu'ils trafMent en caractères invisibles dans les interlignes des joufnaiiz en faveur, de telle sorte que les correspondants n'eussent qu'à approcher dii feu les feuilles mystérieuses, pour y voir apparaître ce que seuls ils devaient lire \
I Que Danton fût du nombre de ceux que le tenu de BMirfaltiea dans ses filets, %t qu'il dînât avec lui ^toalre
fois par semaine, en conipagnic d'aulrcs Montagnards, c'est ce qu'Ëlie Lacoste aftirma% lorsque Danton n'était
plus là 11 est si facile d'attaquer les mortsl Mais les
relations de Chabot avec le baron de Bafz, attestées par
* Rapport d*É1j6 Laciwte, au nom des detti Comîtés réunis. Moniteur, an H (1794), n'*S67.
278 lllSTOlUt: DE LA RÉVOLUTION (1794).
Chabot lui-même, ne sauraient être mises en doute. Or,
de la déposiliou du capucin, il résullc qu'un jour Julien (de Toulouse) les invita, Bazire et lui, à dîner à la c^impagne; que la maison où Ton se reunit était celle dû baron de Batz; qu^il y rencontrèrent le banquier Benoit (d'Angers), le poêle Laharpe, la comtesse de Bcaufort, maîtresse de Julien, et le représentant du peuple Delaunay (d'Angers) \ que là enfin s'agitèrent les questions relatives au nouveau complot ourdi par le baron de Batz.
C'était un complot financier, cette fois, et très-dangereux, puisque, par une Lcnlation dégradante offerte à la cupidité, il tendait à avilir la Convention. L'agiotage fut le piège où tombèrent plusieurs membres de l'Assemblée. Benoît (lisait à Chabot : « Je ne sais pas comment, en France, on peut se refuser à faire fortune; en Angleterre, on achète publiquement les membres du yiarlement^ » Deiaunay tenait le même langage à Bazire, dont il combattait en ces termes les honnêtes scrupules : ce II ne s'agit qui de faire baisser les effets des compagnies financières, de protiler de cette baisse pour acheter, de provoquer ensuite une hausse, et, alors, de vendre*. » Il va sans dire qu'une spéculation de ce genre e\I Laçait des avances de fonds; niais, suivant Deiaunay, il li'y avait point à s^inquiëter de cela, l'abbé d'Espagnac s' engageant à fournir,^ dans ce but, quatre millions'. De son càiâ, Julien (de Toulouse) pressait Bazire^ — qui, d'après la déposition de Chabot, demeura inébranlable. — Il lui disait : « Tandis que Deiaunay présentera des mesures propres à faire baisser les effets publics, moi je ferai peur aux administrateurs, aux banquiers, de manière à favoriser les
« Bapport <l*Amar. Séance du S6 ventÔM (10 min). MonUeur, an II {im), n* 178. , * Ibid.
COMPLOT FhNAiNCIER., 279
vues de rassociation. Ce que nous vous demandons, c*est
de vous taire*. »
Sur ces entrefaites, les abus attachés à Texistence des compagnies financières furent signalés à la Convention, Les assignats royaux avaient donné naissance à un agiotage affreux, dans lequel les contre-révolutionnaires trouvaient le double avantage de s'enrichir et de discréditer les assignats républicaius\ La Convention n hésita pas ; elle frappa de mort les papiers royaux, décret qui fit perdre cent vingt-neuf millions aux accapareurs d'assignats à face royale ^
Ce n'est pas tout : on accusait la Compagnie des Indes de beaucoup de dilapidations ; et l'un de ses plus âpres accusateurs, c'était Fabre d'Églantine. Un jour, Delaiiinay, à la Convention, dit à Fabre, «en le caressant de Fœil \ » au moment où lui, Delannay, se dirigeait vers la tribune : c( Tu vas être bien content; je vais écraser la Compagnie des Indes \ » Et,, en effet, il prononça contre elle un discours foudroyant, dans lequel il proposait de la supprimer, et de l'astreindre à la restiUifion des sommes qu'elle devait à l'État, ainsi qu'au payement d'un droit établi sur chaque mutation des effeU aux pùrteur$y droit que la Compagnie était parvenue à éluder en retirant ses actions des mains de ceux qui les possédaient, et en présentant comme ventes de transfertsle^ négociations qui, sous le nom de ventes d actiom^ étaient assujetties au droit*. Jusque-là, rien de mieux; mais Delaunay, qui
« Moniteur, an II (17911, n* 178.
* Déposition de Gamboo dans le procès des Dantonistes. » Ibid.
* C'est Texpression dont se sert Fabre dans le récit qu'il publia pour su justification, sous ce titre : Fabre d^È^antine. à m concitoyens, à la CanvenUon naUemle et aux Comités de saUtt public et de sûreté géné' rale,^Bibliothèque histtnriqttede la HévdiUiùn, 35*, 36*. British HuMum.
* !bid.
* Voj«s le discours de Camlion. Séance du Si nivdse (1 S janvier), Moniteur» an H (17M), n* 116.
280 lirSTOIBR DR I.A RÉVOLUTION (1794).
s etilendail avec la Compagnie, et dont la violence apparente n'était qu*un artifice, avait eu soin de glisser, parmi ses conclusions, que la Compagnie resterait chargée du soin (le sa propre liquidation, ce qui revenait à lui fournir un prétexte de se perpétuer, Fabre aperçoit tout de suite la portée de cette clause, et propose un amendement de deux lignes qui a mettait les administrateurs à la porte, et la (Compagnie au néant*. )) Delauiiay, atterré, essaya de lutter; niais, Fabre d'ÉglaïUine, appuyé par Robespierre, l'emportant, la Convention transporta à des Commissaires du gouvernement la liquidation de la Compagnie*. Et, s'il arrivait que son passif excédât son actif, Cambon demanda que, dans ce cas, TÉtal ne se considérât point comme engagé''. D'autres propositions incidentes furent faites ; et Ton renvoya le tout à une Commission de cinq membres, qui devait présenter une rédaction définitive, et qui se trouva composée de Delaunay, Cambon, Ciiaiiol, Ramel et Fabre.
Que ûelaunay ait pu un seul instant nourrir Tespoir d'altérer, sans que personne y piit garde, le sens du vote de l'Assemblée, et qu'après avoir modifié à son gré le projet de décret dont la rédaction définitive était alteiidue, il ait poussé l'audace jusqu'à l'envoyer aux procès verbaux à titre de décret rendu par la Convention, et sur lequel il n'y avait plus à revenir, c'est ce qu'on a peine à comprendié. L'immense et rapide tourbillon d'événements où chacun était alors emporté lui fit-il croire que le fait passerait inaperçu? ou bien, son intention était-elle de fuir, aussitôt que la Compagnie lui aurait payé le prix de ses complaisances?
Toujuiirs est-il qu'il ne lui suffisait pas, pour arriver à ses fins, de se concerter avec Chabot. Son grand adver-
< FaJire (VÊglaniine à m concitoyens, etc., ubi supra,
s Ibid.
^ IWsi onrs de Cambon. Séance du 24 nivùse (15 janvier).
saire, dans cette questioo, étant Fabre d'Églantine^ dont il ne pouvait guère se flatter de tromper la surveillance;
c'était ce dernier surloul qu'il importait de connnipre. En conséquence. Chabot lui lut dépéché avec cent mille livres. Mais, aux paroles par lesquelles le capucin chercha d'ahord à le sonder, Fabre ayant répondu de manière à couper court à des ouvertures plus explicites'. Chabot se contenta de lui mettre sous les yeux un projet de déerel rédigé par Delaunay, en le priant d'y faire, en sa qualité de membre de la Commission, les corrections qu'il jugerail convenables. Ceci se passait h la Convention, dans la salle de la Liberté. Fabre îîl le projet, remarque qu'il est rédigé de fneon.à soustraire les administrateurs de la Compagnie à Tintervention du gouvernement, le corrige au crayon dans le sens de'ramendement, qu'il a déjà présenté et signe*.
Le lendemain, de grand malin, on le réveille pour lui annoncer une visite. Chabot entre : <c Voici, lui dit-il, la copie au net et mot à mot du projet de décret, tel que tu l'as corrigé ; signe-le. » Fabre pi t^iid une plume, trace sa signature, et Chabot emporte la copie, (^l'il va, assuret-il, faire signer aux autres membres'. Ce fut sur cette copie qu'oa ajouta les dispositions qui altéraient, au profit de la Compagnie, le sens du vote de l'Assemblée. A Tai ticle des transferts on ajouta : excepté ceux faits en fraude y àiov& que tous avaient été considérés par l'Assemblée comme frauduleux. Une autre surcharge portait que la liquidation serait faite d> après les statuts et règle-
* M. Thters dit : « Chabot fut dépèebé à Fabre avec cent mille francs et pannni à le gagner, » Ceci est fanneUeineni démenti, non-seulemeiii par le récit de Fabre» mais par la déiuMuâatlon de Chabot, et aussi par la nature des corrections, qu*on invoqua contre Fabre an procès sans les produire, et qui sont la preuve décisive de son innocence.
* Fabre d'Êglantme à m eonûito^s^ etc., nH tufra.
282 IIISTOIRB DB LA RÉVOLOTION (1794).
menti de la Compagnie^ ce qui restituait à celle-ci le droit de se liquider elle-même. L'acte ainsi modifié, Delaunay
le glissa dans le carton des déciets à expédier. Ici, laissons parler Fabre :
« Quand le Comité de sûreté générale me montra Toriginal du décret supposé par Delaunay, je reconnus la copie du projet de décret que Chabot était venu me faire signer. Mais celte copie, au lieu d'être parfaitement au net, comme je l'avais signée, est chargée de rat ut es; un article entier, entre autres, est totalement biffé, pour faire place à un nouveau, mis en marge ; et, le tout, de plusieurs encres et de plusieurs plumes. Dans l'inlilulé projet de décret le mot projet est eliacé d'un trait. Ma signature, que je reconnus parfaitement sur cette copie, porte au-dessus ces mots (mt'rigfné^ mais, comme ma signature est fort proche du texte, les mots ont mfné, intercalés après coup entre ce texte et ma signature, enjambent sur Tun et sur l'autre d'une manière évidemment forcée... Je ne puis être garant de ces falsifications évidentes, et il n*a tenu qu'aux coupables de mettre audessus de ma signature tout ce qu'ils ont voulut »
Pour s'expliquer l'tU range sécurité de Delaunay dans Pacte final de cette intrigue de comédie , si lamentable et si honteuse, il faut savoir que Chabot lui avait, en
* Fabre d hglantine à srs concitoyens, etc., nbi supra.
Au moment où Fabre décrivait tie la sorte le décret supposé, celte \\\lxe .se trouvait entre les mains â\i Comité dn ^si^reté générale, dont le démenti rcût ccrasé s il n'eût dit vrai. Son aitirmation ici a donc heancoup d'autorité. .
M. Michelet, Histoire de la liéuuiution, t. VII, p. 62, parle de la pièce en question comme existant aux aidiives. Maia Û en denne, d'aprl» un etsmen hti par H. Lejcan, de Morlaix, une description qui ae rapporte peu avec celle de Fabre d*figlantine. Gomment cela ae fait-0? Y aurait-il 'en ptuaieura oopiea difTérentea du faux décret? Et le document que M. chelet mentionne aerait-il autre choae que le faux décret lui-même, tel qu*il est caractérisé dans le passage précité? Quoi qu'il en soit. M. Michelet oonduty et avec raison suttant nous, k rinnooence de Fabre d*figlanline.
dernier lieu, présenté ses démarches auprès de Fabre d'Églanline comme ayant eu un plein succès; si bien
que Delaunay croyait Fabre gagné, et en paisible possession du prix de sa conscience vendue, tandis qu'au contraire les cent mille francs étaient encore aux mains de Chabot qui les avait retenus, soit qu'il ne désespérât point de pouvoir se les approprier, soit que, se réservant d'aller iléaoncer le couqjlol, au cas où il uicnacerait d'être découvert, il se ménageât une preuve matérielle de la sincérité de sa dénonciation, a Si Chabot, raconte Fabre d'Ëglantine, n'eût fait croire à Delaunay que j'avais touclié les cent mille livres, jamais celui-ci n'eût osé, nonseulement supposer un décret, mais insister pour taire passer m projet dans son sens, en mon absence, bien sikr que je m'en serais aperçu \ n
Quoi qu'il en soit, la supposition de décret eut lieu, et quelque temps après se passa i.i scène qui, selon l'opinion de Fabre d'Églantine, précîpila le dénoûment.
« Comme je montais à la Montagne, mes yeux rencon- (ripent ceux de Delaunay qui me cherchaient... Je le saluai d'un niniivcDient de tête et lui dis, en passaiiL, ces p<tfoies qu'il importe de noter : a Eii bien, quand pré- « c^ies<>tu le projet de décret? » J Vançais vers la Monta§fnfr«t'je n'entendis pas ce qu'il répondit; mais je me '^oiivieijb qu avec un an de surprise il voulut me dire une chose, et se reprit comme pour vouloir m'en dire une nntre. ISes paroles ne m'offrirent aucun sens déterminé. Maintenant, je conçois la surprise de Delaunay, en m'en< tmiââfit parler de projet de décret, puisque ce projet était déjà IraiMliileiiscMU'iif transformé eu décret, attentat pour lequel Delaunay s'imaginait avoir permission de moi, ^cteaïaax eeiit mille livres dont il me croyait possesseur. Nef tenîCi-ilfas possible que, sur l'explication qu'il a dû
* Fabre d'Égkmiitie à ses concitoyens, etc., uH supra.
284 HISTOIRE DE l,A RÉVOLUTION (1794).
demander de ce fait à Chabot, il soit survenu entre eux
line querelle dont les suites, plus ou moins pressantes, auront forcé ce dernier à chcrchei' son salut dans une dérionriation*. »
Telle est Thistoire de ce faux célèbre exposée aussi clairement que possible dans un récit de Pabre d'Églanline, qu'après un inùr examen nous avons pris le parti de suivre : d'abord, parce qu'il porte les caractèr&s de Ja vérité; ensuite, parce qu'il est conforme aux déclara* tiens de Chabot lui-même et qu'il est resté sans réplique; enfin, \r,}vcv que c'est le seul (Inciinidit à notre connaissance qui jette quelque jour sur cette ténébreuse aitaire. Le témoignage de Tauteur ne saurait être accepté à la légère sans doute , car c'est celui d'un homme profondément intéressé dans la question ; mais que répondre à des arguments de la force de ceux-ci : « Est-ce le sens de mes corrections qu'on invoque contre moi ? qu'on y . regarde. On verra que, par le projet de Delaunay, les administrateurs pouvaient écarter le gouvernement de la liquid;tiiou, et que, par suite de mes corrections, cela ne se pouvait plus... M'opposera-t-on les cent millo livres déposées par Chabot au Comité de sûreté générale? Rien ne parle plus haut pour moi. Aurais-je pai^ ticipé gratuitement à une action honteuse, lorsqu'on m'offrait de me la bien payer? et, si on me l'avait payée, les cent mille livres avec l'attestation formelle de Chabot en ma faveur seraient-elles au Comité de sûreté générale*? »
Camille Desmoulins affirme, dans ses notes svr le Rapport de Saint'JtiM^ que Chabot avait demandé au Comité de le faire arrêter, lui et fiazire, à huit heures du soir, promettant de leur livrer le baron de Bats et Benoît (d'Angers) qui, à cette heure, avaient rendez-vous chez
' Fahre fVÉglmHne à m ecncitûyent, etc., uHn^ra, * Ibid.
lui ; mais que 4e Comité^ au lieu de l'aire arrêter les dénoncés et le déaonciateur à huit heures du soir, lit arrê-
Icr le dénoncialeur à huit heures du matin, ce qui permit àBatst, à Benoit et à Julien (de Touiouse) de s'évader *. Julien, revenu à Paris, après le décret d'arrestation, s'y cacha chez Lacroix, qui lui donna asile pendant dix-neuf jours, au bout desquels il s'enfuit, revêtu d'une blouse, en l'-uêtres et un luin ! A In main, avee un capitaine de charrois-. Chabot et bazire avaient été mis tout d'abord en état d'arrestation provisoire'. Quant à Fahre d'Ëglanline, que non-seulement Chabot n* avait \m\nt accusé, mais qu'il dérlar.iit innoeent, ce l'ut un mul <le Delaunay qui le perdit, interrogé, Dciaunay déclara que, parmi ses papiers, |)1acés sous le scellé, on trouverait une pièce essentielle qui ferait connaître le vrai coupable^. Cette pièce, qu'on trouva effectivement parmi les papiui s de DeiauiiU} , eUul celU; qui portait les oi i celions au crayon expliquées par Fabre dans son récit. Mais, outre que ces corrections ne pouvaient être incriminées, n'ayant d'autre bot que de ramener la rédaction au sens du vote émis |)ar 1" Assemblée, ( Iles avaient ('té (ailes sur un simple projet de décret^ intitulé projet de dta ei^ et auquel Fahre^ en sa ({ualité de membre de la Commission des cinq., avait le droit incontestable d'attacher son opinion^ Celle circonstance même, qu'elles étaient au crayon ainsi que sa signal nie, pi ouvait de reste que Fabre n'avait nullement entendu retoucher un décret déjà rendu par la Convention et prêt à être remis au secrétaire pour Veo^pèr
< Voyez la Correspondance inédite de Camille Desmoulins, publiée pnr M. Nation alaé; 1836.
* Rapport d'Êlie Lacoste, au nom des deux Comités réunis. MoniUUT,
an II (1794), n» 267.
5 Moniteur, an II (171)4), ii" 60.
^ Happort d'Âmar. Séance du 24 nivôse (13 janvier). Moniteur, au 11 (UU4), II» 146.
tî86 HISTOIUL DE LA RÉVOLUTION (1794).
diaiur. Ce fut pourtant ainsi que le Comité de sûreté générale prît ou feignit de prendre la chose ; et, le 24 nivôse (1 T) janvier), sur un rapport Irès-vague, très-inexacl el irèS'Coiitiis d'Aiiiar, la Convention décréta l'arrestation de Fabre d'Églantine ^
Camille Desmoulins ressentit ce coup vivement, comme on en peut juger par ces lignes mélancoliques du Viettx Cordelier : « Cejourd'hui, '21 nivôse, considérant que Fabre d'Églantine, Tinventeur du nouveau calendrier, vient d'être envoyé au Luxembourg, avant d^avoir vu le quatrième mois de son annuaire républicain ; considérant rinstabilité de l'opinion, et voulaiiL profiter du moment où j'ai encore de l'encre, des plumes et du papier, et les deux pieds sur les chenets, pour mettre ordre h ma réputation, et fermer la bouche à tous les calomniateurs passés, présents et à venir, je vais publier nia profession de foi politifjue^ et les articles de la religion dans lacjuelle j'ai vécu et je mourrai , soit d'un boulet, soit d'un stylet, soit dans mon lit, soit de la mort de9 phUotophes^ comme dit le eonipère Mathieu*. »
Sur la question de savoir si l'arrestation de l'auteur du Philinte de Molière fut, de la part du Coniilé de sûreté générale, l'effet d'un jugement précipité ou le triomphe d'une machination infâme, c'est à peine si le doute est permis, tant sont Jonches les Rapports d'Amar, en ce qui concerne Fabre I Mais, s'il y eut parti pris de le perdre, Robespierre, à qui du reste la grande majorité du Comité de sûreté générale avait voué une haine profonde, demeura eeria moment étranger à cette basse manœuvre, qui ne s accordait ni avec la droiture de son caractère, ni même nvec les susceptibilités de son orgueil. Ënnemi de Fabre d'Églantine, il lui reprochait d'être un chef de
' Monitenr, au U (1794), n" H 6.
* Numéro YI du Vieux Cordelier, p. 113 et 114. CoUuctiDn des Mémoires relatifs à la Révolution.
COMPLOT FlJiANCIER.. 287
parti dangereux^ non d'être un faussaire. If ne le nomme
seulement pas, dans son projet de Rapport sur Taffaire Ciiabût, que le Comité de salut public rejeta ^ ; et dans son Projet de Rapport sur la faction de Fabre d']^glantine, on dirait presque qu'il craint de faire allusion à ' l'affaire du faux, lui qui s'arrête à décrire la nature de Fabre et à rappeler ses actes avec une insistance sinistre. Le terrible discours que nous entendrons prononcer à Saint-Just conf^ Danton et ses amis, et où les accusations se pressent, où les invectives s'entassent les unes sur les autres, dénonce partout Fabre dTglantine comme intrigant et couspiiateur ; mais, comme faussaire, nulle part.
Au surplus, Robespierre et Saint-Just apportaient jus*
que dans leurs ressentiments et leurs soupçons quelque chose de trop hautain, pour se donner de gaieté de cœur de vils ennemis. Tremblant que le spectacle des luttes de parti dont la France était le théâtre ensanglanté ne ravalât le génie de la Révolution aux yeux de l'Europe, ils auraient voulu pouvoir lui cacher ks plaies honteuses... Celte affaire du faux décret qui autorisait^ Pitt à dire : « 11 s'est trouvé des voleurs parmi les Montagnards, » leur fut un sujet d'humiliation amère; et rien ne le prouve mieux {|ue la censure violente dont Robespierre frappa l'acte d'accusation rédigé par Âmar. Cet acte d'accusation faisait de Fabie le principal coupable. Si donc Robespierre n'eût obéi qu'à des inimitiés vulgaires, il aurait eu lieu d'être satisfait. C'est le contraire qui arriva. Il ne put pardonner à Amar de n'avoir pas cherché à sauver l'honneur de la République, en indiquant au moins la vraie source des misères dont il faisait l'étalage. Après Billaud-Varenne, à son exemple, et avec plus de force encore, il blâma le lapporteur du Comité de
* Voyez ce projet de Rapport, dans V Histoire parlementaire, t. XXXn, p. iâ-30.
28S illbTOlUE DE LÂ Hh:VOLUïlO^ (1794).
sûreté générale d'avoir abaissé la question outre mesure ;
d'avoir dirigé son réquisitoire contre qiielqiirs nu mines de la Coiivenlion, sans montrer comme quoi leurs crmiei» étaient l'ouvrage de l'étranger et se liaient au dessein de diffamer la Convention entière , de dégrader la République. La manière dont il para le coup fui d'un vrai patriote et d'un homme d'Élat : « J a|)|it lie, s'écria-l-illièrement du baut de la tribune irançaisef j'appelle les tyrans de la terre à se mesurer avec les représentants du peuple français; j'appelle à ce rapproebement un homme dont le nom a tiop souvent souillé cette enceinte; j'y appelle le parlement d'Anglclerrc... Savez- vous quelle dilTérence il y a entre eux et les représentants du peuple français?... C'est qu*à la face de la nation britannique les membres du parlement se vantent du trafic de leur upiujun et la douueiU au plus ulïrant; et que^ parmi nous, quand nous découvrons un traître ou un homme corrompu, nous Tenvoyons à Téchafaud ! . . . La cor ru {> lion de quelques individub fait ressortir, par un contraste glorieux, la vertu publique de cette auguste Assemblée* Dans quel pays a-t-on vu un Sénat puissant chercher dans son sein ceux qui auraient trahi la cause commune, et les envoyer sous le glaive de la loi?. . » Et, au milieu du bruit des applaudissemenls i|ui à plusieurs reprises avaient interrompu son discours, Robespierre lit décréter que le Rapport d'Amar ne serait point livré à l'impression avant d'avoir été revu*.
^ La mauièrc dont M. Michelet présente cl interprète tout ceci est vraiiiieat «trange. 11 dit. dans sot) Histoire de La Révolution, t. VU, p. 165 et 164 : .1 Tout 1 e (juWniar fit pour Fabre, ce fui de le montrer comme un tilon, non conitii ' mi criminel d'État, de sorte que, la chose n'allant qu'aux tribunaux ordinaires. Fabre pouvait, par lebagnt, éviter la ^'iiilloline. Robespierre ne le permit pas; il remit la chose au point d un ci une d^État. » Ët, après avoir dlé les paroles de Robespierre : « Où a-l-on m,,.,» etc., M. llicheloi ajoute : « Encouragement délicat pour décider rAssemblée ï trouver bon qu^on la saignât» qu^on lui coupfttbras el jambe».
Fftriait-il sérieusemeat? Quoi qu^il en soit, de telles paroles sont jiutement
ce qui l'a fait le plus mortellement haïr. »
D^abordy M. Michclel a oublié de citer du discours de Robespierre pré* cîséinent ce qui en détermine le sens do ]■} façon la moins équivoque : savoir» la partie où la Convention et le parlement anglais sont comparés.
En second lieu, Tunique reproche que Robespierre adresse à Ainar, san& qu'il soit aucunement question de Fabre, c'est de n'avoir pas assez montré dans nos maux et nos misères la main de l'étranger.
Eu troisième lieu, comment imaginer que, à cette époque surtout, une supposition de décret ou un faux en vue d'un vol ne fût pas considéré comme crime d^État ? Gela résultait si bien du Rapport d*Amar lui-même^ que ce fut ce Rapport qu^on invoqua contre Fabre au tribunal réTolution-* naire.
Enfin, la ConTention vil sî peu dans les paroles de Robespierre ce que H. Michelety yoit etsuppçse qu^dle y vit, que le discours en question fut presque constamment interrompu par de vifs applaudissements. (Voyez le Moniteur t an II (1794), n^ 178.) Et rien de plus nature), le but mani* feste, le but bautement proclamé de l'orateur étant de prouver que la Convention, en dépit dos tristes découvertes faites dans son sein, ne le cédait eu grandeur et eu vertu k aucune assemblée du monde.