‹ Histoire de la Révolution française (volume 3)Chapitre 16 sur 26 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

l' iiébkrtisme.

Lutte d<> deu\ écoles pliilosophiqurs du dix-huitième siècle. — Les Encyclopédistes continués par les Girondins, les Girondins continués et exagérés par les Uébertistes. — Pourquoi Hébert donna son nom à ce parti. — Combien Chaumetle différait d'Hébert. — Dévotion de Chaumette à l'athéisme. — Actes qui honorent sa mémoire. — Cloolz n'était pas du parti des Hébe: listes. — Sa doctrine. — Il était opposé au principe de l'individualisme et panthéiste. — Son grand amour pour la France, considérée comme exerçant les pouvoirs du genre humain. — Clootz n'avait de commun avec les Uébertistes qu'une haine violente contre les prêtres. — Guerre aux églises. — Cloolz précipite la crise. — Abdicalion des fonctions épiscopales par Gobel ; démissions et abjurations de prêtres. — Entrevue de Cloolz et de Robespierre. — Inauguration du culte de la liaison par Chaumette. — Mascarades indécentes. — Vues particulières d'Hébert; il cherche à s'appuyer sur la Terreur ; il fait chasser Thuriotdu club des Jacobins. — Chabot compromis dans une affaire de faux ; Tazirc victime de l'amitié. — Beau rapport de Robespierre sur la situation des puissances étrangères ; but de ce rapport. — Progrès de l'Ilébertisme; entraînement général ; actes de délire. — Hommes en habits sacerdotaux allant dans r au miiieu de la Convention. — Courage civil de Robespierre ; il se déclare contre le mouvement hébertisle. — De quelle manière et pourquoi. — Sou opinion sur les dogmes métaphysiques à adopter au point de vue social, conforme à celle de Caton combattant César et à celle de Jean-Jacques. — Ce qui le conduisit à dire: « L'athéisme est aristocratique.» — Pourquoi la Révolution n'alla pas jusqu'au Panthéisme. — Chaumette semble d'abord accepter la lutte. — Les Uébertistes demandent la tète d*

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Madame Elisabeth; Robespierre veut la sauver: son manque de courage en celte occasion. — Danton a la suite de Robespierre; il se prononce comme lui contre les mascarades antireligieuses et proclame l'existence de l'Être suprême. — Rétractation de Chaumetle. — Rétractation d'Hébert. — Le mouvement héberliste dans ses rapports avec la faction de l'étranger: le Comité de salut public s'en inquiète. — Manifeste à l'Europe. — Décret spécial de la Convention en faveur de la liberté des cultes. — Fin du mouvement hébertiste; victoire de Robespierre. — Elle irrite à jamais eontre lui les prêtres. — Comment Robespierre a mérité d'être l'homme de la Révolution le plus calomnié et le plus haï |ar les ennemis de la Révolution.

Au milieu de ces exécutions sanglantes, la Révolution parcourait ses phases inévitables; sortie des flancs du dixhuitième siècle, elle en traduisait en actes les pensées, et mettait aux prises les deux grandes écoles dont nous avons décrit, dans le premier volume de cet ouvrage, la lutte intellectuelle.

On a vu comment le désir de briser la chaîne des croyances traditionnelles et imposées avait conduit les encyclopédistes à n'admettre d'autre culte que celui de la raison. Nous les avons montrés se réunissant, les dimanches et les jeudis, autour de la table du baron d'Holbach, pour y fêler, verre en main, leur chère déesse; et à r extrême divergence de leurs idées, au perpétuel conflit de leurs paroles, à leurs disputes sur Dieu, sur la morale, sur le libre arbitre, sur l'Ame, sur l'origine du monde, sur sa marche, sur son aboutissement, sur loulc chose enfin, l'on a pu juger combien la raison, quand chacun la cherche île son côté, est une divinité difficile à reconnaître. De la table du baron d'Holbach, nous les avons suivis à celle du financier-philosophe que Voltaire surnomme en souriant Alticus, et nous avons raconté comment de leurs conversations recueillies avec soin et en quelque sorte tamisées, Helvétius tira ce fameux livre de Y Esprit, qui fait de l'intérêt personnel Tunique mo-

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bile de toules nos actions, rapporte à des mouvements de sensibilité physique toutes nos passions et loutes nos idées, attribue un mérite purement accidentel ou relatif à la vérité, à la vertu, au dévouement, à l'héroïsme, au génie, et installe l'anarchie au sein des sociétés humaines, sous ce nom décevant : souveraineté du moi

Ceux qui, les premiers, représentèrent cette école philosophique pendant la Révolution, furent les Girondins. Eux morts, le drapeau qu'ils avaient porté fut relevé, mais par quels hommes! La philosophie de l'individualisme, contenue, chez les Girondins, dans les bornes du bon goût, et associée à beaucoup de grâce, ne se produisit, chez leurs successeurs, que sous les dehors de la grossièreté et de l'emportement. Car, il faut bien le dire: dans la sphère des idées, Hébert ne fut que le continuateur et l'exagérateur de Guadet.

Seulement, la doctrine que Guadet avait professée au point de vue des instincts et des intérêts bourgeois, Hébert essaya de la faire prévaloir au moyen d'une mise en scène ultra-démocratique. Il l'affubla de haillons; il lui donna à parler le langage des halles; il parvint à la populariser presque, en la combinant avec un système suivi d'attaques furieuses contre ce que le peuple avait raison de haïr; et, comme ilavaitpour organe un journal très-répandu, Ton baptisa de son nom, sans trop regarder ni à ses antécédents ni à son caractère, le parti de ceux qui poussaient, en invoquant la raison, à l'anarchie intellectuelle, et, en invoquant la souveraineté de l'individu, à l'anarchie sociale.

Au mois de novembre 1793, ce parti se trouvait déjà irès-fort, représenté qu'il était : dans la presse, par Hé-

1 Voyez, dans le premier volume, sur les Origines et les causes de la liévolution, le chapitre intitulé Triomphe de l individualisme en philosophie, ou ralionalûme p. 384-396.

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bert; dans les bureaux de la guerre, parvinrent; au premier rang des députés en mission, par Fouelié et. Carrier; à la tête de Parmée révolutionnaire, par Ronsin; au Comité de salut publie, par Collot-d'Ileibois; à la Commune, par Cbaumette.

Ranger ce dernier parmi les Uébertistes, le peut on sans injustice? Oui, puisque lui-même confondit toujours sa cause avec la leur ; mais ce que la justice demande, c'est qu'on ne passe sous silence aucun des laits qui assignent au procureur général de la Commune une place à part dans 1* histoire de son parti.

Fils d'un cordonnier de Nevers, qui lui lit faire quelques éludes, Chaumclte avait commencé par servir en qualité de mousse. Mais il aimait les livres, il aimait les plantes, et, la marine ne tardant pas à le dégoûter, il la quitta pour se livrer à l'élude de la botanique'. Il avait vingt-six ans et était clerc-copiste chez un procureur quand la Révolution éclata*. Il en embrassa les principes, travailla au journal de Prudhomme, rédigé alors par Loustalot, et déploya un enthousiasme révolutionnaire qui lui gagna la faveur du peuple; d'autant qu'il avait une figure assez attirante, une voix sonore, un geste aisé, et une facilité d'improvisation qui» sous l'influence du vin d?Aï, pour lequel il ressentait une prédilection particulière', toucha quelquefois à l'éloquence. Malheureusement, ses cheveux plats et luisants v et l'espèce d'onction qu'il mettait à ses prédications civiques le faisant quelque peu ressembler à un prêtre, ses ennemis répandirent qu'il avait été moine5. Avoir élé moine! L'accusa-

* Adresse de Chau mette à ses concitoyens. Voyez te Moniteur, an I**', 1703» n« 147.

1 Beaulieu, Biographie universelle.

* Ibid.

* Mémoires sur les prisons, t. Il, p. 147.

5 On trouve cette erreur dans le Nouve u Paris de Mercier, voyez le t. V, chap. ccu. — Hkbemistes.

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tion était grave, en ce temps-là; si grave, que Chaumelle lui-même nous apprend qu'elle faillit un jour lui coûter la vie !. Mais il réussit a détromper sur ce point les faubourgs; et le peuple, en l'élevant à la dignité de procureur général de la Commune, lui fournit les moyens d'étendre son influence. Hébert avait une âme vile et sèche, un esprit calculateur et froid; pour le peindre, il suffit de rappeler que l'auteur ordurier du Père Duchesne, dès qu'il n'était plus au milieu de ce qu'il appelait ses fourneaux, se piquait de bel esprit et tranchait du petit-maître. Bien différent de son substitut, Chaumelle avait un cœur ardent et sincère. Capable d'élans poéliques et sujet à des attendrissements où se mêlait une sorle de mysticisme, on peut dire qu'il fut alliée avec l'entraînement d'une nature croyante et la ferveur d'un dévot.

Un rapide énoncé de ses actes le fera mieux connaître.

Il réclama et obtint l'abolition de la peine du fouet, dans les maisons d'éducation8.

Il poursuivit jusqu'en ses derniers repaires la prostitution, dénoncée par lui comme une peste publique qui n'avait droit qu'à la tolérance des pays soumis à des prêtres non mariés et a des rois3.

Il prit des mesures d'une sévérité extrême contre les vendeurs de livres impudiques et de gravures corruptrices \

Il proposa de substituer à la Morgue un établissement qui sauvât du scandale d'une exposition indécente « les victimes du crime ou du sort5. »

* Adresse de Chaumette à ses concitoyens, ubi supra.

* Moniteur, an I", 17iKS, n° k273.

5 Ibid., an II, iv« «3 et Ht.

*fbid.f n° 27.

* Ibid., an I". 17i».Y nr 480.

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Dans un discours à l'adresse de certaines « viragos » qui avaient couru les halles et voulu forcer les femmes à abandonner pour le bonnet rouge la coiffure modeste de leur sexe, il disait : « Eh, depuis quand est-il permis d'abjurer son sexe? Depuis quand est-il décent de voir des mères abandonner le soin pieux de leur ménage et le berceau de leurs enfants pour courir les places publiques?.., Est-ce aux hommes que la nature a confié la garde du foyer? Nous a-t-elle donné des mamelles pour allaiter nos enfants?... Femmes impudentes, qui voulez devenir hommes, n'ètes-vous pas assez bien partagées? Votre despotisme est le seul que nos forces ne puissent abattre, parce qu'il est celui de l'amour1. »

Fouché, envoyé en mission a Nevers, y avait pris un arrêté ainsi conçu : « Désormais, le lieu destiné à recevoir la cendre des morts sera isolé de toute habitation et planté d'arbres au milieu desquels s'élèvera une statue du Sommeil. On lira sur la porte du champ du repos : Iji mort eut un sommeil éternel*. » Cet arrêté, communiqué à la Commune, amena Chaumcttc à expliquer comment il entendait les hommages à rendre à ceux qui ne sont plus. Pourquoi des cyprès? Pourquoi des cérémonies lugubres? « Je crois, a écrit Montaigne, que ce sont ces mines et appareils effroyables, de quoy nous entournons la mort, qui nous font plus de peur qu'elle: les cris des mères, des femmes et des enfans; la visitalion de personnes eslonnées et transies, l'assistance d'un nombre de valets pasles et esplorez; une chambre sans jour; des cierges allumez; nostre chevet assiégé de médecins et de prêcheurs; tout horreur et effroy autour de nous : nous voylà desia cnsepvelis et enterrez. Les enfans ont peur de leurs amis mesmes, quand ils les

1 Moniteur,™ 11, 1795. ir 59.

s Moniteur, an II, 17<)5, n" 50.

veoycnt masquez : aussi avons-nous. Il fault osier le masque aussi bien des choses que des personnes : osté qu'il sera, nous ne- Irousverons au-dessouls que celte mesme mort, qu'un valet ou une simple chambrière passèrent dernièrement sans peur1. » Chaumette, àcetégard, pensait absolument comme Montaigne. La mort, selon lui, était une amie qu'il fallait accueillir en habits de fête el la tôle couronnée de fleurs. Il prononça cette parole exallée, et, sur les lèvres d'un associé d' Hébert, si étrange: « Je voudrais pouvoir respirer l'âme de mon père. » 11 fit décider que les honneurs de la sépulture seraient rendus aux pauvres aussi bien qu'aux riches4; qu'on donnerait aux morls le drapeau tricolore pour linceul, et qu'aux inhumations l'on porterait une espèce de jalon avec ces mots : « L'homme juste ne meurt jamais; il vit dans la mémoire de ses concitoyens3. »

Chaumette allait trop loin peut-être, lorsque, ému des progrès de la disette, il voulait qu'on plantât tous les jardins en pommes de terre; lorsqu'il demandait la suppression*dcs pâtés, parce que Paris manquait de pain; lorsque, ù la nouvelle que nos soldats marchaient nupieds, et dans l'espoir de faire baisser le cuir, il adjurait les bons patriotes de ne plus acheter que des sabots*... Mais des exagérations de ce genre sont-elles des crimes?

Il faut tout dire: ce fut lui qui réclama, au nom des sections, la formation de celte terrible armée révolutionnaire que devait suivre un tribunal ambulant5; et l'on ne saurait oublier que, le 10 octobre, il dressa une liste

* Essais ùe Montaigne, liv. Ier, chap. xix. 1 Moniteur, an II, 1793, n° 30.

5 Md.% n« 63.

* Voyez le procès de Chaumette dans Yttist. parlement., t. XXXH, p. 277 et 278. — Voyez aussi le t. XXX de la même histoire, p. 159.

5 Moniteur, an Ier, 4793, n° 50.

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de suspects qui s'étendait, chose presque incroyable, à ceux « qui auraient reçu avec indifférence la constitution républicaine; » à ceux « qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'auraient rien fait pour elle; » a ceux « qui ne fréquenteraient pas leurs sections; » aux « partisans de la Fayette1, » etc., etc. Mais assez d'autres traits d'un caractère opposé témoignent en faveur de Chaumette, pour qu'il soit permis de n'attribuer ni a un bas calcul de popularité ni à des penchants cruels ces égarements d'un zèle que tant de circonstances concouraient à surexciter. Une lettre de lui au président du Directoire de Paris mérite d'être rapportée :

« Affaire pressée.

« Il m'a été dénoncé, citoyens administrateurs, un abus contre lequel j'invoque à la fois votre surveillance et votre humanité. Après les exécutions publiques des jugements criminels, le sang des suppliciés demeure sur la place où il a coulé. Des chiens viennent s'en abreuver. Une foule d hommes repaissent leurs regards de ce spectacle qui porte les âmes à la férocité. Des hommes d'un naturel plus doux, mais dont la vue est faible, se plaignent d'être exposés à marcher sans le vouloir dans le sang humain. Vous sentez combien un pareil abus doit être promptement réprimé... «le m'en repose, à cet égard sur votre amour pour Tordre et les bonnes mœurs.

« ClIAUMKTTE*. »

A qui faire croire que l'auteur de cette lettre ail été capable, ainsi que l'en accuse sans preuve un écrivain ^royaliste3, de mettre parmi les joujoux qu'il envoyait un

1 Hist. parlement., t. XXXI. p. 20 et 21.

• Voyez Louis XVII, an vu', non agonie et sa mort. par de Beauchesne. liv. XII, p. M2ot 115.

jour au fils de Louis XVI... une petile guilloline? Ce qui est vrai, et ce qui restera à jamais comme une tache sur la mémoire de Chaumetle, c'est sa participation à l'interrogatoire odieux qu'on fit subir à la fille de Marie- Antoinette, quelques jours avant le jugement de sa mère \ Encore est-il juste de se reporter à celte époque. Il y a de Chaumetle un mot louchant et profond : « Ma justification et ma condamnation sont dans le temps8! » dit-il au tribunal révolutionnaire, quand, plus tard, il y fui traîné à son tour. Et, du reste, son altitude calme et fière devant ses juges, la dignité sans emphase de son langage, le refus dédaigneux qu'il fil de défendre sa vie, ne s'inquiélanr que de son honneur3, furent d'un homme qui n'attend que de sa conscience l'absolution de ses fautes.

Pas d'historien de la Révolution qui, en parlant des fléberlisles, n'ait nommé Çlootz ; pas d'historien de la Révolulion qui, à cet égard, ne se soit trompé. Laissons Clootz se définir lui-même :

« Un jour que, dans une conférence secrète entre quelques membres de la Convention, les calomniateurs et les calomniés faisaient rémunération des chefs de parti, Camille Desmoulins me dit : « Toi qui fais secte, ils ne te « nomment pas. » C'est que ma secte n'est autre chose que le genre humain \ — J'ai le malheur de n'être pas de mon siècle; je suis un fou à côté de nos prétendus sages. Mais il ne faut que douze apôtres pour aller fort loin dans ce monde3. — Tout ce que la nature renferme est éternel,

1 Voyez, plus haut, le chapitre intitulé Mort de Marie-Antoinette. * Procès de Chaumetle, voyez YHisl. parlement., t. XXXII, p. 300. 5 On en verra plus loin la preuve dans le compte rendu de son procès.

4 Un mol d'Anacharsis Clootz sur les conférences secrètes entre quelques membres de la Convention, dans la Bibliothèque historique de la Révolulion, 775-0-7. (Bntish Muséum.)

5 Bases constitutionnelles de la Bvpublique du genre humain, par Clootz, ubi supra.

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