‹ Histoire de la Révolution française (volume 3)Chapitre 17 sur 26 · L' HÉBERT! SME · texte numérisé non relu

L' HÉBERT! SME

impérissable comme elle. Le grand tout est parfait, malgré les défauts apparents ou relatifs de ses modifications. Nous ne mourrons jamais ; nous transmigrerons élernellementdans la reproduction infinie des êtres que la nature réchauffe en son sein et nourrit du lait de ses innombrables mamelles. Cette doctrine est un peu plus gaie que celle du père de Satan, et les dames s'en accommoderont comme nous. Il ne nous faut que ce mot, cosmos (univers), pour pulvériser l'aristocratie, et le moindre villageois réfutera cent volumes aristocratiques, avec une salière sur sa table et une tabatière dans sa poche1. — Il n'y a pas d'autre Éternel que le monde. En ajoutant un incompréhensible Théo* (Dieu) à un incompréhensible cosmos (monde), vous doublez la difficulté sans la résoudre, lis disent : « Tout ouvrage annonce un ouvrier. » Oui, mais je nie que l'univers soit un ouvrage, et je prétends que c'est un être éternel. Mais l'univers est si merveilleux ! Eh, votre Créateur l'est bien davantage! On n'explique pas une moindre merveille par une plus grande*... — Le peuple est le souverain du monde, il est Dieu, et la France est le point de ralliement du Peuple-Dieu. — Un corps ne se fait pas la guerre à lui-même; le genre humain vivra en paix, lorsqu'il ne formera plus qu'une nation. Les hommes isolés sont tout simplement des animaux. « Je « vois, disait Voltaire, qu'on a très-bien fait de supposer « que la Trinité se compose d'un seul Dieu; s'ils avaient « été trois, ils se seraient coupé la gorge3. » — On assure que je suis un Allemand, un cklevant noble : je ne m'en souvenais plus. J'étais noble, comme on est prêtre quand on ne dit pas la messe, et catholique quand on re-

1 Chapitre dernier, par Clootz, ubi suprà.

* La République universelle, par Vorateur du genre humain, ubi suprà.

Bases constitutionnelles de la République du genre humain, par Anacharsis Clootz, ubi suprà.

fuso de faire sa première communion. Au reste, Lepelelier fut marquis, Ànkaslroèm fut comte, et, qui pis est, étmntjr-r, comme Brutus. Sa Majesté le genre humain, donl le peuple français exerce les pouvoirs, csl ma première pratique... J'ai placé en France ce que je possédais ailleurs, et mes biens et ma personne. Je partage avec tous les patriotes belges, bataves, liégeois et clévois, la fureur civique de chasser les Allemands au delà du grand fleuve1. — La langue française doit être la langue universelle. Pour moi, je me flatte de n'avoir jamais bien su ma langue natale, et je me souviens que Frédéric le Grand nous mettait en pénitence, à l'École militaire de - Berlin, lorsque nous parlions l'idiome du pays5. — Le point d'appui qu'Archimède chercha vainement pour enlever la terre, et que le clergé, selon Hume, trouva dans le ciel, vous, mes frères, vous le trouverez en France pour renverser les trônes. Que n'ai-je les cent mille voix de la renommée pour faire entendre à toute la terre l'éloge du nom français3? — Paris est une assemblée nationale, par la force même des choses. C'est le Vatican de la raison4. — Lisez ce que disait Sterne du physique et du moral des Parisiens, et voyez la génération actuelle! Jamais Paris n'a été peuplé d'autant de beaux hommes et de bi lles femmes. Il semble vraiment que la philosophie embellit5. »

Voilà Cloolz tout entier. Mercier raconte qu'à propos delà République universelle de Cloolz un plaidant disait : « Le mont Alhos, en ce cas, servira de tribune, et les représentants de l'univers seront assis sur les Cordilières6.» Le fait est que ses doctrines « firent sourire dans

1 Appel au genre humain, par Anacharsis Clootz, ubisuprà.

1 La République universelle, ubi snprà.

5 Adresse de Cloolz à ses commellanls, ubi suprà.

4 La Hépublifue universelle.

* Anacharsis Cloolz à son oncle Corneille Pattw. ubi suprà.

• le Nouveau Paris, t. lit. chap. lxwix, p. 75.

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un temps où l'on était fort peu disposé à rire1. » Il le savait, et répondait aux faiseurs d'épigrammes : « Je me moque des moqueurs*. » Esprit enthousiaste et subtil, naïf et pénétrant, moitié Allemand et moitié Gaulois, il n'adorait Dieu que dans l' universalité des êtres, croyait à la solidarité des peuples jusqu'à les vouloir confondus en un seul, aimait passionnément la France comme le nécessaire instrument de l'unité du genre humain, aimait passionnément Paris comme l'àme de la France et la capitale prédestinée du monde.

Cloolz ne saurait donc être rangé parmi les Héberlistes. Aussi résolument qu'eux, il repoussait l'idée d'un Dieu personnel. Mais ils étaient athées; lui, était panthéiste. Ils procédaient par négation; lui, affirmait. Ils étaient incrédules: lui, avait une foi. Politiquement, ils réduisaient tout à la souveraineté isolée de l'individu, au risque de faire tomber la société en poussière; lui, au contraire, absorbant l'individu dans la masse, combattait jusqu'à l'existence de ces grandes individualités qu'on appille nations, et n'admettait d'autre société véritable que celle qui aurait Paris pour capitale, et pour territoire le globe.

Quant à l'intimité de ses relations avec le parti dont la ruine entraîna la sienne, on en peut juger par ce fait qu'il n'était point personnellement connu de Chaumette8. Au fond, l'unique lien entre Cloolz et les Hébertistes était la haine qui les animait contre les prêtres. Elle était si

1 Le Mouveau Paris, etc., p. 75.

4 Bases constitutionnelles de la Hépublique du genre humain, ubi suprâ.

3 C'est ce que Chaumette déclara formellement devant le tribunal révolutionnaire. Helalivement au caractère de cette déclaration et à l'attitude de l'accusé devant ses juges, nous aurons occasion de relever une bien étrange erreur commise par M. Michelet, qui, du reste., n'a manqué de justice envers Chaumette que dans celte occasion.

violente chez l'orateur du genre humain, que, lorsqu'il parlait d'un prêtre, il entrait aussitôt en fureur. Quelles paroles que celles-ci, et quel étonnemenl elles inspirent, venant d'un homme si plein de bienveillance et de douceur : « Plût à Dieu que la journée du 2 septembre se fût étendue sur tous les chefs-lieux de la France! nous ne verrions pas aujourd'hui les Anglais appelés en Bretagne par des prêtres, qu'il fallait, non déporter, mais seplembriser. On va chercher niaisement un comité d'insurrection : il existe dans le cœur de tous les amis de 1 humanité. Je suis, moi, du comité d'indignation1. » Il poursuivait le fanatisme avec fanatisme! Inutile, après cela, d'ajouter que le mouvement contre le culte catholique n'eut pas de plus ardent promoteur que lui.

Ce mouvement prit naissance dans les premiers jours du mois d'octobre. Le peuple y avait été depuis longtemps préparé par le libertinage de certains prêtres, les apostasies cyniques de certains autres, et l'intolérance factieuse de la plupart'. Le refus du serment civique était une vraie déclaration de guerre à la Révolution, et le peuple ne pouvait s'y tromper. « Madame *** ayant fait publier que chaque jour il y aurait chez elle, à son dîner, deux couverts pour deux prêtres qui n'auraient pas prêté le serment civique, son cuisinier dit : « Les mauvais prêtres n'ont qu'à venir. J'écrirai le serment civique dans de petits billets, qui seront enfermés dans des pâtés. S'ils ne veulent pas prononcer le serment, ils l'avaleront, du moins3. » 11 ne fut pas difficile de persuader au peuple, ainsi disposé, qu'il serait « utile de transformer les lem-

1 In mot dîAnacham» Clootz sur les conférences secrètes entre quelques membres de la Convention, ubi suprè.

* Les très-catholiques compikreurs de YHist. parlement, en conviennent. Voyez le t. XXX de cette histoire, p. 179-181.

5 Mercier, le Souvenu Paris, t. II, chap. wxx. — Prêtre constitution:* eu

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pies en magasins, les calices cl les croix de vermeil en monnaie, les grilles en boulels, les chérubinsde cuivre en canons1. » Conlre les puissances fondées sur le prestige, il n'est pas de médiocre rébellion. Malheur à elles, quand elles tombent ! C'est en les foulant aux pieds que le peuple se venge de les avoir Irop adorées. La Révolution — et ici c'était la patrie vivante — une fois amenée à envahir FÉglise un marteau à la main, l'élan devint irrésistible. «On suspendit de périlleux échafauds, pour aller gratter sur des voûtes à perte de vue des figures de pape que cachaient, depuis cent ans, des toiles d'araignées*. » Les saints furent descendus de leurs niches, les vierges délogées, les balustrades jetées bas, au milieu de rires bruyants. La lampe du commissaire se promena irrespectueusement au fond des caveaux, sur le visage pâle des morts, et les débris des autels allèrent s amonceler dans un dépôt « comme des moellons informes dans une carrière8. » Les armoires des sacristies ayant été vidées et ce qu'elles contenaient vendu à l'enchère, on vit des revendeuses à la toilette trafiquer des ornements sacerdotaux,, on vit des chasubles pendre à côté de pantalons dans les boutiques de fripiers; et tandis que des prêtres en habit séculier célébraient la messe avec des coquetiers d'élain, « des présidents de comités révolutionnaires purent se faire tailler des culottes de velours à pleines chappes, ou porter des chemises faites avec des aubes d'enfants de chœur*. »

Plus d'une fois, dans le courant du mois d'octobre, des pétitionnaires s'étaient présentés à la barre de la Convention, vêtus de chasubles. Le ier novembre, une dépu-

1 Le Nouveau Paris, t. IV, chap. clxv. — Renversement du culte catholique * Ibid.

*lbid.

talion parut, apportant des croix d'or, des crosses, des milres, dix-sept malles remplies de vaisselle, une cuvette pleine de doubles louis. Il y avait parmi ces dépouilles une couronne ducale : un huissier la prit et la brisa1. La députalion venait de Nevers, où Fouché, pour mieux détruire le pouvoir des prêtres, avait imaginé de se substituer à eux dans la célébration des mariages*.

Ces circonstances semblèrent favorables à Clootz, et il résolut de précipiter la crise. 11 va trouver Gobel, évôque constitutionnel de Paris, le presse, dans un entrelien nocturne, de renoncer à ses fonctions de ministre du culte, le décide. Puis, ils se rendent à l'Hôtel de Ville et demandent à entretenir secrètement Chaumctle. « J'avais, raconte ce dernier, beaucoup entendu parler de Clootz, sans jamais avoir eu rien de commun avec lui. Je n'étais pas fâché de connaître ses principes révolutionnaires, et mon intérêt pour lui augmenta lorsqu'il m'apprit f|u il avait décidé l'évèque Gobel à abdiquer ses fonctions épiscopales et à ne reconnaître d'autre culte que celui de la Raison5. » Une démarche publique fut convenue ; Pache consentit à l'appuyer en sa qualité de-maire, et Lhu illier en sa qualité de procureur général du département de Paris*.

Le 7 novembre, la Convention venait d'ouvrir sa séance, lorsqu'une lettre est remise au président. 11 l'ouvre et lit : « Citoyens représentants, je suis prêtre, je suis curé, c'est-à-dire charlatan. Jusqu'ici charlatan de bonne foi, je n'ai trompé que parce que j'ai été trompé...» Le signataire se disait incapable de gagner sa vie, ne sachant que ce qu'on lui avait enseigné : des oremm; il dé-

1 Hiat. parlement., t. XXX, p. 178.

* Monlga illard, Histoire de France, t. IV, p.

3 Procès de Cbaumelle, voyez Vllist. parlement., t. XXXII, p. 28i.

4 Voyez ia séance du 7 novembre 1795. Voyez le Moniteur ou bien Vllisl. parlement., t. XXX, p. 185-195.

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sirait qu'on l'affranchit de la nécessité de débiter des contes de Barbe Bleuey en lui accordant une pension 4. Sergent, indigné, s'écria : « Un prêlre qui dit qu'il était la veille un charlatan et qu'il ne Test plus le lendemain Test encore5. »

Gobel et ses vicaires, Pache, Chaumelle, Lhuillier, parurent à la barre. Momoro présidait la dépulalion ; il annonce en peu de mots l'objet de la démarche. Alors, d'un air solennel, mais dans un style décent et grave qui contrastait avec l'impudence de la lettre lue précédemment, Gobel déclare abdiquer ses fonctions de ministre du culte. 11 remet ensuite sa croix et son anneau. Ses vicaires l'imitent. Le curé de Vaugirard va jusqu'à déposer ses lettres de prêlrisc. Profilant de rimpul>ion donnée, Chaumette demande que dans le calendrier républicain une place soit assignée au «jour de la Raison. » Le président de la Convention, à celte époque, était Laloy. Sa réponse aux pétitionnaires eut cela de remarquable qu'elle associait le culte de la Maison à la reconnaissance formelle de l'Être suprême. Il embrassa Gobel, ainsi que plusieurs membres de l'Assemblée en avaient exprimé ledésir; et les prêtres démissionnaires traversèrent la salle, au bruit des applaudissements, le bonnet rouge sur la tête. Coupé, curé de Sermaires; Thomas Lindel, évôque d'Évreux ; Julien (de Toulouse), minisire protestant, vinrent tour à tour abdiquer leurs fonctions ; le second, en invitant l'Assemblée à se préoccuper du vide immense qu'allait occasionner l'abolition des solennités religieuses; le dernier, en promettant de déposer ses titres, pour que la Convention en fit un auto da-lé \

Parmi les prêtres républicains, il y en avait un qui n'avait jamais fléchi en rien. Rude janséniste, cœur in-

* Voyez la séance du 7 novembre 1793.

* Ibid.

domptable, il avait présidé la Convention en habits violets, et, au camp deBrau, parcouru en soulane les rangs de l'armée !. C'était l'évéquc de Blois, l'abbé Grégoire. Il n'assistait pas au commencement de la séance; il entre, et, invité à imiter 1* exemple de Gobel, il dit : « Je n'ai que des notions très-vagues sur ce qui s'est passé ici avant mon arrivée. On me parle de sacrilices... J'y suis habitué. S'agit-il d'attachement à la cause de la liberté? Mes preuves sont faites. S'agit-il du revenu al taché aux fonctions dévèque? Je l'abandonne sans regret. S'agil-il de religion? Cet article n'est point de votre domaine... J'ai tâché de faire du bien dans mon diocèse ; je reste évêquepour en faire encore. J'invoque la liberté des cultes. » Plusieurs voix crièrent : « On ne veut forcer personne*. »

Clootz triomphait. Dans Phounèle naïveté de sa joie, il alla se vanter de son initiative au Comité de salul publie, Mais Robespierre, d'un ton sévère : « Vous nous avez dit dernièrement qu'il fallait enlrer dans les Pays- Bas, leur rendre l'indépendance, et traiter les habitants comme des frères... Pourquoi donc cherchez-vous à nous aliéner les Belges, en heurtant des préjugés auxquels

1 Histoire des Montagnards, par Esquiros, t. H, p. 404. * Hist. parlement., t. XXX, p. 193 et 104.

M. Michelet, dans son Histoire de la Révolution, \\v. XIV, chap. m, présente de celte séance fameuse un compte rendu vraiment extraordinaire. !) suppose d'abord que la lettre lue au commencement de la séance n'était qu'un artifice du Comité de salut public pour avilir d'avance la démission de Gobel ; comme s'il était impossible que l'auteur de l'impudente missive eût pris conseil seulement de lui-même, dans un temps où Ton vit tant de prêtres se parer de leur apostasie, témoin celui qui, le 9 novembre, alla demander à la Commune l'autorisation de substituer au nom d'Érasme celui àWpostat ! (Voyez YHùt. parlement., t. XXX, p. 181.)

M. Michelet suppose, en outre, qu'eu venant donner à l'Assemblée, après avoir demandé qu'on fermât les portes, la nouvelle, contenue dans une lettre anonyme, que Rouen marchait au secours de la Vendée, Amar, agent secret des comités en ceci, voulait terroriser l'Assemblée; comme si le meilleur moyen d'entraver le mouvement contre

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vous les savez attaches? — Oh! oh! répondit Clootz, le mal était accompli déjà; on nous a mille fois traités d'impies*. — Oui, mais il n'y avait pas de faits. » Clootz pâlit et se retira en silence

Ainsi c'était au point de vue politique seulement que Robespierre désapprouvait l'éclat donné aux démissions et aux abjurations de tant de prêtres. En réalité, nul n'était plus ennemi que lui de tout ce qui était superstition populaire ou jonglerie sacerdotale. Selon sesx propres expressions, « un mouvement contre le culte pouvait devenir excellent, pourvu qu'il fût mûri par le temps et la raison5. » Mais que Ton compromît ce mouvement même, en le faisant dégénérer en une longue série de scandales; que l'on remplaçât le fanatisme ancien par un fanatisme d'un nouveau genre; qu'on fil revivre des cérémonies païennes pour les substituer à celles du mystique moyen âge, et qu'à la faveur de saturnales où la folie représenterait la raison, l'intolérance gardât, sous le nom d'athéisme, son trône usurpé : voilà ce que Robespierre condamnait comme homme d'Etal, comme révolutionnaire et comme libre penseur. Or ce fut justement dans ces voies dangereuses que lesHéberlislcs s'élancèrent.

le culte catholique était de rappeler a la Convention ce que le maintien de ce culte en Vendée faisait couler de sang et de pleurs!

Enfin, M. ùUchelel suppose que l'abbé Grégoire, cet homme si honorable, si droit, si courageux, si sincère, ne fut, dans sa résistance, que l'instrument des comités et de Robespierre, c'est-à-dire l'acteur d une pitoyable comédie.

Quelle preuve de tout cela M. Miehelet donne-t-il? Aucune. Quel témoignage invoque-l-il à l'appui de son opinion? Aucun. Il se borne à dire : « Je n'en fais aucun doute. » Franchcmejit, c'est trop peu; surtout quand il s'agit d'attribuer une manœuvre basse et ridicule à des hommes tels que Grégoire, Robespierre, et les membres du Comité de salut public.

1 C'est en ces propres termes que Robespierre raconta la scène, en présence de Clootz, dans la séance des Jacobins du 12 décembre 1795.

2 Discours de Robespierre dans la séance du 12 décembre 179.1, aux Jacobins.

Dès le lendemain de la démission de Gobel, Hébert courut dénoncer aux Jacobins Ljveaux, rédacteur du Journal de la Montagne, qu'il accusa d'avoir écrit contre la Suisse, cequiélait faux; le vrai crime de La veaux, aux yeux d'Hébert, c'était d'avoir essayé une réfutation de 1 athéisme l.

De son côté, Chaumette poussait au mouvement de toutes ses forces. Il fit décréter par la Commune que, le 10 novembre, l'inauguration du « culte de la Raison » aurait lieu dans Féglise métropolitaine. On y éleva un temple, sur la façade duquel on lisait ces mots : .4 la philosophie, et dont des bustes de philosophes ornaient l'entrée. Le temple de la Raison s'élevait sur la cime d une montagne qu'éclairait le « flambeau de la Vérité. » Là se rendirent proccssionnellement les autorités constituées. A leur arrivée, la Liberté, sous leslraits d'une belle femme, sortit du lemple de la Philosophie, pour recevoir, assise sur un siège de verdure, les hommages des assistants, qui, les bras tendus vers elle, se mirent a chanter en son honneur un hymne que Marie-Joseph Chénier avait composé et Gossec mis en musique. Et, pendant ce temps, deux rangées de jeunes filles, vêtues de blanc, couronnées de chêne, traversaient la Montagne, un flambeau à la main * .

La cérémonie terminée, on prend le chemin de la Convention. Un groupe déjeunes musiciens ouvrait la marche, puis venaient des enfants orphelins, puis des clubistes en bonnets rouges, criant : « Vire la République! » S'avançait ensuite, portée dans un palanquin orné de guirlandes de chêne, une actrice de l'Opéra, mademoiselle Maillard. C'était la déesse de la Raison. Ses beaux cheveux s'échappaient de dessous un bonnet rouge ; un

1 Voyez, sur la séance des Jacobins du 8 novembre 1792, VHist. parlement., p. XXX, t. 206 et 207.

* Hist. parlement., t. XXX. p. 196 et 107.

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manteau bleu célcslc flottait sur ses épaules, et elle s'appuyait sur une pique *. Le cortège arrive à l'Assemblée, et Chaumette, se présentant à la barre : « Législateurs, dit-il, le fanatisme a lâché prise. Ses yeux louches n'ont pu soutenir l'éclat de la lumière... Aujourd'hui, un peuple immense s'est porté sous les voûtes gothiques qui, pour la première fois, ont servi d'écho à la vérité... Là, nous avons abandonné des idoles inanimées, pour la liaison, pour cette image animée, chef-d'œuvre de la nature. » En disant ces mots, Chaumette avait les yeux fixés sur la déesse et invitait l'Assemblée à la contempler \ Après quelques instants de silence, la charmante actrice descend de son trône et va prendre place auprès du président, qui l'embrasse. Chaumette demande que l'église de Notre-Dame soit désormais consacrée au culte de la Raison. Ce vœu, Chabot le convertit en motion, la Convention en décret. Des bravos répétés retentissent. Le temps était magnifique. On venait de recevoir la nouvelle d'une défaite de Charetle à Noirmoutiers, et les cœurs étaient à la joie. Le cortège retournant au temple de la Raison, l'Assemblée l'y suivit 3. Une fêle allégorique de cette espèce avait l'inconvénient d'être très-froide, de parler à l'esprit beaucoup inoins qu'aux yeux, et de ne rien dire à l'âme. Encore si tout s'était borné là! Mais les promoteurs se trouvaient avoir ouvert aux natures grossières un champ dont eux-mêmes n'avaient pas mesuré l'étendue. Créer un culte en haine des cultes ne pouvait être une inconséquence sans portée; et, lorsque dans une société remuée de fond en comble on appelait imprudemment toutes les passions antireligieuses à venir bouillonner à la surface, que ne devait-on pas craindre? Le mouvement dégénéra donc en une véritable orgie.

1 Beaulieu, vie de Chaumette, dans la Biographie universelle. * Ibid.

5 Util, parlement^ t. XXX, p. 190.

La Raison, représentée d'abord par une artiste aimée du public, chercha bientôt ses personnifications dans d'impures courtisanes. Elle trôna sur les tabernacles, entourée de canonniers qui, la pipe à la bouche, lui servaient de grands prêtres. Elle eut des cortèges de bacchantes qui suivaient d'un pas aviné, à travers les rues, son char, rempli de musiciens aveugles, et, roulantàcôté, un autre char où figurait, au sommet d'un rocher tremblant; un Hercule d'opéra armé d'une massue de carton. Il y eut un moment où Paris devint la ville aux mascarades, et cela tout en criant : À bas les momeries ! Des représentants du peuple ne rougirent pas de quitter leurs chaises curules pour danser la carmagnole avec des filles revêtues d'habits sacerdotaux. Les reliques de sainte Geneviève furent brûlées en place de Grève, parce qu'elles avaient contribué à « faire bouillir la marmite des rois fainéants; » et l'on dressa, au milieu des éclats de rire, un procès-verbal que le député Fayau fit envoyer au pape. On jetail saints de bois, missels, bréviaires, heures de sainte Brigitte, Ancien et Nouveau Testament, dans des bûchers dont la flamme montait jusqu'au deuxième étage des maisons. La proscription du catholicisme s'élendant à l'art catholique, un arrêté ordonna la démolition des sculptures de Notre-Dame. Mercier assure que le tableau de la Cène forma longtemps l'auvent de la boutique d'un savetier. « On doute presque, ajoute-t-il, de ce qu'on a vu et entendu. » Ici, des mulets chargés de croix, de chandeliers, de bénitiers, d'encensoirs, de goupillons, et rappelant les montures des prêtres de Cybèle; là, les sectateurs du nouveau culte assis à califourchon sur des ânes en chasubles, les guidant avec des étoles, cl s'an êtant à la porte des cabaretiers, qui leur versaient à boire dans les vases enlevés aux autels. Les églises fournirent un théâtre à des spectacles dont le scandale ne fut même pas épargné à la pudeur de l'enfance. On s'y enivra, on

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y fit l'amour; les harengères y vinrent vendre leur poisson; les marchands de tisane y apportèrent le tintement de leurs gobelets ; souvent, des hommes à la poitrine nue et aux manches retroussées coururent s'y livrer à des danses tourbillonnantes qu'animaient jusqu'à la fureur une tempête de clameurs confuses, le son des trompettes, le bruit du tambour et le tonnerre de l'orgue.

L'église de Sainl-Eustache fut transformée en un grand cabaret. L'intérieur du chœur représentait un paysage décoré de chaumières et de bouquets d'arbres. Le long de petits sentiers pratiqués à travers des escarpements de sapin et des masses de rochers fictifs, des bandes déjeunes filles couraient effrontément après les hommes, faisant craquer les planches sous leurs pas précipités. Autour du chœur, des tables chargées de bouteilles, de saucissons, de pâtés. Les convives affluaient par toutes les portes; et l'on vit des enfants de sept à huit ans met- , tre la main au plat en signe d'égalité, saisir les bouteilles, boire à même, et aller tomber ivres sur les marches des chapelles latérales '.

De leur côté, beaucoup de prêtres, même parmi ceux qui, quoique réfraclaires, étaient parvenus à demeurer en France, ne rougissaient pas de paraître s'associer à ces saturnales. Disant la messe dans les caves pendant la nuit, et, pendant le jour, fréquentant les clubs ou portant l'habit militaire, ils encourageaient aux excès sous toutes sortes de déguisements. « Nous pouvons citer, écrit l'abbé de Montgaillard, plusieurs ecclésiastiques (et dans ce nombre il en est qui ont occupé depuis des sièges épiscopaux et ont été élevés au cardinalat) qui poussaient le civisme jusqu'à se servir des vases sacrés pour satisfaire des besoins profanes *. » Quant aux

1 Pas un de ces faits qui ne repose sur le témoignage d'un témoin oculaire, de ce Mercier, dont le génie cl la profession furent d'observés. Voyez le Nouveau Paris, t. IV, cliap. cvlvi et clxv.

1 Histoire de France, t. IV, p. 89.

prêtres assermentés, ils affectaient d'aller administrer les sacrements aux morts en uniforme de gardes nationaux, et se vantaient d'avoir Dieu dans leurs gibernes l#

La contagion gagnant les provinces, on écrivit de Lyon, où Collol-d'Herbois, Fouché et Ronsin représentaient alors l'Héberlisme, que le fanatisme venait d'y être écrasé dans une fête dont le héros était un âne portant la mitre sur la tête \

Cloolz éprouvait de ce dévergondage une satisfaction parfaitement désintéressée et candide. Chaumetle se consolait des excès commis par l'idée qu'ils scellaient \at ruine des prêtres. Mais Hébert avait d'autres vues, et songeait à faire tourner au profit de son ambition un mouvement qui ne pouvait servir, ni le Comité de salut public puisqu'il ne s'y était point associé, ni la Convention puisqu'elle l'avait subi. Abattre une à une les influences reconnues, anéantir les noms populaires, ne laisser de pouvoir qu'à la Commune, et régner par elle : tel fut le plan d'Hébert. Malheureusement, l'entreprise avait ses périls, et il le sentait bien. Qu'adviendrait-il en effet, si l'on s'avisait de trouver contre-révolutionnaire un système d'anarchie dont les résultats ne tendaient que trop à désarmer la Révolution française et à l'avilir? Il fallait donc parer à cet inconvénient, en essayant d'attirer à soi toutes les passions extrêmes, et en exagérant l'ardeur du patriotisme comme on exagéraitle zèle philosophique. Partant de là, et prenant pour point d'appui la guillotine, Hébert n'eut plus qu'un but : accaparer les sanglants bé • nélîces de la Terreur. Il mit une obstination froidemenl barbare à vouer au bourreau une pauvre et douce créature, madame Elisabeth, dont tout le crime était d'avoir aimé son frère et sa belle-sœur ; il insista pour qu'on fit

4 Révolutions de Paris, n« 212.

8 Lettre de Baigne, séance des Jacobins du 18 novembre 1795.

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couler sur l'échafaud « le reste impur du sang des rois; » et, le 13 novembre, il arracha aux Jacobins, que lui livrait l'absence momentanée de Robespierre, la résolution de n'admettre aucun récipiendaire jusqu'à ce qu'on en <}ût fini avec les complices de Brissol \ S'attaquer à Robespierre, il ne l'osait pas encore, et même il enveloppa de basses flatteries la haine qu'il lui portait; mais il essaya dès lors sur Lacroix la force des coups qu'il réservait à Danton, et fit chasser du club un autre ami de Danton, Thuriot2. Or, quel forfait valait à Thuriot un outrage qui touchait à un arrêt de mort? Indigné de ce que, le 9 novembre , le conventionnel Osselin avait été décrété d'accusation pour avoir caché une émigréc, sans qu'on lui eût permis de se défendre, Thuriot s'était empressé, le lendemain, d'appuyer une proposition de Chabot portant que désormais on n'arrêterait pas les représentants du peuple avant de les avoir entendus. Voilà ce qu'Hébert jugeait impardonnable. Yainemenl Thuriot s'abaissa-t-il auprès de lui à une démarche humiliante s; vainement essaya-l-il de le fléchir en se parant des couleurs de l'athéisme. « Thuriot, dit sèchement l'auteur du Père Duchesne, a prêché dans sa section le culte éternel de la nature, mais dans la Convention nationale il n'a pas prêché celui de la Révolution »

Les projets d'Hébert se révèlent ici d'une façon assez claire. Mercier, qui se trouva dans les prisons de la Force avec Gusman, a écrit : « Le but des chefs de la Commune était d'anéantir la totalité de la Convention, pour

1 Voyez YHist. parlement., t. XXX, p. 217.

2 Séance du !."> novembre 1795, aux Jacobins. C'est dans cette séance qu'Hébert disait en parlant de Robespierre et de Lacroix : « Depuis quand affecte-t«on d'accoler l'homme à qui nous devons la Révolution à celui qui en est la honte? l'homme à qui le peuple a donné l'épithète d'incorruptible à l'homme le plus corrompu? »

5 Hist. parlem., t. XXX, p. 218.

* Ibid.

usurper tous les pouvoirs ; j'en ai tiré l'aveu de l'Espagnol Gusman, que nous appelions Tocsinos, par allusion au tocsin du 31 mai, qu'il avait fait sonner1. » On conçoit d'après cela combien il importait à Hébert et à ses complices que les membres de la Convention pussent être décrétés d'accusation avant d'avoir été entendu*. C'était installer la Terreur au sein de l'Assemblée et lui faciliter son suicide. Donc, pas de pitié pour ceux qui avaient tenté de soustraire l'Assemblée à l'asservissement de la peur. Thuriot avait été frappé le 13 novembre, aux Jacobins : le 16, ce fut le tour de Chabot.

Mais, cette fois, Hébert avait abandonné à un de ses lieutenants le soin de la dénonciation. Dufourny exposa que Chabot avait contracté un mariage intéressé avec la sœur des deux Autrichiens Emmanuel et Junius Frey ; que celte union, à laquelle l'ex-capucin gagnait une dot de deux cent mille francs, avait eu lieu au moment où Marie- Antoinette comparaissait devant le tribunal révolutionnaire, c'est-à-dire au moment où, à l'égard des étrangers, !e peuple était à son maximum a" exécration; « que la femme était un vêtement, et que, si ce vêtement était nécessaire à Chabot, il devait se rappeler que la Nation avait proscrit les étoffes étrangères*. » A ces étranges et absurdes reproches, Dufourny en ajoutait un plus sérieux. « Avant ton mariage, s'écria-t-il en interpellant le moine défroqué, tu avais une compagne, et elle était devenue mère... Qu'as-tu fait pour elle? Pourquoi l'as-tu abandonnée?... » Puis, il aborda le vrai délit de Chabot, aux yeux des Hébertistes : sa dernière motion dans l'Assemblée; et il regagna sa place, au milieu d'un conflit tumultueux d'applaudissements et de dénégations. Chabot tremblait de tous ses membres; il avait la figure pâle et consternée d'un criminel dont l'arrêt a été déjà porté. Il

4 Le Nouveau Paris, t, V, chap. ccxt, p. 180. * Séance des Jacobins du 16 novembre 1795.

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nia, parla de se constituer prisonnier du club, cria au secours. II était si troublé, qu'il se rappela lui-même à l'ordre1.

Il faut dire, pour expliquer cette lamentable attitude, que la motion reprochée à Chabot avait été, de sa part, beaucoup moins un acte de modération politique qu'un acte de sauve-garde personnelle. La vérité est qu'il se sentait un poids énorme sur la conscience, ayant falsifié, de concert avec Delaunay (d'Angers) et Julien (de Toulouse), un décret rendu contre la Compagnie des Indes, faux dont cent mille francs furent le prix. Que la prévarication vînt à se découvrir, c'en était fait de lui; et son âme était loin d'avoir l'audace du crime. D'ailleurs, Bazire, qu'il avait inutilement tenté de corrompre et que tourmentait la possession d'un aussi terrible secret, Bazire ne s'abstenait de tout révéler que par un sentiment de compassion généreuse qu'exaltait la crainte de trahir, même envers un indigne ami, la confiance de l'amitié2. En de telles circonstances, le réquisitoire de Dufourny fut, pour Chabot, comme l'éclair qui annonce la foudre; et, le club ayant chargé une commission d'examiner sa conduite, il se crut un homme mort. Une ressource lui restait, si l'on peut appeler ressource une lâcheté et un mensonge : c'était d'aller révéler le faux au Comité de sûreté générale, en déclarant n'y avoir concouru que dans l'intention de le dévoiler et d'en mieux connaître les auteurs. C'est ce qu'il fit le 17 novembre *, en compagnie du malheureux Bazire, qui, victime d une inconcevable fatalité, courait par là audevant du bourreau!

1 Hist. parlement., t. XXX, p. 222.

* Nous reviendrons en détail sur cette affaire, qui a donné lieu à des jugements historiques d'une légèreté déplorable, et dont les suites furent si fatales, et au pauvre Bazire, et à Fabre d Églantine, non moins innocent que lui!

5 H i$t. parlement., X. XXX, p. 251.

Cependant Robespierre suivait de l'oeil les progrès de la faction d'Hébert, bien résolu à opposer une digue à ce torrent fangeux, dût-il périr submergé. Mais, avant de risquer sa popularité et de jouer sa lête dans les hasards d'une lutte où il était menacé d'avoir contre lui la coalition de tous les genres d'excès, il voulut détruire aux yeux du monde l'effet des parades hébertistes, par un rapport de nature à faire ressortir le grand caractère de la Révolution française.

Ce rapport, qui fut présenté à la Convention le 17 novembre, était fortement pensé, d'une éloquence grave et fière, et il annonçait une connaissance approfondie de la situation, de la politique particulière, des mobiles et des desseins secrets de chaque Cabinet européen.

Après y avoir développé le système de la Cour de Londres, système égoïste qui, sous prétexte de combattre des principes désorganisateurs, n'avait en vue que la conquête de Dunkerque, de Toulon et de nos colonies, Robespierre appelait Pitt au tribunal des vrais hommes d'État, et il le jugeait avec le dédain d'un esprit supérieur. Jl lui reprochait de s'être trompé grossièrement, et sur le génie de la Révolution française, et sur les causes de sa puissance ; de n'avoir été ni assez moral pour croire à l'énergie des vertus républicaines, ni assez philosophe pour comprendre son siècle; il lui reprochait de s'être imaginé, dans l'excès d'un orgueil puéril, que la petite science qui consiste à guider un parlement ou à le corrompre suffit quand il s'agit d'apprécier la portée de l'enthousiasme chez un peuple libre; il comparait enfln le fils de Chatham à un enfant qui joue avec une arme à feu.

Arrivant au phénomène politique d'une alliance enlre le roi de Prusse et le chef de la maison d'Autriche, Robespierre indiquait d'une manière très-précise ce qu'une pareille alliance avait de factice et de mensonger. Que

l'uébertisme. 489 pouvait gagner l'Autriche à abandonner la politique de Charles-Quint, de Philippe II et des vieux ministres de Marie-Thérèse? Tandis qu'elle s'épuisait d'hommes et d'argent, sans autre motif que l'espoir chimérique de posséder l'Alsace ou la Lorraine, dont des fleuves de sang la séparaienl, la Prusse, elle, n'attendait pas; elle profitait de l'embrasement du monde pour prendre sa part de la Pologne, et se gardait bien d'appeler au partage des dépouilles ses fidèles alliés de Vienne! Il est vrai que la Prusse avait à payer cher ses frauduleux succès, obligée qu'elle était d'envoyer ses armées à la boucherie et de vider son trésor.

En réalité, une seule puissance, selon Robespierre, tirait parti de la Coalition : c'était la Russie, parce qu'elle augmentait ses moyens et ménageait ses forces, laissant des nations qu'elle nommait ses alliées, mais qu'au fond elle considérait comme ses rivales, se briser sans elle contre le rocher de la République.

Ainsi Robespierre ne se bornait pas à dévoiler tout ce que la Coalition, sous d'hypocrites dehors, cachait d'inléréts opposés, de sourdes jalousies et de pièges mutuels; par la manière même dont il dénonçait ces discordes intestines, il en attisait la flamme.

Et, avec une habileté non moins remarquable, il montrait la France représentant, dans ce prodigieux conflit, une cause qui, étant celle d'idées applicables à tous les peuples, intéressait la terre entière. Car, enfin, était ce. pour la déclaration des droits du peuple français que la France s'ouvrait les veines? Non, c'était pour la déclaralion des droits de I'uomme. On avait vu des marins anglais, a la faveur d'un odieux stratagème et en violation des règles les plus sacrées du droit des gens, se glisser dans le port neutre de Gênes, y surprendre l'équipage d'une frégate française, au moment du repas, égorger les convives, et pousser la barbarie jusqu'à fusiller quelques

malheureux mousses qui se sauvaient à la nage1 ; on avait vu la Russie et la Prusse jouer à l'égard de la Pologne le rôle de deux brigands qui se partagent les dépouilles d'un voyageur assassiné... Mais la France révolutionnaire, de quelle nation neutre avait-elle ensanglanté le territoire? À quelle nation, incapable de se défendre, avait-elle mis le poignard sur la gorge? « La France! s'écriait Robespierre, T univers est intéressé à sa conservation. Supposons la France anéantie ou démembrée, le monde politique s'écroule. Otez à l'indépendance des médiocres États cet allié puissant et nécessaire, l'Europe entière est asservie; les petits princes germaniques et les villes réputées libres de l'Allemagne sont engloutis par les maisons ambitieuses d'Autriche et de Rrandebourg; la Suède et le Danemark deviennent tôt ou tard la proie de la Russie; le Turc est repoussé au delà du Bosphore; Venise perd son commerce et sa considération, la Toscane son existence; Gênes est effacée; l'Italie n'est plus que le jouet des despotes qui l'entourent ; la Suisse est perdue. Et vous, braves Américains, dont la liberté, cimentée par notre sang, fut encore garantie par notre alliance, quelle serait votre destinée si nous n'existions plus?... Que dis-je? L'Angleterre elle-même, que deviendrait-elle? Conserverait-elle longtemps sa liberté quand la France pleurerait la sienne?... Que la liberté périsse en France, la nature se couvre d'un voile funèbre, et la raison humaine recule jusqu'aux abîmes de l'ignorance et de la barbarie... Le despotisme, comme une mer sans rivages, se déborderait sur le globe... Oh ! qui de nous ne sent pas agrandir ses facultés, en songeant que ce n'est pas pour un peuple que nous combattons, mais pour l'univers! pour les hommes qui vivent aujourd'hui, et pour tous ceux qui existeront! »

* Voyez les détails de cet abominable guel-apens dans VHisl. parlement., t. XXX, p. 238.

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