‹ Histoire de la Révolution française (volume 3)Chapitre 3 sur 26 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Rapport de Saint-Just sur les Girondins; modération de ce rapport. — Charlotte Corday; sa famille; sa généalogie; son séjour chez sa tante, à Gaen; ses sympathies pour la Gironde. — Hypothèses romanesques et sans fondement. — Première entrevue avec Barbaroux. — Réponse de Charlotte Corday à une plaisanterie de Pétion.

— Elle part pour Paris. — Singulier mélange de force et de légèreté d'esprit. — Récit moqueur. — Doctrine de Charlotte Corday :« On nedoit point la vérité à ses tyrans. » — Elle arrive à Paris. — Complot de Dillon dénoncé. — Dillon défendu par Camille Desmoulins. — Rumeurs scandaleuses à ce sujet. — Imprudents sarcasmes de Camille. — Étranges rapprochements. — Marat malade. — Son obstination dans la fureur. — Ses accès de générosité. — Description de la demeure de Marat; son extrême pauvreté. — Catherine Evrard.

— Charlotte Corday chez Marat. — Comment elle parvient à s'introduire. — Marat assassiné. — Lettre d'adieu de Marat à Gusman; ce qu'il en faut penser. — Immense émotion parmi le peuple. — Déclaration tragique du chirurgien Pellelan. — Interrogatoire de Charlotte Corday par Gucllard du Ménil. — Elle avoue qu'elle se serait sauvée, si elle avait pu. — Son extrait de baptême dans sa poche. — Elle s'apitoie sur Catherine Évrard.— Son calme railleur.

— Tenue décente de ceux qui l'environnent. — Elle a un inslant de défaillance. — Son étonnement à la vue du respect que le peuple de Paris porte aux magistrats. — Arrestation de Duperret et de Fauchet. — Deuil public. — Dépit jaloux de Robespierre. — Funérailles. — Lettre à Barbaroux; mélange de bien et de mal. — Autre lettre de Charlotte Corday à son père. — Charlotte Corday au tribunal révolutionnaire; sur la charrette fatale; sur Téchafaud. — Strophes d'André Chénier en son honneur — Adam Lux. — Charlotte

Corday le plus illustre des disciples de Marat. — Jusqu'à quel point elle manqua son but. — Apothéose de Marat. — La perte des Girondins assurée. — Le parti de la fureur ravivé. — Appréciation de la doctrine de l'assassinat politique.

Le 8 juillet, on vit paraître à la tribune de la Convention le morne et pâle visage de Saint-Just. Attentive aux paroles qui allaient tomber de ces lèvres glacées, l'Assemblée fit silence. Lui : « La conjuration dont j'ai à vous entretenir, dit-il, est enfin démasquée; je n'ai point à confondre les hommes, ils sont confondus; je n'ai point à arracher, par la force du discours, la vérité sanglante de leurs cœurs, je n'ai qu'un simple récit à vous faire1. »

11 le fit, ce récit, qui était celui des crimes que la Montagne, victorieuse, imputait aux Girondins; il le fit dans un style plein de passion contenue et de sauvage grandeur. Des accusations qu'il accumulait contre les accusés, les unes étaient fondées, comme celle d'avoir excité la guerre civile, sous prétexte d'éteindre l'anarchie; les autres étaient fausses, comme celle d'avoir tramé l'assassinat des Montagnards chez Valazé, et d'avoir voulu placer le fils de Louis XVI sur le trône*.

Le rapport avait, du reste, un caractère de modération qui élonna. Les maximes y abondaient, revêtues d'une forme que n'eût point désavouée l'auteur du Dialogue d'Eucrate et de Sylla: «Tous les députés détenus ne sont point coupables; le plus grand nombre n'était qu'égaré: rien ne ressemble autant à la vertu qu'un grand crime. — Cromwell respecta le roi dans Charles l*r, pour ne pas avilir le pouvoir d'un seul. — Buzot fut le premier à lancer ici la discorde: la vertu n'a pas tant d'aigreur. — L'ordre eût régné dans la République, si Ton eût moins répété qu'il n'y régnait pas. — Un usur-

' Mst. parlent., X, XXVIH, p. U\.

s Le montagnard René Levasseur en fait le loyal aveu dans ses Jlfëinobv*, t. I, chap. x, p. 535.

pateur a bientôt tous les vices de son parti, et le besoin du repos fait enfin supporter l'esclavage. — Les hommes habiles et pervers en même temps ont fini par sentir qu'il fallait suivre le peuple, persuadés que la ligne que parcourent les révolutions est horizontale^ et que, par les excès, les malheurs et les imprudences qu'elles entrai* nenl, on retourne au point d'où l'on était parti. — Les honneurs et la confiance aveugle que s'accordent les magistrats entre eux est une tyrannie. — Le bonheur public est la mesure des réputations. »

Dans un seul passage de son discours, Saint-Just s'élevait jusqu'à la véhémence; et c'était, chose à remarquer, à propos des massacres de septembre. Après s'être écrié, en s'adressant aux Montagnards : « Et vous aussi, vous avez été sensibles aux agonies du 2 septembre, » il ajoutait : « Eh ! qui donc avait le plus de droit de s'en porter les accusateurs inflexibles, ou de ceux qui en ce tempslà jouissaient de l'autorité et répondaient de l'ordre public, de la vie des citoyens; ou de nous, qui arrivions désintéressés de nos déserts? Pétion et Manuel étaient alors les magistrats de Paris; ils disaient à quelqu'un qui leur conseillait d'aller aux prisons, qu'ils ne voulaient point risquer leur popularité. Celui qui voit égorger sans pitié est plus cruel que celui qui lue... Ils ont déploré les forfaits qu'ils ont laissé commettre pour n'en être pas accusés... Accusateurs du peuple, on ne vous vit point, le 2 septembre, entre les assassins et les victimes. Quels qu'aient été les hommes inhumains qui ont versé le sang, vous en répondez tous, vous qui l'avez laissé répandre ! »

Saint-Just concluait en ces termes:

« Quoi qu'il en soit, la liberté ne sera point terrible envers ceux qu'elle a désarmés. Proscrivez ceux qui nous ont fuis pour prendre les armes; leur fuite atteste le peu de rigueur île leur détention. Proscrivez-les, non pour ce

1*2 HISTOIRE pE LA KEYOLITIOS (1795).

qu'ils ont dit, mais pour ce qu'ils ont fait. Jugez les autres, et pardonnez au plus grand nombre. L'erreur ne doit pas être confondue avec le crime. Il est temps que le peuple espère enfin d'heureux jours, et que la liberté soit autre chose que la fureur de parti... J'ai peint la conjuration : fasse le ciel que nous ayons vu les derniers orages de la liberté ! Les hommes libres sont nés pour la justice. On profite peu à troubler la terre. 1 »

Ce langage, surtout dans la bouche d'un homme tel que Saint-Just, annonçait de la part des Montagnards le parti pris d'adopter une politique magnanime; mais l'extrême fureur de leurs ennemis leur vint ravir cette gloire, et ils furent rejetés dans les voies de la rigueur par un de ces crimes qui, selon l'expression de Saint-Just, ressemblent à la vertu.

Il y avait alors à Caen une jeune fille que le sort des Girondins avait profondément touchée. On la remarquait tout d'abord à l'expression de sa physionomie, mélange aimable de calme, de gravité et de décence. Dans son œil d'un bleu incertain, la vivacité d'un esprit clair était amortie par beaucoup de tendresse, et les seules cordes de l'amour semblaient vibrer dans le timbre de sa voix, faible et douce comme celle d'un enfant *.

Née le 27 juillet 4 768, dans une chaumière de la commune des Lîgneries, d'une famille noble, mais qu'un revenu de quinze cents francs sauvait à peine de l'indigence, elle se nommait Charlotte de Corday, du nom d'une terre située dans l'arrondissement d'Argentan8. Elle avait de bonne heure perdu sa mère; ses deux frères, royalistes décidés, avaient émigré ; et son père, Jacques-

« Voyez ce rapport reproduit in extenso dans Yltist. parlent., t. XXVHI, p. 241-269.

5 Charlotte de Corday. Essai historique, par Louis Dubois. Paris, 1838. — Noies communiquées à Louis Dubois par M. Vaultier. 5 //>ù/..p. ij de T Avant-Propos.

François d'Armont de Corday, n otait connu que par un écrit qu'il avait lancé en 1790 contre le droit d'aînesse, dont il avait eu beaucoup à se plaindre comme cadet de Normandie1. Elle ne pouvait, au reste, avoir une plus illustre origine, car elle descendait au quatrième degré de Marie, sœur du grand Corneille*.

Obligé de se séparer de ses filles, Jacques-François d'Armont les avait placées à cette Àbbaye-aux-Dames que, dans la ville de Caen, avait fondée Mathilde, femme du conquérant de l'Angleterre. Ce fut là que, sous la protection de madame de Belzunce, l'abbesse, et de madame de Pontécoulant, sa coadjuirice, la jeune Cbarlulte de Corday resta jusqu'à l'heure solennelle qui sonna la Révolution. Le père vint alors se fixer à Argentan, cl la fille trouva un asile décent chez sa tante à la mode de Bretagne, madame Coutellier de Breleville-Gouville, la-

1 Emi historique.

* La généalogie de Charlotte Corday n'ayant été donnée en détail, que nous sachions, par aucun des historiens de la Révolution, peut- Hrc nos lecteurs seront-ils bien aises de la trouver ici telle que nous l'empruntons à Y Essai de Louis Dubois, dans lequel elle forme le n° 2 des Pièces justificatives.

Pierre CORNEILLE, père du grand Corneille.

1* Le grand 2# Thomas 3* Marie Corneille ; 4* Mai (hc Corneille.

I'.orxeille; Corneille; | I

Kjtouse en secondes notes Kpouso F. le Bouyer. Jacques t»E Farcy, I eur iils :

trésorier de France Bernard lk Bouyer à Alençon. de Fontekellk. m

Marie de Farcy, Françoise de Farcy.

Épouse Adrien de Corday.

Leur OU :

Jacques-Adrien de Cordât.

épouse

Marie de Belleau de la Motte.

4 fils, dont le 3* Jacques-François de Corday d'Armost, épouse

Jacquoline-CharloUe-Marie de Gaotilr des Autiiisi/v.

2 fils et 3 filles, dont la seconde Marie-Anne-Charlotle de Cordât d*Ar*o*t.

quelle vivait à Caen, rue Saint-Jean, près de l'hôtel de Faudoas1 .

Cette dame, âgée d'environ soixante ans, menait une existence très-retirée \ Mais rien n'est plus propre que la solitude à nourrir les fortes pensées. Du fond de sa retraite, Charlotte Corday se mêlait en esprit aux agitations du dehors, sans dissiper au contact du monde le brûlant foyer qu'elle portait en elle-même, et dont ses études de prédilection ne servaient qu'à augmenter l'ardeur. « Je me rappelle, raconte un auteur qui la connut, qu'un jour, à un déjeuner de quinze personnes, nous parlâmes de littérature et de politique; elle me cita comme ses lectures favorites Jean-Jacques Rousseau et Raynal \ » C'est assez dire que Charlotte Corday était républicaine*. Or comment eût-elle un instant balancé entre celte république des Girondins qui, de loin, semblait devoir continuer l'alliance du mâle génie de Périclès avec la grâce d'Àspasie, et cette autre république que les émissaires de la Gironde avaient toujours montrée aux provinces se traînant dans la fange et lé sang, à la suite de Marat?

Aussi Charlotte Corday n'apprit-elle pas sans la plus vive émotion l'arrivée à Caen des Girondins en fuite.

Ceux qui ne veulent'pas que la femme puisse, sans passer par l'amour, faire son entrée dans l'Histoire, se sont plu à supposer, entre la jeune nièce de madame de Bretteville et le comte de Belzunce, égorgé par le peuple en 1790, une liaison dont le souvenir serait resté uni, dans le cœur de Charlotte Corday, à de noires pensées de vengeance. Quelques-uns la représentent

1 Essai historique, p. 0.

*/6îd.,p. 13.

» Ibid., p. t5.

4 Sa propre profession de foi sur ce point est plus croyable qu'une note de Wimpfen qui la déclare royaliste. Cette note, insérée dans l'ouvrage de Toulongeon, contient d'évidentes erreurs que nous avons déjà relevées... faut-il dire des mensonges?

hantée par l'ombre de Boisjugau de Maingré, pris, en 1792, les armes à la main, et fusillé comme traître à son pays. Romanesques hypothèses que pas un fait ne justific ! On en doit dire autant de la prétendue impression qu'aurait faite sur Charlotte Corday la beauté de Barbaroux; d'autant que cette beauté, que les Mémoires de madame Roland ont rendue célèbre, n'avait pas été sans subir en peu de temps de très-rudes atteintes. Selon le témoignage de Louvel, l'Antinous de la Gironde était devenu très-gras, très-pesant, à l'époque dont nous parlons, et présentait, à l'âge de vingt-huit ans, l'embonpoint d'un homme de quarante l.

Quoi qu'il en soit, ce fut à Barbaroux que la jeune fille s'adressa durant le séjour des Girondins à Caen. Elle l'alla trouver à Y hôtel de l'Intendance, pour lui demander «ne lettre d'introduction auprès de Garât, voulant, dit- -elle, retirer des bureaux ministériels certaines pièces utiles à une dame de ses amies, émigrée. L'entrevue eut lieu dans une salle ouverte à tout venant, en présence <Tun vieux domestique2, et Charlotte • Corday exposa sa demande avec la modestie convenable à son sexe. Survint Pétion, et, comme il plaisantait « la belle aristocrate qui •venait voir des républicains, » elle répondit : « Vous me jugez aujourd'hui sans me connaître, citoyen Pétion ; un jour, vous saurez qui je suis *.

Le 9 juillet, après avoir écrit à son père que, redoutant tes horreurs de la guerre civile, elle se retirait en Angleterre4, elle monta dans la diligence qui prenait la route de Paris. S'il en faut juger par le compte rendu «qu'elle-même, plus tard, rendit de son voyage, elle ne

1 Mémoires de Louvet, p. 153.

* Ibid, p. \U. — Mémoires de Meillan, p. 75.

5 Charlotte de Corday. Essai historique, par Louis Dubois, p. 21. — Notes fournies à l'auteur par M. Vaultier.

♦Lettre de Charlotte Corday à Barbaroux, dans YHist. parlent., t. XXVIII, p. 550.

subissait alors l'empire d'aucune de ces pensées toutespuissantes qui absorbent l'être qu'elles ont une fois envahi. Une certaine légèreté de caractère mêlée aux élans . d'une âme capable de haines vigoureuses, et la malice d'une jeune fdle moqueuse qui s'amuse des hommages dont ou l'entoure, voilà ce qui marque le journal de ses impressions, écrit de sa propre main 1 : « Vous avez désiré, citoyen, le détail de mon voyage ; je ne vous ferai pas grâce de la moindre anecdote. J'étais avec de bons Montagnards, que je laissé parler tout leur content, et leurs propos, aussi sots que leurs personnes étaient désagréable, ne servirent pas peu à m'endormir ; je ne me réveillai pour ainsi dire qu'à Paris. Un de nos voyageurs, qui aime sans doute les femmes dormantes, me prit pour la fille d'un de ses anciens amis, me supposa une fortune que je n'ai pas, me donna un nom que je n'ai jamais entendu, et enfin m'offrit sa personne et sa main. Quand je fus ennuyée de ses propos: — Nous jouons parfaitement la comédie, lui dis-je; il est malheureux, avec tant de talent, de n'avoir point de spectateur ; je vais chercher les autres voyageurs, pour qu'ils prennent leur part du divertissement. Je le laissé de bien mauvaise humeur; la nuit il chanta des chansons plaintive, propre à exciter le sommeil... J'ignorais que ces messieurs eussent interrogé les voyageurs, et je soutins ne les connaître aucuns, pour ne point leur donner le désagrément de s'expliquer; « je suivais en cela mon oracle Raynal, qui dit « qu'on ne doit point la vérité à ses tyrrans \ »

Charlotte Corday arriva à Paris, le 11 juillet, vers midi, et alla descendre à l'hôtel de la Providence, rue des Vieux-Augustins. Se sentant fatiguée, elle ordonna qu'on lui préparai un lit, et pendant que le garçon de l'hôtel s'y employait, elle lui dit, contrairement à la vérité et à

1 Nous conservons son orthographe en la c ilant. 3 Hi$t. parlent .

ce qu'elle savait, « que soixante mille hommes marchaient sur Paris » Puis elle sYnquit de ce qu'on disait à Paris du « petit Marat: » à quoi le garçon répondit que les patriotes l'estimaient beaucoup, mais que les aristocrates ne l'aimaient pas*. La jeune 111 le se tut, alla se coucher et s'endormit paisiblement.

Ce jour-là même, la Convention apprenait de Cambon, parlant au nom du Comité de salut public :

Qu'un complot venait d'être découvert;

Que les conjurés avaient à leur lêle Dillon et douze autres officiers généraux;

Que le but de la conspiration était d'enlever le lils de- Louis XVI, de le faire proclamer roi, et de donner la régence à Marie Antoinette pendant la minorité du nouveau monarque;

Que les auteurs de celte révolution devaient former une garde privilégiée, et porter des médailles avec un ruban blanc moiré, sur lesquelles un aigle renversé, avec ces mots : A bas V anarchie, Vire Louis X 17/

Que Dillon, arrêté et interrogé, n'avait pas nie l'existence d'un complot ayant pour but d'abattre la Montagne, de seconder le mouvement des provinces, et de donner le dessus à ce que les contre-révolutionnaires appelaient le parti des honnêtes gens*.

Cambon n'avait pas encore terminé son rapport que des bancs mêmes de la Monlagne partit celle inlerruplion inattendue : « Ilien d'absurde comme la fable quYn vient de débiter1. » CYlait Tardent Camille qui venait de pousser ce cri. Ses amis le regardent avec élonnement, quelques-uns avec douleur, d'autres murmurent. Lui,

1 Déposition de Pie ire -François Feuillant, garçon de l'hôtel de la Providence, dans le procès de Charlotte Corday. Vnyv, le f. XXVIII de VHist. parlent., p. 519.

* Ibid.

r> lbid., p. 575 et 274 — Rapprochement omis par tous les historiens.

* lbid., p. "274.

d'un bond, s'élance à la Iribune, et penché à l'oreille de Thuriol, qui présidait, réclame instamment la parole. Supplications vaincs! Thuriol, décidé à ne pas permettre que l'imprudent jeune homme se compromît davantage, faisait semblant de ne pas l'entendre, et d'une main infatigable agitait sa sonnette l. Camille insistant, Billaud- Varenne s'écrie : « Il ne faut pas laisser Desmoulins se déshonorer ! » Lui, regagne sa place, moins irrité peutêlre qu'amusé de la protection qui pèse sur lui. David le suivait d'un œil morne. Il y en eut qui chuchotèrent autour de lui le mot suspect. Comme il sortait de la salle, Lcgcndre l'aborde, et accompagnant ses apostrophes d'un geste furieux : a Va dîner avec les aristocrates!... Je vous ai défendu hier, mais aujourd'hui je vous abandonne. » I) poussa sa pointe, reprochant à Camille la liédeur de son zèle révolutionnaire, sa paresse, son éloignement pour la Iribune dans les importants débats. El Camille de répliquer, avec cette railleuse insolence qui lui fit tant d'ennemis : « Mais, mon cher Lcgendre, je n'ai pas tes poumons, et tu sais bien que, parmi les animaux, celui à qui la nature a donné la voix la plus retentissante n'est pas le plus propre à faire des lois *. »

Le bruit avait couru que Dillon, jeune encore et fort aimable, rendait à Lucile Desmoulins des soins assidus, et rinlérùl qu'en celte circonstance le mari n'hésita pas à témoigner au général fut méchamment attribué à l'influence de la femme. Mais Camille Desmoulins, qui connaissait le cœur de Lucile, alla droit à la calomnie, sûr de la confondre, et prit la défense de Dillon hautement, bravement, dans une brochure tout étincelanle du feu de son facile génie. Par malheur, il y perçait de traits

1 Camille Desmoulins donne lui-même ces détails dans la brochure qu'il publia sons ce titre : Réponse de Camille Desmovlim à Arthur Dilbn.

« Ibid.

MARAT ASSASSISK. 71*

lancés eo souriant et au hasard la plupart de ceux qu'il aurait dû ménager, ne fût-ce que pour le besoin de sa cause. Il y tournait en ridicule les jaunes colères de Billaud-Varenne et les manières peu raffinées de Legendre ; il y comparait ses amis de la Montagne, essayant de couvrir ses imprudences, à ces fous d'Abdéritains qui, après In tragédie d' Andromède, s'en allaient gémissant sur la fragilité des vertus humaines et s'écriant : « 0 amour, tyran des dieux et des hommes 1 ! » De Saint-Just, du terrible Saint-Just, il osa écrire qu'il « portait sa tête sur ses épaules avec respect et comme un saint-sacrement2. » — Saint-Just ajourna sa réponse...

Au reste, eût-il été aussi discret qu'il se montra téméraire et provoquant, Camille n'eût pas sauvé Dillon, dont l'innocence ne pouvait être prouvée". Il se trouvait d'ailleurs avoir mal pris son temps; car, sur d'affreuses machinations prêtes à éclater, il s'était répandu depuis quelques jours des craintes d'autant plus actives qu elles étaient plus vagues.

Le 10 juillet, à l'assemblée de la Commune, on avait lu une lettre que le maire de Strasbourg communiquait comme ayant été adressée, de Paris, à un de ses administrés; elle contenait ces lignes, qui semblaient annoncer quelque événement sinistre el prochain : « ...La Montagne, la Commune, la Jacobinièrc, et toute la séquelle scélérate, sont àdeux doigts du tombeau... D'ici au 15 juillet, nous danserons! Je désire qu'il n'y ait pas d'autre sang répandu que celui des Danton, Robespierre, Marat et compagnie... Vive Wimpfen! vivent les Normands, Bretons, Marseillais, Lyonnais, et tous les autres républicains4! »

4 Héponse de Camille Desmoulins à Arthur Dillon. « Ibid.

3 Nous le verrons plus loin.

* Charlotte Corday, Essai historique, par Louis Dubois, p. 27. — Rapprochement omis par tous les historiens de la Révolution

D'ici au 15 juillet... Quelle date funèbre était donc enveloppée dans ces mots? Ce sang de Danton, de Robespierre, de Marat, dont la lettre parlait d'un ton si affîrmatif, était-on à la veille de le répandre?

Chose étrange ! Le 1 1 juillet, c'est-à-dire le jour de l'arrivée de Charlotte Corday à Paris, on lut dans un journal de couleur girondine : a Voici une observation bien singulière et qui mérite d'être consignée. Depuis le commencement de la Révolution, nous avons vu disparaître beaucoup de patriotes à grande réputation, beaucoup de ces hommes en qui le peuple avait mis confiance; mais ils étaient aussitôt remplacés par d'autres. Aujourd'hui il n'en est plus de même1. »

Le lendemain, le journal qui vient d'être cité écrivait, dans un style dont l'intention ironique était manifeste : « On dit Marat très-sérieusement malade. S'il quittait la vie, on en trouverait sans doute quelques motifs secrets; car chacun sait que la mort des grands hommes a toujours quelque chose d'extraordinaire M.. »

Il est juste de reconnaître que Marat était en effet malade. Car, tandis que la Chronique de Paris sonnait d'avance ses funérailles, Maure, envoyé par les Jacobins pour s'informer de sa santé, leur faisait le rapport suivant :

« Nous venons de trouver notre frère Marat dans le bain. Une table, un encrier, des journaux, des livres auprès de lui, l'occupaient sans relâche de la chose publique. Ce n'est point une maladie, mais une indisposition qui ne prendra jamais les membres du côté droit; c'est beaucoup de patriotisme pressé, resserré, dans un trèspetit corps'... »

1 Chronique de Paris, n* du 11 juillet 1793.

* Ibid., nu du 12 juillet 1795. — Rapprochement omis par tous les historiens de la llévolution.

5 Le Républicain français, n° 2M, cité par les auteurs de Ylifrt. parlent., t. XX VIII, p. ."05.

La vérité est que jamais, quoi qu'on en ait dit, Marat ne s'était plus complètement abandonne au démon familier qui avait pris d'une façon si rude possession de son âme. Sa dévorante activité d'esprit ne s'était pas ralentie un seul instant. Un de ses collègues, par allusion à la facilité avec laquelle il accueillait toute dénonciation, avait comparé sa tète à une boîte aux lettres, qui reçoit tous les paquets qu'on y jette 1 : il eût été plus exact de la comparer à un volcan toujours en éruption. D'une plume que la douleur faisait trembler dans sa main, il n'avait cessé, pendant le mois de juin, d'adresser à ses collègues de l'Assemblée des lettres haletantes où il demandait, tantôt le rappel de Lecointe-Puyraveau, tantôt la destitution deMenou, ou bien encore un décret d'arrestation contre Lcygonnier et Westermann f . Le 5 juillet, sept jours à peine avant la visite officielle de Maure, il avait écrit à la Convention pour renouveler la proposition de mettre 5 prix les têtes des Capet rebelles9. C'est donc à tort que quelques écrivains ont représenté Marat comme arrivé, dans la dernière période de sa vie, « à l'écueil où périrent l'une après l'autre les générations révolutionnaires, l'indulgence et la modération*. » Non, non; et il y eut cela, au contraire, de prodigieux dans Marat, qu'il se montra jusqu'au bout fidèle à ce génie de la fureur dont l'âme humaine se fatigue si vile, et qu'il passa, sans intervalle de repos, d'un immense délire à l'éternel sommeil. S'il fit exempter Ducos, Dussaulx et Lanlhénas du décret fulminé contre les Girondins; si, après la chute de ses plus mortels adversaires, il déclara vouloir se tenir à l'écart, pour ne pas peser sur leur sort; s'il couvrit d'une protection magnanime le physi-

» Prudhomme, Révolutions de Paris, n' 209. « Htot. parlem., t. XXVIII, p. 302.

* lbid., p. 505.

♦Michelet, Histoire de la Révolution, liv. XII, chap. m, p. 147 et 148.

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cien Charles, son ennemi personnel ; s'il sauva la vie à des malheureux qui l'imploraient..., il serait peu équitable d'attribuer ces actes de générosité, soil à un affaiblissement physique, soit à une sorte d'atliédissement intérieur et subit : la carrière de Ma rat, dès le début, avait été semée de traits semblables, très-faciles à expliquer de la part d'un fanatique, et d'un fanatique de cette trempe. L'homme est « ondoyant et divers, » selon la vive expression de Montaigne. C'était, ne l'oublions pas, par des pages d'une tendresse presque morbide que le farouche ami du peuple s'étail annoncé au monde ; et qui sait, pour nous servir d'un mot de Byron, si la haine, chez lui aussi, n'était pas de l'amour aigri au fond du cœur?

On voit, aujourd'hui encore, rue de l'École-de-Médecine, n° 18, une maison d'assez triste apparence, contiguë à celle que signalent tout d'abord à l'attention du passant une architecture antique et bizarre, des fenêtres étroites et une tourelle hexagone portant sur des soubassements voûtés. La maison n° 18 n'a rien de remarquable, sinon qu'on dit aussitôt qu'on l'aperçoit : « Là vivait Marat. » L'appartement qu'il y occupait se composait d'une antichambre, éclairée d'une seule croisée ayant vue sur la cour; d'une très-petite pièce ayant vue aussi sur la cour, et conduisant à un réduit où il y avait à peine place pour une baignoire; d'une chambre à coucher où le jour de la rue pénétrait par deux croisées à verres de Bohême, et enfin d'une pièce également à deux croisées servant de salon *. L'aspect de cette demeure d'un homme alors si puissant ne présentait rien que de misérable. Les fenêtres étaient lourdes, à vitres étroites, et construites de telle sorte que la partie inférieure se

1 Procès-verbal de l'arrestation et du premier interrogatoire de Charlotte Corday, par Jacques-Philibert Guellard. {Revue rétrospective» avril 1855.)

relevait sur l'autre en glissant dans une coulisse; pour toute tapisserie» de grandes colonnes torses dessinées sur un fond blanchâtre a Le salon meublé en damas bleu et blanc, les rideaux de soie élégamment relevés en draperies, le lustre brillant, l'ottomane voluptueuse, les superbes vases de porcelaine remplis de fleurs naturelles, rares et de haut prix, » tout cela n'exista jamais que dans l'imagination de madame Roland, abusée par un récit mensonger*. Ce qui est vrai, c'est que Marat était pauvre, si pauvre, que lorsque après sa mort on leva les scellés qu'on avait mis partout à son domicile, on ne trouva chez lui qu'un assignat de vingt-cinq sous3. Son unique trésor, — le plus précieux, du reste, qu'il soit donné à l'homme de posséder en ce monde, — était l'amourd'une femme bonne et dévouée, qui avait nom Catherine Évrard.

Dans la matinée du 13 juillet, une jeune fille d'un extérieur modeste et d'un visage tranquille se présenta à la maison qu'habitait Marat, demandant à lui parler. Lu portière ayant répondu que Y ami du peuple, malade, ne pouvait recevoir personne, l'inconnue se relira en murmurant4, après avoir laissé pour Marat une lettre, qui lui fut remise et qui était conçue en ces termes :

« Citoyen, j'arrive de Caen. Votre amour pour la pairie me fait présumer que vous connaîtrez avec plaisir les

1 Voyez, dans le Livre des Cent et un, l'article de Drouineau, intitulé : Une maison de la rue de ï Êcole-de-Médccine.

* Madame Roland, t. II, p. 225 de ses Mémoires, ne donne la description qui précède que sur la foi d'une personne qu'elle ne nomme pas et qu elle-même désigne ainsi : « Petile femme du Midi, née à Toulouse, ayant toute la vivacité du climat ardent sous lequel elle a vu le jour. »

5 Et non de cinq francs, comme dit M. Thiers. Voyez, ainsi que le font observer avec raison les auteurs de Yllist. parlem., et le rapport fait à la Commune le 27 juillet, et le Moniteur et tous les journaux.

* Dépositions de la citoyenne Évrard et de Alarie-Barbe Aubin, portière de la maison de Marat, dans le procès de Charlotte Corday.

malheureux événements de cette partie de la République. Je me présenterai chez vous vers une heure. Ayez la bonté de me recevoir, et de m'accorder un moment d'enlretien, je vous mettrai à même de rendre un grand service à la France.

« Je suis, etc. Charlotte Corday l. »

Le soir, à sept heures, Pinconnue revint. La portière et Catherine Évrard refusant l'entrée, un débat s'élève, dont le bruit parvient jusqu'à Marat, qui était au bain dans ce moment et occupé à écrire. Il avait reçu la requête de Tétrangère et ordonna qu'on la laissât entrer. Quelques instants après, un cri lamentable : A moi, ma chère amie! Catherine Évrard s élance, épouvantée, éperdue, dans le cabinet de Marat, et n'a que la force de crier : À la garde! Marat, la figure couverte d'une pâleur livide, était sans mouvement dans sa baignoire, toute rouge de sang. Laurent Basse, commissionnaire, entre, attiré par le bruit; il aperçoit Charlotte Corday debout près du corps delà victime, et, pour l'empêcher de fuir, se hâte de barrer les portes. Nul doute que cette jeune fille, si belle et si calme, ne fût l'assassin : dans sa fureur, l'homme du peuple courut à elle et lui asséna un coup de chaise sur la tête*. Un chirurgien, qui demeurait dans la maison, était accouru : penché sur Marat, dont le sein laissait voir une blessure profonde, il essaya en vain d'arrêter le sang, qui coulait à gros bouillons ; le corps fut retiré de la baignoire et porfé dans un lit, « où étant, Marat ne remua plus*. »

Dulaure assure que Marat, quoique percé de part en part, vécut assez pour adresser à son ami Gusman le

1 Lettre produite au procès.

* Déposition de Laurent Basse dans le procès.

1 Déposition d'Antoine Delafondée, principal locataire de la maison.

billet que voici, dont Fauteur des Esquisses historiques dit avoir l'original sous les yeux et donne le fac-similé :

« Les barbares, mon ami, ne m'ont pas voulu laisser la douceur de mourir dans vos bras; j'emporte avec moi la consolante idée que je resterai éternellement gravé dans votre cœur. Ce petit présent, tout lugubre qu'il est, vous fera souvenir du meilleur de vos amis , portez-le en mémoire de moi, et vous — ici un mot oublié ; peut être voulait-il écrire tout à vous — jusqu'à mon dernier soupir. Harat1. »

Suivant Dulaure, ces lignes, tracées d'une main tremblante, furent envoyées à Gusman, qui les garda, enveloppées d'un morceau de taffetas noir, et les porta sur lui jusqu'à sa mort. Mais comment croire qu'après avoir reçu un coup si terrible Marat ait eu la force de tenir la plume? C'est, d'ailleurs, ce que rien n'indique dans les dépositions qui suivirent \

Par une tragique coïncidence, au moment même où Ton assassinait Marat, les sœurs de Léonard Bourdon se présentaient à la barre de l'Assemblée, ardentes à demander un sursis en faveur de ceux qui avaient lenlé d'assassiner leur frère! La Convention passa à l'ordre du jour, par ce double motif que le code pénal ne déléguait pas le droit de grâce et qu'elle avait à sauvegarder la vie de ses membres. Klleignoraitquel sanglant à propos donnaient à cette décision les scènes dont la rue des Cordelicrs était en cet instant le théâtre3!

1 Esquisses historiques sur les principaux événements de la Révolution, par Dulaure, t. II, chap. x, p. 455. Paris, 1823.

* Le document ci-dessus, que Dulaure donne comme extrait de la collection d'autographes de M. Villenave, n'est pas sans présenter des signes assez frappants d'authenticité. Mais, s'il est authentique, il doit se rapporter à une date un peu antérieure. La lettre a pu effectivement être écrite la veille ou l'avant-veille, Marat sentant déjà la vie lui échapper.

5 Cette coïncidence, si caractéristique, est une des omissions à signaler dans le récit de nos prédécesseurs.

Cependant la nouvelle lugubre s* est répandue de proche en proche, et déjà presque tout Paris répète : Uami du peuple est mortl On vient d'assassiner l'ami du peuple! Parmi ceux pour qui Marat, selon sa propre •expression, « s'était fait anathème, » la sensation fut inexprimable. Car, enfin, ce qu'il semblait personnifier <m lui, cet homme, avec sa taille rabougrie, sa laideur, ses sombres pensées, son dur langage, ses sales vêtements, sa vie souterraine, et tous les mépris qu'on lui avait prodigués, c'était cette immense masse d'infirmités et de difformités donl se compose le limon des sociétés humaines. Robespierre pouvait bien représenter la puissance du peuple, Danton ses emportements, Saint-Just ses mornes tristesses; mais sa misère!... quel autre que Marat pouvait représenter sa misère? D'ailleurs, — et nous en verrons bientôt un exemple ! — s'il est vrai que, trop souvent, le peuple, trompé, se tourne contre ses «défenseurs, ce n'est jamais du moins quand l'assassinat les sacre martyrs. Aussi quel spectacle de deuil! Et de quel mouvement impétueux ils allèrent saluer les dépouilles mortelles de leur tribun, tous les damnés de ce monde! Dans la foule qui, de ses flots pressés, inondait la rue des Cordeliers et bouillonnait autour de la maison mortuaire, la douleur, la vengeance, la rage, étaient les seuls sentiments que trahît l'expression des visages, et un seul cri montait vers le ciel, celui qui demandait la tête de l'assassin. Pendant ce temps, la garde était arrivée, et Charlotte Corday, entourée de soldats, était descendue. Mais le limonadier Berger, qui la conduisait, s'étant aperçu qu'elle « désirait être livrée à la fureur du peuple, » la fit remonter chez Marat, où presque aussitôt après parut Guellard du Mesnil, commissaire de police de la section du Théâtre-Français !.

* Charlotte Corday. Essai historique, par Louis Dubois, p. 34.

Gucllard du Mesnil, sans s'arrêter dans l'antichambre, où Ton retenait Charlotte prisonnière, va droit à la chambre à coucher où le cadavre était exposé. Là se trouvait un chirurgien consultant des armées de la République, Philippe-Jean Pellelan, lequel fil remarquer au commissaire de police que le coup porté à Marat avait pénétré près de la clavicule du côté droit, entre la première et la deuxième côte, et cela si profondément, que l'index avait fait écart pour s'enfoncer de toute sa longueur à travers le poumon blessé, et que probablement le tronc des carotides avait été ouvert1. Quelle plus effroyable preuve pouvait être fournie de l'assurance apportée par Charlotte Corday dans l'accomplissement du crime?

Interrogée en présence des administrateurs de police Marinot et Louvet, elle répondit avec beaucoup de sangfroid :

Qu'ayant vu la guerre civile sur le point de s'allumer dans toute la France, elle avait résolu de sacrifier sa vie au salut de son pays ;

Que c'était bien effectivement pour tuer Marat qu'elle avait quitté Caen ;

Qu'elle n'avait pas de complices ;

Qu'elle ne connaissait personne à Paris, où elle n'était jamais venue auparavant;

Qu'arrivée le jeudi, vers midi, elle s'était couchée, n'élait sortie que le vendredi matin pour aller se promener vers la place des Victoires, et, rentrée chez elle, s'était mise à écrire ;

Que, dans la matinée du 1 5, elle s'était rendue au Palais- Royal, où elle avait acheté un couteau à gaîne façon de chagrin;

1 Procès-verbal de l'arrestation et du premier interrogatoire de Charlotte de Corday, par Jacques-Philibert Guellard, inséré dans la Revue rétrospective, avril 1855.

Qu'elle avait ensuite pris une voiture de place pour

aller chez Marat, près duquel on ne l'avait point laissée parvenir;

Qu'elle s'était alors décidée à lui écrire pour lui demander audience sous un faux prétexte;

Que, lors de sa seconde visite, et dans la crainte d'un nouveau refus, elle s'était munie d'une autre lettre, dont elle n'avait pas eu à se servir, ayant celle fois élé admise ;

Qu'enfin « son projet n'était point un projet ordinaire1. »

Le commissaire de police lui ayant demandé si, le meurtre commis, elle n'avait point cherché à s'évader parla fenêtre : «Non, répondit-elle, mais je me serais évadée par la porle, si l'on ne s'y fût opposé*. »

On la fouilla, et l'on trouva sur elle la clef de sa malle, un dé à coudre en argent, un peloton de fil, la gaîne façon de chagrin du couteau, cinquante livres en argenl, cent vingt livres en assignats, une montre d'or. Elle avait caché la gaîne du couteau dans son sein, ainsi que deux papiers, attachés ensemble avec une épingle, et dont l'un était un projet d'adresse manuscrit aux Français, l'autre son extrait de baptême3. Quel motif l'avait pu amener à se munir de cette dernière pièce? Elle n'entendait doncpas mourir incognito, comme elle l'écrivit à son père du fond de sa prison! Et la crainte de compromettre sa famille ne l'avait pas empêchée de se placer d'avance sur la route de la postérité, pour y prêter l'oreille au bruit de son nom !

Survinrent, envoyés par l'Assemblée, Maure, Legendre, Chabot et Drouet*.

1 Procès-verbal de l'arrestation et du premier interrogatoire de Charlotte de Corday, par Jacques-Philibert Guellard, inséré dans la Revue rétrospective, avril 1835.

* Ibid.

* lbid.

* lbid.

Charlotte Corday était parfaitement calme : l'unique chose qui, de temps en temps, parut la faire souffrir 1 était la douleur de Catherine Évrard. Les cris de la pauvre femme éveillaient des échos plaintifs dans un cœur fait pour connaître, de la vie, toutes ses agitations et tous ses orages*. N'eût été cette émotion passagère, on eût pu croire Charlotte Corday insensible, tant il se mêlait de malice ironique et de présence d'esprit à sa fermeté! Legendre la prenant pour une femme dont il avait reçu, le malin, une visite suspecte, elle le détrompa en lui faisant observer qu'il n'était pas de taille a être le tyran de son pays, et qu'au surplus elle ne prétendait pas punir tant de monde5. A Chabot tendant Ja main vers la montre trouvée sur elle, elle dit : « Oubliez-vous que les capucins font vœu de pauvreté*? » Et, le même Chabot lui demandant : « Comment avez-vous pu frapper Marat droit au cœur? » elle lui répondit : « L'indignation qui soulevait le mien m'indiquait la route5. »

Harmand (de la Meuse) raconte, comme une circonstance dont il fut témoin, que, Chabot ayant aperçu un papier plié dans le sein de la jeune fille et ayant fait un geste pour l'en arracher, elle rejeta ses épaules en arrière avec tant de vivacité, que les épingles et les cordons qui retenaient sa robe échappèrent ou se rompirent. Sa poitrine se trouva, de la sorte, tout à fait nue; et, malgré la promptitude avec laquelle elle courba sa tête sur ses genoux pour se dérober aux regards, sa pudeur eût pu avoir cruellement à souffrir, sans la tenue parfaitement

1 Lettre de Charlotte Corday à Barbaroux.

* « Une imagination vive, un cœur sensible, promettaient une vie bien orageuse. » (C'est ainsi que Charlotte Corday se juge elle-même dans sa lettre à Barbaroux.)

3 Ibid.

4 Couetde Gironville.

» Histoire abrège de la Révolution, t. III, liv. XVIII.

HO HISTOIIIE DE Lk RÉVOLUTION (1793).

décente de ceux qui l'environnaient1. Elle avail les mains liées : on se hàla de les lui délier, afin qu'elle réparât elle-même ce désordre accidentel, ce qu'elle fit la face tournée contre le mur. On lui permit, en outre, de rabattre ses manches et de mettre des gants sous ses liens*. »

Lorsqu'on la fil monter en voiture pour la conduire en prison, il s'éleva du milieu du peuple un mugissement si formidable, qu'elle se sentit défaillir3. Revenue à elle, et voyant avec quelle docilité la foule se retirait à la voix des commissaires, elle témoigna son étonnement d'être encore en vie, et demanda d'une voix troublée comment il se faisait que les interprètes de la loi eussent autant d'autorité sur un peuple qu'on lui avail peint comme composé de cannibales4. Pendant la nuit, elle parla beaucoup, avec quelque désordre, mais sans laisser échapper un mot de regret ou de repentir. Loin de là, on lui entendit dire d'un air satisfait : « J'ai rempli ma tache, d'aulres feront le reste5. »

La séance du 14 juillet fut remplie tout entière par les divers incidents qui se rattachaient au meurtre commis la veille. Une section vint réclamer pour Marat les honneurs du Panthéon6. Guirault, orateur de la section du Contra t-Social, s'élant écrié au milieu de son discours : « Où es-tu, David? Tu as transmis à la postérité l'image de Lepellelier mourant pour la patrie, il te reste encore un tableau à faire... » David répondit : « Aussi le ferai je7! »

On avait saisi des lettres de nature a compromettre

1 Anecdotes de la Révolution, par Harmaud (de la Meuse).

* Ibid.

5 Rapport de Drouet à la Convention, séance du 14 juillet 1795.

* Ibid. — Ceci omis par nos prédécesseurs.

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