‹ Histoire de la Révolution française (volume 3)Chapitre 4 sur 26 · ML · texte numérisé non relu

ML

• Moniteur, séance du 14 juillet 1795.

7 Ibid.

Fauche l et Duperret : ces deux députés furent amenés à la barre par une véhémente dénonciation de Chabot. Voici le résumé des déclarations de Duperret :

Le 12 juillet, au moment où il entrait chez lui pour dîner, ses filles lui remirent un paquet renfermant des imprimés à lui adressés par Barbaroux, et une lettre qu'on ne lui laissa pas le temps de lire et qu'il plaça sur la cheminée. Au dessert, une inconnue entra; et, comme elle manifestait le désir de lui parler en particulier, il la conduisit dans un cabinet voisin, où, après lui avoir donné des nouvelles de quelques-uns de ses amis, elle le pria de l'accompagner chez le ministre de l'intérieur. La visite ayant été ajournée au lendemain, et l'étrangère s'étant retirée, Duperret dit à ses filles : « La plaisante «aventure ! Celte femme m'a paru une intrigante1. J'ai vu dans son attitude, dans sa contenance, quelque chose qui m'a semblé singulier. Demain je saurai ce qui en est. » Le lendemain il l'alla prendre, et la conduisit chez le ministre, qu'on lui assura n'être visible que de huit à dix heures du soir. Là-dessus, nouvel ajournement. Mais dans l'intervalle, la correspondance de Duperret ayant été saisie par suite d'un décret qui le supposait de connivence avec Dillon, il craignit que sa présence chez le ministre ne fût plus nuisible qu'utile à sa protégée. Il lui en fit la remarque à la seconde visite qu'il lui rendit : sur quoi Charlotte Corday lui dit : « Citoyen Duperret, j'ai un conseil à vous donner; quittez l'Assemblée, et retirez-vous à Caen, où vous pourrez, avec vos collègues, servir la chose publique. » Lui, répondant qu'il ne voulait pas abandonner son poste: « Vous faites une sottise, » répliqua-t-elle*.

Tel fut le récit de Duperret. Il y était question d'imprimés envoyés de Caen : Billaud-Varenne accusa Du-

1 Ceci omis par les historiens nos prédécesseurs. « Moniteur, séance du 11 juillet 1795.

perrel de les avoir distribués, dans l'Assemblée même, à des membres qui tiraient de leur poche des assignats et les donnaient en échange1. Or vainement le député girondin nia-t-il le fait en termes formels; vainement Levasseur assura-t-il qu'effectivement Billaud-Yarenne se trompait, et qu'à Rabaud-Pommier seul était imputable le manège signalé; les rapports de Duperrel avec Charlotte Corday, en de pareilles circonstances, le désignaient trop naturellement aux soupçons pour qu'on lui fit grâce d'un examen plus approfondi. Sur la motion de Couthon, il fut décrété d'accusation par l'Assemblée*. Contre Fauchet aussi, un décret de mise en arrestation fut lancé, à la suite de ces paroles violentes de Danton : «. Je demande qu'on entende cet apostat de la liberté; peut-être ce qu'il dira vous confirmera-t-il davantage dans l'idée que c'est un infâme conspirateur'. »

Rapprochement qui fait penser et qui attriste ! Le malheureux Fauchet reçut son décret d'arrestation précisément le même jour et à la même heure où, quatre ans auparavant, il avait eu, devant la Bastille, son manteau troué de balles*!

Tandis que ces choses se passaient dans l'Assemblée, les sections se succédaient aulour des dépouilles sanglantes de Marat. Semblables aux chœurs des tragédies antiques, des groupes sombres de Jacobins allaient répétant le cri : « Il est morl, l'ami du peuple! »Les uns, s'adressant aux femmes, disaient : « Citoyennes, jetez des fleurs sur le corps pâle de Marat5 ! » Les autres, sur le poignard qui lui avait percé le sein, juraient de l'imiter et de le venger. La plupart le voulaient au Panthéon.

1 Moniteur, séance du 14 juillet 1795.

* Jbid.

5 Ibid.

4 Prudhomme, Révolutions de Paris, n* 209. 8 Voyez le discours de l'orateur de la section de la République dana le Journal de la Montagne, n" 47 .

Ces transports répugnaient au caractère grave de Robespierre et parurent offenser son orgueil. Au fond, il était humilié de n'avoir pas été choisi pour victime expiatoire par la haine des Girondins, et il lui déplaisait de voir prodiguer tant d'hommages à un homme qu'il n'avait jamais regardé que comme un cnergumène sincère. Ce sentiment, très-sérieux chez lui, mais associé à un dépit qui manquait de grandeur, perça si bien dans le discours où, en pleine séance des Jacobins, il combattit l'idée de porter tout de suite le corps de Marat au Panthéon, que Benlabolle l'interrompit par ces dures paroles : « C'est un honneur qu'il obtiendra, malgré les jaloux1. » Néanmoins la majorité des Jacobins se rangea de l'avis de Robespierre, tant l'autorité morale de sa parole était souveraine !

Les funérailles de Marat avaient été fixées au 1G juillet: la veille, sur la proposition de David, la Convention décida qu'elle assisterait en corps à la cérémonie funèbre. Et le 16, en effet, tous les membres de l'Assemblée se rendirent à l'église des Cordelicrs, où le corps avait été exposé. Le concours était immense; les cris de fureur avaient fait place à un deuil muet; quelques flambeaux brûlaient çà et là. On fit l'éloge du mort; on jeta des fleurs sur sa dépouille sanglante ; puis on alla déposer le corps dans le jardin des Cordeliers, sous des arbres. Tliuriot, qui présidait alors la Convention, prononça, devant la fosse ouverte, les paroles de suprême adieu ; la fosse reçut le dépôt qu'on lui était venu confier, elle se referma, et la foule s'écoula en silence*.

Pendant ce temps, Charlotte Corday était transférée de l'Abbaye à la Conciergerie. Celte translation interrompit une longue lettre qu'elle était occupée à écrire à Barbaroux, et qui est datée : « Aux prisons de l'Abbaye,

1 Séance des Jacobins du 14 juillet 1793. * Voyez le n* 48 du Journal de Ui Montagne.

dans la ci-devant chambre de Brissot, le second jour de la préparation de la paix l.

Rien de plus mêlé que le style de ce document. On y trouve certainement de la force, des élans de sensibilité, de l'élévation, une âme maîtresse d'elle-même; mais, à côté de cela, une affectation manifeste d'enjouement, un ton de plaisanterie qui ressemble trop a un calcul, une préoccupation de gloire toute païenne, et l'adoption systématique de la morale qui, par le but, justifie les moyens :

« Je n'ai jamais haï qu'un seul être, et j'ai fait voir avec quelle violence, mais il en est mille que j'aimais encore plus que je ne le haïssais... — Comme j'étais vrayment de sang-froy, je souffris des cris de quelques femmes...— Je jouis délicieusement de la paix; depuis deux jours, le bonheur de mon pays fait le mien... — Je passe mon temps à écrire des chansons... — On m'a donné des gendarmes pour me préserver de l'ennui ; j'ai trouvé cela fort bon pour le jour, et fort mal pour la nuit... Je crois que c'est de l'invention de Chabot ; il n'y a qu'un capucin qui puisse avoir ces idées... — Une imagination vive, un cœur sensible promettaient une vie bien orageuse; je prie ceux qui me regretteraient de le considérer, et ils se réjouiront de me voir jouir du repos dans les champs Elysées aveeBrutuset quelques anciens... — J'avoue que j'ai employé un artifice perfide pour attirer îMarat à me recevoir. « Tous les moyens sont bons dans « une telle circonstance1... » etc.. etc..

C'est dans cette lettre à Barbaroux que se trouve

* Voyez YHist. parlem., t. XXVIII, p. 328.

* Voyez cette lettre reproduite in extenso dans YHist. parlent > t. XXVIII, par 328-331.

— Nous en avons détaché les traits caractéristiques, soit en bien, soit en mal.

— La phrase « tous les moyens sont bons, etc.. » a été soigneusement omise par nos prédécesseurs.

l'unique fondement historique sur lequel les écrivains, nos prédécesseurs, puissent asseoir la réalité des dernières paroles qu'ils meltcnt dans la bouche de MaraL « Apres avoir écrit vos noms à tous, raconte Charlotte Corday, il me dit, pour me consoler, que dans peu de jours il vous ferait tous guillotiné à Paris. Ces derniers mots décidèrent de son sort l. » Que Marat ait effectivement prononcé une telle menace, il n'y a là certes rien d'invraisemblable; mais, pour établir le fait historiquement, il ne suffit pas de l'assertion d'une femme qui proclamait bien haut « qu'on ne doit pas la vérité aux « tyrans; que tous les moyens sont bons dans cerlaines « circonstances, » et qui, dans le cours du procès, ne se fit, comme on le verra, nul scrupule de trahir la vérité, en des choses où l'intérêt de sa conservation n'était pas même engagé. Il était, au reste, manifestement faux que, dans l'esprit de Charlotte Corday, les derniers mots de Marat eussent « décidé de son sort, » puisqu'elle était partie de Caen avec le dessein bien arrêté de le tuer, et qu'elle avait eu soin de se munir, dès le malin, du couteau fatal.

Une chose avait évidemment frappé Charlotte Corday : la modération du peuple de Paris en ce qui la concernait. Dans la partie de sa lettre qu elle écrivit a la Conciergerie, on remarque la phrase suivante : « Il est bien étonnant que le peuple m'ait laissé conduire de l'Abbaye à la Conciergerie; c'est une preuve nouvelle de sa modération ; dites-le à nos bons habitants de Caen ; ils se permettent quelquefois de petites insurrections qu'on ne contient pas si facilement8. »

Elle adressa aussi à son père quelques lignes, dont le

1 Hisl. parlent., p. 329.

» Ibid., p. 332. — Pas un de nos prédécesseurs qui n'ait omis cet hommage rendu par Charlotte Corday à la modération du peuple de Paris.

fac-similé est sous nos yeux, et dont nous conservons l'orthographe :

« Pardonnes moi, mon cher papa, d'avoir disposé de mon exislance sans voire permission, j'ai vengé bien d'innocentes victimes, j'ai prévenu bien d'autres désastres. Le peuple un jour désabusé se réjouira d'être délivré d'un tyrran; si j'ai cherché a vous persuadé que je passais en Angleterre, cesque j'espérais garder l'incognito mais j'en ai reconu l'impossibilité, j'espere que vous ne serés point tourmenté. En tous cas, je crois que vous aurés des défenseurs à Cacn; j'ai pris pour défenseur Gustave Doulcet, un tel attentai ne permet nulle défense c'esl pour la forme; adieu, mon cher papa, je vous prie de moublier ou plutôt de vous rejouir de mon sort la cause en est belle, jembrasse ma sœur que jaime de tout mon cœur ainsi que tous mes parens, n'oubliés pas ce vers de Corneille1

« Le crime fait la honte et non pas l'échafaud. « C'esl demain à huit heures que l'on me juge.

« Ce 16 juillet.

« Corda y. »

Le lendemain en effet, 17 juillet, Charlotte Corday comparut devant le tribunal révolutionnaire.

Elle était coiffée d'un bonnet à papillons, et un ample fichu lui couvrait le sein \ L'homme qui lui servit d'avocat trace son portrait en ces termes : « Stature assez forle quoique légère, longs cheveux négligemment épars sur les épaules, yeux ombragés par de grandes paupières,

1 C'est le comte d'Essex qui dit ce vers, dans une tragédie, non de Pierre, mais de Thomas Corneille, acte IV.

* D'après un tableau dessiné pendant l'audience même, et au bas duquel on lit: • Marie-Anne-Charlotte Corday, ci-devant d" Armont, âgée de vingt-cinq ans, moins trois mois; à V instant où elle s'aperçoit quun des auditeurs est occupé à la dessiner, elle tourne la tête de son côté. »

visage ovale dans la physionomie duquel respirait sa grande âme, voix enfantine en harmonie avec la simplicité de ses dehors *. »

Le président lui ayant demandé si elle avail un défenseur, elle répondit qu'elle avait choisi un ami, qui sans doute n'avait pas eu le courage de se présenter. Alors le président, apercevant Chauveau de La Garde dans la salle, le nomma d'office. Il monte près de l'accusée; et elle, de fixer sur lui des regards pleins d inquiétude, comme craignant une justification qu'il lui eût fallu désavouer \

La lecture de l'acte d'accusation par Fouquicr-Tin ville et l'audition des témoins durèrent peu : le crime n'étant pas nié, il n'y avait guère sujet à débat.

Voici quelles furent, selon le Bulletin révolutionnaire, les réponses les plus saillantes de l'accusée, lorsqu'on l'interrogea :

« Qui vous a poussé à assassiner Marat? — Ses crimes. — Qu'enlendez-vous par ses crimes? — Les malheurs dont il a été la cause depuis la Révolution. — Quels sont ceux qui vous ont engagée à commettre cet assassinai? — Personne. Moi seule en ai conçu l'idée. — Quel est en ce moment l'état de Caen? — Il y a un comité central de tous les départements qui sont dans l'intention de marcher sur Paris. — Que font les députés transfuges? — Ils ne se mêlent de rien; ils attendent que l'anarchie cesse pour reprendre leur poste. — Qui vous a dit que l'anarchie régnait à Paris? — Je le savais par les journaux. — Quels sont ceux que vous lisiez? — Perlet, le Courrier français et le Courrier universel. — C'est donc dans les journaux que vous lisiez que vous avez appris que Marat était un anarchiste? — Oui, je savais qu'il pervertissait la France. J'ai tué un homme pour en sauver cent mille.

* Note de Chauveau de l a Garde dans les Femmes, par le vicomte J.-A. de Ségur.

* Ibid.

C'était d'ailleurs un accapareur d'argent; on a arrêté à Cacn un homme qui en achetait pour lui. J'étais républicaine bien avant la Itévolution, et n'ai jamais manqué d'énergie. — Qu'entendez-vous par énergie? — Ceux qui mettent l'intérêt particulier de colé et savent se sacrifier pour la patrie. — Ktait-ce a un prêtre assermenté ou insermenté que vous alliez à confesse, à Caen? — Je n'avais point de confesseur. — Ne vous êtes-vous point essayée d'avance avant de porter le coup à Marat? — Non.

— Il est cependant prouvé par le rapport des gens de l'art, que si vous eussiez porté le coup de cette manière (en long), vous ne l'eussiez point tué. — J'ai frappé comme cela s'est trouvé; c'est un hasard »

Selon le récit de Chauveau de La Garde, Charlotte Corday aurait fait quelques réponses plus remarquables encore par leur énergique précision :

a Qui vous avait inspiré tant de haine contre Marat?

— Je n'avais pas besoin de la haine dos autres: j'avais assez de la mienne. — Mais la pensée de le tuer a dû vous être suggérée par quelqu'un? — On exécule mal ce qu'on n'a pas conçu soi-même. — En tuant Marat, qu'espériez-vous? — . Rendre la paix à mon pays. — Croyezvous avoir tué tous les Marat? — Celui-là mort, les autres auront peur, peut-être \ »

Dans le cours de son interrogatoire, elle déclara qu'elle aurait voulu immoler Marat sur les cimes delà Montagne, ajoutant : « J'étais bien sûre alors de devenir à l'instant victime de la fureur du peuple, et c'est ce que je désirais. On me croyait à Londres, mon nom eût été ignoré s.»

Sommée de déclarer si elle connaissait Claude Fauchet,

1 Voyez le compte rendu du Bulletin révolutionnaire, dans VHistparlent., t. XXVIII, par 511-525.

» Note de Chanveau de La Garde, ubi supra.

qu'on avait fail venir à l'audience, elle répondit qu'elle ne le connaissait que de vue et le méprisait \

Lorsqu'elle était descendue à l'hôtel de la Providence, l'hôtesse lui ayant demandé s'il était vrai qu'une force armée marchât sur Paris, elle avait répondu en riant : « Je me suis trouvée sur la place de Caen, le jour où l'on a battu la générale pour venir à Paris; il n'y avait pas Irenle personnes *. » Interrogée à cet égard, elle dit — mensonge calculé pour faire peur à la Montagne — : « J'avais voulu donner le change, attendu qu'il y en avait plus de trente mille *. »

On lut à l'audience la seconde lettre qu'elle avait écrite à Marat, mais dont elle n'eut pas occasion de faire usage, ayant été admise la seconde fois qu'elle se présenta. Celle lettre était ainsi conçue :

« Je vous ai écrit ce matin, Marat; avez-vous reçu ma lettre? Je ne puis le croire, puisqu'on m'a refusé votre porte. J'espère que demain vous m'accorderez une entrevue. Je vous le répète, j'arrive de Caen ; j'ai à vous révéler les secrets les plus importants pour le salut de la République. D'ailleurs, je suis persécutée pour la cause de la liberté, je suis malheureuse : il suffit que je le sois pour avoir droit à votre protection.

« Charlotte Corday \ »

Sur l'observation que ce moyen de s'introduire auprès de sa victime tenait de la perlidie, et qu'elle ne pouvait regarder comme un monstre l'homme à qui elle adressait un semblable appel, elle répondit :

* Celle version est celle du Moniteur. La version du Bulletin révolutionnaire prête à l'accusée des paroles dont le sens est le même, mats moins dures dans la forme.

* Déposition de Marie- Louise Grolier.

s Bulletin du tribunal révolutionnaire. — Autre omission de nos prédécesseurs. — Exception faite ici pour M.Michelet.

* ma.

Selon le compte rendu officiel : « Que m'importe que Marat se montre humain envers moi, si c'est un monstre envers les autres1 ? »

Selon Chauveau de La Garde, son défenseur : a J'avoue que ce moyen n'était pas digne de moi ; mais tous les moyens sont bons pour sauver son pays*. »

Chauveau de La Garde raconte aussi qu'à l'aspect du couteau qu'un huissier lui présentait, elle détourna la vue avec émotion; et lorsque, faisant allusion à la manière dont elle avait porté le coup, l'accusateur dit : « Il faut que vous soyez bien exercée a ce crime, » elle s écria indignée : « Oh! le monstre! il me prend pour « un assassin ! » Exclamation qui, comme un coup de foudre, termina le débat3. »

L'avocat s'étant levé, les jurés lui faisaient dire de garder le silence, et le président de la déclarer folle; mais lui, qui sentait bien que ce qu'elle craignait plus que toute chose était d'être humiliée, s'exprima en ces termes :

« L'accusée avoue avec sang-froid l'horrible attentat qu'elle a commis; elle en avoue avec sang-froid la longue préméditation ; elle en avoue les circonstances les plus affreuses.. . . Ce calme et cette abnégation sublimes ne sont pas dans la nature; ils ne peuvent s'expliquer que par l'exaltation du fanatisme politique qui lui a mis le poignard à la main.... Je m'en rapporte à votre prudence*. »

Pendant que Chauveau de La Garde parlait ainsi, le

1 Bulletin du tribunal révolutionnaire.

* Note de Chauveau de La Garde, ubi supra.

Ni M. deBarante, ni M. Thiers, ni M. Michelet, ne mentionnent cette profession de foi : « Tous les moyens sont bons, » elc... ijuant à M. de Lamartine, il fait mieux : à la phrase de Charlotte Corday, il substitue celle-ci : t 11 fallait paraître l'estimer pour arriver jusqu'à lui. »

* Ibid.

« Bulletin du tribunal révolutionnaire.

visage de Charlotte Corday rayonnait de joie. Elle se fit conduire à l'avocat par les gendarmes, le remercia d'une voix douce de l'avoir défendue d'une manière digne de lui et d'elle; et, comme témoignage de sa reconnaissance, le pria de payer ses dettes de prison. Elles s'élevaient à trente-six livres en assignats, que Cliauveau de La Garde paya le lendemain au concierge de l'Abbaye1.

Charlotte Corday fut condamnée à mort.

On lit dans V Histoire secrète du tribunal révolutionnaire, par Proussinalle* : « Le 20 juillet 1 793, le comité de salut public fit mettre en accusation le président du tribunal révolutionnaire, pour avoir, dans le jugement de Charlotte Corday, changé la cinquième question, ainsi conçue : « L'a-t-elle fait avec préméditation et dessein criminel, » v.n celle-ci : « L'a-t-elle fait avec dessein prémédité? » Ce président s'appelait Montané.

De retour dans sa prison, Charlotte Corday refusa de recevoir un prêtre3. Elle prit la plume et écrivit : « A Doulcet-Vonléconlant. Donlcet-Pontécoulant est un lâche d'avoir refusé de me défendre*. Celui qui l'a fait s'en est acquitté avec toute la dignité possible; je lui en conserverai ma reconnaissance jusqu'au dernier moment. » Elle achevait à peine, qu'on entra.... C'était le bourreau.

Elle fut conduite au supplice en chemise rouge, costume alors en usage pour les assassins8. Il était sept heures du soir. D'épais nuages couvraient le ciel et annonçaient un orage, qui ne tarda pas en effet à éclater*.

» Note de Chauveau de La Garde, ttbi suprà.

* T. I, p. ICI.

5 Hist. parlent., t. XXVIII, p. 531.— Prudhomme, n° 209.

* Elle se trompait. Doulcet-Pontécoulant ignorait qu'elle l'eût choisi pour défenseur. Comme il le manda au président du tribunal révolulionnaire' par une lettre datée du 20 juillet, il n'avait reçu celle de Charlotte Corday que le samedi, et décachetée.

* Hixt. parlent., t. XXVIII, p. 551.

" Essai historique, par Louis Dubois, p. 55.

10l2 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION (1795).

Le peuple suivait en silence la charrette lugubre, du haut de laquelle Charlotte Gorday promenait sur les objets environnants un regard tranquille. Au pied de l'échafaud une légère pâleur, aussitôt remplacée par les couleurs les plus vives, se répandit sur son beau visage1. Quand on fut pour lui enlever une partie de ses vêtements, ses traits exprimèrent un sentiment de pudeur offensée* qui rappelle le mot sublime de Madame Elisabeth à l'exécuteur, au moment où il lui arracha le fichu qui lui couvrait le sein : « Au nom de votre mère, monsieur, couvrezmoi3! »

Après l'exécution, un des aides du bourreau, ayant saisi la tête pour la montrer au peuple, eut l'infamie de la sou fileter, lâcheté abominable que le peuple accueillil par un immense et presque universel murmure4. La lête alors était pâle, mais d'une beauté parfaite. L'exécuteur l'ayant une seconde fois montrée, on la vit, ou on crut cette fois la voir colorée, comme si l'indignation de l'outrage eût survécu au supplice! Et cette circonstance tragique donna lieu, les jours suivants, dans le Journal cricyclopédiquc de Millin, à un débat non moins tragique sur la question de savoir si la vie s'éteint au moment précis où la tête est séparée du corps5.

Le misérable qui avait insulté la mort fut jeté en prison et publiquement flétri6.

La fière attitude de Charlotte Corday, sa jeunesse, sa

* Cabanis, d'après le témoignage d'un médecin de ses amis, témoin oculaire.

* Beaulieu, Biographie universelle.

8 Anecdotes de la lievolution.

* Récit de la Chronique de Paris.

5 L'affirmative fut soutenue par Cabanis contre le docteur Sùe et l'anatomiste allemand Scunnering.

6 Voyez la lettre de Roussilion, juré au tribunal révolutionnaire, telle que la rapportent, d'après la Chronique de Paris, les auteurs de YHist. parlent., t. XXVIII, p. 355. »

MAHAT ASSASSINÉ. \07)

beauté, son courage, frappèrent tous les esprits, et excitèrent chez quelques-uns une admiration passionnée. Un grand poêle composa en son honneur une ode apologélique de l'assassinat :

Son œil mourant t'a vue, en ta superbe joie, Féliciter ton bras et contempler ta proie. Ton regard lui disait : « Va, tyran furieuv. Va, cours frayer la route aux tyrans tes complices. Te baigner dans le sang fut tes seules délices : Baigne-toi dans le tien, et reconnais les dieux. «

0 discordes civiles ! l'auteur de ces strophes violentes était André Chénier; et ce fut Marie-Joseph Chénier, son frère, qui fit, plus tard, le rapport qui mit Maral au Panthéon !

Parmi les (ils adopiifsde la Révolution et de la France, on comptait, à cette époque, un député de Mayence, nommé Adam Lux, cœur sincère et intrépide. Il s'élail trouvé sur le passage de la charrette qui conduisait la jeune fdle à l'éehafaud; et, dès ce moment, poursuivi, obsédé par un fanlôme charmant et triste, il avait résolu de mourir; il écrivit et publia une brochure où, sans approuver l'assassinat en théorie, il disait : « S'ils veulent me faire l'honneur de leur guillotine, qui désormais n'est à mes yeux qu'un autel..., je les prie, ces bourreaux, de faire donner à ma tète abatlue autant de soufflets qu'ils en firent donner à celle de Charlotte... » Il proposait, en terminant, qu'on élevât à l'héroïne une statue avec cette inscription : Plus grande que Brutus1 !

La Chronique de Paris, ce même journal qui avait annoncé en termes si singuliers la mort prochaine de Marat, essaya de sauver Adam Lux, en accréditant le bruit que la brochure portait un nom supposé2, et, lorsqu'on

1 Mémoires pour servir à V histoire de la Révolution, par Adam I.ux, réimprimés à Strasbourg, 1794.

* N* du 24 juillet 179:,.

l'eût arrêté, elle fit un dernier effort, en affectant de le croire fou. « Comment répondre du moral d'un homme qui, arrêté, s'est écrié avec joie : « Je mourrai donc pour Charlotte Corday ! » Il faut être fou pour avoir plaisir à mourir pour une personne qui n'existe plus. S'il est vrai que tout ce qui est inutile peutdevenir nuisible, on doit empêcher cet homme-là de mourir l. »

Telle ne fut pas l'opinion du Tribunal révolutionnaire ; et le malheureux Adam Lux fut condamné à mort le 5 novembre 1795. Dans son délire, il avait eu la pensée d'aller se faire sauter la cervelle à la barre de la Convention â.

Lorsque, devant le Tribunal révolutionnaire, Charlotte Corday avait dit : « J'ai tué un homme pour en sauver cent mille, » elle ne se doutait pas probablement qu'elle ne faisait en cela que professer la doctrine de Marat luimême; n'avait-il pas dit, lui aussi, et répété sans cesse qu'il demandait cinq cents têtes pour en sauver cinq cent mille? Sa carrière n'avait-elle pas été, d'un bout à l'autre, déterminée et dominée par cette maxime que proclama si follement, sur son cadavre, celle qui le tua : « Tous les moyens sont bons dans certaines circonstances? »

Oui, de tous les disciples de Marat, le plus illustre fut. . . . Charlotte Corday. Et elle poussa la logique du système jusqu'à assassiner le professeur, en vertu des principes qu'il avait professés !

De sorte que Marat périt, victime de la fausseté de ses prétendus axiomes; et, pour que rien ne manquât à ce solennel enseignement, il arriva qu'à son tour, en poignardant Marat, Charlotte Corday, loin d'atteindre son but, poussa au but contraire.

Quelles furent, en effet, les suites?

« N« du 28 juillet 1793.

* Histoire abrégée de la Révolution, t. III, liv. XVIII, p. 191.

D'abord, en ce qui louche Marat,-de tribun qu'il était il devint marlyr.

Qui ne connaît le tableau de David ? La tète appuyée sur le bord de son lit, Ma rat n'a que la poitrine et le bras hors de la baignoire, toute rouge de son sang. Dans une de ses mains est encore la lettre de Charlotte Corday : « Il suffit que je sois malheureuse pour avoir droit à votre protection. » Le bras, tombant avec la rigidité du cadavre, tient une plume. Sur un billot accoté à la baignoire, on voit un encrier, un assignat, et un écrit ainsi conçu : « Vous donnerez cet assignai à cette mère de cinq enfants, dont le mari est mort pour la défense de la patrie. » Loin de chercher un effet théâtral dans le jeu des lumières et des ombres, David a peint son tableau d'un ton clair, dans une manière rapide et ferme, légère et discrète, mais avec une vérité saisissante. La tête, cependant, après avoir été dessinée à la plume d'après nature, est idéalisée et sans hideur. Le tableau estd'une simplicité antique ; tout y rappelle la pauvreté stoïque du personnage ; pas d'autre accessoire que la plume et le couteau ! Il semble que le peintre, en dessinant la victime, ait évoqué les grandes figures de Sénèque et de Caton.«Ma- « rat! disait David, ah! celui-là, je l'ai peint du cœur1. »

Eh bien, qu'on se figure l'effet d'une œuvre pareille exposée pendant plusieurs jours dans la cour du Louvre, sur un autel, avec celte inscription au-dessous : « Ne pouvant le corrompre, ils l'onl assassiné ! »

De lù une enthousiasme funèbre, dont les transports allèrent jusqu'à la superstition. Ma rat eut des temples, il eut des arcs de triomphe*. Son buste, colporté partout, devint, dans beaucoup de maisons, un préservatif pour

1 Mots cites par M. Jal, dans ses Esquisses et Croquis. Comment ne pas rappeler ici le beau tableau de Charlotte Corday, par M. Henry Scheffer?

a Mercier, le Soitre-an Paris, chap. cxlvi : Fêtes de la Raison.

les suspects1. Beaulieu assure avoir eu enlre les mains un imprimé en forme de prière, composé par un nommé Brochet, et où se lisaient ces mots : « Cœur de Jésus, cœur de Marat ! 0 sacré cœur de Jésus ! 0 sacré cœur de Marat2 ! » Et ce cœur, on le renferma dans l'urne la plus précieuse du garde-meuble de la couronne8. Le 14 novembre 1795, une loi, rendue sur le rapport de Marie-Joseph Chénier, ordonna que les restes de Marat seraient admis au Panthéon, à la place de ceux de Mirabeau. Que dire encore? On bâtit à sa gloire, en plein Carrousel, une espèce de pyramide dans l'intérieur de laquelle on plaça son buste, sa baignoire, son encrier, sa lampe; et Mercier, à qui nous empruntons ces détails, ajoute : « On y posa une sentinelle qui, une nuit, mourut de froid ou d'horreur4. »

Telles furent, relativement à Marat, les conséquences de l'attentat de Charlotte Corday. Et l'influence de cet attentat, soit sur le sort des Girondins, soit sur la situation générale, quelle fut-elle?

La Montagne, d'abord disposée à l'indulgence, comme on a pu en juger par le rapport de Saint-Just, fut violemment ramenée à des pensées sombres, et sentit renaître toutes ses haines, quand elle entendit Levasseur crier au côté droit : « Le poignard des assassins est levé sur nous! Doublons, s'il esl possible, notre existence politique \ » A. partir de ce moment, une prompte décision sur les députés incarcérés fut ardemment poursuivie, et leur destin parut fixé !

D'un autre côté, le parti de la fureur, qui commençait à se fatiguer, reprit des forces. Marat était sincère, et sa sincérité, en mainte occasion, servait de garantie. Ses

1 Beaulieu. Biographie universelle.

* lbi(L

3 Beaulieu. Biographie universelle.

* Nouveau Paris, chap. cxlvi.

•s Mémoires de Levaxeur, I. I, rhap. *, p. 507.

M A RAT ASSASSIINK. 107

folies, qui avaient leur contre-poids dans une sagacité peu commune, étaient une sorte de maximum démocratique, au delà duquel ne pouvaient se flatter d'aller les démagogues sans bonryi foi, dont l'ascendant se trouvait de la sorte annulé. Rien de plus profond et de plus vrai que ce mot de Camille Desmoulins : « Tout le temps que je vois Maral dans notre sein, je ne saurais avoir de crainte^car celui -là au moins ne saurait être dépassé l. » Marat mort, il n'y eut plus de sauvegarde contre les popularités intéressées et hypocrites, contre les faux tribuns aux gages de l'étranger. Marat fut remplacé par une tourbe de vils plagiaires qui, sans avoir ni sa droiture, ni sa vigilance patriotique, ni son coup d'œil, reprirent son apostolal sanguinaire et exagérèrent ses exagérations. Marat, s'il eût vécu, rendait Hébert impossible.

Qu'il nous soit donc permis de répéter ici, comme conclusion et avec toute l'autorité des faits qui viennent d'être exposés, ce que nous avons dit dans un autre ouvrage : L'assassinat est une faute aussi bien qu'un crime; et il le faut laisser aux aristocrates et aux tyrans. Que Henri 111 attire le duc de Guise dans le château de Blois et l'y fasse égorger par des sicaires d'antichambre; que des séides royalistes essayent contre Napoléon d'une machine infernale, ce sont là forfaits dignes de ceux qui les commirent, et la démocratie défend qu'on la serve ainsi. De tels moyens sont contraires par essence à son génie et*à son. principe. Eh! qui donc pourrait sans insolence s'attribuer le droit de se mettre, seul, soit comme vengeur de la liberté, soit comme redresseur du destin, à la place de tout un peuple, presque à la place de l'Histoire? Un coupde poignard est une usurpation. Où est d'ailleurs le pouvoir correspondant à ce droit monstrueux? Quoi ! il serait donné au premier venu de changer, en avançant le brasr

• Mémoires de Levassent, t. I, chap. \, p. 527.

le cours des lois historiques! Cet homme qui passe dans la rue n'aurait qu'à presser la détente d'un pistolet pour donner une secousse au monde! Non, il n'en va pas de la sorte. Le mal, quand il existe au sein d'une société, tient à un vaste ensemble de causes auprès desquelles l'existence d'un individu, quelque puissant qu'on le suppose, ne figure qu'à titre d'accident. A nul homme on ne saurait accorder l'honneur de faire tenir dans sa vie celle d'un peuple. Nous en demandons pardon à 1 ombre de Pascal, mais il nous semble avoir amoindri l'humanité jusqu'au scandale, quand il a fait dépendre de la longueur du nez de Cléopâtre les destinées de l'univers. L'occasion est la surface de la cause, et voilà pourquoi, trop souvent, l'on prend l'une pour l'autre. On s'imagine abattre la tyrannie en abattant le tyran : erreur! Le mal est au fond des choses, quand il est. 11 n'existe point parce que quelqu'un le représente ; quelqu'un le représente parce qu'il existe. Vous avez poignardé César, malheureux? il va ressusciter, plus terrible, dans Octave! Vous avez forcé Néron à se donner la mort? vous n'échapperez pas à Vitcllius! Marat expire, noyé dans son sang? voici venir Hébert! 11 ne sert de rien de faire disparaître la personnification, lorsqu'on laisse subsister le principe personnifié, toute chose créant un homme pour son usage.

Sans doute, respect est dû à l'héroïsme, même quand il s'égare. La Grèce antique dressa des autels à Harmodius, à Aristogiton ; et nous avons tous été élevés à trouver belles ces paroles que Shakspeare met dans la bouche de Brutus : « As Cxsar loved me, / weep far him ; as he was fortunate, I rejoice al it ; as he was valiant, l honor him ; but, as he was ambùious, 1 slew him. » « César m'aima, je le pleure; il fut heureux, je m'en réjouis; il fut vaillant, je l'honore; mais il était ambitieux, je l'ai tué. » Malheureusement ce sont les erreurs les plus respectables qui, par la séduction qu'elles exercent, sont les

plus dangereuses. Où en serait la société, si, l'individualisme y devenant la loi du dévouement, chacun y était admis à n'accepter, de la légitimité de ses actes à l'égard de tous, d'autre juge que lui-même? Et pourtant tel est le pouvoir du dévouement, jusque dans son délire, que les meurtriers à la manière de Sand et de Slabs déconcertent presque également l'approbation et le blâme. Quand on rencontre leurs noms dans l'histoire, on est mécontent de sa raison si on les absout, et de son cœur si on les condamne.

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