BATEAD DE POUDRE PRIS AU PORT SAINT-PAUL
trouvait-elle avoir perdu qu'un de 8«8 défenseurs après un i;ombat de cinq heures, tandis que, })armi les assaillants, il y avait ({uatre-vingt-huit blessés et quatre-vingt-trois morts. Mais une puissance supérieure à celle des armées pesait Kur la Uastilli*. I.^ voix des canons était venue accabler de I^auney de l'injustice de sa cause, et l'avait précipité du liiiiil de son confiant orgueil dans une inexprimable anxiété. • Il faut se reiulre, ■ lui disaient les Invalides; • il faut ré- «isttT, » lui disaient les Sidsse». Et lui, tanlAt sombre,
tantdl exalté juscju'à la fureur, se promenant avec agitation ou s'arrêtant pour écouter le mugissement de la foule, il n'osait ni s'obstiner ni fléchir. Se rendre! mais, en bas, n'y avait-il personne ((ui attendît une proie? Résister! mais ces flots de sang.... Contre les iiéros téméraires qui, la poitrine nue, affrontaient ses canons, il pouvait tout, peut être : que pouvait-il contre les cadavres gisant autour de sa forteresse et <pii allaient se dresser devant lui? Parmi ses ennemis, il y en avait d'invincibles : c'étaient les fantOmes de son cœur.
Au fond, la peur de mourir le touchait si peu, que sa résolution suprênïe fut de se tuer, mais en faisant sauter la Bastille, mais en cachant son suicide dans l'anéantissement d'un faubourg. Plein d'un désespoir implacable , il prit une mèche de canon, s'approcha des poudres, l'œil fixe, la main étendue.... C'en était fait, si deux officiers n'eussent eu le temps d'accourir. Ils lui appuyèrent la baïonnette sur la poitrine et le firent reculer. Que résoudre? A travers le bruit croissant de la fusillade, un cri montait, un cri de souverain irrité : Bas les ponts! bas les ponts! tandis que, redoublant d'instances, les Invalides répétaient : « Il faut se rendre. » De plus en plus troublé, de Launey descendit dans la salle du conseil, où il se mit précipitamment à écrire. En ce moment, Louis de Flue, qui commandait les Suisses, ouvre la porte de la salle. Le canon des assiégeants menaçait les chaînes du second pont-levis : les Suisses devaient- ils se mettre en mesure de ])alayer l'avenue? Le gouverneur était-il décidé? On venait prendre ses ordres. Il répondit en tendant à l'officier un billet qui portait ces mots : « Nous avons vingt milliers de poudre; nous ferons sauter la gai-nison et tout le ([uartier si vous n'acceptez pas la capitulation. » L'officier suisse piit vivement la parole. Pourquoi se résigner si vite? Est-ce que les portes n'étaient pas entières? Est-ce que le fort était endommagé? Quoi! la garnison n'avait encore t[u'un mort, que deux ou trois blessés, et elle capitulait! Cette fois, de Launey fut inébranlable : l'officier suisse dut obéir.' Il se rend au pont-levis, et par une des ouvertures que lui-même avait fait précédemment prati((uer, il glisse le biUet, teslament de mort de la Bastille. En même temps, on criait de l'intérieur : « Qu'on ne nous massacre pas ! nous consentons à nous rendre. »
Il s'agissait d'atteindre le billet, dont les assaillants étaient éloignés de toute la largeur du fossé. On aj)porte une planche, on l'étend sur le parapet, quelques-uns montent dessus de manière à faire contre -poids, et, d'un pas ferme, un inconnu se risque le long de ce chemin mobile. Parvenu à l'extrémité, il avançait le bras, lors([u'un coup de fusil part et le renverse mort dans le fossé. Maillard le suivait, il lui succède , prend le billet , le remet à i li • , qui , après l'avoir lu à haute voix, le fixe à la pointe de son épée. Les gardes françaises dirent : « Foi de militaires , nous ne vous ferons aucun mal : baissez les ponts! • Les ponts s'abaissèrent. Alors, à la suite d'Elie, de Hullin, d'Arné, de Maillard, de Réole, de François, de Touniay, d'Humbert, de Louis Morin, le peuple se précipita comme un torrent.
La garnison était rangée en haie dans la cour : les Invalides à droite, les Suisses à gauche. Tous ils avaient déposé leurs fusils contre le mur, et , à la vue du jjeuple qui entrait en grondant, ils ôtèrent leurs chapeaux. Les InvaHdes firent mieux, ils applaudirent; mais, leur uniforme les désignant aux colères de la multitude, ils coururent les plus grands périls. Les Suisses, au contraire, ayant été pris d'abord pour des prisonniers, à cause du sarrau de toile (jui les couvrait, on les entoure avec attendrissement, on les. appelle du nom de frères, on les embrasse. Un seul d'entre eux périt, trahi par ses propres frayeurs. C'était celui-là même qui avait pointé les fusils de rempart. Déjà il avait laissé le pont derrière lui, gagné l'avenue.... un coup de sabre lui fendit le crâne et l'étendit au milieu du sang qu'il avait versé.
Vêtu d'un frac gris-blanc, la tête nue, la main appuyée sur une canne à pomme d'or, qui renfermait un glaive, le gouverneiir attendait en silence. Un marchand de la rue des Noyers -Saint-Jacques, nommé Gholat, le reconnaît et l'arrêle. Il voulut se poignarder : on le retint, on l'entraîna. Ils
ne savaient pas que, d'avance, l'agonie de son âme avait vengé le peuple! On arrêta aussi Miray, l'aide major, qui avait autrefois sen-i dans les gardes françaises. Se croyant perdu, il s'écria d'une voix étouffée : « A moi, camarades! laisserez- vous misérablement périr un brave homme?*» Les gardes accoururent, et cinq d'entre eux s'offrirent à le ramener chez lui, le protégeant de leur uniforme, aimé du peuple. Quant au lieutenant du roi, du Puget, il avait eu la présence d'esprit de retourner son habit; armé d'un gros bâton, les cheveux épars, il se perdit dans la foule et disparut.
Le désordre était immense, mais héroïqtie. Une curiosité frémissante animait tous les visages ; un mol sortait de toutes les bouches : « Où sont les victimes? \'oici la liberté. » Les uns s'enfoncent sous les voûtes, parcourent les sinuosités mystérieuses de la forteresse, s'acharnent aux portes des cachots; les autres vont sur les tours insulter aux cancns. Immortel délire de nos pères ! Un soldat qui descendait précipitamment de la plate-forme où on l'avait oublié, rencontre au fond d'un obscur escalier l'intrépide Louis Morin. Loin de fuir, il se jette à son cou en pleurant : « Ah! frère, ayez pitié de quelques pauvres soldats, qui ont été forcés d'obéir; jurez de demander grâce pour eux. — Je le jure, » répondit le noble jeune homme, et il tint parole. Mais, s'il y eut des épisodes touchants, il y eut aussi de lamentables méprises, des hasards funestes. Un enfant de dix ans ayant paru au sommet des tours, une balle lancée de la nie Saint Antoine lui fiacassa la tête. L'officier Béquard, le même qui avait empêché le gouverneur de faire sauter la Bastille, fut désigné comme un des porte-clés; on lui abattit le poignet d'un coup de sabre et on alla promener triomphalement dans Paris cette main qui venait de sauver le faubourg Saint- Antoine. Béfjuard n'avait pas combattu : on le tua pourtant, et on ne découvrit l'erreur fatale que lorsqu'il n'était plus temps de la réparer. Aussi sa mort fut-elle pleuréé surtout par les vainqueurs, et sa famille confondue dans les témoignages de la reconnaissance pubUque avec celles des martyrs de la journée.
Cependant les portes des cachots se sont écroulées sous un généreux effort, les prisonniers sont libres. Hélas! pour trois d'entre eux, il était trop tard! Victime, depuis sept ans, des vengeances inexpliquées d'un père implacable, le premier, qui s'aj)pelait le comte de Solages, ne retrouva ni des parents qui consentissent à le reconnaître, ni ses biens, deveims la proie de collatéraux avides. Le second se nommait Whyte. De quel crime était-il coupable, accusé, soupçonné du moins? On ne l'a jamais su. Lui, on l'interrogea vainement : à la Bastille, il avait perdu la raison. Le troisième, Tavernier, à l'aspect de ses libérateurs, avait cm voir entrer ses bourreaux et s'était mis en défense : on le détrompa en l'embrassant ; mais le lendemain il fut rencontré errant par la viUe et prononçant des paroles étranges : il était fou.
Pas un recoin de la Bastille n'échapj» aux investigations ardentes de la fovde. On sonda la forteresse jusqu'en ses plus noires profondeurs et on en rapporta d'horribles trophées : des chaînes que les mains de beaucoup d'innocents, peut - être, avaient usées ; des armes d'une forme bizarre , effrayante; des machines dont personne ne put deviner l'usage; un vieux corselet de fer qui paraissait inventé pour retenir un homme par toutes les articulations du corps et le réduire à une immobilité éternelle; le tableau qui ornait la chapelle de la BastUle, et qui représentait saint Pierre aux Liens, ûir on avait voulu que l'image de la servitude poursuivît, accablât les prisonniers jusqu'au pied de l'autel!
La salle du conseil, impétueusement envahie, livra ses
PUISE DE LA BASTILLE
arcliives; mais la fureur populaire ou les détruisit ou les dispersa. Toutefois, quelques pièces marquées d'un sceau funèbre ont été conservées à la justice de l'histoire, et, par
exemple, une lettre de Latude à Mme de Pompadour, lettre déchirante, dans laquelle on lit cette phrase : • Le 25 de ce mois de septembre (1760), à quatre heures du soir, il y
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