I.ATUD
pie voulait, c'est qu'on la détruisit. Thuriot exprimait ici les sentiments de la bourgeoisie; il parlait le langage de l'Hôtel de Ville. Aussi , lonwpie . après avoir paru à une fenêtre du Gouvernement et harangué de là les emportements populaire», il sortit de la forteresse, mille imprécations \e poursuivirent. I^es deux fusiliers qui l'avaient accom|)agné jus- <(u'au ponl-levis venaient d'être emportés par le flux et reflux de la multitude. < Nous sommes trahis! > criaient les plus animés. Ils entourèrent Thuriot et le reconduisirent au district de Saint-Louis de la Culture en tenant la hache levée «ur sa tête.
Le siège commença. Iji foule était immense, invincU)lement
irritée. Le chemin tournant, les rues environnantes, les cours faisant suite aux casernes, le faubourg Saint- Antoine regorgeaient d'hommes en armes. Des milliers de voix faisaient monter vers le ciel, à travers le bruit des décharges, ce cri impérieux : c Nous voulons la Bastille! » Mais derrière son double fossé, la Bastille paraissait inaccessible. Deux citoyens courageux, Davanne et Dassain, se laissent glisser, du toit d'un parfumeur, sur un mur qui touchait au corps de garde placé au delà du premier pont-levis. Arrivés à ce corps de garde, ils sautent dans la cour; deux anciens soldats, Aubin Bonnemer et Louis Tournay , les imitent , et tous ils brisent à coups de liache les chaînes qui retenaient le pont. Il tomba
si yiolemment qu'on le vit rebondir de plusieurs pieds de haut. Un homme fut écrasé, un autre meurtri. Le peuple s'élança en poussant un cri de triomphe.
Mais on n'était encore que dans la cour extérieure, celle du Gouvernement. Restait, pour aborder la Bastille, le second pont-levis à franchir. Le peuple y court avec impétuosité, reçoit une décharge de mousqueterie et recule le long de l'avenue, teinte de sang. Telle était la confusion que la plupart ignoraient sous quel intrépide effort les chaînes du premier pont s'étaient rompues; ils crurent que le gouverneur luimême avait donné l'ordre de l'abaisser, afin d'attirer la multitude et d'en faire un plus facile carnage. Ce furent d'inexprimables transports de fureur. Tandis que les uns se rangent contre les murs ou sous les portes, prêts à reprendre l'attaque, les autres repassent le premier pont pour aller répandre par toute la ville l'horrible nouvelle de la trahison commise.... De Launey était coupable d'avoir commandé le feu, non d'avoir commis la perfidie atroce qu'on lui imputait, et la justice veut qu'on en lave hautement sa mémoire ; mais la rapide adoption de l'erreur qui l'accablait prouve de quelles noirceurs Paris le jugeait capable.
Quinze ou vingt blessés avaient été déposés dtans diverses maisons de la rue de la Gerisaye : on en choisit un qu'il n'y avait plus espoir de sauver, et comme un étendard de vengeance, on le promena expirant sur un cadre. C'était un soldat aux gardes. A cette vue, au récit de la trahison dont on chargeait le gouverneur, ceux qui semblaient avoir hésité coururent aux armes. Un garde des impositions royales, qu'à sa redingote bleue on avait pris d'abord pour un bas officier de la garnison, pousse son cheval jusqu'au milieu de la place de Grève, et d'une voix émue : « Venez, mes amis, venez : nous allons sauver Piiris! » On le suivit en foule. De leur côté, les gardes françaises s'étaient ébranlés. Un détachement de grenadiers de la compagnie de Rufl'eville, des fusiliers de la compagnie de Lubersac , précipitèrent leur marche vers la Bastille, sous la conduite des sergents Wargnier et Labarthe. A côté d'eux s'avançaient deux mille soldats sans uniforme, soldats de la journée, que conduisait au feu le directeur de la buanderie de la reine, Pierre- Auguste Hullin, en qui l'âme d'un chevalier s'unissait à la taille d'un gladiateur. Aux hommes qui le proclamèrent leur chef, il avait dit : « Je vous ramènerai victorieux ou vous me ramènerez mort. » On prit deux canons qui étaient sur la place de Grève, et on les traîna au siège.
Au moment où les gardes françaises entrèrent dans la cour du Gouvernement, un épais nuage de fumée enveloppait la forteresse; du corps de garde de l'avancé, des casernes, de l'hôtel du gouverneur, s'élevaient des tourbillons de flammes, et plusieurs voitures de fumier, auxquelles Santerre avait mis le feu, brûlaient devant le second pont-levis. Mais ces voitures embrasées, loin de seconder les assiégeants, ne faisaient qu'embarrasser l'attaque. Il fallait absolument écarter le mouvant incendie, et on ne le pouvait qu'aux risques des plus affreux périls , les assiégés ayant pratiqué dans le pont levis deux meurtrières où se trouvaient placés des fusils de rempart chargés à mitraille Êlie, ol'ficier au régiment de la Reine infanterie, et un marchand nommé Réole, se portent en avant d'un pas ferme. Deux citoyens, dont on n'a pas conservé les noms, s'élancent à leur tour et tombent morts. Plus heureux, Êlie et Réole parvinrent à retirer les voitures brûlantes , en échappant au danger. Aussitôt le canon fut braqué en face du pont-levis, dont on espérait briser les cliaînes. Un funèbre enthousiasme s'était emparé des combattants : l'attarpie devint furieuse. Les rues adjacentes étaient remplies de
monde. De chaque toit, de chaque fenêtre de» maisons voisines on faisait feu. Quelques coups de canon furent tirés de la place, dont un à mitraille ; mais l'ardeur des assiégeant» croissait avec le danger. Au pied de la forteresse se pressaient, confondus dans un même élan, des ouvriers, des marchands, des soldats, des étrangers arrivés de la veille, des prêtres, des femmes. Une jeune fille fut blessée, qui. n'ayant pu retenir son amant, était venue combattre à ses côtés. L'espoir était immense comme le courage. Un citoyen ayant été atteint mortellement, il dit , la tête penchée sur les bras de ceux qui le soutenaient : t Je meurs, mes amis, mais tenez bon : vous la prendrez. » Et toujours, toujours ce cri : « Nous voulons la Bastille! •
Au plus fort de cette généreuse exaltation parut, aisément reconnaissable à la beauté de son visage brun et à sa haute stature, l'abbé Fauchet , cerveau faible, cœur puissant, un de ces hommes cpii vont à la folie en traversant l'héroïsme. Il n'avait point prononcé encore sa fameuse parole : « C'est l'aristocratie qui a crucifié Jésus; » mais depuis longtemps déjà il s'était donné à la Révolution. Du reste , il ne se présentait pas en soldat. Envoyé, ainsi que trois électeurs, ses collègues, par le Comité de l'Hôtel de Ville, il n'avait mission que d'en représenter les alarmes. Amener le gouverneur de la Bastille à partager entre la garnison et la milice bourgeoise le soin de garder la forteresse, en la mettant sous la main de la ville, là se bornaient les vœux du Comité permanent. Le peuple, pour prix de son sang versé, demandait davantage. Les trois parlementaires firent au gouverneur des signaux qu'on n'aperçut pas : ils adressèrent aux assiégeants de pacifiques exhortations qui ne furent pas écoutées. Us se retiraient donc, lorsqu'à l'extn'mité de la rue Saint-Antoine on vit flotter un drapeau. C'étaient de nouveaux parlementaires que conduisait, au bruit du tambour, Éthys de Comy. procureur de la %ille. Arrivés dans la cour du Gouvernement. ils se hâtent de signaler le drapeau ; un d'eux agite un mouchoir blanc au bout de sa canne ; un autre crie : « Nous venons en parlementaires, cessez le feu! > Les Invalides, rangés sur le sommet des tours, ôtèrent leurs chapeaux en signe de paix, renversèrent leurs fusils; mais, au même instant, les Suisses, qui, occupant la cour intérieure, n'étaient pas avertis, firent une décharge meurtrière. Alors, l'indignation du peuple revêtit un caractère d'exaltation à la fois farouche et sublime. Se croyant environné de traîtres, il mêle dans ses imprécations l'Hôtel de Ville et la Bastille. Éthys de Comy faillit perdre la vie ; à un électeur qui cherchait à le couvrir de son corps, on arracha ses pistolets et son épée. S'il était impossible de vaincre, est-ce qu'il était impossible de mourir? Un mot fut dit, que tous répétèrent : « Nos cadavres combleront les fossés. »
Sur ces entrefaites , une jeune et belle personne , qu'on assure être la fille du gouverneur, est amenée au pied de It forteresse. Des furieux l'entourent en criant : « Il faut la brûler vive , si le gouverneur ne se rend pas. > Le père était du nombre des assiégés : il entend l'horrible menace; du haut des tours, il aperçoit sa fille évanouie sur de la paille qu'on se disposait à allumer; pénétré d'horreur, éperdu, il s'avance, reçoit deux coups de fusil et tombe — Mais, pendant que ses camarades s'empressent autour de lui, un des combattants, le magnanime Bonnemer, s'élance vers la victime désignée, la sauve , l'emporte , et . après l'avoir mise en sûreté, retourne au combat.
Parviendrait -on à prendre la Bastille, à la faire capituler, du moins? Rien ne semlilait l'annoncer. Forcés de lutter à découvert contre des ennemis inaccessibles, de solides crè-
PRISE DE LA BASTILLE
ni;uux, d'épaisses murailles; dépourvus de tout ce que l'art di'rt sièges fournit de ressources à la constance ou à l'audace, les assiégeants étaient livrés, en outre, aux mille hasards de l'inexpérience, de la précipitation, du désordre. Ici, c'étaient des pompes qu'on faisait jouer dans le chimérique espoir de mouiller l'amorce des canons de la place, sans prendre garde ipie le jet de l'eau atteignait à peine le sommet des tours en
léger brouillard; là, c'était un combattant qu'un de ses compagnons terrassait d'un coup de crosse pour l'empêcher de mettre le feu au magasin des salpêtres! L'intrépidité du peuple était admirable, mais plus éclatante que décisive. Nul plan général d'attaque, nulle direction. Seuls, les gardes françaises observaient quelque discipline; la foule ne suivait que les inspirations de son courage. Aussi la garnison ne se