‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 134 sur 303 · VIRIEU · texte numérisé non relu

VIRIEU

sauf à délibérer ensuite sur la partie contestée, et voyant que sa voix se perdait au milieu du bruit, furieux, il fit passer au président un billet conçu en ces termes : « Monsieur le président, nous sommes ici quatre cents honnêtes gens opprimés par une majorité coalisée de huit cents députés; il est temps f[ue cette tyrannie finisse. Autrement, nous serons forcés de prendre des moyens violents de la faire cesser. » Clermont- Tonnerre, effrayé, se hâta de lever la séance. Le soir, Mirabeau disait à Virieu : « L'état pléthorique du roi et celui de

Monsieur peut abréger leurs jours; quant au comte d'Artois, on pourrait le regarder comme fugitif ainsi que ses enfants, et, d'après ce qui s'est passé, comme à peu près extra lex. •

Grande fut l'impression à Versailles. Elle revivait, plus que jamais implacable, cette inimitié qui, plus tard, devait faire dire aux courtisans, à l'aspect du duc d'Orléans s'approchant de la table royale : • Prenez garde aux plats 1 » On rappela ses avances aux distributeurs de popularité, ses ami

, tiés dégradantes, maint soulèvement sans cause connue , les factieuses illuminations du Palais-Royal, et, dans le cirque de ce même palais, Mme de Sillery faisant danser mademoiselle d'Orléans avec des enfants du peuple. On se plut, en redoublant de sarcasmes, et sans s'inquiéter de la vraisemblance du fait, à raconter qu'à l'époque de la réunion des trois ordres, le duc d'Orléans était entré plastronné dans la salle ; mais que la peur^ qiii se glisse sous les plus fortes cuirasses et va saisir le cœur qui lui convient, l'avait invinciblement saisi ; qu'il s'était évanoui en sortant de la chambre de la noblesse pour passer au tiers état, et que le secret de cetle défaillance avait été trouvé comme écrit en lettres déshonorantes sur sa poitrine découverte. La lenteur de sa marche souterraine vers le trône, on l'expliquait par l'irrésolution de son caractère, qui l'empêchait presque d'être de son parti. S'il avait fait quelque bien, c'était mensonge; s'il n'avait pas fait plus de mal encore, c'était impuissance!... Mais son vrai crime fut d'inspirer de l'ombrage : comment lui aurait-on pardonné , à la cour, une situation qui conspirait pour lui, et qui portait en elle quelque chose do si fatal, que, quarante ans après et par delà l'échafaud où avait péri le père, elle se trouva conspirer pour le fils?

La discussion ayant été reprise, Target proposa d'ajouter au décret : sans entendre rien préjuger sur l'effet des renonciations; amendement que l'Assemblée, de guerre lasse, adopta à la majorité de cinq cent ({uarantc et une voix contre quatre cent trente-huit, ce qui semblait assurer la victoire aux ennemis du duc d'Orléans. « Je demande, s'écria Sillery dans un accès de colère , qu'il soit dit dans le procès-verbal que le décret a été rendu en l'absence du duc d'Orléans. — Et moi, répliqua en riant le marquis de Mirepoix, je demande qu'il soit dit qu'il a été rendu en l'absence du roi d'Espagne. »

Les décrets du 4 août avaient été présentés à la sanction royale, et on l'attendait avec impatience. Au lieu de cette sanction, ce fut un mémoire que, le 18 septemln-e, Louis XVI envoya. Le génie de la contre-révolutioii l'avait évidemment dicté; mais l'histoire doit à la vérité do- faire connaître qu'il contenait sur certaines décisions prises par l'Assemljlée, des observations d'une justesse frappante.

<t II faut observer, y était-il dit, au sujet des dîmes, que la plupart des habitants des villes, les commerçants, les manufacturiers, ceux qui sont adonnés aux arts et aux sciences, et tous les citoyens rentiers ou autres qui n'auraient pas la double qualité de citadins et de propriétaires de terres, enfin, ce qui est plus important, les nombreux habitants du royaume dénués de toute propriété, n'auraient aucune pari à cette libéralité.... Que, dans une distribution faite avec soin et maturité, les cultivateurs les moins aisés profitassent en grande partie des sacrifices du clergé , je ne pourrais qu'applaudir à cette disposition, ^t je jouirais pleinement de l'amélioration de leur sort. Mais il est tel propriétaire de terre à qui l'affranchissement des dîmes vaudrait un accroissement de revenus de dix, vingt et jusqu'à trente mille livres par an : quel droit lui verrait-on à une concession si grande et si inattendue ? • C'était le langage de Sieyès sur les lèvres de Louis XVI; c'était l'écho alïaibh de cette parole fameuse : « Ils veulent être libres et ne savent pas être justes! »

On s'éleva avec véhémence contre le mémoire royal; on déclara que les arrêtés du 4 août faisaient partie intégrante de la Constitution, autorité préexistante au pouvoir de la couronne; que le roi avait conséquemment à les promiilijver, non à les sanctionner. Vainement Goupil de Préfeln et Lally-

ToUendal demandèrent-ils qu'on renvoyât à l'examen d'un comité les objections du monarque : l'Assemblée craignit, en différant , de tout compromettre. « J'ai toujours méprisé les fins de non -recevoir, » dit Mirabeau. « La nation, ajouta froidement Robespierre, n'a pas besoin, pour sa constitution, d'une autre volonté que la sienne. » Sur la motion de Le Cliapelier, il fut décidé que le président se rendrait auprès de Louis. XVI pour le supplier d'ordonner incessamment la promulgation. Louis XVI devait céder de mauvaise grâce, en termes restrictifs, mais il devait céder. Et alors, seulement alors, l'Assemblée statua qu'il pourrait garder le veto suspensif juscpi'à la seconde législature.

Dans le cours de ces débats, Volney avait proposé l'élection d'une Assemblée nouvelle. Il retira sa motion, surpris de ce qu'elle avait obtenu les applaudissements du côté droit, et sur ce cri de Mirabeau : « Souvenons-nous du serment du Jeu de Paume. ■

« Ainsi fut abolie ou suspendue, a écrit Rivarol, la monarcliie française, fondée l'an 420 de l'ère chrétienne, après quatorze siècles de fortunes diverses : d'abord aristocratie royale et militaire, ensuite monarchie plus ou moins absolue, et maintenant démocratie armoriée d'une couronne. » C'est bourgeoisie armoriée d'une couronne qu'il aurait fallu dire.

L'Assemblée constituante venait donc d'atteindre sa première étape! Si l'on s'y arrête un instant et qu'on se retourne pour mesurer de l'œil la route déjà parcourue, on n'aura pas de peine à retrouver la trace des deux influences signalées plus haut.

La déclaration des droits, presque entièrement copiée dans les calii'rs, et l'unité du Corps législatif, imposée par les rumeurs croissantes de Paris, voilà ce qui appartint au peuple inspirateur.

La royauté conservée et armée du veto suspensif, voilà ce qui appartint en propre à l'Assemblée constituante.

Qui n'admirerait ici la sagesse du peuple, rapprochée de l'imprévoyance des membres les plus influents de l'Assemblée? Quoi! ils viennent de jeter l'ancienne aristocratie par terre, et ce qui en personnifie les privilèges, l'injustice, l'insolence, ils le maintiennent! Inconséquents faiseurs de ruines, logiciens effarés de la destruction, ils veulent qu'on respecte le couronnement d'un édifice dont ils viennent de saper les bases ! Ce roi aux pieds duquel expire leur audace , ils le savent enveloppé par la contre-révolution, voué aux tourments d'une complicité fatale; ils le savent protecteur- né de mille entreprises souterraines dont eux-mêmes ils ont peur, et, loin de conjurer ce pérU, d'écarter cet obstacle, de repousser .cet ennemi, involontaire peut-être, mais d'autant plus ennemi, ils se donnent tout cela à craindre et à combattre ! Et il leur échappe que cette monarchie, immobile au milieu du mobile océan des passions populaires, serait, si elle était possible, un épouvantable écueil ! Ah ! libre à eux de déclarer la royauté irresponsable, inviolable : la Révolution, qui ne sépare pas, elle, les fonctions du fonctionnaire et la peine du châtiment, la Révolution se réserve de leur prouver, en des heures terribles, que ce qu'il est interdit de dénouer, on le coupe !

M. de Lamartine a dit : « L'Assemblée constituante laissa Louis X\l roi ou le refit roi, non par respect pour l'institution, mais par pitié pour sa personne et par attendrissement pour une auguste décadence! » Erreur d'une âme poétique! Les êtres collectifs sont moins chevalerescpies et se décident par d'autres motifs. L'Assemblée constituante conserva le trône parce cpie, voulant fonder la domination de

PREMIERS TRAVAUX DE L'ASSEMBLEE CONSTITUANTE

la bourgeoisie, elle avait besoin de laisser subsister, au faîte de l'État , un symbole éclatant de l'inégalité. L'Assemblée constituante consena le trône, à condition de le mettre en sous-ordre et de l'avoir toujours sous la main, parce qu'elle

sentit que, l'hérédité dans la transmission du pouvoir une fois supprimée, c'en était fait de la transmission héréditaire de la fortune et du bien-être. La bourgeoisie demandait un roi au même titre que la noblesse dont elle venait recueillir

VOLWEY

la succession. Il fallait un roi à la féodalité de l'or comme il en avait fallu un à la féodalité du fer.

Le calcul, certes, ne manquait pas de profondeur. Mais le tort de l'Assemblée constituante fut de le faire dans des circonstances qui le rendaient chimérirpie et devant une révolution qui avait la fureur de raisonner juste !

Amoindrir Louis XVI, c'était l'insulter. Lui laisser la couronne, c'était lui dter la vie.

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