ADMINISTRATION DE NECKER : PEUPLE AFFAMÉ TRÉSOR VIDE
Necker raconte qu'un jour, en descendant de chez le roi, il trouva la cour remplie de messagers venus des divers points
du royaume La situation était si tragique , les nouvelles attendues pouvaient alors renfermer de tels malheurs, ({ue l'arrivée de ces hommes, le battement des fers de leurs chevaux, le claquement de leurs fouets et la joie ignorante qui éclatait dans leurs regards, avaient coutume de produire sur lui une sorte d'impression douloureuse et mécanique dont il ne pouvait se défendre. Ce jour-là, l'impression fut terrible. Lorsque, s'empressant au-devant du ministre des finances, les courriers lui tendirent tous à la fois les dépêches dont ils étaient chargés, leurs mains lui parurent armées d'autant de poignards. Il rentra précipitamment dans son cabinet , il lut et fondit en larmes : les dépêches montraient, d'un bout de la France à l'autre, le peuple affamé.
Rien de plus émouvant que la manière dont Necker peint le trouble qui s'emparait de son âme et les fantômes qui faisaient l'effroi de son imagination, toutes les fois qu'il se trouvait face à face avec cette idée : demain peut-être Paris va manquer de pain. Cette idée formidable, il parvenait à la chasser pendant le jour; mais, pendant la nuit, elle prenait place à son chevet, elle se retrouvait pour lui au milieu du funèbre appareil des songes. Alors il se réveillait en sursaut, épouvanté, palpitant; et là fut le germe d'une maladie de cœur qui ne le quitta plus.
C'est qu'on en était venu en effet à subir, dans toute leur horreur, les conséquences de cette fameuse théorie du laissez-passer que Galiani avait si éloquemment mais si vainement combattue, que Turgot avait inaugurée au pouvoir, et <jue résumait ce paradoxe meurtrier de plusieurs arrêts du conseil : « Le pain doit être cher. » Turgot , en arrivant au contrôle général, avait borné à l'intérieur du royaume la liberté du commerce des grains , par lui décrétée ; mais la liberté absolue, sans limites, de ce commerce dont la vie du peuple dépend, était au fond de tous les écrits et constituait l'essence de la doctrine des économistes. Or, le triomphe de la bourgeoisie ayant fait prévaloir cette doctrine, il en était résulté que la libre exportation des grains hors du royaume avait fini par être permise, non plus par simple arrêt du conseil, mais en vertu d'une loi formelle, enregistrée dans toutes les cours.
Ainsi, une carrière indéfinie avait été ouverte à l'impitoyable génie de la spéculation privée. Il était devenu loisible à des négociants, ivres de cupidité, d'envoyer au loin , sur les marchés oîi le haut prix les attirait, les blés de la France, et de mettre la France en peine de se nourrir. Il était devenu licite de commettre le crime d'accaparement. De là, pour quelques - uns , d'immenses fortunes , et , pour des millions d'êtres à face humaine, le désespoir dans la faim. Il est vrai que la théorie des économistes l'emportait et qu'on jouissait de la liberté du commerce!... C'est en vain que Marat s'était élevé contre cette liberté pleine de sang et de larmes ; c'est en vain qu'il avait proposé de faire pendre les accapareurs connus, n'hésitant pas à les ranger au nombre des assassins , et des assassins qui tuent en grand : les accapareurs dénoncés trouvaient, dans la haute administration, un patronage qui était celui de l'ignorance et, quelquefois, celui de la complicité. Aussi, lorsqu'on 1788 Necker avait pris le ministère, les marchés de France étaient presque entièrement dégarnis; tous les grains étaient à Jersey, à Guernesey, au banc de Terre-Neuve; le peu qu'en possédait encore le royaume se trouvait vendu, payé; les accapareurs, on peut le dire, tenaient le peuple à la gorge.
A cette infernale trame de la cupidité s'ajoutaient, pour combler la mesure, les complots de la contre révolution. C'était avec une sorte de satisfaction sauvage que les représen-
tants de l'aristocratie domptée assistaient au spectacle de k multitude en détresse. * Vous aviez du pain sous le roi, maintenant que vous avez douze cents rois, allez leur en demander, » tel était le mot de leurs vengeances. Us ne s'étudiaient donc qu'à accroître le mal, qu'à l'envenimer, enfouissant leurs richesses, favorisant les accapareurs, augmentant la panique par de faux bruits et allant jusqu'à organiser des. attroupements factices à la porte des boulangers, comme Necker en a fait à moitié l'aveu.
Le premier acte de Necker, dès que les rêbes de l'administration lui furent remises, fut de faire suspendre l'exportation des grains partout où elle paraissait le plus dangereuse. C'était trop peu : le 7 du mois de septembre 1788, elle fut interdite d'une manière générale par arrêt du conseil.
En cela, Necker se montrait fidèle aux principes qu'il avait professés dans ses écrits. « Eh quoi! avait-il dit dans son célèbre ouvrage sur la législation et le commerce des grains, les représentants de l'ordre public pourraient me contraindre à éteindre un incendie, à mourir dans une bataille, et ils ne veilleraient pas à ma subsistance ! Us n'établiraient pas les lois qui peuvent la garantir! Ils ne modéreraient pas l'abus possible de la richesse envers l'indigence, de la force envers la faiblesse ! «
Mais , à cette nouvelle , les économistes du laisse z-passer fulminèrent. Ils accusèrent Necker, ministre, de s'être trop souvenu de Necker écrivain, comme si ce n'était pas le devoir d'un homme d'Etat et sa gloire que de régler ses actes sur ses convictions, comme si ce n'était pas de la sorte qu'avait agi Turgot en 1774! Alors fut répétée avec autant d'affectation que d'amertume l'objection si victorieusement réfutée par Galiani : s'occuper de la subsistance du peuple, c'est le traiter en enfant ou en esclave. Necker ne fut pas sans s'émouvoir de ces attaques, mais elles ne l'arrêtèrent point.
Non content d'emp-cher l'exportation des grains , il sollicita l'importation par des primes que régla un arrêt du conseil du 23 novembre 1788. C'était là une mesure utile, nécessaire peut-être, mais il eut le tort immense de lui donner trop de retentissement, trop d'éclat, ce qui revenait à sonner le tocsin. Les alarmes s'accrurent, et, en temps de disette, les alarmes sont mortelles. On put lui reprocher aussi, avec raison, d'avoir laissé conduire à leur destination les blés en chargement dans nos ports; avec plus de raison encore, on put lui demander compte de ses ménagements à l'égard de quelques hauts personnages soupçonnés d'être accapareurs. La vérité est que Necker n'avait ni le courage de son talent ni celui de sa vertu. N'osant mesurer, dans l'état de désespoir légitime et furieux où était le peuple, la portée des périls (pii menaçaient les accapareurs, il chercha moins à les frapper qu'à les déjouer et les aima mieux impunis que mis à mort.
Cependant l'épouvante gagnait de proche en proche; les besoins de jour en jour devenaient plus impérieux, et tandis qu'un petit nombre de calculateurs sans entrailles mettaient à courir le risque des vengeances populaires toute l'intrépidité du mal, les négociants honorables refusaient de prendre part au commerce des grains, soit de peur d'un soupçon flétrissant, soit par crainte de tomber victimes de quelque sanglante méprise de la misère.
Il fallait donc de toute nécessité que l'État se fît lui même acheteur de blés. Pour tirer des magasins étrangei-s de quoi nourrir la France, Necker mit tout en œuvre : l'argent, le crédit , les soUicitations , les promesses , les espérances. Il s'adressa, éperdu, à l'Italie, à la Sicile, à l'Amérique, à l'Allemagne, à la Barbarie, au Brabant , à la Flandre autrichienne, à l'Angleterre, aux Villes anséatiques, si bien que