COMTE DE PROVENCE
ni en Orient, ni en Russie, pour traiter le» choses si lestement.... En France, on ne se soumettrait pas à une révolulion de sérail. •
Comme il est facile de donner le change à l'opinion ! Quand Mirabeau se faisait ainsi le conseiller occulte d'un prince (|ui conspirait sans attirer sur lui les soupçons, il était à la veille de figurer comme complice d'un autre prince qui attirait sur lui tous les soupçons sans conspirer.
Car, que le duc d'Orléans eûtrésolude renverser la couronne dans le sang pour l'y ramasser, ni son caractère ni sa conduite n'avaient ju8f|u'alors autorisé cette accusation. En réa-
lité, qu'avait-on à lui reprocher? D'avoir combattu les édits bursaux, lors de l'Assemblée des notables? D'avoir adouci par d'abondantes aumônes les rigueurs de l'hiver de 1 788 ? D'avoir poussé, en 1789, à la réunion des trois ordres? Seuls, les commentaires envenimés de la haine pouvaient transformer en crimes des actes semblables.
Il est vrai qu'il vivait ouvertement séparé de la famille royale; mais de quoi côté étaient venues les attaques? C'est ce qu'il importe de rappeler, pour l'éclaircissement d'un point historique sur lequel on s'est plu à rassembler les ténèbres.
S'il est un fait certain, incontestal)le, c'est cpi'au comljat naval d'Ouessant, en 1788, le duc d'Orléans, alors duc de Chartres, s'était comporté avec le sang-froid d'un vieux guerrier. Dans cette occasion, il avait été tellement en vue, les témoignages étaient si nombreux, les rapports de l'amiral d'Orvilliers si favorables, que, d'abord, aucun doute ne s'éleva. Lorsque, de retour à Paris, le duc parut à l'Opéra, il y eut explosion d'enthousiasme, et, attentif aux allusions flatteuses, le peuple, par ses applaudissements, interrompit plusieurs fois le spectacle Qu'arriva-t-il, cependant? Marie- Antoinette haïssait ce prince, pour quelques vanteries indé centes que sa fatuité s'était, dit -on, permises : soit ce motif, soit à cause de l'ancienne rivalité des deux branches, l'ovation qu'il venait de recevoir n'éveilla qu'un sentiment à la cour, celui d'une implacable jalousie. On s'y répandit en sarcasmes, en mortelles injures, que les échos du dehors répétèrent. Si entre les deux flottes la victoire avait liésité', la faute en était à l'insubordination du prince. Il avait désobéi à certains signaux. Et puis, il avait man([ué de cœur.... De sorte que celui qui, sous les yeux de Lamothe-Piquet, s'était montré si brave, se trouva être tout à coup le dernier des lâches ! On alla jusqu'<à lui supposer l'intention d'obtenir la survivance de la charge de grand amiral, contre le gré, au détriment du duc de Penthièvre, son beau -père, qui l'occupait. Indigné, désespéré, il écrivit à Louis XVI :
« Sire, les bontés de Votre Majesté autorisent la confiance qui m'y fait recourir, et ma situation les rend bien nécessaires.... Votre Majesté sait qu'on a répandu dans le public que j'avais engagé M. d'Orvilliers à rentrer le 29 juillet. Je donne ma parole d'honneur à Votre Majesté que je n'ai eu aucune communication avec lui depuis le 26. J'ai suivi en ce moment ses ordres, dont je ne me suis pas écarté une minute. Le 27, je lui ai donné des preuves de subordination qui m'ont beaucoup coûté.... Daignez, Sire, réfléchir un moment sur la bizarrerie de ma situation. Je sers dans la marine depuis quatre ans sans aucun motif d'intérêt. Mon ambition se bornait à prouver à Votre Majesté mon zèle et à mériter son estime On me suppose des vues basses, intéressées; on a la méchanceté de suggérer à mon lieau-père que je fais les fonctions de sa charge, et même que je fais des démarches pour la lui enlever. J'ai servi dans l'escadre sous les ordres d'un officier, mon cadet, comme subordonné; on m'impute toutes les fautes comme général , et, pour accréditer ces noirceurs, on répand que Votre Majesté a témoigné son mécontentement. D'après ce fidèle tableau, Votre Majesté peut juger si mon cœur est navré et s'il a sujet de l'être. L'estime de mon beau-père, le sort de mes enfants, le bonheur de ma femme, ma gloire, ma réputation, tout est compromis. Ces puissants motifs m'autorisent à avoir recours cà Votre Majesté et à lui demander de créer pour moi la place de colonel général des troupes légères. Cette grâce en imposerait à mes ennemis. Elle prouverait au public que Votre Majesté est satisfaite de ma conduite, et ferait le bonheur de ma vie, en me procurant les moyens d'être utile à Votre Majesté et de mériter les bontés dont elle aurait bien voulu m'honorer.
« Sire, de Votre Majesté, le très humble, très-obéissant et très-fidèle sujet et serviteur. »
Plus juste que les courtisans, Louis XVI traça de sa main sur l'original de la lettre qui vient d'être transcrite :
« Le roi, voulant donner à M. le duc de Chartres un témoignage distingué de sa satisfaction, et prouver qu'il est également content de son zèle et de la capacité qu'il a montrée pour son service dans toutes les occasions, et particulièrement au combat d'Ouessant, du 27 juillet dernier, crée
pour lui la charge de colonel général des hussardfî et troupes légères, avec un régiment colonel-général, pour lequel M. le duc de Chartres travaillera avec Sa Majesté. »
C'était donc en réponse à une demande du duc, c'était comme manjue de iiaute satisfaction que Louis XVI lui avait conféré la charge de colonel général des hussards. Eh bien! cette faveur, odieusement interprétée par les amis de la reine, on la présenta comme une épigramme flétrissante. En vain le duc d'Orléans essaya-t-il d'opposer des actions d'éclat aux imputations qui le livraient à de si injustes mépris ; en vain mit-il une ardeur passionnée à solliciter des occasions pour son courage, il ne rencontra qu'humiliants refus ; on circonvint le faillie Louis XVI, on changea sa bienveillance en aigreur, et Marie-Antoinette put, au nom du roi, adresser à un prince que poursuivait sa haine, la lettre suivante, si dure, en dépit des formes apprêtées du style de cour :
« Le roi est informé et mécontent, monsieur, de la disposition où vous êtes de vous joindre à son armée. Le refus constant qu'il a cru devoir faire aux instances les plus vives et, ce qui le touche de plus près, les suites qu'aura votre exemple, ne me laissent fpie trop voir qu'il n'admettra ni excuse ni indulgence. La peine que j'en ai m'a déterminée à accepter la commission de vous faire connaître ses intentions, qui sont très- positives. Il a pensé qu'en vous épargnant la forme sévère d'un ordre, il diminuerait le chagrin de la contradiction sans retarder votre soumission. Le temps vous prouvera que je n'ai consulté que votre véritable intérêt, et qu'en cette occasion, comme en toute autre, je chercherai toujours, monsieur, à vous prouver mon sincère attachement.
« Marie -Antoinette. »
Voilà comment s'annonçait, au sein de la famUle royale, la tragédie que dénoua le vote des 16 et 17 janvier 1793 !
Le duc d'Orléans n'était né certainement ni pour l'ambition ni pour la haine. Son âme d'ailleurs, amollie par l'abus des voluptés, n'avait pas le ressort qu'exigent les vastes desseins et la. recherche des joies araères. Mais la guerre que la cour lui déclara servit à grouper, moins encore autour de lui qu'autour de son nom, une foule de mécontents dont l'opinion publique le fit chef malgré lui-même. Il en résulta, de la part de ses ennemis, un redoublement de rage, et la Révolution l'emporta enveloppé dans des fureurs contraires.
Le vrai conspirateur, c'était le comte de Provence, comme la suite le prouvera.
Intéressé à voir se produire sous le nom d'un autre ces sortes d'agitations dont les fauteurs apparents finissent presque toujours par être les victimes, il fut le premier à faire croire, au moyen de ses affîdés, à l'existence d'un parti ayant pour chef réel, reconnu, et décidé à tout, le duc d'Orléans- Quant à lui, que lui importait la modestie de son rôle, si elle devait le conduire au but en lui épargnant les périls de la route? Il lui suffisait d'être à l'abri des emportements de là place publique. Or, il est à remarquer que jamais l'émeute ne gronda contre le Luxembourg ; que jamais, dans le temps même où personne n'échappait à l'insulte, l'insulte ne monta jusqu'au comte de Provence. D'où ce mot violent de la reine qui reviendra dans le cours d'une histoire consacrée au souvenir de tant d'orages • « Laissez-le partir, laissez-le partir. On lui ouvrira le passage, et il arrivera chez lui sans avoir reçu une égratignure. Monsieur a le talent d'apprivoiser les bêtes féroces ; elles ne sont à craindre que pour nous. »
Au surplus, et pour qu'aucun doute n" reste sur la nature
FACTION DU COMTE DE PROVENCE
«lu rôle que jouait dans l'ombre le comte de Provence, citons, par anticipation, la lettre suivante, lettre autographe «ju'un hasard heui-eux nous a fait découvrir, et qui jette tant de jour sur des intrigues jusqu'ici complètement ignorées :
1" novembre 1790.
• Je ne sais, monsieur, à quoi vous employez votre temps et l'argent que je vous envoie. Le mal empire, l'Assemblée
MADAME CAMPAII
détache toujours quelque chose du pouvoir royal ; que restera-t-il si vous différez? Je vous l'ai dit et écrit souvent. Vjks n'est point avec des libelles, des tribunes payées et quelques malheureux groupes soudoyés ([ue l'on paniendra à écarter Bally (sic) et Lafayettc ; ils ont e.xcité l'insurrection \tarm\ le peuple ; il faut qu'une insui-rection les corrige à n'y plus retomber. Ce plan a, en outre, l'avantage d'intimider la
nouvelle cour, et de décider l'enlèvement du soliveau. Une fois k Metz ou à Péronne, il faudra qu'il se résigne ; tout ce ([lie l'on veut est pour son bien ; puiscju'il aime la nation, il sera enchanté de la voir bien gouvernée. Envoyez au bas de cette lettre un récépissé de deux cent mille francs.
• Louis-Stamslas-Xavieh. •
CÏÏAriTRE \III
LA QUINZAINE DES COMPLOTS
EPENDANT, le peuple, à Paris, était à tout de souffrances. Il mourait littéralement de faim. Gliac[ue jour, du fond de ces noirs quartiers que l'inquiétude assiège et cju'habite la pâleur, on voyait sortir par groupes, dès quatre heures du matin, hommes, femmes, enfants, vieillards, qui tous à grands cris imploraient le pouvoir de vivre. Un pain acheté, conquis, c'était une victoire. Et quel pain ! Une masse dont la couleur noirâtre, la saveur terreuse, la fétide odeur annonçaient des farines viciées par d'homicides mélanges. Qui -dira le désespoir d'une mère, quand sur ses genoux repose immobile la tète de son enfant tué par la faim? Rachel ploravit filios suos, el noluit consolari quia non sunt!
Vers cpii montait, du sein de cette horrible détresse, l'espérance du peuple? Vers le roi, oui, vers le roi, qui, pendant ce temps-là, faisait des serrures, dînait, chassait, s'endormait au conseil.
« Ah! si le roi savait! disait-on parmi la foule. Il est bon, lui! Mais ceux de la cour lui cachent la vérité, ils le trompent. Ah ! s'il pouvait voir de près nos misères ! s'il n'était pas à Versailles ! s'il était ici ! »
Touchante et subhme confiance ! A ce peuple accablé de tant de maux il paraissait impossible que le chef de l'Etat ne fût pas le père des malheureux.
Il est juste d'ajouter qu'aljandonné à ses propres inspirations, Louis XVI n'eût peut-être pas été indigne de cette confiance. On se reportait aux promesses de ses jeunes années. 0-1 se le représentait surpris un jour par quelques-uns de ses gardes au sortir d'une mansarde où il avait porté de furtives aumônes, et s'écriant : «Eh! messieurs, ne puis-je donc aller en bonne fortune sans que tout le monde le sache? » On se rappelait la simplicité de ses mœurs, et avec quelle effusion vraie, avec quel attendrissement, embrassé un jour en pleine rue par une vieille femme, il l'avait embrassée à son tour. Enfin , les calamités d'un récent hiver avaient laissé, de sa bienfaisance, un souvenir qui faisait battre encore sous les haillons plus d'un pauvre cœur déchiré. Pendant le froid, si rigoureux, de 1783, n'avait-il pas ordonné des distributions de l)ois qu'il surveillait lui-même? N'avait-il pas permis aux indigents d'entrer au château, de pénétrer dans les cuisines, de s'y chauffer, d'en emporter de la braise et de la soupe?
Il était donc naturel que Paris , le Paris des malheureux, brûlât d'arracher Louis XVI à son funeste entourage de Versailles. Pourquoi, d'ailleurs, cet éloignement qui ôtait tout contre-poids à l'influence des pervers? Pourquoi le trône relégué derrière cet insolent rempart de flatteurs et de valets? Pourquoi,- entre le roi et le peuple, cette distance qui empêchait le peuple de voir le roi, et le roi d'entendre, de connaître, 'de comprendre le peuple? Bientôt, d'un bout à l'autre des faubourgs, il n'y eut plus qu'une voix : a Ayons le roi, nous aurons du pain. »
Telle était la disposition des esprits, quand tout à coup des rumeurs pleines d'alarmes se répandent. On raconte, on a.<5.sure ([ue la mort des meilleurs citoyens est résolue; qu'une ILste de proscription est dressée; que les principaux d'entre les nobles se sont engagés par un serment terrible; qu'on
veut enlever le roi, le conduire à Metz. Là sont des soldats (fu'on juge capables dii décider de l'empire, comme autrefois les prétoriens à Rome; là commande le marquis de Bouille, qui a refusé, quant à lui, de prêter serment à la Constitution et qu'on sait prêt pour la guerre civile.
En même temps paraissaient dans les rues, ainsi que cela s'était vu avant !a prise de la Bastille, des uniformes nouveaux, étranges, des uniformes verts à parements rouges. Les chevaliers de Saint-Louis affluaient, la provocation dans les yeux et affectant des airs vainqueurs. Des cocardes noires se montraient aussi ; et que signifiaient-elles, que présageaientelles, ces cocardes, coideur de la nuit?
La souffrance est féconde en visions, et les visions ne trompent pas toujours : Paris se crut enveloppé de mystérieux ennemis. Les femmes, plus promptes d'ordinaire soit à la peur, soit au courage, furent les premières à s'émouvoir. EUes excitaient leurs maris et leurs frères, les gourmandaient. Esprits épais , cœurs pusillanimes , qu'attendaient-ils ? Une caverne sombre était devant eux : que n'y entraient-ils résolument pour la sonder, une pique dans une main, un flambeau dans l'autre? Et à ces exliortations violentes leur colère mêlait injurieuseraent le nom de la reine.
Car, sur Marie- Antoinette s'était accumulée , par le crime des courtisans, toute la haine qu'inspiraient leurs complots. Elle-même, d'ailleurs, volontaiiement et avec audace, elle courait alors au-devant des inimitiés. Ce n'était plus, à l'époque où nous sommes , cette princesse frivole et charmante (pii, du rang suprême, n'aimait que ce qui le fait oublier. Depuis la convocation des États généraux, depuis la prise de la Bastille surtout, son visage avait pâli , son front était devenu pensif, et l'amertume de son sourire, la tristesse altière de son regard, trahirent plus d'une fois les secrets de son âme. Elle s'occupait maintenant des affaires ; elle y apportait l'ardeur d'une femme et les fureurs d'une reine outragée ; absente ou présente, elle pesait sur les délibérations des ministres ; Louis XVI passait sa vie à lui résister faiblement et à lui céder; Necker la craignait; et, en la voyant si décidée, si fière, si impétueuse , si supérieure par l'énergie de la volonté à un monarqice - artisan , la cour se groupait autour d'elle : la reine c'était le roi.
On le savait bien , à Paris, et même ce qui se passait au château, dans ses profondeurs les plus cachées, nul ne l'ignorait. Il y avait là, en effet, toute une classe d'hommes qui, bien cpie leur sort dépendît de la cour, n'en étaient pas moins attachés de cœur à l'ordre nouveau. Les domestiques principaux, dont les familles demeuraient à ^'ersailles et formaient une partie notabla de la bourgeoisie de cette vUle, appartenaient presque tous à la garde nationale. Ils étaient enorgueillis de leur uniforme, et ce leur était une mortelle offense d'entendre la cour parler en termes de mépris de ce ([u'elle appelait a la transformation des valets en capitaines. » Mme Gampan rapporte qu'un jour les musiciens de la chapelle ayant paru à la messe du roi en habit militaire, Louis XVI en fut très-offensé et fit défendre à ses serviteurs de paraître désormais en sa présence avec ce costume déplacé.
Ainsi s'aigrissaient, autour du trône, dans son voisinage, les ressentiments et les haines. Nous avons eu déjà occasion de faire remarquer que la nombreuse domesticité qui encombrait les antichambres de ^■e^sailles constituait un peuple d'espions. Les murailles, au château, écoutaient tout et redisaient tout. Les gestes mêmes, on les dénonçait.
Le 1 4 septembre, le comte d'Estaing écrivit à la reine une lettre dont il est heureux que le brouillon ait été conservé à l'histoire :
LA QUINZAINE DES COMPLOTS
« Mon devoir et ma fidélité l'exigent.... Il faut que je mette au.\ pieds de la reine le compte du voy âge que j'ai fait à Paris. On me loue de bien dormir la veille d'un assaut ou d'un combat naval.... Eh bien! il faut que je l'avoue ù "\'otre Majesté, je n'ai pas fermé l'œU de la n uit. On m'a dit dans la société, dans la bonne compagnie..'., qu'il y a un plan de formé ; que c'est par la Champagne ou par ^'e^d^m que le roi se retirera ou sera enlevé ; ([u'il ira à Metz. M. de BouiUé est
nommé, et par qui? par M. de Lafayette, qui me l'a dit tout bas à table, chez M. Jauge. J'ai frémi qu'un seul domestique ne l'entendit. Je lui ai fait observer qu'un mot de sa bouche pouvait devenir un signal de mort. Il est froidement positif, M. de Lafayette ! Il m'a répondu (ju'à Metz, comme ailleurs, les patriotes étaient les maîtres, et qu'il valait mieux qu'un seul mourût pour le salut de tous. M. de Breteuil, qui tarde à s'éloigner, conduit le projet. On accapare l'argent, et l'on
COUTE 1> ESTAINC
promet de fournir un million et demi par mois. M. le comte de Mercy est malheureusement cité comme agissant de concert.... Je 8ui8 allé chez l'ambassadeur d'Espagne, et c'est là, je ne le cache point à la reine, que mon effroi a redoublé.... Après avoir parlé de la cour errante, jmursuivie, trompée par ceux qui ne l'ont pas soutenue lorsqu'ils le pouvaient, et qui voudraient encore, qui veulent actuellement l'entraîner dans leur chute, et m'être afQigé d'une ))an(pu'route générale, devenue dès lors indispensable, je me suis écrié que, du moins,
il n'y aurait d'autre mal que celui que produirait cette fausse nouvelle, si elle se répandait, parce qu'elle était une idée sans fondement. M. l'ambassadeur d'Espagne a baissé les yeux à cette dernière phrase. Je suis devenu pressant, et il est enfin convenu que quel((u'un de considérable et de croyable lui avait appris qu'on lui avait proposé de signer une association.... ^
Le comte d'Estaing terminait sa lettre par l'expression des plus vives alarmes et par la demande d'une audience.
Marie-Antoinette le reçut : que se passa-t il dans leur entrevue? Rien à cet égard ne transpira; mais la suite montre assez que le comte d'Estaing, patriote par système, courtisan par habitude et par ambition, se laissa gagner à demi.
Les bruits dont on s'inquiétait si fort étaient fondés. La route de Versailles à Metz avait été garnie de troupes. A quinze lieues de la première de ces villes, elle étaient échelonnées, et à des distances assez rapprochées. Gomme on avait prévu la résistance de Louis XVI, tout se trouvait préparé pour son enlèvement. L'idée venait de M. de Breteuil, et l'ambassadeur d'Autriche appuyait le projet de son influence diplomatique.
Voici quel était le plan d'invasion, tel que le donne un auteur royaliste, Montgaillard, qui ajoute :
« L' ex-ministre et l'ambassadeur se glorifiaient, en 1794, d'avoir formé et conduit ce projet de contre-révolution. Nous l'affirmons, parce que M. de Breteuil et M. de Mercy nous l'ont dit. M. le marquis de Bouille a bien voulu nous dire aussi en 1794, à la Haye, que le projet avait été formé et poussé assez avant, mais que Louis XVI n'ayant pu se décider au moment de l'exécution, les personnes dont le monarque était environné à cette époque manquèrent du caractère nécessaire pour l'enlever. »
Du reste, à ce complot de la cour répondaient des complots contraires. Ceux-là se sont trompés sans doute qui n'ont attribué pour cause aux fameuses journées d'octobre que le jeu des partis ; mais non moindre a été l'erreur de ceux qui les ont présentées comme l'unique effet de la spontanéité populaire. La vérité est que les ambitieux mécontents avaient intérêt à traîner Louis XVI à Paris, oîi ils comptaient le dominer par la peur. Ils enflammèrent et se préparèrent à diriger un mouvement qui servait leurs desseins. Déjà, à l'issue d'une orgie, au milieu des fumées du vin, Mirabeau s'était écrié en termes dont l'obscénité brutale défie toute reproduction textuelle : « Il faut violer la cour et s'en moquer. » Peu de temps après, vers la fin du mois de septembre, il disait à Blaizot, libraire de la cour : « Mon ami, je prévois de malheureux événements ici, dans dix à douze jours. Mais que tous les honnêtes gens et ceux qui vous ressemblent, Blaizot, ne s'en alarment point : l'orage ne crèvera pas sur eux. » On répandit aussi dans Paris, et principalement au Palais-Royal, ces paroles prononcées à dessein par le même Mirabeau : c Si une insurrection est possible, ce serait seulement dans le cas ou les femmes s'en mêleraient et se mettraient à la tête. >
Un fait sur lequel Bertrand de Molleville donne des détails qui ne permettent pas d'infirmer son témoignage et que les divers historiens de la Révolution se sont abstenus de faire connaître, soit ignorance, soit calcul de l'esprit de parti , c'est le fait du conciliabule tenu chez Malouet , le 15 septembre. La veiUe, plusieurs membres de l'Assemblée, dévoués au roi, avaient reçu avis, par lettres confidentielles, que le 5 octobre était le jour désigné pour frapper un coup décisif. Saisis de frayeur, ils se communiquèrent l'un à l'autre leurs renseignements, les comparèrent et mirent en délibération les mesures à prendre. Ils s'étaient réunis au nombre de quinze, mais ils se croyaient assurés du concours de plus de trois cents députés du tiers ; et l'évêque de Langres, Lally-Tollendal, Virieu, qui faisaient partie de la réunion, répondaient de l'assentiment de la majorité des nobles et du clergé. Après mûr examen, il fut convenu que le mieux était d'engager Louis XVI à transférer l'Assemblée à Tours. Porter directement cette proposition au roi , c'était ébriiiter
le projet et tout perdre . l'évêque de Langres et Malouet eurent mission de se rendre chez M. de Montmorin, qu'ils allèrent trouver à neuf heures du soir. Necker y était. On fit part aux deux ministres de la résolution adoptée. Ils partirent aussitôt ; le conseil fut convoqué ; mais Malouet et l'évêque de Langres ne tardèrent .as à être informés que le roi s'opposait d'une manière absolue à la translation de l'As semblée, et que, d'ailleurs, on avait pris pour la sécurité commune toutes les précautions nécessaires.
Ces précautions jugées suffisantes, en quoi les faisait-on consister? Le 18 septembre, le comité militaire, à Versailles, fut averti qu'il allait recevoir, de la part du comte d'Estaing, une communication importante. En effet, le comte entra, l'air profondément préoccupé, mais composant son visage. Après avoir fait sortir ceux qui n'étaient pas de l'état-major de la garde nationale : » J'ai un secret à vous confier, dit -il : jurez que vous ne le divulguerez pas. » On le jure, et lui, montrant un papier qu'il avait apporté mystérieusement, donne lecture de la lettre suivante, adressée à M. de Saint -Priest, ministre de la maison du roi :
« Le duc de La Rochefoucauld vous aura dit l'idée qu'on avait mise dans la tête des grenadiers d'aller cette nuit à Versailles. Je vous ai mandé de n'être pas inquiet, parce que je comptais sur leur confiance en moi pour détruire ce projet, et je leur dois la justice de dire qu'ils voulaient me demander la permission et que plusieurs croyaient faire une démarche très-simple et qui serait ordonnée par moi. Cette velléité est entièrement détruite par les quatre mots que je leur ai dits, et il ne m'en est resté que l'idée des ressources inépuisables des cabaleurs. \'ous ne devez regarder cette circonstance que comme une nouvelle indication de mauvais desseins , mais non en aucune manière comme un danger réel. Envoyez ma lettre à M. de Montmorin. On avait fait courir la lettre dans toutes les compagnies de grenadiers, et le rendez -vous était pour trois heures à la place Louis XV. »
Le signataire de ce billet, c'était Lafayette.
Ainsi, plus de doute. Les gardes françaises avaient été au moment de marcher sur Versailles. Et qu'importait que M. de Lafayette les en eût détournés? Un danger venait d'être signalé : ne pouvait-il renaître? VoUà ce que le comte d'Estaing fit ressortir vivement. Il se garda bien de dire, ce qui était vrai, que les gardes françaises, animés du sentiment populaire, n'avaient eu d'autre intention, lors[u'ils avaient parlé de marcher sur Versailles, que d'aller partager avec les gardes du corps le soin de veiller à la conservation du prince , tout en empêchant son départ. Il peignit les alarmes du roi, le péril où cette insurrection, ce furent ses termes, jetterait et la famille royale et les représentants de la nation. Puis, un cri s'élevant : « Nous repousserons la force par la force. » — •t Ètes-vous en état, demanda- 1- il, de résister à dix -huit cents ou deux miUe hommes bien armés, bien disciplinés? » Le comité n'osa répondre affirmativement, et le comte d'Estaing fit décider que la municipalité serait requise de demander au roi le secours d'un régiment.
Aussitôt, accompagné de six officiers , le comte court à la municipalité, qui consent à ce qu'il désire , sous la condition que la lettre de M. de Lafayette sera annexée aux registres et déposée dans les archives municipales, tant la responsabilité de la décision à prendre paraissait redoutable ! Le comte d'Estaing représenta que c'était exposer Lafayette à de terribles colères. Que ne sollicitait-on de M. de Saint-Priest une lettre ostensible, propre à remplacer celle de Lafayette? Cette opinion ayant prévalu, on dresse le modèle de la communication écrite, on le porte à M. de Saint-Priest, qui le signe,
LA QUINZAINE DES COMPLOTS
et la demande d'un régiment est adressée au roi d'une manière officielle par la municipalité.
Sur la notification cpù en fut faite à l'Assemblée dans la séance du 21 septembre, Mirabeau nia qu'une municipalité eût le droit de décréter l'établissement d'un corps armé. Il réclama la lettre de M. de Saint-Priest , sachant combien un pareil document compromettrait Lafayette. Mais l'Assemblée passa outre, partagée qu'elle était entre deux peurs contraires.
C'est à ces tristes manœuvres, c'est à ce courage négatif qu'aboutissaient les résistances organisées, et rien ne montre mieux dans quel état de défiance, de crainte, d'embarras, d'abaissement, ^-ivaient alors tous les pouvoirs qui n'étaient pas ce pouvoir si imposant et si nouveau : le peuple !
Les ordres étaient déjà donnés pour l'arrivée des troupes. Mais on ignorait si la garde nationale tout entière partagerait, sur la nécessité de renforcer la garnison de Versailles, l'opinion de l'état-major. La ville comptait, en ce moment, quatre raille hommes sous les armes , et , récemment encore , sous prétexte d'assurer la police du marché, on y avait appelé un détachement de dragons. Le comte d'Estaing ordonne aux capitaines d'assembler leurs compagnies. Pour obtenir leur adhésion, prières, menaces, tout fut employé. Sur quarante-deux compagnies, vingt-huit résistèrent.
Alors , comme si VersaiUes eût été menacé de quelque épouvantable catastrophe , des émissaires à l'air effaré sont çà et là lancés dans les rues, on distribue des proclamations ; on affîciie des placards ; on bat la générale ; on exagère la portée d'un rassemblement tumultueux provoqué par la famine à la porte d'un boulanger; on fait apparaître aux yeux de la bourgeoisie le spectre du peuple soulevé.
Enfin , le 23 septembre , vers cinq heures du soir , le régiment de Flandre entra dans ^'ersailles , commandé par le marquis de Lusignan, et traînant après lui deux pièces de canon, huit barils de poudre, six caisses de balles, un caisson de mitraille, et près de sept mille cartouches toutes faites, outre celles dont les gibernes étaient garnies. Le long de l'avenue de Paris se tenaient les gardes du corps, bottés et prêts à monter à cheval. Le régiment de Flandre alla droit à la place d'armes, où U prêta serment aux mains de l'autorité municipale. On avait si habilement semé l'inquiétude parmi la bourgeoisie, qu'elle se montrait en général disposée à bien accueillir ces troupes : on aclieva de la gagner par la remise de l'artillerie et des munitions à la garde nationale. Mais il n'y avait dans le peuple de Versailles que défiance et sourdes colères.
Quant au peuple de Paris , plus libre et plus excité , il éclata. Les districts s'assemblent, des députations sont envoyées à l'Hôtel de Ville, d'autres au ministre. Il fallut, pour calmer les craintes, que le maire intervint, et une affiche annonça que le nombre des troupes cantonnées autour de Paris, dans un rayon de quinze lieues, s'élevait seulement à trois mille six cent soixante et dix hommes.
En même temps, on essayait de détourner les regards des Parisiens de ce qui se passait à Versailles par une cérémonie fastueusement annoncée à l'avance : la bénédiction des drapeaux. Cette cérémonie eut lieu le 27 septembre, à Notre- Dame, en grande pompe. Le roi avait offert de prêter, pour la fête, des ornements pris dans les magasins des menus : M. de Saint-Priest le fit savoir en termes pompeux à Lafayette, et celui-ci aux Parisiens. Mais, au milieu des graves préoccupations du moment , cette condescendance parut une flatterie grossière adressée à la garde nationale. Les journaux de la Révolution se répandirent en railleries ; ils rappelèrent ce mot du prince d'Orange : « Rien d'un si haut prix que
l'homme, et cependant on peut l'acquérir par un coup de chapeau. »
De son côté, et comme une sorte de défi jeté à l'irritation populaire, l'Assemblée nationale portait Mounier à la présidence. Le secrétaire de la célèbre Assemblée de Vizille était rapidement descendu de la position respectée que lui avait faite un premier acte de courage. On le croyait vendu à la cour, et, en apprenant sa nomination, un des agitateurs du Palais-Royal avait dit ce mot, qu'on se plaisait à répéter • « Voici une quinzaine par-dessus laquelle il faudra sauter à pieds joints. » Que Mounier eût réellement prostitué sa conscience, c'est ce que son caractère démentait; mais il n'était pas riche ; il demeurait, par le hasard des circonstances peutêtre, dans l'hôtel des écuries de Monsieur ; il avait amené de la province sa famille, et c'était de lui que Mirabeau, jugeant de la corruption des autres par la sienne propre, disait : « Venir aux États généraux avec une femme et des enfants, qu'est-ce autre chose que de donner deux anses pour vous soulever. »
L'arrivée du régiment de Flandre à Versailles, l'accueil (pi'il avait reçu de la bourgeoisie, l'appui que le comte d'Estaing prêtait à la cour, celui cpi'elle attendait de Lafayette, la vigilance et l'emportement des janissaires bourgeois de l'Hôtel de Ville à Paris, la nomination de Mounier à la présidence , la dispersion des agitateurs connus , dont les uns , comme Saint-Huruge, étaient en prison, dont les autres se cachaient comme Camille Desmoulins, l'abattement supposé du peuple que la faim décimait, tout cela avait enhardi outre mesure la faction contre-révolutionnaire. Elle commença de marcher sans contrainte à l'accomplissement de ses desseins. Le cours des travaux législatifs fut entravé par mille pratiques secrètes, par mille lâches manœuvres. Il y eut contre les députés fidèles à la cause do la nation redoublement de brochures venimeuses et d'outrages payés. On se mit à parler hautement de revenir aux trois ordres. La guerre civile, dont l'enlèvement de Louis XVI devait donner le signal, loin de la redouter, on la désirait comme ouvrant des abîmes où la Révolution disjKiraîtrait noyée dans le sang. Il fut question de former d'un nombre indéfini de volontaires une espèce de bataillon sacré, et, en attendant, rien ne fut négligé pour exalter la fidélité militaire des gardes du coqis. A ceux d'entre eux qui arrivèrent à \'ersailles pour le service du quartier d'octobre, on réunit ceux qui avaient servi le trimestre précédent, et qu'on eut soin de retenir, de manière à doubler la garde du roi. Mais il ne suffisait pas qu'elle tût nombreuse : on la voulait fanatique. Déjà, lors de la convocation des États généraux, les gardes du corps s'étaient plaints amèrement des patrouilles qu'on les avait forcés de faire côte à côte avec des régiments étrangers : pour prévenir le retour de ces plaintes prévues , on accabla de caresses les soldats-gentilshommes Chez les uns on enflammait l'orgueil de la naissance, chez les autres l'ambition, chez tous le sentiment de l'honneur monarchique. Ainsi entraînés, quelques-uns, les plus jeunes, s'emportèrent jusqu'à des bravades d'une portée funeste, affectant de donner le fil à leurs sabres en pleine avenue, ou bien montrant des balles, et disant d'une voix moqueuse : « Voilà de jolies prunes; elles seront bientôt mûres. »
Il est vrai que, d'autre part, les soldats du régiment de Flandre étaient sourdement sollicités à la défection par des messagers inconnus et même par des femmes envoyées de Paris pour les séduire. La cour en fut informée et se hâta d'opposer à cette influence de propagande des complaisances dont on voyait trop le but. Les officiers sont présentés à la famille royale, accueillis avec de gracieux sourires et des pa-
rôles de miel, admis au jeu de la reine, et enfin invités à un repas de corps en usage dans l'armée, mais le premier ([ue les gardes du roi eussent jamais donné, à Versailles.
Furent appelés à prendre part au Lunquet, outre les officiers du régiment de Flandre, ceux des dragons de Montmorency, des gardes suisses, des cent-suisses, de la prévôté, de la maréchaussée, et, parmi Tétat-major de la garde nationale de Versailles, les hommes sur lesquels on croyait pouvoir compter. Un détail qui n'est pas indifférent , et que les historiens modernes ont eu tort d'omettre, c'est qu'au sein d'une détresse publique jusque-là sans exemple, le repas, commandé chez Harmes, célèbre traiteur du temps, le fut pour le nombre de deux cent dix convives, à raison de vingt-six livres par tête, non compris le vin, les licpieurs , les glaces et les bougies. On convint, par une autre imprudence, qu'il serait servi dans la salle de spectacle du château, laquelle avait toujours été réservée aux fêtes de la cour, et, pour que tout concourût à l'exaltation des convives, des loges furent distribuées aux dames. La reine, quoique sa présence fût vivement désirée, avait résolu de s'abstenir, avertie par un de ces sentiments qui ne trompent pas. M. de Luxembourg vainquit sa résistance.
A qui n'a-t-elle pas été racontée et cpù ne l'a gardée vivante dans son souvenir, cette fête si pleine de mouvement, de bruit, d'éclat, et pourtant si funèbre, plus funèbre, a dit Carlyle, que le repas des enfants de Job, quand les murs de leur salle de festin s'éljranlèrent au souffle d'un vent impétueux? C'était le jeudi, 1" octobre. Du salon d'Hercule, où les conviés s'étaient d'abord réunis , ils passèrent dans la salle d'opéra, qui les attendait. Partout des glaces, des reflets magiques ; la lumière ruisselait ; on avait appelé un nombreux orchestre ; les loges étaient remplies de spectateurs. Autour des tables, dressées sur le théâtre, on plaça alternativement, en signe de confraternité d'armes, un garde du corps et un officier du régiment de Flandre. Dès le second service, on porta les santés de la famille royale. Proposée à son tour par une voix timide, la santé de la nation fut rejetée, suivant les uns, suivant tous, omise. Peu à peu les vins pétillent, les visages se colorent. Des soldats sont introduits et mêlent quelque désordre à l'enthousiasme des chefs. Soudain les portes s'ouvrent.... La voUà! C'était elle en effet. Suivie de Louis XVI en habits de chasse, et tenant son fils par la main, elle s'avançait l'œil humide , le sein agité , radieuse avec un léger nuage de mélancolie sur le front, et la bouche entrouverte par ce sourire des femmes, si pénétrant et si doux quand on le sait voisin des larmes ! Ce ne fut qu'un cri, cri de folie, cri d'amour. Elle, comme pour mettre sa majesté de reine sous la protection de sa dignité de mère , elle prit son enfant dans ses bras , fit le tour des tables , excitant aux transports , recueillant les hommages , traînant les cœurs après soi. Elle sortait.... un air bien connu se fait entendre : 0 Richard, ô mon roi, l'univers ( abandonne ! C'en est trop! Les temps de la chevalerie venaient d'être évoqués; le fantôme de Blondel était apparu. Il y eut un accès d'enthousiasme insensé. Les gardes du coi-ps portaient encore la cocarde blanche : ils veulent la faire prendre aux officiers des autres régiments qui, en vertu d'un récent décret, l'avaient échangée contre la cocarde nationale. Celle-ci est proscrite. Vive la cocarde blanche, s'écrie-t-on de toutes parts, celle des âmes fidèles ! Au même instant l'orchestre se met à jouer la Marche des Hulans. Le délire alors ne connut plis de bornes. Les gardes tirent l'épée, les trompettes sonnent la charge. On se croit à un siège, devant l'ennemi Chancelants, éperdus, les convives escaladent les loges; ils se répandent
dans la cour de marbre, qui retentit de clameurs passionnées. Un grenadier suisse grimpa même jusqu'au balcon et arriva dans la chambre de Louis XVI, qui lui tendit la main. On a écrit et on a cru que la reine détacha de son cou une croix d'or pour la donner à ce grenadier ; mais le ait est faux : la reine ne portait à son cou que le portrait de ses enfants.
Tel fut ce banquet fameux, la noblesse y avait invoqué le passé ; ainsi cpie don Juan dans sa dernière orgie, elle avait invité la mort ; la mort fut exacte au rendez-vous !
Le tumulte avait été si grand, qu'une subite frayeur s'empara de la ville. Des corps de garde éloignés prirent l'ai .rme. Averti par la sentinelle qui gardait les drapeaux, Lecointre, lieutenant-colonel de la garde nationale, monta précipitamment à cheval, courut au château, et ce fut seulement sur ses assurances que les habitants, attirés au dehors par l'inquiétude, regagnèrent leurs demeures.
Parmi les circonstances qui marquèrent cette journée, il en est une dont on n'a pas éclairci le mystère. Dans le passage qui conduit de la terrasse au grand escalier, un chasseur des trois évêcliés avait été aperçu, quand déjà finissait l'orgie, le front appuyé sur le pommeau de son sabre nu, dans une attitude tragique, et comme attendant, pour quelcpie coup de théâtre, des spectateurs complaisants. Un ancien officier du régiment de Turenne, nommé Miomandre, étant venu à passer, le soldat l'arrête, et, la douleur sur le visage, d'une voix tremblante : « Notre bon roi.... cette brave maison du roi.... les monstres.... ces misérables commandants — et d'Orléans.... » Puis, avec le geste d'un désespoir simulé, il tourne contre sa poitrine la pointe de son sabre. Quelques gouttes de sang coulent. Mais on s'empresse autour de lui, on le désarme, et il est transporté à un corps de garde voisin où, étendu sur une botte de paille, il demeura dans une sorte d'état de stupeur. Que promettait cette étrange scène? On ne put l'attribuer à l'ivresse. Car le malheureux fut impitoyablement tué par quelfpies-uns de ses camarades, tué à coups de pieds , soit qu'on le crût dépositaire d'un secret fatal ou acteur d'une comédie odieuse préparée pour calomnier le duc d'Orléans.
Le lendemain, 2 octobre, nouveau repas dans la salle du manège, moins bruyant, moins provocateur, mais qui servait à prolonger le scandale. Le duc de Guiclie y fut décoré de quatre bandoulières, pour s'y être associé sans réserve à la conduite des gardes.
Il était dit que la cour comblerait la mesure des folies! En répondant à une députation de la garde nationale qui était allée la remercier du don de quelques drapeaux, Marie- Antoinette laissa échapper ces paroles : « Je suis enchantée de la journée de jeudi. » L'uniforme civique, au château, était ouvertement insulté Le dimanche soir, au jeu de la reine, un bourgeois de ^'ersaiUes et un avocat de Rennes, revêtus l'un et l'autre de cet uniforme, se virent, à cause de cela seul, expulsés avec insolence Lecointre fut provoqué en pleine rue et poursuivi par un chevalier de Saint -Louis; fils de la boucpietière de la reine : il ne se débarrassa de cet homme qu'en lui proposant, en dehors de tout duel régulier, un combat à mort. De leur côté, par la tendresse du regard, par le charme du sourire, par ces muets et intimes encouragements, d'où sortirent les prodiges des tournois du moyen âge, mais qui ne pouvaient maintenant que pousser aux horreurs de la guerre civile, les dames de la cour s'étudiaient à dominer les jeunes gens, abbés ou capitaines. Elles détachaient de leurs robes, elles ôtaient de leurs cheveux des rubans blancs dont elles faisaient des cocardes, présentées
LA QUINZAINE DES COMPLOTS
par de jolies mains qu'il était permis de baiser. On fit des rêves d'un autre âge, on prêta des serments funestes, on renouvela les extravagances des chevaliers de la Table ronde. Il n'en fallait pas tant pour mettre Paris en ébuUition. Les faubourgs s'ébranlèrent ; les halles assoupies s'éveillèrent ; un bruit mêlé d'imprécations et de menaces monta de tous les quais, de tous les ponts, de toutes les places publiques, de tous les lieux où les grandes foules émues appor-
tent d'ordinaire l'écume de leurs flots. Ah ! la cocaide nationale était maudite à l'Œil-de-Bœuf! Ah! les gentilshommes parlaient de lever l'épée swr la canaille ! Ah ! la cour voulait Louis XVI à Metz ! Eh bien, on aurait Louis XVI à Paris, les cocardes noires disparaîtraient jusqu'à la dernière, et, s'il le fallait , le peuple préviendrait les coups d'épée par des coups de pique. Mêlant au son du tocsm sa voLx tonnante, Danton, un homme nouveau, bien connu depuis, rassemble le