L'INDIVIDUALISME DANS LA PHILOSOPHIE
MO.VTAIG.NE
•/^ A Boëtie et Montaigne furent amis, et h ce |o point que leur amitié est demeurée célèbre: K«]'tt[f u'est-ce pas chose étrange? Car enfin, que fui ^'^^'-—'■^ Montaigne? Paixitre de l'égoïsme indulgent. S'éludier, se connaître, se contempler, se [wsséder, se suffire : voilà, selon Montaigne, la sagesse suprême, le but de la vie. Et malheureusement il a fait pour le prouver un livre qui est la gloire «le l'esprit humain.
Ne lui dites pas que nous ne sommes |>as nés pour nous seulement, mais pour autrui : ■ Beau mot, répondil, de quoi se couvre l'ambition et l'avarice. • Agir pour autrui, quelle folie! Pendant que, furieux et intrépide, vous montez à la bnche, affrontant les arquebu- ■^:iilt's, courant à la mort, à quoi pensez-vous que s'occupe f.liii [)our qui vous allez mourir? h jouir de la vie et de • l'amour. Vous sortez d'une salle d'étude après minuit, pâle, «ouvert de poussière, brisé de fatigue : qu'ètes-vous allé faire là? apprendre k être heureux et sage? Non pas: il faut que la postérité sache la vraie orthographe d'un mot latin ou la mesure d'un vers do Plante : eh ! malheureux, que ne songez-vous plultit à vous retirer en vous-même, afin de vous appartenir? Laissez l'avenir qui ne vous est de rien; dénouez-vous de la société à laquelle vous n'avez rien à apporter; tout ce qui vous éloigne de vous-même, évitez-le, vivez pour vous : cela seul est vivre. Ainsi parle Montaigne ; et, pour que dans la solitude où il l'appelle, l'homme n'ait pas à chercher ailleurs que dans lui les sources du bonheur, il lui conseille de fuir l'esclavage des aflections profondes et des soins domesti-
ques ; car, « il n'y a guère moins de tourment au gouvernement d'une famille quo d'un Estât entier, » et, « où que l'âme soit empeschée, elle y est toutel • Avoir une femme, des enfants, Montaigne ne va pas jusqu'à l'interdire aux sages, pourvu qu'ils ne « s'y attachent pas en manière que leur heur en despende. • Écoutez-le : « Il se faut réserver une aiTière-boutique , toute nostre, toute franche..., en celte-cy faut-il prendre notre ordinaire entretien, de nous à nous-mème, et si privé, que nulle accoinlance ou communication de chose étrangère y trouve place : discourir et y rire, comme sans femme, sans enfants et sans biens , sans train et sans valets, afin que , quand l'occasion adviendra de leur perle, il ne nous soit pas nouveau de nous en passer, j- Ce n'est pas encore assez, une fois dans l'isolement, nous ne nous y laisserons pas poursuivre, si nous en croyons Montaigne, par les images ou les bruits du monde, et nous ferons comme les animaux qui effacent la trace à la porte de leur tanière.
Est-il, pour l'établissement des rapports sociaux, une règle invariable et sûre ? Montaigne la cherche et ne la trouve \ias. Ce qui fait le salut d'un peuple cause la ruine d'un autre |ieuple. Zenon rachète ses concitoyens en s'olTrant en holocimsto à la coU-re du vainqueur ; l'hôte de Sylla, qui en fait autant, n'en tire profit ni pour lui ni pour |)ersonne. Interrogez, après cela, le passé des sociétés humaines, préoccu|)ez-vous de leur avenir; Montaigne, d'un seul mot, va déjouer vos recherches et désespérer vos croyances : « par divers moyens on arrive à pareille fin. » Quel parti prendre alors? Quelle route choisir dans le labyrinthe de l'histoire? Sur quoi s'appuyer dans l'art de gouverner les hommes?
Que si, au lieu de considérer la règle des rapports sociaux, vous en étudiez la nature, c'est bien alors qu'il vous faudra fuir dans la retraite. Le commerce des hommes, grand Dieu ! mais c'est la guerre, et une guerre de tous les instants, une guerre à outrance. Le marchand ne gagne qu'aux folles dépenses de la jeunesse, et l'architecte qu'à la chute des maisons. Voici un médecin qui vivra de votre mort, et un prêtre dont votre enterrement payera le repas. « Le profit de l'un est donunage de l'auf tre. » 0 Montaigne! Montaigne! n'auriez «vous pas pris ici, d'aventure, l'accident pour la loi ? Que n'avez-vous pu consulter, sur ce chapitre, votre noble ami Etienne de La Boëtie? 11 vous aurait fait observer, sans doute, que ce qui vous apparaît comme l'e-xistence naturelle et nécessaire des sociétés n'en est que l'enfantement laborieux. L'antagonisme des intérêts est le vice, le malheur des sociétés imparfaites. Mais un jour viendra où, chacuu n'étant plus qu'un public et libre agent d'une vaste association fondée sur l'harmonie des effocts et l'accord des désirs, la réuuinération de l'avocat cessera de dépendre du nombre des procès, et celle du médecin de J^ quantité des maladies. ,) xin-ui
Montaigne poursuit, passant en revue les diverses coutumes des peuples, il triomphe de ce qu'on y voit d'imbécillité, de barbarie, de dévergondage. Ici, les sujets ne |>arlent à leur roi qu'au moyen d'une sarbacane, et quand le maître crache, la mieux aimée do ses femmes tend In main ; là, on so nounnt de chair vive, on lue ses parents devenus vieux, et le fils fait die son corps la sépulture du
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cadavre paternel ; ailleurs, « les pères prestent leurs enfants . les marys leurs femmes, à jouir aux liostes en pavant. » Où que vous alliez, au nord, au midi, à l'orient, à l'occident, Montaigne vous montrera la morale changeant de masque, sur la route, presque à chaque frontière, et les conventions sociales cachant partout, aux yeux des peuples trompés, le joug qui les avilit ou les opprime. Des sauvages viennent en France; on leur demande ce qu'ils y ont trouvé de remarquable, et ils répondent que deux choses les étonnent : la première, que des hommes vigoureux et portant barbe consentent à obéir à un enfant; la seconde, que des hommes se plongent impunément dans toutes sortes de délices à côté de leurs semblables mourant de faim. Et Montaigne de s'écrier : 0 Cela ne va pas trop mal. Mais quoi ! ils ne portent pas de hauts-de-chausses! » Trait acéré que le philosophe lance, en fuyant, à la civilisation dont on vante la sagesse. Encore, si changer était un remède; si le malade pouvait, en se retournant sur sa couche, alléger son mal ! Mais Montaigne le nie. Quand la loi sociale est mauvaise, on soutfre à la subir, et à la détruire on souffre davantage. « Ceux qui donnent le branle à un Estât sont volontiers absorbez en sa ruine. Le fruicl^du trouble ne demeure guère à celui qui l'a esmeu; il bat et brouille l'eauë pour d'autres pescheurs. » Que faire donc? Ce qu'il faut faire? Montaigne vous l'a dit : « Desnouez-vous de la société, vous et un compagnon estes assez suffisant théâtre l'un à l'autre, ou vous à vous-même. » Effacez la trace à la porte de votre tanière.
Et ce ne sont pas simples discours d'un philosophe à des philosophes. Montaigne s'adresse à tous ; et c'est sur l'idée même de société que l'attaque porte. Est-il nécessaire d'établir que l'homme n'est pas absolument fait pour l'état social; qu'il possède en naissant les moyens de se suffire; que, s'il lui est donné d'ajouter à ses facultés naturelles des facultés acquises , il a cela de commun avec beaucoup d'animaux; que l'empire enfin oi!i il devrait passer, confondu avec le reste de la création, est l'empire de la nature; Montaigne est prêt, et son érudition ne laissera pas un argument sans réplique. Pour prouver que la peau de l'homme peut supporter, elle aussi , les injures de l'air, il citera l'exemple des Irlandais demi-nus sous un ciel froid , et celui de nos pères qui portaient l'estomac découvert, et celui de « nos dames qui, aussi molles et délicates qu'elles sont, s'en vont tantost entrouvertes jusques au nombril. «Au, guerrier revêtu de son armure il comparera l'ichneumon allant combattre le crocodile sous une cuirasse de limon pétri. Nous avons le langage pour communiquer avec nos semblables : belle raison ! Est-ce que les animaux ne savent pas employer la voix à se plaindre , à se réjouir, à s'entre-appeler au secours et à s'aimer? Est-ce que les animaux qui nous servent ne comprennent pas les diverses nuances de nos comniandements? Est-ce que, semblable au langage des peuples , différent dans les différentes contrées, le chant des perdrix ne varie pas selon la situation des lieux? Non, non, l'homme n'est pas une exception dans l'immensité qui l'enveloppe , l'engloutit et l'emporte; il n'est ni au-dessus ni au-dessous du reste; et c'est bien en vain que , pour opposer la souveraineté
de l'état social à la souveraineté de la nature, il partirait de sa prééminence. Sa prééminence ! « Les poulx sont suffisants pour faire vaquer la dictature de Sylla; c'est le déjeuner d'un petit ver que le cœur et la vie d'un grand et trionipliant empereur. »
Pascal, plus tafd, Pascal lui-même ne pourra égaler qu'en la copiant la magnificence d'un tel langage. Voilà Montaigne arrivé au sublime, tant est profonde son indignation contre l'orgueil de l'homme en société, tant il s'anime à arracher la couronne à ce prétendu roi de la création, révolté contre la nature !
L'homme a un privilège, cependant : celui de la raison ; et Montaigne est perdu s'il en convient. Aussi, rien de plus émouvant que les colères auxquelles s'abandonne ici le philosophe de l'individualisme. Il ne se contente pas d'écrire, dans un style incomparable et avec une science qui étorlne, Pépopée des animaux intelligents; attaquant de front cette raison humaine qu'il lui faut abattre s'il veut passer outre, il redouble d'éloquence, de vigueur et d'invectives. Voyons ! que la raison s'humilie ou qu'elle fasse ses preuves. Que sait-elle du principe des choses, de leur enchaînement suprême, de leur fin, de Dieu, de la destinée, de la mesure des mondes, de la vie des corps où ellemême habite et du mystère de leurs mouvements? Que sait-elle de sa propre essence, de l'étendue ou des. bornes de son propre pouvoir? Parmi les philosophes, les uns se sont écriés : Nous possédons le vrai : charlatans qui retenaient la foule amusée autour de leurs gobelets ; les autres ont déclaré la découverte de la vérité impossible ; d'où leur venait, dans l'apparente modestie de cet aveu, tant d'insolence et d'orgueil? Les troisièmes ont proclamé l'homme incapable d'affirmer, jusqu'à son ignorance, et l'ont condamné aux angoisses, au déshonneur d'un doute sans fin : et ceux-là ont été réduits à donner en chacun de leurs actes un démenti à leurs raisonnements. Le vin estil dans la bouche du malade ce qu'il est dans la bouche de l'homme bien portant? Nos perceptions modifient donc en mille manières, au regard de notre jugement, la forme et l'essence des choses : où placer la certitude ? C'est peu : ne prenez de la raison d'autre juge qu'elle : l'inconstance de ses choix, dans le même homme, la perpétuelle instabilité de ses décisions, vont suffire pour démontrer son néant. Ce que ma conviction embrasse aujourd'hui, ce qu'elle étreint avec violence, demain je le déclarerai faux peut-être. « N'est-ce pas sottise de me laisser tant de fois ■ pipper à un guide ? » Mais non. Trompé sans cesse, sans cesse on aspire à l'être encore. La dernière croyance est toujours la bonne, l'infaillible ; et, en attendant qu'on la rejette parmi les erreurs décevantes, on sera disposé à lui tout sacrifier, et les biens, et l'honneur, et la vie, et le salut. Singulière puissance, d'ailleurs, qui ne résiste pas à un accès de fièvre, que le moindre breuvage égare ou transforme ! Méditez sur ce qui se voit en la chicane de nos palais. Tel juge « qui rapporte de sa maison la douleur de la goutte, la jalousie ou le larrecin de son valet, ayant toute l'âme teinte et abreuvée de colère, il ne faut pas douter que son juaement ne s'en altère vers cette part-là. •
En ravalant ainsi la raison, Montaigne ne frappe pas au hasard. Son but est précis, il est manifeste. Tout ce qui peut servir à nouer entre les hommes des liens trop
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