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ORIGINES ET CAUSES
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étroits, qu'on le brise. Aussi, avec quelle force il s'élève contre la gloire, contre ses poursuivant,-*, contre Cicéron qui eut la puérilité de l'aimer jusqu'au délire! Et quel n'est pas son mépris pour ceux qui, s'imaginant courir après la gloire, n'aboutissent qu'à s'enfoncer en d'obscurs périls : dérisoires Césars qui s'en iront mourir entre la haie et le fossé, grands hommes qui s'acharneront à la prise d'un poulailler défendu par quatre porteurs d'arquebuses. Mais patience! voici, dans une vaste i)laine, un million d'hommes rassemblés. Pas un visage qui ne soit empreint d'énergie; pas une âme que n'agitent des émotions viriles. La mort plane sur ces légions, et, au moment de s'abattre sur elles, ne peut parvenir à leur faire peur. C'est la société à l'état héroïque. Montaigne va être ébloui par un tel spectacle, peut-être? Interrogeons-le : « Ce n'est qu'une fourmilière esmeue et eschaulfée. Un souffle de vent contraire, le croassement d'un vol de corbeaux, le fauls pas d'un cheval, le passage fortuit d'un aigle, un songe, une voix, un signe, une brouée malinière, suffisent à le renverser et porter par terre. Donnezlui seulement d'un rayon de soleil par le visage, le voyih fondu etesvanoui; qu'on lui esventc seulement un peu de jwulsière aux yeulx comme aux mouches à miel de nostre poète, voyià toutes nos enseignes , nos légions, et le grand Pompeius niesme à leur teste, rompus et fracassés. • /^\ La société n'a donc à nous offrir que bonheur faux,
croyances fausses et fausses grandeurs. Que tardonsnous? fuyons; la solitude et la nature nous ap|M>llenl. Quittons le joug des obligations sociales |K)ur la douce souveraineté des instincts ; soyons heureux de cette joie qui nous vient dans la clarté d'un beau jour; et s'il nous plaft de commercer avec le monde , nous n'avons pas besoin pour cela de sortir de notre coeur; car l'humanité est en chacun de nous, et elle y est tout entière.
Jamais l'individualisme ne fut prêché avec cette profondeur, cet excès et cet éclat.
Mais quand Montaigne entra dans la voie où nous sui-
lis sa trace, Habolai» n'y avaii-il pas déjà passé? Pour livrer l'état social aux espiègleries vengeresses et aux lai^ cins, justifiés, de l'anurge, aïeul de Figîiro. et pour réduire le code des Théléniites à ces mots : • fav ce que vouLDBAS, » Rabelais n'avait pas attendu Montaigne. — Sans dout>>, mais notons d'alMrd que le sens de la philosophie rabelaisienne est fort obscur, caché qu'il est sous ^ un amoncellement d'extravagances et d'obscénités. Il est
vrai que. dans le prologue du premier livre de Gargantua, Rabelais nous avertit de ne • juger trop facilleinent n'estre au-dedans traicté que mocqueries, folatrerics, et menteries joyeuses. • Et il ajoute : « Par telle légièreté ne convient estimer les œuvres des humains : car vousmême» dictes que l'Iiabit ne faict f)oint le moyne. > — • Rompez l'os et sucez la moelle. » Fort bien, mais malgré ce grave avertissement, il est certain que. iiîinni les contemporains de Rabelais, ils furent en bien petit nombre ceux à qui il fut donné de «ucer cette moelle, et qu'il a fallu trois siècles de transformations sociales pour qu'on en vint à découvrir, à travers ses jovialités cyniques, la vraie devise «le cet Homère boulïon : • Nourrir, consoler, guérir. »
Le fait est {qui; Rabelais se prête aux explications les
plus contraires. Est-il pour la royauté, par exemple? Oui, car il donne à Grandgousier, à Gargantua son fils et à Pantagruel son petit-fils, bonté, force, modération, intelligence ; non, car il attribue à Grandgousier une faim dévorante, et il fait venir, pour allaiter Gargantua, dixsept mille neuf cent treize vaches. Il faut l'entendre, d'ailleurs, parlant des majestés héréditaires : • Je pense que plusieurs sont aujourd'hui empereurs, roys, ducs, princes, et papes en la terre, lesquels sont descendus de quelques porteurs de rogatons et de couslretz. » Sans compter que lo hasard de la naissance expose les peuples à avoir pour roi, au lieu de Grandgousier, l'honnête homme, Pici-ochole, le tyran; ainsi du reste.
Rabelais, certes, est admirable, lorsque, faisant élever Gargantua \mr Ponocrales, il trace les véritables règles de l'éducafion ; lorsqu'il ferme aux hypocrites les portes de son abbaye de Thélème; lorsqu'il crie aux pèlerins de renoncer à leurs ocyeux et inutiles voyaiges, et d'entretenir leurs familles, d'instruire leurs enfants, de travailler; lorsqu'il dénonce et flétrit dans Picrochole, entouré de ses conseillers, les ravageurs de provinces et les voleurs d'empire; lorsqu'il montre le roi Anarche devenu de trèsmauvais prince excellent ■ crieur de saulce verte; » lorsqu'il op|)Ose le bon frère Jean , joyeux , délibéré , franc compagnon, travaillant, labourant, secourant les opprimés, jamais oisif, au moine (|ui • ne laboure, comme le paysan; ne guarde le pays, conmie l'homme de guerre; ne guarit les malades, comme le médecin ; ne presclie ny endoctrine le momie, connue le bon docteur évangéliquo et pédagoge; • lorsipie enfin il fait de la justice criminelle de son temps, qu'il i)ersonnifie dans Grippeminaud, la peinture suivante, trop justifiée depuis par le meurtre de tant d'hérétiques : « Les mains avoyt pleines de sang, gtyphes connue de harpye , le ntuseau à bec de corbin , les dentz d'un sanglier quadramier, les yeux fiamboyans comme une gueullc d'enfer, fout couvert de mortiers enfrolassoz de pillons, seullement apparoissoj'ent les grjphes. • t;e sont là des beautés sérieuses et d'un ordre élevé; mais combien ces enseignements perdent de leur charme et de leur force à se trouver mêlés à chaque page aux grossièretés et aux licences du langage ordurier dont Rabelais s'est vu forcé d'émailler son livre, pour se met- Ire à couvert contre les fanatiques, mais aussi pour se conformer aux mœurs et coutumes de son temps. Quand la satire des misères sociales se présente dans le livre de Rabelais, il semble que ce soit simplement du droit qu'a la satire de trouver place dans toute orgie. On se prend à mettre en doute la sincérité de la sagesse, à la voir en si mauvaise compagnie ; on trenible, aussitôt que Rabelais devient grave, que ce ne soit encore par mo<|uerie; on croit l'entendre, caché derrière son œuvre, rire de l'ingénuité de ceux qui s'avisent do l'admirer. El en effet, si, à la lueur de la lanlerne qui guide Panurge, nous allons jusqu'au bout d'un pas ferme, où serons-nous conduits? « En l'isle désirée, en laquelle esloyt l'oracle de la bouteille. » Et là, « faisant sus ung pied la gambade en l'aer guaillardement, » Panurge dira, pour conclusion souveraine, à Pantagruel : « Aujourd'hui avons-nous ce que nous cherchons av('C(|ues fatigues et labeurs tant divers. » Le dernier mot de la philosophie rabelaisienne est
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celui-ci : trinque. Or, combien de lecteurs du Pantagruel s'aviseront-ils d'interpréter ce mot par : « Aimezvous, mes amis, soyez bons et rapprochez vos cœurs? » L'individualisme dans Rabelais offre donc certains aspects repoussants; dans Montaigne, quelle différence!
C'est par des sentiers riants que Montaigne nous conduit à la solitude. L'égoïsme qu'il nous prêche n'a rien de la dureté de Calvin, rien de la grossièreté apparente de Rabelais ; c'est un égoïsme calme et doux. Parvenu à l'âge sombre, Montaigne a conservé dans sa pensée comme un écho lointain des mélodies que, tout enfant, on lui faisait entendre à son réveil. Montaigne aime la vie, il la cultive, il ne s'en défend pas; la mort peut venir, il l'attend sans trouble, pourvu qu'on lui épargne les cris des enfants et des femmes, la visite des amis consternés, la lueur des cierges funéraires, le masque enfin que nous mettons au visage de la mort. Pourquoi Montaigne célèbre-t-il le plaisir, celui que la tempérance assaisonne, que la modération ménage et prolonge? Parce qu'autant il dédaigne ou déteste ce qui est l'ouvrage des hommes,
— et ceci ne sera pas lu impunément par Jean-Jacques,
— autant il se plaît à ce qui est l'ouvrage de la nature. Et qu'on ne s'y trompe pas; bienveillant, parce qu'il est heureux, Montaigne n'est heureux que parce qu'il est croyant. Oui, croyant ; car, à le bien étudier, son prétendu scepticisme n'est qu'un bélier dont il se sert pour battre en brèche l'état social, mais il n'est pas plutôt au fond de sa retraite, qu'il glorifie la foi des humbles, et se cherche, dans un certain nombre de croyances réservées, non approfondies, un refuge contre celte mer mouvante des opinions humaines. L'homme ne saurait affronter à la fois le doute et la solitude; Montaigne n'est donc pas sceptique, il serait plutôt panthéiste, s'il osait se l'avouer. Pourquoi non? Quiconque s'éloigne trop du chemin des sociétés est tôt ou tard attiré par la nature vers un abîme où il tombe englouti ; et, par suite de cette grande loi qui rapproche les extrêmes, l'individualisme en philosophie va rejoindre le panthéisme.