ENVAHISSEMENT DE LA CHAMBRE DE LA KEINE
La garde nationale affluait de toutes parts. Les ▼olontaire» de la Ba/.oche avaient pénétré sous k voûte de la chapelle. I>a compagnie du centre de Saint- Philippe du Roule occupait l'escalier de marbre. Des brigands, venus là pour tenter, à la faveur du trouble universel , le pillage du château, furent balayés en un clin d'œil et les objets volés par eux furent «léposés dans la salle des gardes. Des soldats traversaient la l)lace d'Armes, montés sur des chevaux pris dans les écuries du roi : on démonta cette cavalerie improvisée. Lafayette courait çà et là autour du château , se multipliait , prêchant le calme, du geste et de la voix.
Mais tout n'était encore que pleurs et confusion dans l'iu-
térieur du palais, dans la chambre du roi surtout. Le cliquetis des armes n'avait pas cessé Des coups de fusil partaient d'intervalle en intervalle. Les femmes de la reine sanglotaient. Parmi les ministres appelés auprès de Louis XVI , le garde des sceaux se faisait remarquer par son désespoir, tandis que, retiré dans un coin du cabinet, Necker restait immobile, le front caché dans ses mains. Altière jus([iie dans sa douleur, Marie-Antoinette craignait de montrer ses larmes. Sa fille et Madame Elisabeth vinrent la rejoindre. Oa annonça Monsieur.
Dès huit heures du mitin, ce prince avait achevé sa toilette ; il était coifl'é, poudré, habillé avec sa rjcherclie ordi-
naiie et décoré de ses ordres. Mounier l'étant allé voir, à la pointe du jour, pour l'entretenir des dangers de la famille royale, il lui avait dit tranquillement : « Que voulez-vous ? Nous sommes en révolution, et on ne fait pas une omelette «ans casser des œufs! » Puis, il s'était rendu au château, et du milieu de cette foule qui menaçait la famille royale, pas une seule parole ne s'était élevée contre lui.
Le peuple, tout en faisant grâce aux gardes du corps, n'avait point perdu de vue le principal objet de son entreprise; il voulait que le roi vînt à Paris et en obtenir de lui-même l'assurance. Louis XVI dut céder à ce vœu, et il n'eut pas plutôt parii sur le balcon, que deux cris partirent poussés par des milliers de bouches : « Vive le roi 1 Le roi à Paris ! » Une violente oppression l'empêchant de parler, Louis XVI fit un signe d'adhésion et rentra au bruit des acclamations les plus passionnées.
En ce moment, réunies pêle-mêle dans la chambre du conseil, où le duc d'Orléans se promenait d'un air très-calme, plusieurs personnes étaient occupées à écrire des billets portant que le roi irait à Paris, billets qu'on jetait au peuple par les fenêtres. La reine était dans les petits appartements, appuyée à l'encoignure d'une fenêtre, ayant à sa droite Madame Elisabeth; à sa gauche et tout contre elle, sa fille. Devant elle, debout sur une chaise, le Dauphin disait, en jouant avec les cheveux de sa sœur : « Maman , j'ai faim ! » .J'ai faim ! Cri de l'enfant du pauvre que Dieu faisait monter, par l'organe d'un fils de roi, au cœur de cette reine, qui était mère!
En cet instant, elle apprit que le peuple la demandait. Elle parut hésiter; mais Lafayette étant arrivé, et lui ayant représenté les funestes conséquences d'un refus : « Eh bien! dit-elle, dussé-je aller au supplice, j'y vais. » Elle prit ses enfants par la main, et se dirigea vers le balcon. Les cours regorgeaient de monde. Quand elle parut sous la protection de ses deux enfants, à la fois tremblante et hautaine, l'immense foule éprouva une sorte de tressaillement involontaire. D'abord, plusieurs femmes ayant crié : Vive la reine ! d'autres se mirent à les battre pour les faire taire ; mais lorsqu'on vit, devant cette majesté vaincue, Lafayette s'incliner en signe de respect.... complot de Metz , repas des gardes, injures et menaces, provocations et dédains , tout fut oublié : Vive la reine! vive la reine!
Mais les gardes ? Ne ferez-vous rien pour mes gardes ? avait dit Louis' XVI. Lafayette en alla prendre un qu'il présenta au peuple. Le soldat patricien avait mis la cocarde nationale à son chapeau; il l'agita d'une manière expressive. Alors, d'un commun élan, les soldats du peuple élevèrent leurs bonnets au bout de leurs baïonnettes ; les soldats du roi jettent leurs bandoulières par les fenêtres, et la multitude attendrie se répand en fraternelles acclamations. C'est peu : que les gardes descendent! On est impatient de les voir de près, de les embrasser. Ils descendent en effet, et des milliers de bras s'omrent pour les recevoir. La réconciliation est si douce au cœur de l'homme !
Malgré laccueil qui venait de lui être fait , Marie- Antoinette ne put se défendre d'un noir pressentiment; en quittant le balcon , elle s'approcha de Mme Necker, et lui dit avec des sanglots étouffés : « Ils vont nous forcer , le roi et moi, à nous re^^lre à Paris avec les tètes de nos gardes portées au bout de leurs piques. » De cette prédiction , la première moitié seule allait s'accoiuplir. Les deux têtes avaient été déjà port^vi. à Paris, et, quoi qu'en aient dit les écrivains royalistes, l'horrible tropliée ne souilla point le spectacle d.' la marche trininpliale du peuple.
Pendant que lu multitude se livrait à la joie et que l'Assemblée se réunissait au lieu ordinaire de ses séances , une scène étrange se passait au château. Le président du parlement de Rouen, M. de Frondeville, se trouvant dans une pièce voisine du cabinet du roi, fit céder, par mégarde, en y appuyant son coude, une porte masquée qui ouvrait sur ce cabinet, où il entrevit le roi et la reine. Gomme il se hâtait de pousser la porte : « Non, non, lui dit Marie-Antoinette, vous pouvez entrer. » Elle était assise et tenait sur ses genoux un coffret dans lequel elle cherchait des clés. Le roi et le Dauphin étaient à ses côtés. «Eh bien ! monsieur de Frondeville, continua -t-elle, nous allons à Paris. • Puis, après un moment de silence : « Nous sommes à nous demander comment nous logerons notre bonne Babit, — c'était le nom familier de Madame Elisabeth. — Pauvre sœur , nous la voudrions logée aussi convenablement et aussi près de nous que possible. » Le roi, triste et pensif, ne prononça pas un mot. Tout à coup, se levant avec émotion et prenant son fils dans ses bras, Marie-Antoinette dit à Louis XVI : « Promettez-moi, je vous en conjure, promettez-moi, pour le salut de la France, pour le vôtre, pour celui de ce cher enfant, que, si pareilles circonstances se présentent et que vous puissiez vous éloigner, vous n'en laisserez pas échapper l'occasion. » Louis XVI ne répondit rien ; ses yeux se mouillèrent de larmes, et il sortit pour cacher son trouble.
Dès le matin, et avant qu'U eût promis de suivre le peuph' à Paris, il avait exprimé le désir de voir l'Assemblée réunie autour de sa personne. Ce désir ayant été notifié à l'Assemblée par Mounier. Mirabeau fit observer qu'il était contre la dignité des représentants de la nation de condescendre à un tel vœu; qu'on ne pouvait délibérer dans le palais des rois: qu'une députation de trente-six membres suffisait. Les galeries, pleines d'hommes qui avaient couché leurs fusils le lontr des bancs, applaudirent avec transport et la proposition de Mirabeau fut adoptée. Il fit prendre aussi l'arrêté suivant, que Tabbé d'Eymar, suivi de quelques-uns de ses collègues, alla porter au roi :
« Il a été décrété que le roi et l'Assemblée sont inséparables pendant la session actuelle. »
Quand on sut dans tout Versailles que le roi avait officiellement annoncé son départ pour Paris , la joie fut extrême : il y eut des salves de mousqueterie, et ce mot volait de bouche en bouche : « C'est fini, nous l'emmenons. » « Ce même Mirabeau , écrit amèrement Rivarol , qui avait opiné qu'il ne fallait au roi que trente-six députés dans le péril, proposa de lui en donner cent pour témoins de sa captivité ; et comme il s'était refusé à la première députation, qui pouvait craindre quehjue danger en secourant le roi, il s'offrit pour la seconde, qui ne devait qu'avilir Sa Majesté, en grossissant le cortège de ses vainqueurs. • En même temps , il demanda ■qu'on fit une adresse aux provinces, afin de les rassurer et d;' leur apprendre que le • vaisseau de l'État allait plus rapidement que jamais s'avancer vers le port. »
Ce fut le dernier épisode politique de la journée.
Que si maintenant on veut se rendre compte des causes d'une manière exacte, on se convaincra, contrairement au dire de tous les écrivains qui en ont parlé jusqu'ici, que des ressorts p;n-ticuliers agirent au-dessous et comme à l'ombre d'une impulsion générale.
De la déposition de messire Jean Diot, prêtre du diocèse d'Amiens, il résulte que , le 5 octobre , à sept heures et demie du soir, passant près d'une baraque située à l'entrée do l'avenue de Paris, il entendit trois personnes comploter, poiîr le lendemain, l'Invasion du château et l'assassinat de la reine.
r^E ROI RAMENÉ A PARIS
Louis de Massé, capitaine commandant au régiment de Flandre, appelé devant les magistrats du Ghàfelet , dénonça le soldat Bel Œillet comme ayant fait à ses camarades d'abondantes distributions d'argent. II est certain que, mrmi les femmes ({m envaliirent l'Assemblée , (luelijues-unes étaient d une classe plus habituée à fournir des recrues à l'intrigue qua l'insurrection, témoin celle qui , voyant le secrétaire de 1 Assemblée déchirer la copie d'un décret pour la recommencer, lui dit : Est-ce qu'un secrétaire de l'Assemblée nationale
doit soigner son écriture comme vn commis de bureau ? S'il en faut croire le témoignage du frère de Mirabeau, des pUés, des jambons, des fruits, du vin furent libéralement oHerts ù tous venants, dans la matinée du 6, par l'homme qui tenait la buvette de 1 Assemblée, du côté de la rue du Chantier; et cet homme, interrogé sur le secret de sa prodigalité , répondit : 31. le duc d'Orléans m'a dit que je pouvais donner. Tout rapporter serait trop long; mais les dépositions qui existent dans ce sens sont en vérité si nombreuses, qu'il est impos-