CHAPITRE VI
eUERRE DE LA BOURGEOISIE AUX PARLEMENTS
Par les débats qui viennent d'être rappelés , la nation se trouvait plus que préparée à la destruction des parlements :
eux-mêmes Us avancèrent le moment de leur chute, en se faisant artisans de discordes.
Depuis les journées d'octobre, les provinces étaient remplies de troubles A Alençon, M. de Garaman, qui y commandait deux cents chevaux , avait couru risque de la vie , étant devenu suspect de trahison. A Vernon, la faim avait pris les armes, et, sans le dévouement d'un jeune Anglais, le directeur des approvisionnements périssait victime des dé-
LOUIS xiv
fiances populaires. En Bretagne, on avait vu les populations de Brest, de Morlaix, de I^andemau se lever furieuses et, l'épée haute, marcher sur Lannion pour y reprendre des voilures de grain destinées à Brest et injustement arrêtées au passage. Partout, d'invisibles mains allumaient les colères, agitaient les alarmes t les soupçons. La contre-révolution, associée odieusement à la disette, attaquait Paris dans les provinces qui le nourrissent. De Tonnerre, de Grépy, de
Nevers , de Rouen , il s'éleva des cris de détresse , mêlés d'étranges menaces. A Toulouse, quatre-vingt-neuf gentilshommes et quatre vingts membres du parlement signèrent un acte où, se qualifiant ordre de la noùtesse, ils osaient inviter l'ordre du clergé et l'ordre du tiers eut à tout mettre en œuvre pour » rendre à la religion son utile influence, aux lois leur force , au monarque son autorité légitime et sa liberté. » D'un autre côté les États de Bécrn s'assemblaient
Ceux du Daiiphiné , par un coup d'audace où se reconnaissaient les inspirations de Mounier et son âpre royalisme, se convo(juaient eux-mêmes en trois ordres, avec doublement, comme s'il n'y eût pas eu de révolution !
Heureusement, de tous ces mouvements aucun n'eut des suites durables. La Bretagne se calma d'elle-même. Des commissaires, envoyés de Paris, apaisèrent les villes soulevées Au jeune étranger de Vernon une couronne civique fut offerte, à laquelle s'ajouta le présent d'une épée, portant, gravée sur la lame, cette inscription : La Commune de Paris à C J. W. Ncsham , Anglais , pour avoir sauvé la vie à un citoyen français. Quant à l'arrêté des nobles toulousains , il tomba sous l'ardente réprobation dont le frappèrent à la fois les municipalités de Toulouse , de Nîmes , de Pézénas et de Narbonne Enfin, l'Assemblée nationale coupa court aux agitations du Dauphiné , en décrétant que toute assemblée d'é tat, quel qu'en fût le prétexte, serait suspendue. Louis XVI sanctionna ce décret le soir même. Et à Mounier, insulté, • maudit , poursuivi de ville en ville et de maison en maison , il ne resta plus d'autre ressource que d'aller cacher à Genève le désespoir d'un crime avorté.
Il y avait davantage à faire. Les parlements avaient eu la main dans toutes les récentes séditions ; on résolut de les abattre Une conférence se tint chez Duport, on y cornant de la manière dont le coup devait être frappé, et l'homme qui se chargea de le frapper, ce fut Lameth
Le 3 novembre, le même jour et dans la môme séance oîi les biens du clergé avaient été rais à la disposition de la nation, Alexandre de Lameth proposa de décréter que les parlements resteraient en vacances jusqu'à nouvel ordre et que leurs fonctions continueraient d'être remplies par les Chambres des vacations. C'était les désarmer avant le combat Le décret passa, et Lameth put dire avec vérité, en sortant de la séance : Nous les avons enterrés vifs.
La sanction du roi fut aussitôt demandée et obtenue, et Louis XVI , à la prière de l'Assemblée, expédia sur-le-champ des courriers pour la porter à toutes les cours
Les parlements résisteraient - ils ? On s'y attendait Le bruit courut que celui de Paris se disposait à tenir ferme. C'eût été un grand embarras pour les ministres • le garde des sceaux, effrayé, mande en toute hâte le président de Rosambo, lui expose les dangers de la désobéissance, l'adjure de ne pas mettre encore une fois le trône au hasard d'un soulèvement populaire. Le magistrat répondit ({u'il appartenait à un corps sur qui l'émeute n'avait jamais eu puissance Il se rendit pourtant, et Paris ne tarda pas à savoir que le décret venait d'être enregistré.
En conséquence, la Chambre des vacations, présidée par Lepelletier de Rosambo, gendre de Malesherbes, continua ses fonctions. Mais ce qu'on ignora longtemps, c'est que les membres, au nombre de quatorze, avaient signé, pour la faire valoir plus tard , une protestation contre la transcription du décret. Cet acte fut. confié au président de Rosambo, avec autorisation d'en faire usage dès que les circonstances le permettraient II avait été enfermé dans un étui de fer-blanc et soigneusement caché ; l'infidélité d'un domestique de Rosambo en révéla l'existence quelques années après, pendant la Teireiir, en des joni-s implacables, et les signataires périrent sur l'échafaud.
Le 9 novembre, l'Assemblée était attentive à un débat récemment soulevé touchant la division du royaume en départements, lorsque tout à coup une lettre du garde des sceaux fut ajiportée. C'était une dénonciation du parlement de Normanclic laite à l'Assemblée par le roi lui-même De quelle
indignation les cœurs furent saisis! La Chambre des vacations de Rouen avait enregistré , mais après avoir envoyé à Louis XVI une protestation où elle parlait à l'égard du monarque le langage du dévouement et à l'égard du peuple le langage de l'injure. La plupart des citoyens frappés d'un aveuglement absolu, les anciennes lois calomniées et avilies, leur puissance abattue sous l'outrage, le prince abreuvé de chagrins, entouré d'ingrats et captif au milieu de ses sujets égarés, voilà sous quelles couleurs la Révolution était présentée dans l'arrêté de la Chambre des vacations de Rouen. Il y était dit :
« La Chambre déclare que, si eUe se détermine à procéder à l'enregistrement, ce n'est que pour donner au seigneurroi de nouvelles preuves de son amour inviolable , de son respect profond et de sa soumission sans bornes et aussi dans la crainte de contrarier les vues de Sa Majesté et d'augmenter peut-être par une juste résistance les troubles affreux qui déchirent l'État; mais qu'au surplus il ne pourra en aucun cas être tiré de conséquence dudit enregistrement, attendu que ladite Gliambre y a procédé sans liberté ni qualité suffisantes et uniquement entraînée par la force des circonstances »
Venaient ensuite une insultante appréciation du décret rendu contre les parlements et l'assurance donnée au roi que les magistrats composant la Chambre des vacations de Rouen ne voulaient vivre que pour servir son autorité légitime.
Un arrêté pareil et motivé en ces termes avait dû paraître ou bien criminel ou bien dangereux aux ministres, puisqu'ils avalent amené Louis XVI à l'humiliant effort de s'en faire le dénonciateur Ce qui est certain, c'est que l'impression produite sur l'Assemblée fut terrible Tous les membres éclatèrent à la fois , depuis les plus emportés jusqu'aux plus modérés, depuis Barère et Pétion jusqu'à Clermont-Tonnerre. L'un propose d'instruire le procès des magistrats pour cause de forfaiture ; un autre veut que quatre commissaires soient chargés de poursuivre, au nom de la nation ; tous sont d'avis que le roi soit remercié de son empressement à proscrire l'anêté séditieux Un spectacle étrange fit diversion à ces colères. Un homme parut à la tribune le visage profondément altéré, l'œil humide, dans une attitude suppliante. C'était le député Frondeville , président du parlement de Normandie II n'avait pris aucune part à l'arrêté, et il venait demander grâce pour ses collègues • » Jetez vos regards , dit-il, sur ces corps antiques. Ils ont vu un torrent d'esprit pu])lic se transporter au delà des bornes que votre sagesse lui voulait prescrire. C'est au miheu de l'étoui-dissement universel qu'ils ont fait entendre leurs plaintes. N'y a-t-il pas de la cruauté à ne point permettre un cri de douleur à celui qui souffre? Les magistrats que vous poursuivez ne doivent-ils pas être accablés de chagrin quand ils perdent leur état et leur existence?. Des magistrats hvrés à la fureur du peuple, fugitifs, expatriés, séparés de leurs familles. .. » A ces mots, l'orateur s'arrête, profondément ému: sa voix s'éteint; il fond en larmes. L'Assemblée, un moment attentive, mais non calmée, rendit le décret suivant :
« L'Assemblé»! nationale, considérant que l'arrêté pris le 6 de ce mois par la Chambre des vacations du parlement de Rouen et qui lui a été communiqué par les ordres du roi est un attentat à la puissance souveraine de la nation, a décrétt'et décrète :
<t 1° Que M le président se retirera devers le roi . pour le remercier, au nom de la nation, de la promptitude avec laquelle il a proscrit cet arrêté et réprimé les écarts de ladite Chambre :