GUERRE DE LA BOURGEOISIE AUX PARLEMENTS
« 2* -Que cette pièce sera envoyée au tribunal au([uel est attribuée provisoirement la connaissance des crimes de lèsenation, pour le procès être instruit contre les auteurs, ainsi qu'il appartiendra ;
« 3° Que le roi sera supplié de nommer une autre Chambre des vacations, prise parmi les autres membres du parlement de Rouen, avec les mêmes pouvoirs et les mêmes fonctions ({ue la précédente,' laquelle enregistrera purement et simplement le décret du 3 novembre, et ledit décret sera porté incessamment à la sanction du roi. >
Le parlement de Rouen fut effrayé ; il s'humilia, il se rejeta sur le mystère dont l'acte qui avait offensé l'Assemblée nationale devait rester enveloppé. Le roi, de son côté, intervint comme médiateur. De sa propre main, il écrivit à l'Assemblée nationale, lui exprimant le vœu que toute poursuite fût abandonnée. « Le roi peut être indulgent, s'écria Alexandre de Lametli..., il usera de cette indulgence quand l'affaire sera jugée. » Lameth veut continuer, sa voix se perd dans un orage de rumeurs diverses. « Il faut ajourner, » dit Prieur. Le baron de Menou ajoute : « Si les magistrats que nous avons décidé de poursuivre obtiennent leur grâce, il n'y a plus qu'à absoudre tous les criminels de lèse-nation actuellement détenus. » Mais le comte de Grillon : « C'est le roi ({ui vous a dénoncé le délit des magistrats de Rouen ; refuser la grâce qu'il vous demande serait de la barbarie. » Alors Gleizen rappelle avec quelle bonté Louis XVI avait accordé aux prières de l'Assemblée le pardon des citoyens par qui avaient été forcées les prisons de l'abbaye de Saint- Germain. A ce souvenir, plusieurs députés se lèvent en tumulte, leur émotion se répand de proche en proche et on décrète que le vœu du roi devient celui de l'Assemblée.
Quelques jours après, second arrêté séditieux rendu par le parlement de Metz , et nouvelle lettre annonçant à r.\ssemblée l'annulation de cet arrêté par décision du conseil.
Or, les magistrats de Metz ne s'étaient pas contentés, comme ceux de Rouen, d'une protestation secrète ; ils affichaient leur révolte. Ils ne s'étaient pas bornés à d'artificieuses accusations : c'était sans détour et en termes insolents, qu'ils déclaraient privés de toute liberté et les représentants du peuple et le roi. A Rouen , la Chambre des vacations seuhî avait élevé la voix. A Metz, le cri de guerre venait il'être poussé audacieusement par toutes les Chambres as- ■^emlilées. Les soldats de Bouille étaient là!...
La représentation nationale avait-elle été jusqu'alors bien véritablement libre? Voilà ce que le vicomte de Mirabeau, dans la séance du 17 novembre, osa mettre en doute pour justifier le parlement de Metz. Ëtait-U extraordinaire que les quinze mille hommes qui étaient allés inviter le roi à venir à Paris eussent paru le forcer à s'y rendre? VoUà ce que le vicomte de Mirabeau osa demander sur le ton de la plus insultante ironie. « Je propose, dit Robespierre, que le discours de l'orateur soit imprimé : il prouvera que vous êtes libres. » Barère voulait que, sans plus attendre, on supprimât le parlement rebelle et qu'on en livrât les membres au Comité des recherches. Les conclusions de Bamave furent moins rudes. Combinées avec d'habiles excuses que présenta Hœdercr et qu'appuya Émery, elles déterminèrent un décret qui appelait le parlement de Metz à la barre de l'Assemblée dans un délai de huit jours. Mais, cette fois encore, la clémence l'emporta. Les magistrats s'étant rétractés avec de grands témoignages de repentir, la Commune de Metz intercéda en leur feveur, et tout fut dit. Ceux de Rouen ■ avaient dû leur grâce au roi ; ceux de Metz la durent au peuple.
Tant d'indulgence avait ses périls : à son tour le parle-
ment de Bretagne leva la tête, et cela avec une affectation particulière d'arrogance. Ici, les juges étaient des nobles. Depuis cent ans, la magistrature de Rennes avait exclu de son sein, par des arrêtés secrets, les membres des Communes, et tel était son orgueil que, dans le dernier siècle, elle était allée jusqu'à défendre aux États de la province de s'assembler Aussi sa résistance au décret du 3 novembre fut-elle beaucoup plus violente que celle des autres cours. La Chambre des vacations de Rennes refusa purement et simplement d'enregistrer le décret; elle déclara qu'elle ne remplirait pas les fonctions judiciaires ; enfin, le roi lui ayant envoyé deux lettres consécutives de jussion, elle n'en tint compte.
A cette nouvelle, l'Assemblée ordonne la formation d'une nouvelle Chambre des vacations, et elle mande à sa barre la Chambre réfractaire.
Le temps était passé où les Broussel étaient triomphalement portés, selon l'expression du cardinal de Retz, sur les bras des peuples ! De Rennes , de Nantes ,. de Vannes , de Saint- Malo, un cri puissant était parti qui à la désobéissance des magistrats donnait le nom de trahison. Autour d'eux, la garde nationale avait couru aux armes et grondait. Il fallut se rendre. Le 8 janvier 1790, ils comparurent devant l'Assemblée. Les tribunes étaient encombrées de spectateurs impatients de savoir quelle sentence serait rendue contre ces derniers représentants de l'ancien monde , et de quel air ils la recevraient. Ils se présentèrent, pleins d'une sérénité dédaigneuse, l'œil assuré, le front haut, et, au due d'écrivains contemporains, semblant exprimer par leur attitude le sentiment du doge de Gênes dans les galeries de Versailles : « Ce qui m'étonm le plus ici, c'est de m'y voir^^i
C'était l'abbé de Montesquiou qui présidait en ce moment l'Assemblée. Il parla comme parle la force quand il lui plaît d'être indulgente. « N'oubliez pas, dit-il à ces juges, maintenant accusés, n'oubliez pas que vous comparaissez devant les pères de la patrie , toujours heureux de pouvoir en excuser les enfants, et de ne trouver dans leurs torts que des égarements de leur esprit et de simples erreurs. »
La Houssaye, président de la Cliambre des vacations de Rennes , s'étudia , dès les premiers mots de sa réponse , à écarter l'idée qu'en paraissant devant l'Assemblée, ses collègues obéiraient au peuple. Il les montra se pliant à une telle démarche dans l'unique but de marquer leur déférence au roi. Il explifjua leur refus d'enregistrer par l'impossibihté où était la Cliambre des vacations de hasarder, au nom du parlement, ce tpie le parlement en corps avait seul droit de faire. Il invoqua les privilèges de la Bretagne et ses capitulations, les testaments, les contrats de mariage du due François, de la duchesse Anne, de François I". U rappela les traités qui liaient la Bretagne à la France, comme s'il se fût encore agi de deux nations distinctes ! Il feignit d'ignorer que, depuis longtemps, c'était dans le cœur de la France que battait celui de la Bretagne! Il ajouta, en terminant; « Cette circonstance illustrera mon nom et celui de mes collègues. L'histoire dira que nous avons bravé les dangers plutôt que d'étouffer le cri de l'honneur et de la conscience.... Un jour les Bretons , désabusés , rendront hommage à nos principes. Heureux si mon âge, si une santé chancelante me permettaient de voir ce jour et de prouver encore que je suis toujours digne de porter les titres pfécieux de sujet fidèle et de véritable citoyen ! »
C'était la mort qui parlait devant la vie. Quelques-uns s'émurent, comme s'ils eussent entendu résonner dans le lointain la voix affaiblie de Mathieu Mole ; la plupart furent révoltés d'un langage par où se trahissait le sacrilège des-
-sein de ressusciter le fédéralisme provincial et de déchirer le sein de la grande patrie française A Maury, à Gazalès , à d'Épréménil, défenseurs obstinés des parlements, Barnave et Le Chapelier, Lanjuinais et Barère répondirent victorieu sèment au milieu des clameurs de l'Assemblée, \iu milieu du mugissement des tribunes. Mais l'athlète incomparable dans cette lutte, ce fut Mirabeau.
Quoi ! ces mêmes magistrats qui , durant tant de siècles, s'étaient efforcés de dominer les rois par le peuple et le peuple par les rois, on les retrouvait encore s'honorant de leur rébellion! Mais qu'espérait donc leur audace? Contre une révolution qui avait brisé tant de résistances bien autrement vigoureuses, où était leur force? S'étaient-ils figuré par hasard qu'ils feraient prévaloir leurs vieilles transactions locales, œuvre de la violence ou de la ruse, sur le magnanime contrat auquel avaient souscrit tous les Français? Allaient-ils arrêter dans sa course la liberté de la nation et faire reculer ses destins?
Mirabeau continua sur ce ton , pendant plus d'une heure et demie, avec une incroyable véhémence de conviction et de colère. Le lendemain, il était malade ; son œil gauche s'était enflammé , il ressentait des douleurs intolérables : on dut le saigner. Mais, bien décidé à ne pas perdre ce qu'il appelait « la bataille des Bretons, » il se transporta le jour suivant à l'Assemblée, où, quoique très-souflVant et les yeux couverts d'un bandeau, il prit la parole jusqu'à cinq fois.
Qu'était-ce donc que cette bataille des Bretons? Comment! Mirabeau ne s'apercevait pas qu'il employait là une vigueur immense à frapper ce qui avait déjà cessé d'être ! Il ne sentait pas qu'il foulait aux pieds des ombres ! « Je voyais , écrivait-il confidentiellement au comte de La Marck, et je vois encore dans cet événement, c'est-à-dire la révolte des magistrats de Rennes, l'anéantissement de la Révolution..., si nous ne prenons pas un parti noble et décisif. »
Il y avait loin de ce langage des épanchements intimes à la confiance altière que Mirabeau venait de déployer à la tribune. Eh! qu'importait ce vote, plus ou moins décisif, contre une institution épuisée? La Révolution n'était pas aux ordres de l'Assemblée !
Le 11 janvier 1790, les magistrats bretons furent de nouveau mandés à la barre pour y entendre leur arrgt. Il se fit un grand silence, et, d'une voix calme, le président leur lut le décret suivant :
<t L'Assemblée nationale, improuvant la conduite des magistrats de la Chambre des vacations de Rennes et les motifs qu'ils ont allégués pour leur justification, déclare que leur résistance à la loi les rend inhabiles à remplir aucunes fonctions de citoyens actifs jusqu'à ce que, sur leur requête présentée au corps législatif, ils aient été admis à prêter le serment de fidélité à la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi. »
Les condamnés saluèrent l'Assemblée gravement et se retirèrent sans prononcer une parole.
Les parlements n'étaient pas encore abolis de droit , mais, à dater de ce moment, ils le furent de fait.
Ainsi tombèrent ces compagnies , si longtemps puissantes et redoutées. En appesantissant sa main sur elles, comme elle le faisait dans le même temps sur les prêtres, la bourgeoisie travaillait à compléter l'œuvre de sa domination, tout en faisant les affaires du peuple II ne reçut néanmoins de cet événement qu'une impression légère Les parlements , depuis l'entrée en scène des États généraux, avaient tant perdu de leur importance ! Ils ne tombaient pas d'assez haut pour que leur chute fît beaucoup de bruit