LE COMTE DE LA MARCK
• Si Paris , écrivait -il dans un mémoire destin* à Louis XYI, si Paris a une grande force, il renferme aussi de grandes causffs d'effervescence. Sa populace agitée est irrésistible : l'iiiver approche, les subsistances peuvent manquer, la banqueroute peut éclater; que sera Paris dans trois mois? Certainement un hôpital, peut-être un théâtre d'hor-
reurs. Est-ce là que le chef de la nation doit mettre en dépôt son existence et tout notre espoir?
i Les ministres sont sans moyens ; un seul , qui toujours eut plutôt des enthousiastes qu'un parti, a encore de la popularité; mais ses ressources sont connues, il vient de se montrer tout entier; sa tête véritablement vide n'a osé
entreprendre que d'étayer quelques parties d'un édifice qui s'écroule de toutes parts ; il veut prolonger l'agonie jusqu'à l'instant qu'il a marqué pour sa retraite politique et où , «ommè en. 1781, il croit laisser un prétendu niveau entre la recette et la dépense. Que son moyen réussisse ou qu'il échoue, le succès ne s'étendra pas au delà de quelques mois, et ce financier destructeur ne laisse un souffle à Paris qu'en
ruinant le royaume Que deviendra la nation après cette
inutile tentative qui rend la banqueroute inévitable ? Nous ne sommes aujourd'hui que las et découragés ; c'est le moment du désespoir qu'il faut redouter.
« Les provinces ne sont pas démembrées, mais elles s'observent les unes les autres ; une division sourde annonce les orages ; les communications pour les subsistances s'interrompent de plus en plus ; le nombre des mécontents augmente par l'effet inévitable des décrets les plus justes de l'Assemblée. Une nation n^est en résultat que ce qu'est son travail ; la nation est désaccoutumée du travail.... Il faudrait plusieurs années pour remplacer ce que six mois viennent de détruire, et l'impatience des peuples, stimulée par leur misère, se manifeste de tous côtés.
I Un événement plus funeste encore se prépare : l'Assemblée nationale, si mal combinée dans son principe, composée de parties si hétérogènes et si laborieusement réunies, voit tous les jours diminuer la confiance dans ses travaux. Les meilleures intentions ne sauvent pas des erreurs ; elle est entraînée hors de ses propres principes par la funeste irrévocabilité qu'elle a donnée à ses premiers décrets ; et n'osant ni se contredire ni revenir sur ses paè,''èlle s'est fait un obstacle de plus de sa propre puissance. »
Suivait un sacrilège anathème lancé contre Paris, cerveau et cœur de la Révolution;
« Paris engloutit depuis longtemps tous les impôts du royaume ; Paris est le siège du régime fiscal abhorré des provinces ; Paris a créé la dette ; Paris , par son funeste agiotage, a perdu le crédit public et compromis l'honneur de la nation. Faut-il que l'Assemblée ne voie que cette ville, et perde pour elle tout le royaume?
« Quel parti resfe-t-il donc à prendre? Le roi est-U libre? Sa liberté n'est pas entière ; elle n'est pas reconnue. ♦
En conséquence, Mirabeau concluait à ce que le roi allât s'étabhr hors de Paris, où les journées d'octobre venaient de l'amener si impérieusement. Mais , selon l'auteur du mémoire, il ne fallait pas que le roi se retirât à Metz ou sur toute autre frontière : ce qui eût été déclarer la guerre à la nation et abdiquer le trône. Mirabeau proposait à la cour de se replier sur Rouen, « parce que cette ville est au centre du royaume ; parce qu'une position militaire, prise respectivement à ce point, commande une navigation immense, dispose des comestibles du seul foyer de résistance qui soit vraiment à considérer, et changerait cette résistance en bénédictions , si la bienfaisance du roi , si ses efforts, si ses sacrifices personnels parvenaient à y porter l'abondance. »
Ainsi, rompre avec Paris, le déserter ; lanfcer à ces vaillantes femmes des faubourgs, soldats de Maillard, un défi sanglant, en appeler contre la capitale en fureur aux provinces soulevées ; calomnier les journées d'octobre par une fuite, et dans cette fuite placer le signal d'une guerre inévitable et impie.... Voilà ce que Mirabeau, secrètement, conseillait au roi ! Conseils étranfres, vraiment !
Quel était donc son but? Par des avis dont la séduction était si propre à déguiser le péril aux yeux d'une cour imprudente, Mirabeau voulait -il la perdre en la charmant? voulait-il essayer de lui plaire, en se ménageant, si son plan
échouait, l'excuse immorale de l'avoir trompée sciemment et trahie? Peut-être était-il plus sincère dans son égoïsme; peut-être Paris lui était-il en effet odieux par cela seul qu'il se partageait entre l'ascendant bourgeois de Lafayette et la popularité naissante de certains agitateurs, que le .génie de Mirabeau devinait, comme le génie de Sylla devina César: peut-être enfin cette téméraire retraite à laquelle on poussait Louis XVI était -elle calculée de manière à servir l'ambition du prince artificieux qui siégeait au Luxembourg?
Ce qui est certain , c'est que le mémoire dont il vient" d'être question ne fut pas directement présenté au roi : confié au comte de La Marck, il fut remis à Monsieur, pour qu'après l'avoir approuvé, il le montrât à son frère.
Le comte de La Marck a raconté comment il fut introduit au Luxembourg par M. de La Châtre , entre minuit et une heure, et quel fut, dans cette mystérieuse entrevue, le langage de Monsieur.
Nul doute, et l'on s'en convaincra bientôt, que l'éloignement de la cour n'entrât dans les vues de ce prince. Mais il craignit probablement que s'il intervenait de sa personne pour engager Louis XVI à la fuite, il ne se mît par cela même hors d'état d'en profiter. Il refusa donc de se faire le porteur d'un semblable message. Il s'étudia à persuader au comte de La Marck qu'il n'y avait à compter ni sur la résolution du roi ni sur l'influence conjugale de la reine : « La faiblesse et l'indécision du roi sont au delà de tout ce qu'on peut dire. Pour vous faire une idée de son caractère, imaginez des boules d'ivoire huilées, que vous vous efforceriez de retenir ensemble. »
Le projet fut donc abandonné ; mais Mirabeau n'en continua pas moins à s'occuper des moyens d'envahir le ministère, une circonstance heureuse étant d'ailleurs venue surexciter ses espérances.
Au premier rang des adversaires du conseil marchaient les trois hommes dont l'union avait reçu le nom fastueux de triumvirat, c'est-à-dire Duport, Lameth et Barnave. Tous les trois d'une égale ardeur, ils désiraient le renversement des ministres. Pour y arriver, ils jugèrent indispensable le double concours de Mirabeau, qu'ils n'aimaient pas, et de Lafayette, qu'ils détestaient. Ils songèrent donc à les rapprocher, et c'est ce qui eut lieu dans une conférence tenue à Passy, chez la marquise d'Aragon, nièce de Mirabeau. Rien n'y fut décidé; seulement Mirabeau en sortit très satisfait d'avoir été mis en relation avec Lafayette, dont il recherchait l'appui, sans renoncer toutefois à ses dédains jaloux.
Ce fut par son nouvel allié que, le 17 octobre, il se fit présenter à M. de Montmorin. Il venait offrir ses services. L'Assemblée, dit-il au ministre, est un âne rétif qu'on ne peut mnnter qu'avec beawvi'p de ménagirnents. Cependant, il ne désespérait pas de le monter, cet âne rétif. Montmorin parla d'une ambassade à Constantinople ; Mirabeau parla négligemment, et en homme qui voulait plus encore, d'une ambassade en Angleterre. La conclusion fut qu'après l'entii'vue, Montmorin envoya à Mirabeau, de la part du roi, de quoi payer une partie de ses dettes.
De son côté, le comte de La Marck écrivait à l'héritier besogneux des Riquelti :
« Pourquoi avez-vous dit que lundi vous parleriez ilc l'embarras de vos affaires? cela m'a gêné. Je n'ai pas pu paraître aussi fier, et je veux toujours Tètre pour vous et par vous. Au reste, j'ai prouvé qu'il valait mieux qu'on allât au-devant. D'après quoi, Lafayette doit commencer, la première fois que vous le verrez, par vous offrir cinquante