‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 175 sur 303 · L'AMBITION DE MIRABEAU · texte numérisé non relu

L'AMBITION DE MIRABEAU

mille francs. J'ai demandé si je pouvais vous l'annoncer ; il n"a pas dit non. mais il a montré désirer que vous sussiez seulement qu'il vous préparait un grand secours pour lundi. «

Or, ce jour-là même, lundi 19 octobre, Miraleaù prononçait à la tribune un magnifique éloge de Lafayette et lui faisait voter, ainsi qu'à Bailly, de solennels remerctnients.

Ge n'est pas que Mirabeau eût déjà touché la somme promise, somme imputée sans doute sur les fonds que la liste civile mettait à la disposition de Lafayette pour augmenter le nombre des amis du roi ou diminuer le nombre de ses ennemis. La correspondance entre le comte de La Marck et Mirabeau prouve que ce dernier hésita pendant quelque temps à se laisser tomber sous cette humiliante dépendance qui est le résultat naturel et le châtiment de la vénahté. Mais ses embarras d'argent devenaient de jour en jour plus inexorables; la privation aiguillonnait ses besoins; la misère le tenait à la gorge ; le comte de La Marck lui écrivait :

• .\ccepfez! \'os ennemis en compteront davantage avec vous. \'os affaires ne vous laisseront plus d'embarras subalternes; alors vous serez tout entier ce que vous valez, c'est-à-dire supérieur à tous. »

Une lettre de Mirabeau à son démon tentateur, lettre en date du 28 octobre, établit du reste que sa résistance ne fut pas indomptable, et même qu'il en était venu à se jtlaindre de ce qu'on ne lui donnait pas autant qu'on lui avait permis d'espérer : « Lafayette a fait ce matin un envoi ridicule et sans motif qui ne fournit seulement pas de quoi se dégager envers vous. A quoi cela sert- il? Pas même :iu déplacement, qui est d'étroite nécessité <•! d'une décence rigoureuse.... »

0 infirmité de la force ! A scandale !

Et toutefois, après avoir dit, en parlant de l'être humain :

• s'il se vante, je l'abaisse, » Pascal a eu raison d'ajouter : « s'il s'abaisse, je le vante. » Car ce serait bien mal comprendre Mirabeau, par exemple, que de le ranger parmi les natures absolument viles. Rien de plus émouvant rjue l'espèce il'orgueil douloureux avec lequel il s'efforçait de porter sa I>a88cs8e. Au sein de sa dégradation morale, il ne se pouvait défendre d'un certain re8j)ect pour sa propre gloire. Sa con- .«cience l'aurait laissé en paix, peut être, parce qu'il était sans principes et qu'il méprisait les hommes; mais incapable de descendre justp'au mépris de lui-même, il restait livré aux reproches de son génie. De là l'illusion qui lui faisait voir le salut de l'Etat dans le triomphe du régime le mieux approprié à La nature de ses pas.sions. L'austérité prévue des mœurs républicaines l'avait de bonne heure épou vanté : voilà pourquoi il avait mia toute la puissance de son esprit à se faire des convictions monarchi({ues. La Révolu lion, poursuivant sa route héroïque au travers des précipices, ne promettait que fatigues et dangers : voilà pourquoi il aimait à se persuader que, après avoir contribué à la pousser en avant, il y aurait de la grandi-ur à l'arrêter court. Qui sait si, à force de s'abuser sur ce point, il n'était point parvenu à être sincère? Il avait besoin de croire, le malheureux! que lorsqu'on l'achetait, il ne se vendait pas!

IjCk négociations secrètes qui devaient conduire Mirabeau au ministère et placer le pouvoir sous l'influence immédiate de Lafayette furent poussées très-vivement pendant les derniers jours d'octobre. Les intermédiaires principaux étaient Talon et le comte de I^a Marck, Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux, ennemi caché et collègue de Necker, avait la main dans cette intrigue. Un instant, Mirabeau fut

heureux d'une victoire qu'il jugeait prochaine, La note suivante, trouvée dans ses papiers et qui est de son écrituve, dévoile le plan ministériel arrêté par son ambition,

« M, Necker, premier ministre, parce qu'il faut le rendre aussi impuissant qu'il est incapable, et cependant conserver sa popularité au roi,

t L'archevêque de Bordeaux, chancelier, choisissant avec un grand soin ses rédacteurs,

« Le duc de Liancourt à la guerre, parce qu'il a de l'honneur, de la fermeté et de l'affection personnelle pour le roi, ce qui lui donnera de la sécurité,

« Le duc de La Rochefoucauld, maison du roi, ville de Paris. (Thouret avec lui.)

I Le comte de La Marck à la marine, parce qu'il ne peut pas avoir la guerre et qu'il a fidélité, caractère et exécution, (La Prévalsye avec lui,)

« L'évêque d'Aulun, ministre des finances. Sa motion du clergé lui a conquis cette place, où personne ne les servirait plus. (La Borde avec lui,)

. « Le comte de Mirabeau, au conseil du roi, sans département. Les petits scrupules du respect humain ne sont plus de saison. Le gouvernement doit afTicher tout haut que seè premiers auxiliaires seront désormais les bons principes, le caractère et le talent,

« Target, maire de Paris (que la basoche conduira toujours*.

< Lafayette au conseil, maréchal de France, généralissime à terme pour refaire l'armée,

« M, de Montmorin, gouverneur, duc et pair, ses dettes payées,

« M, de Ségur, de Russie, aux affaires étrangères,

« M. Mounier, la Bibliothèque du roi,

« M. Chapelier, les bâtiments, »

On voit- par cette note que l'auteur du plan conservait Necker, mais c'était dans l'esjjoir d'arriver bientôt à le supplanter. Malheureusement pour Mirabeau,, il avait à lutter contre l'indécision de Lafayette, qui, à demi effrayé d'un contact cpie sa probité commençait à trouver trop intime, aurait bien voulu éloigner par quelque ambassade, soit à Constantinople, soit en Angleterre, son allié du moment, Mirabeau refusait, s'impatientait, accusait en petit comité Gilles-César de se laisser jouer par les ministres. Le 5 novembre, passant de l'intrigue à la menace, il avait dénoncé à l'Assemblée nationale, comme contraires aux décrets sur la jurisprudence criminelle, les procédures du grand prévôt de Marseille, et fait rendre un décret qui ordonnait au garde des sceaux et aux secrétaires d'Etat de prouver que les dispositions provisoires de l'Assemblée, relativement à la procédure criminelle, avaient été communiquées aux tribunaux compétents : c'était la paix réclamée l'épée à la main. Fier de son succès, il ne désespéra pas, cette fois, d'entrer au ministère, même en renversant Necker, en lui passant sur le corps, et le 6 novembre il courut prononcer à la tribune un discours dans lequel il s'attachait à signaler l'incapacité du premier ministre en matière de finances. Nous dirons dans la partie financière de cette histoire quelles furent les idées que Mirabeau exposa alors touchant la rareté du numéraire, les vices de la caisse d'escompte, la nécessité de veiller plus soigneu • sèment aux subsistances et les moyens d'y pourvoir : le but de tout cela était de forcer les portes du ministère, et c'était, suivant l'expression de Mirabeau, une simple évolution de tactique. Aussi la motion qu'il présenta se divisaitelle en trois points : 1° la disette du numéraire; 2° la dette publique et l'étabUssement d'une caisse nationale ; 3° l'ad-

mission des ministres dans rAssemblée, avec voix consultative.

Ce dernier point était essentiel à emporter. Car Mirabeau sentait fort bien que la tribune était sa force. En devenant ministre, il n'entendait pas cesser d'être orateur et changer de puissance. Il fallait donc obtenir, ainsi qu'il est écrit dans ses mémoires, que les députés élevés aii rang de ministre continuassent de siéger et d'opiner sur toutes matières, comme membres, dans le sein de l'Assemblée et non à la barre ; non plus en des cas limités, mais à leur volonté et en toute occasion; non plus seulement pour répondre à des interpellations, mais pour en faire, au besoin; non plus dans l'attitude inerte et passivement défensive des agents d'un pouvoir humilié, mais dans le rôle actif de co-mandataires d'une nation souveraine.

Déjà, dès les premiers jours de septembre, le Courrier de Provence avait à cet égard fait connaître l'opinion de Mirabeau :

« La présence des ministres au sein de l'Assemblée est juste, disait ce journ;d : les ministres sont citoyens comme les autres Français ; et s'ils ont le vœu des bailliages, on ne saurait voir pourquoi l'entrée de l'Assemblée nationale leur serait fermée.

« Elle est utile : le corps législatif s'occupe des mêmes objets que le pouvoir exécutif; toute la différence consiste en ce que l'un veut et l'autre agit. On ne saurait attendre de la législature des résultats sages, heureux, adaptés aux circonstances, tant qu'elle ne s'aidera pas des lumières que l'expérience, l'habitude des affaires et la connaissances des difficultés d'exécution fournissent continuellement au pouvoir exécutif. »

Tel fut le thème que Mirabeau développa dans la séance du 6 novembre. La circonstance était favorable : les ministres avaient demandé à l'Assemblée des renseignements sur l'état des subsistances; ils se plaignaient d'être à chaque instant arrêtés par des obstacles imprévus ; l'autorité était sans ressort; l'anarchie grondait; tout semblait proclamer la nécessité d'une confiance entière entre les deux premiers pouvoirs de l'État. Mais les projets ambitieux de Mirabeau se laissaient trop voir derrière sa motion. D'ailleurs, Necker avait prévenu les siens, et il y avait eu défection de la part de Champion de Cicé. On commença par renvoyer le débat au lendemain, 7 novembre, et ce jour-là Lanjuinais ouvrit l'attaque contre Mirabeau par un discours où la haine n'avait pas même pris soin de se cacher derrière la logique. Sa conclusion fut celle-ci :

« Dans le cas où la motion de Mirabeau serait adoptée, — c'est-à-dire où l'on décréterait l'admission des ministres au sein de l'Assemblée, — je présente, pour contrebalancer l'effet d'une semblable décision, un article presque entièrement extrait de mon cahier : Les représentants de la nation ne pourront obtenir du pouvoir exécutif pendant la législatuie dont ils seront membres et pendant les trois années suivantes, aucune place dans le ministère, aucune grâce, aucun emploi, aucune commission, aucune pension, aucun avancement ou émolument, sous peine de nullité «t d'être privés des droits de citoyen actif pendant cinq ans. »

Le trait allait droit au cœur de Mirabeau : ses ennemis tressaillirent de joie. Blin appuya vivement Lanjuinais. Il cita le trafic des voix dans le pailement anglais, comme une preuve de la corruption qu'apporte avec elle la présence des ministres parmi les représentants du peuple. Il montra le pouvoir exécutif tout- puissant s'il parvenait à

diriger l'Assemblée, avili s'il était forcé de se traîner à sa suite. Du reste, moins rigide que Lanjuinais, il se bornait à proposer qu'aucun membre de l'Assemblée nationale ne pût désormais passer au ministère pendant la durée de la sessio'n.

Mirabeau se contint d'abord. Se pliant à parler l'austère langage de la raison, il demanda si la confiance accordée par la nation à un citoyen devait être un titre d'exclusion à la confiance du monarque ; s'il était naturel que le roi venant prendre les conseils des représentants de la grande famille, ne pût choisir parmi eux ses conseillers; si l'exclusion de douze cents députés, élus du peuple, était compatible avec le principe de l'admissibiUté de tous à tous les emplois; si l'Assemblée nationale et le ministère devaient -être tellement divisés, tellement opposés l'un à l'autre, qu'il fallût écarter tous les moyens qui pourraient établir plus d'intimité, plus de confiance, plus d'unité dans les démarches et les desseins.

Pendant que Mirabeau parlait, son émotion allait croissant. Enfin, vaincu par sa colère et incapable de voiler jusqu'au bout la blessure qui saignait au fond de son âme orgueilleuse, il éclata en ironiques transports. Abordant la motion de Lanjuinais, dont chacun avait compris l'injure : « Il n'y a, s'écria-t il, que deux personnes dans l'Assemblée

qui puissent être l'objet secret de cette motion C'est celui

qui en est l'auteur et moi. Je dis d'abord l'auteur de la motion, parce qu'il est possible que sa modestie embarrassée ou son courage mal affermi ait redouté quelque grande marque de confiance, et qu'il ait voulu se ménager le moyen de la refuser en faisant admettre une exclusion générale. Je dis ensuite moi-même, parce que des bruits populaires répandus sur mon compte ont donné des craintes à certaines personnes et, peutêtre, des espérances à quelques autres; qu'il est très-possible que l'auteur de la motion ait cru ces bruits et qu'il ait de moi l'idée que j'en ai moi-même. Dès lors, je ne suis pas étonné qu'il me croie incapable de remplir une mission que je regarde comme fort au-dessus, non de mon zèle ni de mon courage, mais de mes lumières et de mes talents, surtout si elle devait me priver des leçons et des conseils que je n'ai cessé de recevoir dans cette Assemblée. Voici donc, messieurs , l'amendement que je vous propose : c'est de borner l'exclusion demandée à M. Mirabeau, député des communes de la sénéchaussée d'Aix. »

Ce ton railleur, cette amère affectation de -modestie, cette proposition insultante, ajoutèrent à l'aigreur des esprits. Il fut décrété, conformément à la motion de Blin, que nul député ne pourrait avoir place dans le ministère.

Mirabeau se voyait ainsi arrêté dans sa carrière. Il en conçut un chagrin profond. Il ne dissimula plus le mépris que lui inspirait l'Assemblée. Non content de s'éloigner de Lafayette, il lui écrivit en termes d'une violence froide et dure, lui reprochant sa faiblesse, l'étourdissement de sa position, la fatalité de ses perpétuelles incertitudes , son goût pour les hommes médiocres et sa condescendance pour ses propres goûts. Il écrivait en même temps à sa sœur, alors absente : « Ne me parle pas de ces haines trop bêtes si elles ne sont pas féroces. » En proie à un sombre abattement . il disait encore : « J'approche du soir de la vie ; je ne suis pas découragé, mais je suis las. Les circonstances m'ont isolé. J'aspire plus au repos qu'on ne croit et je l'embrasserai le jour où je le pourrai avec honneur et sécurité. Alors , si je me trouve assez de fortune, je tâcherai d'être heureux, fût-ce en jouant aux quilles; et voilà tout.... »

Mais le besoin d'agir est le tourment des natures super-

COMPLOTS DU LUXEMBOURG

bes et fortes. Cest le vautour attacliê aux flancs de Prométhée. Quand on est de ceux qui naquirent pour vouloir dérober le feu céleste, quand on a cette gloire et ce malheur, on ment à son propre cœur si on croit se venger des hommes en cessant de s'occuper d'eux. A tout Achille irrité il peut paraître bon de se retirer sous sa tente ; mais y rester, y rester longtemps, là est le supplice.

Lorsque, destitué par Ferdinand II, Wallenstein s'en alla vivre à Prague, il eut soin de s'y entourer des dehors d'une inaction pleine de faste. Douze patrouilles à cheval , immobiles autour de son palais, avaient charge d'en écarter le bruit. Les rues qui y conduisaient , il les fit fermer avec des chaî-

nes de fer. Près de lui, tout devint calme et silencieux comme lui-même. Apparences trompeuses ! pendant qu'il semblait de la sorte endormi dans son ressentiment, sa pensée veillait et s'agitait. De loin, il écoutait le retentissement des pas de Gustave-Adolphe à travers l'Allemagne émue. Il attendait, dans une muette activité , l'heure de son retour à la puissance, et dès que cette heure viijt, elle le trouva prêt.

Quant à Mirabeau, la résignation dont il se vanta un moment lui était tellement odieuse, que , ne pouvant plus convoiter le pouvoir pour lui, il se mit à le convoiter pour un prince qu'il espérait dominer et qu'il ne servit que dans cet espoir.

cHArniiE VIII

COMPLOTS OU LUXEMBOURS

L est des hommes dont on dirait que la grandeur native est une erreur on une dérision du destin ; ils ont de vigoureuses facultés, et ces facultés manquent sans cesse d'emploi ; ils sont capables de vastes desseins , et l'occasion des petites choses est la seule qui s'offre à leur prise. Tandis ((ue devant eux et comme pour mieux empoisonner leurs désirs, de médiocres génies montent aisément à la surface de l'histoire et s'y maintiennent, eux , toujours attirés mais trompés toujours par je ne sais quelle fatalité moqueuse, ils sont condamnés à vivre dans les bas-fonds, ou, s'ils paraissent, ils ne font que rencontrer le bruit en cherchant la gloire , et quelque coup d'audace , cruellement puni , montre l'aventurier à la place du hiros.

Tel fut Thomas de Mahy, marquis de Favras.

Suivant les témoignages contemporains, peu suspects de partialité, il avait une figure belle et fière, la taille haute, l'œil ardent et une physionomie où se lisaient d'heureux présages, que ne démentit pas la fortune de ses premières années. Mousquetaire en 1755, capitaine de dragons en 1761, il dut à l'imprévu des courses militaires d'épouser, n'étant encore qu'un soldat ignoré , la princesse Caroline d'Anhalt : alliance presque royale. En 1773, il était premier lieutenant des gardes suisses de Monsieur, et il recevait de ce prince une pension de mille deux cents livres pour subvenir aux frais d'éducation de son fils. /

C'est à peine s'il atteignait alors sa trentième année; il pouvait donc attendre.... Mais non, il avait hâte d'agiter sa vie. Appelé en Autriche par des atfaires de famille, il donne sa démission, et, de retour en France, il se tient à la disposition des événements qu'il épie. Les troubles de Hollande, en 1785, ayant tenté son ardeur, lever une légion pour le service des Provinces-Unies devient son rêve ; mais la prompte

pacification de la Hollande le rejette une première fois dans le repos. C'était l'époque des spéculations financières : il poursuite la plume à la main , l'occasion rpii échappe à son épée ; il se plonge dans la science des chiffres , il entreprend de révolutionner les finances. Le 19 mars 1788, un projet émané de lui avait été, de la part des commissaires Lecoulteux, de la Noraye, Haller, Lesparat et Vandermonde, l'objet d'nii rapport très-favorable, et par des lettres des mois de novembre et décembre de la même année , Necker avait reconnu là nouveauté , le mérite des idées financières du marquis de Favras. Encouragé, il compléta ses vues, il les exposa, hardiment développées, dans un ouvrage qui parut en 1789, avec cette épigraphe : -pro rege, pro palriâ, et sous ce titre emphatique : Le déficit des finances de la France vaincu Ce qu'il proposait, c'était un certain mode de reconstitutions annuitaires, au moyen duquel il se flattait d'opérer en trente ans l'extinction de la dette nationale, et cela, disait-il, sans nouveaux impôts , sans papier-monnaie , sans réduction de rentes, sans suppression d'emplois. Le livre , que terminait un ingénieux apologue , commençait par ces mots : « Né Français, l'éclat du trône m'a toujours paru inséparable du vrai bonheur et de la prospérité des peuples. » Il était dédié aux membres des États généraux, et l'auteur s'écriait fièrement : J°. maîtriserai la covfi'ince , je suis assuré du crédit.

Quelque brillantes que fussent ces promesses, elles ne valurent au marquis de Favras qu'une approbation bientôt suivie d'une profonde indifférence ; mais l'insurrection du Brabant vint le consoler, en lui offrant l'espoir de renouer le projet qu'il avait conçu en 178b, Ses vues s'agrandissant alors, il osa lier le plan d'une révolution dans le Bfabant avec celui d'une contre-révolution en France. Nous l'avons déjà vu, aux événements d'octobre, demander à M. de Saint- Priest les chevaux des écuries du roi , pour courir à la rencontre de la mUice parisienne et la disperser à coups de sabre : la cour ayant été ramenée à Paris, il l'y accompagna, avide de quehpie occasion de complot. Suivant ses propres déclarations, il fut chargé, à cette époque, de surveiller le faubourg Saint-Antoine, et reçut pour cela de M. de Luxem bourg, capitaine des gardes, une somme de cent louis. Mais il fallait à cet esprit inquiet un rôle plus décisif, plus élevé surtout.

Le marquis de Favras avait, en 1785, noué des rapports d'intrigue et d'ambition avec un officier recruteur, nommé Tourcaty. Cet homme qui devint son mauvais génie, se retrouva sur son chemin, fit briller à ses yeux l'espérance d'une complicité utile, captiva sa confiance et la lui demanda pour Morel, un de ses camarades.

Un soir, c'était le 15 novembre, Tourcaty et Morel se présentèrent, à la nuit tombante, chez le maïquis de Favras. Ils arrivaient du théâtre où venait d'être jouée la tragédie de Charles IX. En termes animés, ils font part au marquis de leurs impressions, Us s'emportent, ils s'indignent. Cette tragédie n'était qu'ur. pamphlet révolutionnaire : pourquoi n'aviserait-on pas à l'étouffer sous la honle d'une chute habilement préparée? Mais Favras avait de bien autres desseins.

S'il conspira en faveui' de Monsieur, de concert avec lui, c'est ce qui , malgré les dénégations de plusieurs écrivains, ne saurait être mis en doute. II est certain qu'il fut un instrument de la faction du Luxembourg; il est certain qu'il reçut de Monsieur des instructions directes. Seulement , le prince qui l'employait n'eut garde de lui ou%'rir toute son âme. En se mettant au service des ténébreux projets du frère de Louis XVI,' Favras put croire qu'il servait la royauté, et ^ça,gu^le,.j«'aw'£l,oÇ'*M que, avant de s'engager sans retour,

il exigea la participation de la reine. Lui ménager Une entrevue avec Marie Antoinette eût été chose facile ; mais comme Monsieur n'entendait pas conspirer pour le compte d'autrui, il avait su éluder la demande, et s'était contenté de promettre, frauduleusement sans doute, que tel jour, à telle heure, la reine viendrait se promener sur la terrasse du bord de l'eau et dirait à Favras, en passant devant lui, certaines paroles convenues. . .

La nécessité de se livrer pour avoir des agents est l'écuéil de presque tous les complots : Favras fut trahi. Instruit de tout par Morel, le Comité des recherches enveloppa le téméraire marquis d'une surveillance muette, invisible, mais toujours présente. Chacun de ses pas fut compté , chacune de ses paroles recueillie.

Un soir, sous les arcades de la place Royale , trois hommes s'abordèrent mystérieusement : l'un était un ancien sergent des gardes-françaises, nommé Marquié, qu'un billet anonyme avait attiré à ce rendez-vous ; le second était l'auteur du billet, Morel; Favras était le troisième. Derrière un des piliers de la place se tenait caché l'espion Joffroi. Mar- ([uié, dans les journées d'octobre , avait donné à la famille royale des preuves de dévouement : placé près de la voiture ([ui transporta de ^^ersailles à Paris Marie-Antoinette et ses enfants, on l'avait vu le visage inondé de larmes, et ces circonstances, le marquis de Favras ne les avait point ignorées. Il rechercha dans l'ancien sergent des gardes-françaises un instrument à ses desseins. De là le billet écrit par Morel et la rencontre. Sans se faire connaître , le marquis de Favras parla de la situation du roi , des dangers dont il vivait entouré, du tragique voyage d'octobre ; il interrogea Marquié sur les sentiments secrets des gardes-françaises, sur le bruit, généralement répandu, que l'honneur de veiller à la conservation du monarque allait devenir le privilège exclusif des compagnies bourgeoises. Le souffrirait-on? Marquié, surpris de ce langage d'un inconnu, répondit avec réser\"e. Il accepta néanmoins et successivement deux autres rende);- vous , partagé qu'il était entre la curiosité et l'inquiétude. Les discours de Favras devenaient de plus en plus significatifs ; enfin , il remit à Marquié un pamphlet intitulé : Ouvrez 'lonc les yeux, l'engageant à le faire lire aux grenadiers ses camarades. C'était un violent appel à la révolte. Marquié fut effrayé ; les rendez-vous cessèrent ; mais le Comité des recherches venait d'acquérir contre Favras une arme dont il se disposait à faire un usage terrible.

Favras avait besoin d'argent pour l'exécution de ses projets : Morel le copduisit chez un banquier nommé Pomaret, et peu de jours après la négociation s'entama. Morel n'y fiit point admis, et ce qui est à remarquer, c'est qu'en annonçant à Pomaret que l'emprunt était pour Monsieur, Favras pria le banquier de ne point en faire à Morel la confidence. D'où il résulte qu'il y avait une partie du complot, et la plus importante, dont le secret ne fut point divulgué par Favras à ses complices subalternes, lesquels en effet, on le verra, n'avaient pas prononcé dans leur dénonciation le nom de Monsieur. Ce nom, l'affaire seule de l'emprunt le livra au Comité des recherches.

Pomaret s'étant retiré de la négociation, soit défiance de sa part, soit que les conditions offertes par lui n'eussent pas été jugées assez favorables, on s'adressa au banquier hollandais Chomel, et U fallut bien, comme à son prédécesseur, bii avouer que c'était au nom de Monsieur, et pour son compte, qu'on agissait.

Chomel passa depuis pour avoir été l'agent occulte du Comité des recherches , et cette supposition semble confirmée

COMPLOTS DU LUXEMBOURG

par certaines questions insidieuses qu'on trouve dans les lettres de te banquier à Favras. Quoi qu'il en soit, ce fut le trésorier de Monsieur qui suivit l'affaire, et le prince intervint de sa personne, selon son propre aveu, dans la conclusion du marché. L'obligation souscrite ne fut pas de moins de deux millions.

C'était dans la soirée du 24 décembre que devait s'effectuer le premier payement. M. de Chedeville, intendant de Monsieur, reçoit avis de se rendre chez le banquier Sertorius, qui fient à sa disposition une somme de quarante mille francs. Il se présente, et quelle est sa surprise, lorsque, ^'e.\cusanl par l'absence de son caissier, Sertorius le remet au lendemain 1 Favras attendait chez M. de La Ferté, trésorier général de Monsieur, le résultat de la visite. Il apprend l'ajournement, se retire; mais à peine a-til fait quelques pas dans la rue Beaurepaire, que Joffroi, accompagné de plusieurs ofliciers de l'état-major , en voiture, s'élance sur lui et l'arrête. Au même instant, on arrêtait aussi chez elle Mme de Favras. On s'empara de tous leurs papiers et on les traîna l'un et l'autre dans la prison de l'Abljaye.

Le lendemain, le placard suivant était semé à profusion :

« Le marquis de Favras, place Royale, a été arrêté avec madame son épouse, la nuit du 34 au 25, pour un plan qu'il avait fait de faire soulever trente mille hommes, pour faire assassiner M. de Lafayette et le maire de la ville, et ensuite u'jus couper les vivres. Monsieur, frère du roi, était à la tête.

« Signé : Barauz. »

Ce nom de Baral'z était supposé, et, malgré d'activés recherches, l'auteur du placard ne put être découvert.

Comment peindre, à cette nouvelle, l'émotion de Paris et le trouble du Luxembourg! Les amis de Monsieur tinrent conseil, et parmi eux se trouvait, à côté du duc de Lévis, Mirabeau. Que faire? On pensa que le prince devait aller droit à l'Hôtel de Ville et s'y justifier devant les représentants de la Commune. On ne doutait pas que cette démarche, en flattant leur orgueil, ne les disposât favorablement. Quant à Favras, il n'était plus bon qu'à être désavoué, et le mieux était de ne pas même avoir l'air de le connaître. On convint d'un projet de discours :

« Messieurs, je viens au milieu de tous repousser une calomnie atroce. M. de Favras a été arrêté par ordre de votre Comité des recherches, et l'on répand aujourd'hui, avec affectation, que j'ai de grandes liaisons avec lui En ma qualité de citoyen de la ville de Paris, j'ai cru devoir venir vous iiistruire moi-même des seuls rapports sous lesquels je connais M. de Favras. En 1772, il est entré dans mes gardes suisses; il en est sorti en 1775, et je ne lui ai point parlé depuis cette époque. Privé depuis plusieurs mois de la jouissance de mes revenus, inquiet sur les payements considérables que j'ai à faire en janvier, j'ai di'siré pouvoir satisfaire à mes engagements, sans être à charge au trésor public. J'avais donc formé le projet d'aliénei'des contrats; mais on m'a représenté qu'il serait moins onéreux à mes finances de faire un emprunt. M. de La Châtre m'a indiqué, il y a environ quinze jours, M. de Favras comme pouvant l'effectuer |mr deux banquiers, MM. Cliomel et Sertorius. En conséquence, j'ai souscrit une obligation de deux millions, somme nécessaire pour acquitter mes engagements du commencement de l'année el pour payer ma maison. Cette affaire étant purement de finances, j'ai chargé mon trésorier de la suivre.... Vous n'attendez pas de moi, sans doute, que je m'abaisse jusqu'à me justifier d'un crime aussi lâche. Mais,

dans un temps où les calomnies les plus absurdes peuvent faire aisément confondre les meilleurs citoyens avec les ennemis de la Révolution, j'ai cru devoir au roi, à vous et à moi-même, d'entrer dans tous les détails que vous .venez d'entendre, ajin que l'opinion publique ne puisse.jÇeB^ffl; i». seul instant incertaine. » . •

Ces explications étaient singulièrement louches. A qui faiif croire qu'ayant un emprunt à contracter, un prince du sang, un frère du roi, le chef d'une puissante maison, eût oubhé tout à coup qu'il avait à son service des trésoriers, des intendants, des hommes d'affaires en titre? Gomment admettre qu'il eût été réduit à avoir recours à un pauvre gentilhomme sorti de sa mémoire depuis l??")? Il est probable que Mirabeau ne trouva pas le discours très-décisif. Convaincu (jue l'essentiel était de détourner autant que possible l'attention . en la reportant sur les antécédents révolutionnaires du prince, il ajouta lui-même à la harangue projetée :

« Depuis le jour où je me déclarai dans la seconde chambre des notables, sur la question fondamentale qui divise encore les esprits, je n'ai jamais cessé de croire qu'une grande révolution était prête ; que le roi, par ses intentions, ses vertus et son rang suprême, devait en être le chef, puisqu'elle ne pouvait pas être avantageuse à la nation sans, l'être également au monarque ; enfin que l'autorité royale était le rempart de la hberté nationale, et la liberté nationale la base de l'autorité royale. »

Le même jour, Mirabeau écrivait au comte de La Marck, en lui apprenant l'arrestation de Favras et les bruits qui couraient sur le compte de Monsieur :

« Le comment nous avons manœuvré, moi et l'homme gris (le duc de Lévis) sous ma conduite, est inutile. Le résultai vous fera deviner tout le reste. Monsieur a envoyé chercher M. de Lafayette et lui a dit devant du monde : « Monsieur « de Lafayette, on répand" dans Paris le billet que voici : « — Vous avez un grand crédit à Paris, monsieur de La- « fayeite; je ne doute pas que vous ne metiiez quelque acti- « vite à détruire une calomnie dont les méchants disent que « vous profitez. J'irai m'en expUquer ce soir à la Commune « de Paris ; j'espère que vous y serez. » Billet d'invitation à la Commune pour une assemblée extraordinaire ; déclaration au roi qu'on y allait, puis le discours, dont copie ci-jointe. — Avant de fermer ma lettre, je vous dirai le résultat. Ètes-vous content? »

Ce que Mirabeau ne mandait pas au comte de La Marck dans cette lettre, et (Te que Gouverneur-Morris a consigné dans son journal, tenu jour par jour, comme l'ayant appris de la propre bouche de Lafayette, c'est qu'on avait trouvé sur Favras, au moment de son arrestation, une lettre d(< Monsieur. Elle fut portée à Lafayette. Mais celui-ci, fort embarrassé peut-être de cette étrange découverte, eut la prudence de garder le secret, tout en. faisant savoir au prince qu'il en était dépositaire.

Le 26 décembre, conformément à ce qui avait été convenu au Luxembourg, le frère de Louis XVI se rendit à l'Hôtel de Ville. Prévenus de son arrivée, les représentants de la Commune avaient envoyé au-devant de lui une députa'tion de douze membres. Il fut reçu avec les plus grands témoignages de respect et placé à gauche du maire , sur un fauteuil \mirallèle au sien, ainsi que cela se pratiquait dans les cours souveraines à l'égard des princes du sang. Charmés de voir un aussi haut personnage venir se justifier devant eux, les dominateurs bourgeois de l'Hôtel de Ville ne manquèrent pas d'en marquer leur satisfaction par l'accueil qu'ils firent au discours du prince, Favras venait d'être livré au geôher, en

attendant qu'on le livi-ât au bourreau : son auguste complice fut bruyamment applaudi, complimenté par le maire, si bien traité enfin, que Mirabeau put écrire au comte de La Marck : < Le succès du discours, qu'encore on a gâté, a été énorme. Si Monsieur sait suivre cette ligne, il va prQpdre le plus grand ascendant et être premier ministre par le fait. »

Pendant ce temps , une vive agitation régnait dans Paris. Depuis que les amis de Lafayette l'avaient habilement montré à la veille d'être assassiné, le héros du jour, c'était lui. Les bandes nationales, comme les appelait Mirabeau, disaient sans détour » que , si leur général éprouvait quelque malheur, les nobles, les prélats, le clergé.... serviraient d'hécatombe à cette grande victime. » Pour alimenter l'enthousiasme, on descendit aux artifices. Le 29 décembre, le Comité des recherches dénonça pompeusement à l'Assemblée une prétendue tentative de meurtre commise sur la personne d'un factionnaire de la garde nationale. Dans la guérite où ce factionnaire affirmait avoir été attaqué pendant la nuit, on avait trouvé un poinçon dont le fer était rouillé, et un papier qui portail , tracés à la main, ces mots menaçants : Va devant , et attends Lafayelle. Examen fait de la blessure du garde, il fut constaté qu'elle n'avait rien de grave, ce qui ouvrait carrière à d'étranges suppositions dont les ennemis de Lafayette s'armèrent contre lui. Mais sa popularité alla croissant parmi ceux à qui elle était nécessaire.

De leur côté , les partisans de Monsieur se fatiguaient obscurément à lui créer un rôle. Le pousser au ministère afin de gouverner sous son nom, .telle était alors la constante préoccupation de Mirabeau. Mais son impatience de date récente se brisait contre la prudence cauteleuse d'un prince qu'une fois cependant, à une époque antérieure, il avait été obligé de retenir. Monsieur, d'ailleurs, visait plus haut que le ministère, et la circonspection de ses démarches venait justement de la hardiesse de ses désirs. Mirabeau, qui ne pouvait attendre, s'irritait de tant de délais ; il reprochait au prince d'ignorer qu'en vingt-quatre heures il lui était facile de devenir un second duc d'Orléans; il lui reprochait i de ne se réjouir d'un succès que comme on se félicite d'une bataille gagnée qui rend indispensable un siège douteux ; » il le montrait souffrant que la reine le traitât « comme un petit poulet qu'on aime bien à caresser à travers les barreaux d'une mue, mais qu'on se garde d'en laisser sortir, » et furieux de son active impuissance , il s'écriait : «t Eh quoi ! en nul pays du monde la balle ne viendra- t-olle donc au joueur? > ■ aisiol/l

Ce fut aldrs~qu'il rédigea et fit remettre à Monsieur par Sénac de Meilhan le plan politique mentionné dans un des chapitres qui précèdent. Ce plan, pour emprunter à Mirabeau ses propres paroles, consistait à faire de Monsieur « le pilote nominal d'un nouvel équipage, sans lequel le vaisseau ne pouvait plus marcher. » Monsieur lut le mémoire avec de convenables démonstrations d'intérêt, mais il eut soin de ne le pas communiquer au roi. Seulement, flatté de l'espoir d'agir sur la cour par Mirabeau et sur Mirabeau par la cour, il intervint dans la conclusion du marché que voici :

« 1» Le roi donne à M. de Mirabeau la promesse d'une ambassade ; cette promesse sera annoncée par Monsieur luimême à M. de Mirabeau.

« 2» Le roi fera sur le-champ, en attendant l'effet de cette promesse, un traitement particulier à M. de Mirabeau de cinquante mille hvres par mois, lequel durera au moins quatre mois.

« M. de Mirabeau s'engage à aider le roi de ses lumières,

de ses forces et de son éloquence, dans ce que Monsieur jugera utUe au besoin de l'État et à 1 intérêt du roi, deux choses que les bons citoyens regardent sans contredit comme inséparables; et, dans le cas où M. de Mirabeau ne serait pas convaincu de la solidité des raisons qui pourraient lui être données, il s'abstiendra de parler sur cet objet.

« Approuvé. Louis. »

« Le comte de Mirabeau. »

Dans ces entrefaites , le bruit s'étant répandu que Favras allait être relâché, la colère de ceux qui voulaient sa mort, et les alarmes de ceux pour qui sa vie était un danger, éclatèrent en cris violents. Excitée, entraînée, la foule courut menacer le Ghâtelet , tandis que trois cents soldats de la garde soldée s'assemblaient en tumulte aux Champs-Elysées. Aussitôt Lafayette envoie quelques bataillons au Châtelet pour le mettre à l'abri d'un coup de main; lui-même, à la tête d'un corps considérable dlnfanterie et de cavalerie, il marche vers les Champs-Elysées. Il n'eut pas de peine à envelopper les rebelles, qui, d'aUleurs, n'étaient que trèsincomplétement armés. Il leur fit arracher la cocarde nationale, les fit dépouiller de leur uniforme, malgré leurs prières, malgré leurs larmes, et ordonna qu'on les conduisît, liés deux à deux, au dépôt de Saint-Denis. Par qui avait été fomenté ce mouvement ? Des historiens impartiaux , contemporains des événements qu'ils racontent, n'ont pas hésité à l'attribuer aux complices de Favras, très-intéressés en effet à prévenir ses révélations et à étouffer son secret dans son sang. Toujours est-il qu'à cette époque Mirabeau écrivait au comte de La Marck : c Si Monsieur n'est pas au conseil et qu'U n'ait pas annoncé un système par une de ces démarches qui en imposent au moins par l'attente, il peut être trèssérieusement compromis. » Quelques jours après, U écrivait, en parlant de l'arrestation prolongée de Favras : « C'est là toujours tenir la vipère en activité pour menacer incessamment de son dard. »

Ces inquiétudes ne furent pas de longue durée ; le Châtelet y pour\Tit !

Le 13 janvier 1790, le procès du marquis de Favras s'ouvrit au milieu d'un ' immense concours de peuple, malaisément contenu par les soldats. La foule était furieuse, le prisonnier était calme. On l'accusait, d'après les déclarations, soit de Tourcaty, soit de Morel, de s'être mis stditieusement en correspondance avec les provinces d'Artois, de Picardie, de Lorraine, de Champagne, d'Alsace; d'avoir donné à vingtsix mille hommes , recrutés dans ces diverses provinces , Montargis pour rendez-vous, et, pour but, la contre-révolution à accomplir; d'avoir en même temps formé le projet d'introduire dans Paris, pendant la nuit, douze cents cavaliers qui, divisés en trois corps, devaient égorger Bailly et Lafayette, pénétrer aux Tuileries, menacer Louis XVI du soulèvement des faubourgs, le faire consentir à la fuite, l'enlever s'il refusait, et le conduire de force à Péronne. La dénonciation portait qu'on 'était en marché pour vingt mille Suisses, douze mille Allemands et douze mille Sardes. Déployer l'étendard de la guerre civile, en appeler à la fidélité militaire, revenir sur Paris, l'assiéger, le prendre, dissoudre l'Assemblée, couper court à la Révolution, tel était le plan.

Favras repoussa l'accusation avec fermeté. Il combattit les deux principaux témoins par leurs dépositions mêmes, et la dénonciation par l'absurdité du complot qu'on lui imputait. Il fit ressortir ce qu'il y avait de monstrueux à accepter

COMPLOTS DU LUXEMBOURG

comme témoin le dénonciateur. Il agrandit enfin son rôle à force df courage, le regard fixé sur ses accusateurs, et ne paraissant pas entendre les clameurs du dehors, qui demandaient sa tête.

Nul doute, cependant, qu'il ne fût coupable. Il y avait eu une conspiration, mais différente de celle dont on étalait aux yeux du public les détails contradictoires et chiméri-

ques. On dit même que, lorsque Favras fut arrêté, les papiers de la conspiration vraie se trouvaient sur une vieille armoire, dans une garde-robe où l'on ne s'avisa pas de chercher.

Aussi bien, il aurait fallu prononcer un nom qui était une puissance. Le soupçon avait germé dans le cœur de beaucoup : il ne parut sur les lèvres de personne.'

Page 1