CHAPITRE I
ASPECT DE L'EUROPE
L existe dans toutes les histoires de la Révolution française une. bien étrange lacune. On dirait qu'éblouis et comme fascinés par le spectacle de la France transformée, les historiens n'ont rien vu, n'ont rien su de ce qui se passait autour d'elle, soit à l'époque où la Révolution n'était encore qu'imminente, soit lorsque, plus lard , pleine de force , majestueuse et terrible, elle éclata en prodiges.
Ainsi, l'état des diverses puissances européennes en 17 89, les événements extérieurs auxquels se lie cette date immortelle, les efforts des patriotes hollandais, le soulèvement du Brabant , les oscillations de la politique , le subit rapprochement des princes les plus hostiles l'un à l'autre, l'épouvante des souvei-ains philosophes au bord du gouffre qu'ouvrait la philosophie, les origines de la coalition enfin, et le prologue où apparurent les grandes figures de Joseph II , de Catherine, de Pitt, de Hertzberg, tovit cela semble d'un commun accord avoir été rejeté dans l'ombre. Et pourtant la Révolution française ne naquit point inaperçue et solitaire; elle ne grandit pas au mibeu du silence universel , dans le vide de l'histoire. Ce fut, au contraire, parce qu'elle dériva d'un concours inouï de circonstances produites par tous les siècles et tous les peuples, que son action fut si puissante sur les destinées de la terre. Là fut son caractère dominant : ne pas avoir aperçu ce caractère, c'est ne l'avoir pas comprise.
Il faut donc dire , en remontant un peu le cours des années, au sein de quels événements se produisit cet événement sans égal, et quels furent , à cette heure solennelle de l'histoire, les premiers tressaillements de l'Europe.
Quand les Etats généraux s'ouvrirent en France, il y avait près de trois ans que Frédéric II était mort , laissant à son successeur une couronne qu'il avait rendue glorieuse et pesante. Ce successeur était Frédéric-Guillaume II, le même qui, Agamemnon des rois modernes, devait entrer le premier dans la guerre homérique des souverains contre la Révolution, et ouvrir le chemin de la France à leurs armées.
A la nouvelle de la mort de Frédéric, il se rendit à Potsdam, se fit conduire devant les restes du grand homme et les contempla d'un air pensif.... D'abord, il se montra juste. Il restitua deux cent mille écus au juif Éphraïm ; il accorda la liberté au commerce des grains ; il s'inquiéta des malheureux; il se para de la devise de son ordre suum cuique, devise à laquelle les Polonais, par une légitime vengeance, avaient ajouté, après le partage, le mot rapuit. Mais bientôt deux édits furent lancés qui annonçaient à l'esprit nouveau la présence d'un ennemi. L'un soumettait la pensée à la censure des prêtres ; l'autre condamnait au silence ces déistes, ces naturalistes , ces philosophes que le monarque défunt avait tant protégés. La Prusse alors commença à s'alarmer dans son deuil : Frédéric II était bien mort !
On était en 1786, et l'Europe, à cette époque, paraissait calme. Toutefois, la ruine du stathoudérat poursuivie en Hollande par les patriotes, la rancune des Turcs contre les Russes, et la résistance des Belges aux réformes prématurées de Joseph II, agitaient déjà la surface des choses.
Il y avait d'ailleurs, en ce temps-là, deux hommes faits pour mettre le feu au monde : c'était Hertzberg en Prusse, et, en Angleterre, William Pitt.
L'œuvre que Frédéric II avait accomplie avec son épée, Hertzberg l'avait consacrée avec sa plume. Présomptueux, inflexible et vain, mais d'une audace qui servait une intelligence forte, la nature de son esprit le poussait, par toutes sortes de voies, radieuses ou obscures, aux violentes entreprises, et son cœur avait été formé pour les grandes haines. Le désir d'accabler l'Autriche enflammait son sang. Ne voyant , ne voulant que la Prusse en Allemagne , il avait essayé d'abord d'enlever au Cabinet de Vienne l'appui dé Versailles. Sachant que Louis XVI n'aimait pas Joseph II , et que Vergennes, alors ministre, appartenait aux traditions de la politique anti-autrichienne, celle de Henri IV, de Richelieu, de Mazarin, de Louis XIV, Hertzberg avait poussé Frédéric-Guillaume II à écrire au roi de France, pendant ; que le baron de Goltz recevait mission de presser Vergennes. Mais le diplomate français avait une âme que remplissaient
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et abaissaient tour à tour les soucis d'une ambition vulgaire. « J'ai fait vœu de mourir ministre, » disait-il souvent : lâche pensée qui le rendait incapable de braver les sympathies autrichiennes de Marie-Antoinette. Vergennes ayant donc répondu avec une réser\'e calculée aux avances de la Prusse, Hertzberg en conçut une irritation mêlée de mépris. Il répandit autour de lui son ressentiment, il le fit germer; il
tint le prince Henri , oncle du roi de Prusse , écarté des affaires parce que ce prince aimait la France , et il en agit de même à l'égard du duc de Brunswick , soldat illustre qui, par ambition militaire, avait commandé l'armée prussienne contre nous, mais que la France attirait. Graves furent les suites. Car, suivant le témoignage d'un historien diplomate, de Ségur : « Il est certain que si Frédéric-Guillaume II s'était