‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 179 sur 303 · BENGY DE PUY-VALÉE · texte numérisé non relu

BENGY DE PUY-VALÉE

celles-ci avaient été assujetties aux administrations de département, et comme ces dernières l'étaient au pouvoir central? Ou bien, eu égard à la différence qui existe entre les intéièts particuliers et les intérêts généraux, entre la vie communale et la vie nationale, consacrerait-on l'indépendance des municipalités?

N'osant se prononcer d'une manière exclusive pour aucun de ces deux systèmes, l'Assemblée constituante prit le parti de les combiner. Elle déclara certaines fonctions propres au pouvoir municipal, et elle arrêta que, quant aux autres, il relèverait du corps administratif supérieur.

Les attributions reconnues propres au pouvoir municipal

— et celles-là même ne devaient pas échapper à toute surveillance — furent :

De régir les biens et revenus communs des villes, bourgs, paroisses et communautés ;

De régler et acquitter la partie des dépenses locales à payer des deniers communs ;

De diriger et faire exécuter les travaux publics à la charge de la communauté ; ,

D'administrer les établissements appartenant à la commune ;

D'assurer aux habitants les avantages d'une bonne police.

Les fonctions dans l'exercice desquelles le pouvoir municipal resta soumis aux corps administratifs furent :

La répartition des contributions directes entre les citoyens, membres de la communauté ;

La perception de ces contributions et leur versement dans les caisses du district;

La régie des établissements consacrés à l'utilité générale;

La surveillance et l'agence nécessaires à la conservation des propriétés publiques;

L'inspection directe des travaux de réparation ou de reconstruction des églises, presbytères et autres objets relatifs au service du culte religieux.

De la sorte, le pouvoir municipal se trouva avoir un caractère double et contradictoire : ce fut un pouvoir hermaphrodite. On aurait dû prévoir qu'apercevant sans cesse au-dessus de sa tête une autorité de nature difl'ûrenle toujours prêle à peser sur lui, il céderait souvent à la tentation de résister, et que de là naîtraient des déchirements funestes, cpiand U n'y aurait pas oppression. Mais l'Assemblée constituante fut dupe d'une erreur qui, aujourd'hui encore, est loin d'être dissipée. EUe supposa faussement qu'entre les intcrêls pariicu~ Mers et les inlérêls généraux, il existe une hostilité fatale, nécessaire, contre laquelle il importait de se précautiouner avant tout; elle ne comprit pas que VÉlat et la Commune sont deux aspects d'une même idée; que, si YÉM correspond à l'idée d'unité politique, la Commune correspond à l'idée, non moins essentielle, d'unité sociale. Une commune n'est pas une réunion d'individus juxtaposés, c'est une association, et qui aura d'autant plus ce caractère qu'on la laissera plus complètement libre de régler les intérêts qui naissent des rapports fréquents, journaliers, immédiats, dont se compose son existence.

Tels furent, en 1789, les travaux organiques de l'Assemblée constituante.

Ils donnaient prise à de sérieuses critiques, et nous n'avons pas dissimulé que l'esprit bourgeois les marqua souvent d'une empreinte funeste. Et cependant, quand on les considère dans leur ensemble; quand surtout oh compare ce qu'ils produisirent avec ce qui avait existé jusqii'alors, il est impossible de ne pas leur reconnaître, au moins sous certains rapports, un caractère d'audace, de nouveauté et de grandeur. Non, non, ce n'était pas une médiocre entreprise que de refaire, à un point de vue vraiment national, la carte d'un vaste pays ; que de ramener l'autorité vers sa source ; que de généraliser, sinon d'universahser l'action élective, cette circulation du sang dans le corps politique; que de substituer les serviteurs de la nation aux officiers du roi, les départements aux intendants, les districts aux subdélégués, des municipalités représentatives à des municipalités vénales ; que de créer enfin ce puissant système de centralisation qui ne respecta pas assez peut-être le principe des liber-

tés communales, mai» qui mitrfin pour jamais aux privilèges provinciaux, facilita au plus haut degié l'expédition des affaires, rendit uniforme l'administration de la justice, désarma l'arbitraire local, permit l'unité de la législation et fit la France si forte que, plus tard, elle put porter sans fléchir l'énorme poids de l'Europe armée.

Avec quelle rapidité, d'ailleurs, avec quelle triomphante énergie elle fut conduite, cette gigantesque opération qui semblait devoir être l'ouvrage de plusieurs années ! En moins de trois mois l'ancienne France géographique disparut, emportant avec elle jusqu'aux noms d'autrefois. Les noms dont les départements furent baptisés, on les demanda aux mers, aux fleuves, aux montagnes ; on les demanda à la terre, nourrice commune des hommes.

Ajoutons que la nouvelle organisation du royaume jie fut ni l'unique souci de l'Assemblée constituante, ni la seule réforme qui occupa ses journées fécondes. Car, pendant ce temps :

Elle s'occupait de la vente des biens du clergé ;

Elle soutenait contre les parlements la lutte que nous avons décrite ;

Elle châtiait les États du Cambresis, soulevés;

Elle agitait les idées de banque nationale et de crédit ;

Elle abordait la réforme de la justice criminelle, chargeait le jury de l'instruction et du jugement, établissait la publicité des débats, abolissait la question, défendait de retarder au delà de vingt-quatre heures l'interrogatoire de l'accusé ;

Elle décidait, sur la proposition de Guillotin, que les délits du même genre seraient punis du même genre de peine, quels que fussent le rang et l'état du coupable ;

Elle décrétait l'enrôlement volontaire;

Elle créait quatre cents millions d'assignats, papier-monnaie destiné à être ^eçu en payement des domaines nationaux, et de la sorte cUc jetait les bases d'une théorie de finances, toute révolutionnaire ;

Elle déclarait les non-catholiques admissibles à tous les emplois, tant militaires que civils, et donnait vie, en ce qui touchait les protestants , les juifs , les comédiens , aux [n-incipes consignés dans la déclaration des droits de l'iiomme.

Grandes choses, d'immortelle mémoire, et dont néanmoins r.-Vssemblée constituante n'a pas à revendiquer le principal mérite aux yeux des générations futures! Elle fut un étincelant foyer, c'est vrai; mais un foyer qu'entretint et que fut obligé de rallumer le vent qui soufflait alors de la place publique. L'émeute même, en ces jours incomparables, faisait sortir de son tumulte de si sages inspirations! Chaque sédition était si pleine Je pensées! Et Paris, la ville sainte, Paris n'était-il point là, toujours là, avec son impétueuse vigilance, ses conseils sous forme d'agitations, et son souffle embrasé?

* Les frères prêcheurs dominicains, qu'on avait coutume d'appeler Jacobins parce que leur maison principale était rue Saint-Jacques, possédaient rue Saint-Honoré une salle longue, rectangulaire, garnie de quatre rangs de stalles et pouvant servir à des réunions nombreuses. Cette salle, toute pleine de souvenirs tragiques de la Ligue et qui, autrefois, avait entendu des prêtres prêcher l'assassinat des rois, les membres du Club Breton, aussitôt après la translation de l'Assemblée à Paris, l'avaient louée ; ils s'y étaient installés sous le nom de Club des Amis de la Constitution. Ils y avaient préparé une tribune populaire, rivale de l'autre tribune : on juge de quelle énergie d'impulsion Paris se trouva doué,

NOUVELLE ORGANISATION DU ROYAUME

quand il eut ce moyen de concentrer ses sentiments et de faire parier ses volontés! Car, ce club, Paris le fit sien pour le donner à l'instant même à la Révolution. Ce fut Paris qui l'appela Club des Jacobins; ce fut Paris qui en força les portes, ouvertes d'abord aux seuls députés; ce fut Paris qui, secouant l'influence malsaine des Lameth et de Barnave, counit y saluer la vertu de Robespierre. Et d'un autre côté, ce fut grâce au Club des Jacobins, grâce à ses colo-

nies dans les principales \illes du royaume, que Paris put se répandre partout et faire vivre de sa vie brûlante la France entière.

Ainsi, pendant que l'Assemblée s'étudiait à fonder l'unité de l'administration et des lois, ce que la force des choses préparait invinciblement, c'était un résultat bien plus important et bien plus merveilleux : l'unité de la Révolution.

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