CATHERINE M
Crimf^e, et, depuis, il ne cessa de tenir l'œil de Catherine ouvert sur Gonslantinoplo.
Bientôt le projet de chasser d'Europe les Turcs devint manifeste, et raille circonstances le dénoncèrent : les intrigues de la Russie en Egypte, ses irruptions dans le Péloponèse, ]•■ langage de ses consuls dans l'Archipel, ses efforts pour
animer les Grecs à la révolte, le nom de Constantin donné à un des petits-fils de l'impératrice, la création d'une flotte considérable à Kherson et à Sébastopol, le voyage enfin, ce fameux et féerique voyage que Catherine, à l'instigation de Potemkin, entreprit à travers ses immenses possessions. Le but de Potemkin, en suggérant cette idée, avait été
d'arracher l'impératrice à la connaissance des plus tristes réalités : l'épuisement du trésor, par exemple, et la détresse d'un peuple que décimait la famine. Il s'appliqua donc, en cette occasion, à enivrer Catherine du sentiment de sa puissance. Tout le long de la route, grâce aux préparatifs ordonnés, se dressaient de riants mensonges et les images d'un bonheur .factice; l'aspect des fêtes était partout; les villages venaient, comme par enchantement, se ranger sur le passage de l'impératrice, et, pendant l'espace de cinq cents lieues, au sein d'une saison rigoureuse, d'innombrables bûchers firent disparaître l'obscurité des jours. C'était à Kherson que Gathe rine se rendait, ce qui faisait ressembler son voyage à une marche triomphale destinée à célébrer, sous les yeux des Turcs, des conquêtes passées qui en annonçaient de nouvelles. L'émotion fut immense à Constantinople ; et lorsqu'on apprit que l'empereur d'Autriche, Joseph II, était allé au-devant de Catherine à Gatharinoslaw, et l'avait accompagnée en Crimée, l'Europe ne douta plus que la ruine de l'empire ottoman ne fût convenue entre les cours de Saint-Pétersbourg et de Vienne. Cependant, ni l'une ni l'autre de ces deux cours n'était prête pour la guerre; car la Russie manquait d'argent, et l'Autriche allait avoir sur les bras le Brabant soulevé. Ce fut la ligue anglo-prussienne qui déchaîna la tempête, en excitant les Turcs. Hertzberg espérait par là créer à l'Autriche des embarras mortels, et Pitt voulait mettre la France dans l'alternative ou de perdre son influence à Constantinople, si elle abandonnait les Turcs, ou de perdre les avan tages de son traité de commerce avec la Russie, si elle les soutenait.
Le débat qui existait alors entre Saint-Pétersbourg et Constantinople était celui-ci : La Russie demandait qu'un consul russe fût admis dans le port de Varna ; que le Grand Seigneur renonçât à tout droit de souveraineté sur la Géorgie ; que les gouverneurs de là Moldavie et de la Valachie , appelés princes en Europe, fussent désormais investis d'une autorité héréditaire, c'est-à-dire indépendante de la Porte, et que la Bessarabie fût incorporée à l'empire russe. De son côté, la Porte, sans s'être encore ouvertement déclarée à cet égard , n'aspirait pas à moins qu'à la restitution de la Crimée.
L'impossibilité absolue d'accorder ces prétentions rivales , la politique bien connue de Potemkin, l'ambition de Cathe rine, la haine nationale des Turcs à l'égard des Russes, haine à laquelle la religion mahométane mêlait son fanatisme, tout contribuait à assurer le succès des machiavéliques exhortations de la Prusse unie à l'Angleterre : un incident précipita la querelle. Suspect de trahison et menacé de perdre la tète, Mauro Gordato, hospodar de Moldavie, parvint à s'échapper de Jassi et chercha refuge sur le territoire russe. La Porte réclama le fugitif, la Russie refusa formellement de le rendre. C'était le dernier coup d'aiguillon donné à des colères impatientes : la Turquie éclata avec une résolution et une audace qui étonnèrent toute l'Europe. Bulgackow, ministre de la Russie à Constantinople, fut sommé de signer, à l'instant même, sur un papier qu'on lui présenta, la restitution de la Grimée; il ne pouvait ni ne voulut y consentir, et, suivant une pratique aussi injuste que contraire au droit des gens, le Grand Seigneur le fit mettre aux Sept-Tours, mesure violente que suivit immédiatement une déclaration de guerre à la Russie. Déjà une armée avait été rassemblée dans le voisinage d'Oczakow, et une lettre circulaire adressée aux sept classes de la milice , adjuration patliétique qui appelait tous les Turcs autour de l'étendard sacré du prophète , pro mettant à ceux que la mort aurait épargnés la couronne des
héros et à ceux qu'elle visiterait l'auréole des saints. Un sombre enthousiasme fit partout jaillir de terre des soldats. Les mosquées entendirent la prière du guerrier. Des scènes d'un indescriptible effet accrurent l'émotion de Constantinople. La tempête lui apporta, comme un heureux présage de la destinée, un vaisseau russe égaré sur la mer Noire. Rappelé d'Egypte où il achevait de réduire les mamelucks et d'où il rapporta des trésors, le capi tan-pacha, vieillard magnanime, excita par sa présence une joie universelle. En paraissant devant son maître, il lui avait dit qu'il venait offrir à une cause juste la vigueur que lui laissaient de longues années consacrées à la patrie, et le Grand Seigneur, touché jusqu'aux larmes, avait pressé contre son cœur le soldat blanchi au milieu des pérQs. Le sort en était donc jeté : sur la limite de deux mondes, une lutte allait s'engager, une lutte à mort.
Quand on sut à Saint-Pétersbourg ce qu'osaient des ennemis qu'on s'était habitué jusqu'alors à regarder avec mépris, il y eut un moment de stupeur. II était précisément question, à cette époque, d'un projet d'alliance entre la France , la Russie et l'Autriche. Ce projet, encore enveloppé de mystère , avait pour but de calmer les passions que la ligue anglo prussienne s'attachait à enflammer, et, s'il s'était réalisé, il aurait peut-être épargné la vie à un million d'hommes qui périrent dans cette terrible guerre des Turcs contre les Russes. Toujours est -il que Catherine se prêtait au plan proposé ; mais un commis du comte Osterman ayant dévoilé le secret. Fraser, chargé d'afi"aires du gouvernement anglais à Saint-Pétersbourg, en donna avis par courrier extraordinaire. Hertzberg, qui connaissait les embarras intérieurs du gouvernement français, résolut alors de l'effrayer par un déploiement de violence, et il réussit. La France convint avec l'Angleterre d'un désistement réciproque , et borna son intérêt pour les Turcs à des offres de médiation dont la timidité parut suspecte au Divan et qui, étant fort au-dessous de ce qu'on attendait d'un peuple ami, échouèrent.
Les premiers efl'orts des Turcs furent le commencement d'une série de désastres. Une bande intrépide, conduite par un enthousiaste nommé Sheik Mansour, n'aboutit qu'à teindre de son sang les nouvelles frontières de l'empire russe. Hassan Bey , homme de mer expérimenté cependant , alla faire le long de la mer Noire une promenade inutile que, dès son retour à Constantinople, il paya de sa tète, pendant que la garnison turque d'Oczakow était taillée en pièces par la garnison russe de Kinburne. Pour comble d'infortune , Joseph II, dans sa maladive impatience d'être salué un grand homme, voulut se dédommager comme capitaine de ses échecs comme législateur; et, sans prétexte, unissant ses drapeaux à ceux de la Russie, il mit en mouvement ses armées. De sorte que, livrés à leurs propres forces, abandonnés par l'Europe, abandonnés par la France, les malheureux Turcs eurent à combattre deux des plus formidables nations du monde.
D'autres ont dit ou diront comment la Moldavie fut conquise par Romanzow et Gobourg; comment Joseph II, combattant en personne, prit d'assaut la ville de Sabach ; comment l'escadre russe fut battue sur la mer Noire ; comment . à la fin de 1788, après un siège de dix mois, Potemkin s'empara d'Oczakow : tragédie épouvantable ! Les maladies avaient emporté les deux tiers de l'armée assaillante. Devenus furieux, les soldats se mutinèrent, demandant que l'assaut fût livré et qu'il fût terrible, qu'il fût le dernier. On emporta la ville dans cet élan de rage, on la pilla, on l'inon de sang. Les enfants dont on découvrait l'asile furent égor-
J O s F. P H II
gés. Trois jours après la victoire, les Russes massacraient, encore! Il n'entre pas dans mon sujet de raconter cette guerre où la discipline prouva si cruellement sa supériorité sur la bravoure, et où les Ottomans, par des prodiges d'héroïsme, ne purent qu'immortaliser leurimpuissance.il suffira de rappeler ici qu'antérieurement à cette sinistre succession de catastrophes qui marqua la campagne de 1789, les Turcs firent payer cher à l'Autriche l'injustice de son agression. Joseph II vit son propre pays dévasté , ses sujets tués ou réduits en servitude, leurs foyers détruits, et son cœur s'ouvrit dès lors à une mélancolie dont la mort seule devait le guérir.
Pendant ce temps, Hertzberg soufflait partout la discorde ; Gustave III, roi de Suède, s'attaquait à Catherine II, mettait Saint-Pétersbourg en danger à force d'audace, et mis en danger à son tour, s'abritait derrière la médiation de la ligue anglci-prussienne ; la Hongrie s'agitait pour ses anciens privilèges, et, sourdement excitée par le ministre de Prusse Luchesini appuyé de l'Anglais Hailes, s'apprêtait à secouer le joug de l'Autriche, les hommes reprenant déjà leur costume antique , tandis que les dames coupaient leurs cheve lures et brodaient les ceintures des guerriers. Ce n'est pas tout : de leur côté les Pays-Bas autrichiens se soulevaient. Joseph II, que la contagion de la philosophie avait gagné, n'aimait pas les prêtres , leur domination surtout. Du haut de son trône impérial, il osa déclarer la guerre à la superstition, toute-puissante dans le Brabant ; mais comme il heurta sans ménagement les préjugés religieux, intraitables, et que la précipitation de ses réformes le condamna au despotisme pour accélérer la marche du progrès, le clergé des Pays-Bas put aisément associer à la cause de son ascendant menacé celle des libertés publiques et de l'indépendance nationale. Les prêtres poussèrent à la résistance, les dévots de Louvain s'émurent, les patriotes de Bruxelles cherchèrent des épées , et, par une singulière ironie de son destin , Joseph II eut contre lui, en sa qualité de roi, l'esprit nouveau qu'il entendait servir contre les prêtres.
Ainsi, sous mille formes , à travers mille déguisements , il allait se répandant sur l'Europe, cet esprit nouveau, qui, parti de France, avait donné à l'Espagne Gampomanès et Aranda; au Portugal, Pombal; à l'Angleterre, Fox, cet invincible cœur, et ipie représentait encore, jusque sous les voûtes du Vatican, l'ombre errante de Ganganelli empoisonné. Et cela dans le temps même où, frappés d'aveuglement, les Cabinets poursuivaient leur système d'empiétements réciproques, d'égoïste rivalité, d'intrigues, de désunion, de luttes armées. Qu'on se rappelle l'état de l'Europe en 1789 : Catherine et Joseph poursuivaient une guerre d'extermination contre les Turcs ; la ligue anglo-prussienne troublait le monde diplomatique ; la Suède était mise en mouvement par l'ambition de Gustave III ; la Hongrie demandait compte aux Autrichiens de ses privilèges ; la Pologne revendiquait son indépendance ; le Brabant se soulevait ; Hertzberg et Pitt bouleversaient toutes choses.... que de complications! A leur ombre, la Révolution française put grandir.
Mais le moment vint, où, pour les rois et leurs ministres, il n'y eut plus qu'une préoccupation, qu'une pensée, qu'une colère, qu'un effroi. Il se fit par toute l'Europe, comme une formidable et soudaine illumination, quand on apprit la chute de la Bastille , la fuite du comte d'Artois , la défection ou l'impuissance des soldats, les journées d'octobre, et enfin par quels illustres travaux l'Assemblée constituante signalait son avènement. Les Cabinets commencèrent alors à comprendre le danger de leurs querelles et à se rapprocher. De leur
côté, les intérêts aristocratiques que menaçaient les idées nouvelles prirent l'alarme, en Allemî^ne surtout, l'empire germanique étant celui sur lequel la Révolution française, au dehors, exerça sa première action matérielle.
Nous avons rapporté ,les divers décrets rendus dans la nuit du 4 août 1789 : parmi ces décrets fameux, il en était un qui atteignait , à raison de leurs possessions d'Alsace , de Franche-Comté et de Lorraine, plusieurs princes ecclésiastiques et laïques de l'empire. Les députés du Cercle du Haut- Rhin, assemblés à Francfort, prirent en janvier 1790 un conclusum portant que l'empereur et le corps germanique étaient requis d'accorder appui et protection aux Étals , à la noblesse et au clergé de l'empire contre les actes arbitraires de l'Assemblée nationale. Joseph II accueillit ces réclamations et, à son tour, le roi de Prusse, comme prince de l'empire, adressa à son ministre à Ratisbonne un rescrit protecteur des intérêts invoqués par les seigneurs allemands. De convenables dédommagements furent offerts, mais refusés avec hauteur : c'était le rétablissement de leurs droits seigneuriaux que les princes allemands exigeaient. Là fut le premier germe de rupture entre les souverains d'Allemagne et la Révolution française.
Cette rupture, un événement que chacun prévoyait d'ail- | leurs depuis quelque temps , la rendit inévitable et la pré- ' cipita.
Le 15 décembre 1789, un cri avait été poussé dans les rues de Paris : Victoire ! victoire ! Le bruit venait de se répandre que, ravagé, ensanglanté, mis au pillage par les soldats du général autrichien d'Alton, le Brabant avait, dans un dernier et vigoureux effort, secoué la domination impériale. D'Alton fuyait, poursuivi d'un côté par le duc d'Aremberg, de l'autre par le général Van-der-Mersh ; Bruxelles était au pouvoir des patriotes.
A la nouvelle des Pays Bas perdus, Joseph II portait déjà la mort en lui : ce coup retentit au fond de son âme comme l'arrêt définitif de la destinée. Son découragement , depuis quelques mois, était extrême. Pendant son dernier séjour à Luxembourg, il lui était arrivé de dire, un soir, ay rès une conversation très-sérieuse : « Si l'on veut orner mon tombeau d'une épitaphe, ce doit être de celle-ci :
Ci-glt Joseph II, Qui fut malheureux dans toutes ses entreprises. >
Sentant la vie lui échapper et informé qu'on avait ordonné pour lui des prières publiques, il s'écria, dans l'accablement de son cœur : « Je le sais, mais je sais aussi qu'une partie de mes sujets ne m'aiment pas. » Ce fut sous le poids de cette pensée amère qu'il s'empressa, lorsqu'il en était temps encore, d'accorder aux Hongrois ce qu'ils demandaient, c'est-à-dire la restitution de leurs anciens privilèges ; le retour à Presbourg de la couronne royale de Hongrie , qu'on avait transportée à Vienne après la mort de Marie-Thérèse ; la faculté, pour la nation hongroise, de reprendre son costume national et de rédiger, soit en hongrois, soit en latin, tous les actes publics. Il voulut connaître combien d'heures lui étaient promises, et Quarin, son médecin, lui ayant déclaré que non-seulement sa fin était proche, mais qu'elle serait soudaine, il eut la magnanimité de récompenser par un don de dix mille florins ce courageux avertissement. A partir de cet instant solennel, il montra la sérénité d'un héros. Son esprit, comme une lampe active au seuil des choses éternelles, ne cessa de veiller et de se répandre. Avec une énergie surprenante, il pourvut à mille soins compliqués. Uniquement préoccupé des personnes qui lui étaient chères, il désira voir, avant de
ASPECT DE L'EUROPE
mourir, l'archiduchesse Elisabeth, alors enceinte, et, craignant que l'extrême pâleur de son visage ue fît trop d'impression sur la jeune princesse, il ne voulut être éclairé, pendant cette visite, que par une seule bougie de nuit, placée dans l'angle le plus éloigné du lit. Mais quand Elisabeth entra dans la chambre funèbre, quand elle entendit la voix tremblante de son oncle , elle tomba évanouie et il fallut l'emporter. Quelques jours après, Joseph II, qui lui-même
allait mourir, apprit que sa nièce bien-aimée était morte. A cette nouvelle, il garda le silence et cacha son visage afin de dérober les dernières larmes qu'il eût a verser. Il se ranima pour penser à l'avenir de ses amis et de ses serviteurs, pour acquitter ses dettes de reconnaissance , pour faire à tous ses adieux. De sa main défaillante, il toucha la main de l'héroïque général Laudhon. Il écrivit au maréchal de Lascy : « Souvenex-vous de moi! » Le 20 février 1790, qui fut pour