‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 183 sur 303 · FOX · texte numérisé non relu

FOX

^lui le jour suprême, il s'efforça de donner quatre-vingts si-

l-gnatures; à la qualorzièffie , il s'arrêta.... Le confesseur fut

[appelé et se mit à Hre des prières. L'empereur expirant les

écoutait avec ferveur; tout à coup il dit : « Arrêtons-nous

là : ce livre ne me servira plus. » Il ne lui servit plus, en

eiïet.

Joseph II était né avec une âme bien supérieure à son génie. Sa puissance fut grande : qu'importe? Elle resta toujours trop petite pour son vouloir. ÏjH gloire , mirage qui

trompe tant de natures orgueilleuses, ne cessa, en l'attirant, de lui mentir. Tel fut le sort de ce déplorable héros que, dans son ardeur à fonder la liberté, il se transforma en tyran, et qu'il s'égara, quoique équitable, jusqu'à des prodiges d'iniquité, la guerre contre les Turcs, par exemple. Haletant sur le difficile chemin des réformes , il fit si bien violence à l'avenir, que le présent lui échappa. Tout ce qu'il avait tenté pour le bien de ses sujets , ses sujets , saisis de terreur, le lui rendirent en révoltes. De sorte qu'il s'éteignit,

plein d'aspirations découragées , inconsolable de son rêve évanoui, accablé, brisé. Il n'y avait eu de su])lime en lui que le désir.

Quelle aurait été , à l'égard de la Révolution française , lattitude de cet homme extraordinaire? Ce qui est certain, c'est que sa mort ouvrit en quelque sorte l'ère de la coalition. Léopold, frère de Joseph II et son successeur, ne se vit pas plutôt chef de la maison d'Autriche, qu'^ concentra toute son attention sur Paris. La Révolution y apparaissait, à cette époque , sous son imposant aspect. Léopold en fut épouvanté, et ne songea plus qu'à faire partager son épouvante aux diverses cours de l'Europe.

Il trouvait à cela, d'ailleurs, de grands avantages. La situation, telle que Joseph II la lui avait léguée, était lourde : il avait à recouvrer les Pays-Bas , à calmer la Hongrie , à conclure avec la Porte ottomane une paix que réclamait l'épuisement de son royaume. Or, le plus sûr moyen pour lui de dominer tant de complications, était de se rapprocher de la Prusse, en lui signalant, comme l'ennemi commun à combattre, la Révolution française. Il s'agissait seulement de savoir si les dispositions personnelles du roi de Prusse se prêtaient à une réconciliation dans un pareil but, et Léopold ne tarda pas à recevoir sur ce point des informations satisfaisantes. Il apprit par ses agents que Hertzberg, l'âme de la politique prussienne jusqu'alors , commençait à chanceler sous les coups des favoris du roi , bravés nol)lement , et de ses maîtresses dédaignées. Car, non content de donner à gouverner aux plus abjectes courtisanes la corruption de son cœur, Frédéric-Guillaume II en était venu à se faire le jouet d'un certain nombre de visionnaires sans scrupules. En opposition à la secte des illuminés révolutionnaires , l'Allemagne avait produit celle des illuminés royalistes , à la tête de laquelle marchait Bischofswerder : ce mystique et ses adeptes s'emparèrent de l'esprit du roi de Prusse par des scènes étranges, tantôt évoquant devant lui Jésus-Christ et Moïse, tantôt, au milieu d'un souper, lui montrant de.ssinée sur le mur l'ombre de César. Ce fut avec un des auteurs de ces tristes comédies, rival avoué de Hertzberg, que Léopold se concerta. Le baron de Spielmann, négociateur confidentiel du prince de Kaunitz, fut envoyé à Bischofswerder, et l'on prépara tout pour changer la direction de la politi([ue prussienne, renverser Hertzberg, et préluder, par l'oubli des dissensions qui existaient entre les rois, à leur ligue contre la Révolution française.

Que se passait-il en Angleterre, pendant ce temps? L'œil ardemment fixé sur la Franco, elle suivait avec une émotion profonde le mouvement qui nous emportait. Sans bien mesurer encore la portée de ces coups fameux , elle sentait vaguement qu'ils ébranleraient le monde et retentiraient dans son propre sein d'une manière formidable. Parmi ceux que la liberté universelle comptait pour amants , ce fut de l'enthousiasme. Le 5 novembre 1789, un meeting, que Stanhope présidait, vota une adresse à l'Assemblée nationale de France, pour la féliciter de la régénération de ce pays ; et , de son côté, dans la chapelle des dissidents de Old Jewry, le docteur Price prononça un éloquent discours sur des événements que sa pensée liait au futur bonheur de la race humaine. Mais ce que, d'une âme fervente, les uns espéraient, faisait frissonner les autres. Beaucoup, devant un spectacle aussi imprévu , s'arrêtaient immobiles , muets , et comme suspendus entre l'admiration et l'effroi. L'heure de la haine, cette heure que Pitt attendait , n'était pas encore venue !

Toutes ces passions diverses que, dans les profondeurs de

la société anglaise, la Révolution venait agiter, les débats du parlement les firent bientôt monter à la surface.

Ici vont figurer trois hommes qu'il faut connaître.

De tous les calomniateurs renommés de la Révolution française, le premier fut Burke. Voici sous quels traits le représente un auteur contemporain :

« L'orateur rpie je désirais le plus entendre était le célèbre M. Burke, auteur du Traité du sublime, et souvent sublime lui-même. Il se leva enfin; mais, en le considérant, je ne pouvais revenir de ma surprise. J'avais si souvent entendu comparer son éloquence à celle de Démosthène et de Cicéron. cpie mon imagination, l'associant à ces grands hommes, me le représentait comme eux, sous des traits nobles et imposants. Je ne m'attendais pas sans doute à le voir, dans le parlement d'Angleterre, revêtu de la toge antique, mais je n'étais nullement préparé à cet habit brun , si serré qu'il semblait gêner tous ses mouvements, et surtout à cette petite perruque blonde et bouclée , qui , malgré tous mes efforts pour trouver un objet de comparaison plus relevé, lui donnait l'extérieur d'un bedeau de village. »

Voilà pour l'homme physique. Veut-on savoir jusqu'où l'homme moral était capable de faire descendre ses rancunes , et son langage? En parlant de M. Dundas, U dit quelque i part :

« Avec six gros bâtards (Rapports du comité secret), dont chacun est fort comme Hercule enfant , cette délicate créature rougit à la vue de son nouvel époux, affecte une pudeur virginale; ou, pour employer une comparaison plus juste à la fois et plus poétique, cette personne si tendre, si timide, si alarmée du souflle des vents, est étalée au soleil, couchée dans la fange, ainsi qu'une truie, et ayant autour d'elle, en témoignage de son chaste amour, les prodigieux résultats d ■ sa fécondité. »

Ne juger Burke que sur ces indices, ce serait être envers lui aussi injuste qu'il le fut envers la France. La vérité est qu'il posséda des (pialités érainentes, mais aucune de celles 1 qui auraient pu donner du poids à ses accusations contre la Révolution française. Qu'on ouvre ses livres, qu'on lise ses discours! La science s'y étale sous ses aspects les plus variés, le style est abondant et riche, les métaphores pullulent, les sarcasmes reluisent attachés à des phrases pompeuses, comme autant de poignards à naanches d'argent, mais sous cette diffusion opulente quel fonds de sécheresse! misérable est la logique que ces ornements recouvrent , et cette ironie fardée tourne vite contre le bourreau , en intéressant à ses victimes! La vigueur de Burke n'est bien souvent que de la grossièreté; sa chaleur et son éclat ont quelque chose d'un feu d'artifice et ne rappellent en aucune façon la nuée d'étincelles qui jaillit de l'enclume sous les coups pressés du marteau. Burke était Irlandais. Jeune, il était allé poursuivre la fortune à Londres , où il vécut d'abord de sa plume. L'.4nnual register, dont il eut l'idée , ne lui valait pas , comme prix de sa collaboration, au delà de cent livres sterling, — les quittances existeiit. — Mais bientôt, remarqué par Gérard Hamilton, puis par le marquis de Rockingham, il reçut de ce dernier, en pur don , dix mille li\Tes sterling , avec lesquels il acheta la villa de Beacorlîifield. La politique s'ouvrant de la sorte devant lui, il y marqua sa place, soit dans les débats que suscita la guerre d'Amérique , soit dans ceux auxquels donna naissance le bill de la réforme de la maison royale. Mais VAnnual register constate lui-même qu'après l'établissement du ministère de Pitt en 1783, les éclatantes divagations de Burke furent considérées par la Chambre des Communes comme une interruption des affaires publiques :

ASPECT DE L'EUROPE

on toussait, on frappait du pied, il y eut des huées. Lui, naturellement irritable , il se répandit en accès de colère, fort imprudents chez une nation grave. A l'époque où cette histoire nous a conduits, il atteignait sa soixantième année. Le déclin de son ascendant l'avait aigri. Par un singulier renversement des lois de la nature chez la plupart des hommes, l'âge avait en même temps e.\alté son imagination et affaibli son jugement. Dans je ne sais quelle vision fantasti- (jue, Marie-Antoinette lui était apparue toute rayonnante de grâce et de beauté ; donc, il n'y avait plus qu'à maudire un peuple qui refusait de tomber à genoux devant elle. Le château de Versailles avait été envahi le 6 octobre ; donc , la Révolution française, c'était le pillage, l'assassinat, le crime en délire. Mais patience! nous allons l'entendre.

Heureusement, il s'était lui-même préparé, dans un homme qui toujourà s'avoua son élève politique, un adversaire d'une espèce rare. Lorsque touchant à peine aux jours de l'adolescence. Fox, fils de lord HoUand le concussionnaire, s'essayait à des plaisirs précoces; lorsque, de bonne heure corrompu par son propre père qui l'encourageait odieusement à toutes sortes de passions égoïstes , P^ox se faisait joueur dès l'âge de quatorae ans, et courait perdre aux eaux de Spa tant de guinées mal acquises, qui aurait pu prévoir que cet enfant deviendrait le plus généreux homme d'Etat de l'Angleterre? Mais il est des natures d'une indestructible grandeur. Comme Jules César, Fox traversa le vice sans y laisser son âme. S'il conserva justju'à la fin ces passions qu'on avait allumées dans son sang, jamais du moins elles n'étouffèrent en lui les aspirations nobles. Du fond des maisons de jeu , où durent trop souvent l'aller chercher ses collègues et ses commis, il se rendait à son poste pour élever la voix en faveur des malheureux catholiques d'Irlande, pour flétrir la guerre de sauvages faite aux colonies américaines , pour venger la Révolution française calomniée. La Révolution française! ah! ce sera son étemelle gloire de l'avoir si profondément aimée, après l'avoir si vite comprise ! Et quel plus vigoureux défenseur pouvait-elle trouver en Angleterre? L'instruction de Fox était bornée , c'est vrai , bornée à la connaissance de l'histoire, des livres classiques et de la situation des divers pays; sciences naturelles, philosophie, métaphysique, tout cela lui était étranger, et son ignorance en économie politique pouvait être notée, même dans un temps où les lois de la formation des richesses n'avaient pas encore fixé l'attention des chefs d'État et où les ouvrages de Smith étaient aussi peu connus que le furent , quelques années après , ceux de Bentham. Mais, en revanche, quelle vivacité de conception! quel pouvoir de divination, plutôt! Il est vrai encore que les qualités extérieures de l'orateur lui manquaient : sa personne était lourde, sans grâce; sa voix, d'une fort médiocre portée, (devenait, au milieu des excitations de la parole, une sorte de [cri aigu. Mais comme il savait émouvoir, passionner, enlfai- Ener son auditoire haletant! Comme elle était irrésistible sa éhémente et naturelle éloquence, entre la pompe de Burke les effets étudiés de Pitt ! Quel torrent descendu des plus tûtes sources de l'inspiration que son langage, et comme Je mouvement de ses lèvres puissantes disait bien les batle- [fnents de son cœur! 11 ne fut pas irréprochable, sans doute. {Aux écarts de sa vie privée, incomplètement voilés par mille Iqualités charmantes, sa vie politique ajouta des fautes. On le [vit, avec un douloureux étonnement, s'allier, contre Shelsburne appuyé sur Pitt, à ce lord North qu'il avait accusé Ide traliison, au(|uel il avait imputé le crime de l'Amérique iperdue et vendue; à ce lord Xorth qu'un jour, au milieu de Lia Chambre des Communes, il avait Hiit pleurer. Sa rivalité

à l'égard du fils de Ghatham ne pouvait avoir un plus triste épisode. C'était l'aristocratie d'ailleurs qui l'avait allaité, celle des whigs, et, au fond, ce tribun du peuple ne fut jamais qu'un grand seigneur en commerce avec la liberté. D'où vient cependant qu'au souvenir de ses erreurs on se sent porté à une indulgence mêlée d'attendrissement? Et d'où vient qu'à tout prix la démocratie le revendique? C'est qu'il eut deux grands amours : Anglais , il aima l'humanité, il aima la France !

A Fox, il fallait un lieutenant ; il le trouva dans Shéridan, dont la jeunesse avait été encore plus emportée que la sienne. Un libertin séduisant mais effréné, qui commence la \'ie par un duel, enlève une femme, met en comédies ses propres aventures, devient directeur de tiiéàtre, rend célèbres sa passion pour le jeu et sa passion pour le vin, un tel homme n'aurait dû être, ce semble, accepté par Fox que comme compagnon de table. D'autant (jue Shéridan, dans le pays le plus aristocratique de la terre, était fils d'un comédien. Mais Fox le devina; il entrevit le côté nolile de cette nature qui n'était i{u'à moitié déchue. Ne pouvant se défendre d'aimer Shéridan, il le voulut digne d'être son ami. Il l'éleva donc, de l'intimité de leurs plaisirs, à celle de ses pensées. De l'ombre des coulisses de Drury-Lane, il l'attira sur la scène du Parlement, où, après deux années de silence studieux, Shéridan déploya les trésors d'une éloquence peu spontanée et d'un goût quelquefois équivoque, mais agressive, mordante, ])leine de saillies iieureusement lancées et qui étincelaient comme le regard même de l'orateur, dont on assure que jamais un clignement n'en altéra la fixité.

Le 9 février 1790, pendant f[ue les Communes discutaient le budget de l'armée. Fox saisit cette occasion pour se prononcer solennellement en faveur de la Révolution française. Il se félicita, comme Anglais, du voisinage d'un peuple qu'avait enfin -visité la liberté. Il aflirma que la France libre serait moins disposée à la guerre et à la haine qu'elle n'avait pu l'être, gouvernée par les cabales ou les intrigues d'hommes d'État ambitieux et égoïstes. N'y aurait-il pas à tirer parti des embarras intérieurs de la France, avait-on demandé? Oui, répondait le généreux Fox ; mais l'avantage que nous promet la situation de la France, poursuivons-le en i-éduisant nos forces mihtaires et non en dirigeant contre le domaine de nos voisins de déloyales attaques.

Une amitié grave de la part de Burke, respectueuse de la part de Fox, liait depuis longtemps ces deux hommes. C'était au premier que le second, moins instruit et moins âgé, rapportait, avec une modestie touchante, les progrès de son éducation politique. Mais il était dit que la Révolution française les diviserait à jamais. Autant Fox l'avait exaltée, autant Burke s'appliqua à l'amoindrir, à la flétrir même. Il déclara qu'à ses yeux la France n'existait plus politi(juement; que les Français venaient de se montrer les meilleurs architectes de ruines qui eussent jamais existé. Dans l'élan d'une fureur insensée, il ajoutait : « Si nous, Anglais, nous étions les vainqueurs, les maîtres de la France, si nous la tenions là étendue à nos pieds, nous rougirions de lui imposer des lois aussi dures que celles qu'elle vient de s'imposer à ellemême. >• Et après l'avoir de la sorte déclarée folle, déclarée morte, pai- la plus pitoyable des contradictions, il s'effrayait de la puissance contagieuse de l'exemple par elle donné à la terre. Le titre de citoyens pris par des soldats lui faisait peur, surtout ! . . .

Fox se sentit profondément ému : il perdait un ami. Mais, la vérité l'emportant dans son cœur, il se leva pour répondre. Attentif à amortir le coup qu'il fallait frapper, il com-

mença par vanter Burke, sa vaste science, la sagesse de ses entretiens dont lui, Fox, avait tant profité. Il répéta ensuite qu'il n'avait pu se défendre de regarder les armées permanentes avec moins d'inquiétude, depuis que l'armée française prouvait si bien qu'il est possible, sans cesser d'être citoyen, de devenir soldat. S'ensuivait-il qu'on le dût ranger parmi les démocrates? Non, il s'avouait également ennemi de toutes les formes absolues de gouvernement : monarchie absolue, aristocratie absolue, démocratie absolue. Son idéal, c'était la constitution de son pays, fondée sur la balance des pouvoirs et se prêtant à des améliorations progressives. Quant aux scènes de sang qui avaient effrayé la France, il était loin d'y applaudir, mais il pensait qu'on devait parler plutôt avec une sorte de compassion d'excès commis pour s'affranchir.-

« Un membre séparé de mon corps, répliqua Burke, me causerait moins de douleur que la nécessité où je suis de me séparer violemment et publiquement de l'opinion d'un ami. »

Et il reprit contre la Révolution le cours de ses invectives.

Indigné alors et s'échappant en paroles indomptées, Shéridan débuta par dire que, de tous les mots que son honorable ami Burke avait prononcés, il n'en était pas un seul que sa conviction ne repoussât. Car enfin, la Révolution française était-elle moins juste que celle d'Angleterre? N'était-elle pas venue d'une provocation plus grande encore? On accusait l'Assemblée nationale d'avoir renversé les lois, violé la justice, détruit la richesse publique! — Quelles lois? les lettres de cachet? — Quelle justice? les décisions d'une magistrature vendue?— Quelle richesse publique? la banqueroute? En arrivant, l'Assemblée nationale avait vu..-., quoi? des fabricants ruinés, des ouvriers sans emploi, un peuple sans pain, le désordre dans tous les esprits, le désespoir dans toutes les âmes. Les maux dont Burke la rendait responsable, elle les avait trouvés, au contraire, déjà existants; et comment un Anglais pouvait-il s'étonner qu'une nation assiégée de tant de douleurs en eût cherché la source ? Eh ! qu'avait donc ^. voulu l'Assemblée que n'eût voulu avec elle la France, toute la France, unie comme un seul homme dans la poursuite d'un seul dessein? Il fallait abliorrer les excès, sans doute ; mais combien plus de despotisme qui les avait enfantés à force de corrompre la nature humaine ! S'il y avait effectivement en France des hommes qui eussent par ambition commis des crimes, anathème sur eux; mais qu'on s'enquît d'abord de la vérité des faits : une malédiction ne doit point sortir d'une rumeur. Pour lui, il repoussait bien loin le sanguinaire espoir de voir le despotisme se relever, et cela, même au point de vue anglais, parce que si la France achevait son œuvre, elle deviendrait plus puissante, il est vrai, mais aussi plus juste, plus honnête, plus pacifi(jue ! Les Français étaient une nation brave et généreuse. Leur vice, ce fut leur gouvernement.

Pitt s'était étudié à beaucoup de circonspection pendant ce débat. Il prit la parole, moins pour s'y mêler que pour le clore, non sans avoir indiqué par quelques compliments pleins de mesure qu'il entrait dans l'opinion que Burke avait exprimée. Ses sentiments à l'égard de la Révolution française n'étaient pas douteux, même à cette époque. Mais il avait besoin de se préparer à la lutte, et sa prudence ajournait sa haine.

Tel était donc, au commencement de 1790, l'état de l'Europe. Li'esprit nouveau avait tout envahi, traînant à sa suite, soit l'agitation de l'espérance, soit celle de la frayeur. Par la défaite du parti des patriotes en Hollande, l'Angleterre avait

pris pied sur le continent, à peu de distance du grand foyer qui brûlait dans Paris. La démocratie et les prêtres se disputaient le Brabant soulevé. La mort de Joseph II venait de laisser l'empire d'Autriche à un prince dont l'ambition était de rétabhr la paix entre les gouvernements pour la transformer en une vaste guerre contre le peuple de France. En Prusse, Guillaume II ne songeait plus qu'à se débarrasser du génie de Hertzberg et s'abandonnait à la secte des illuminés royalistes. Quoique trop éloignée de la Révolution pour la saisir corps à corps,^uoique distraite par les Polonais et par les Turcs, Catherine 11 commençait à céder au lâche remords d'avoir été une reine philosophe : elle avait peur. Le roi de Suède, Gustave III, était loin de posséder une puissance proportionnée à l'activité de son âme, mais sa soif des combats dont on parle et son humeur chevaleresque lui assignaient d'avance une place dans la coalition des rois, si elle se formait. L'Espagne remuait sous un roi sans volonté comme sans force. Il en était de même de l'Italie sous ses souverains, encore immobiles. Quant à l'Angleterre, on vient de voir que la Révolution française, à peine hors du berceau, y produisait déjà une impression profonde, semant l'enthousiasme, éveillant la colère, bouleversant les vieux partis, séparant à jamais des amis illustres et remplissant le cœur des hommes d'État d'un trouble

inconnu.

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