‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 197 sur 303 · DOM GERLE · texte numérisé non relu

DOM GERLE

avait nourris de son lait robuste dans l'alternative ou de ployer le genou devant l'autel, ou d'armer contre eux tous les fanatiques du royaume. Adieu la question de finances , dans ce cas ! L'affaire des dîmes disparaissait derrière la querelle cherchée aux libres penseurs par les dévots ! Les membres de la gauche, à la vue de ce piège où les entraînait im des leurs, se montraient étonnés, interdits; Charles Lametli, avec une rare dextérité, para le coup.

A quoi bon voter sur une motion qui, lom de fournir aux sentiments religieux de l'Assemblée le moyen de se manifester, semblerait les mettre en doute? L'Assemblée avait l'otiné pour âme à ses décrets la morale même de l'Évangile,

de cet Évangile oii il fut écrit : « Les derniers deviendront les premiers, et les premiers seront mis à la place des derniers. » Que voulait on de plus? Allumer la discorde? déchaîner le fanatisme? aiguiser les poignards, au nom de Dieu? Et Charles Lameth rappela que, pendant la quinzaine de Pâques , de sacrilèges efforts avaient été faits pour égarer les âmes pieuses; il rappela qu'aux portes des églises, on avait vendu un libelle saintement infâme : la Passion de Louis XVI.

L'effet de ce discours fut extraordinaire. Remis de leur surprise, et comptant sur l'appui du dehors, les révolutionnaires réclament l'ajournement. « Non I non 1 la motion d«

dom Gerle! » s'écrient les évèques furieux. Au milieu du tumulte, le président, de qui l'issue dépendait, leva la séance; et; après un dernier effort pour garder le terrain, le côté dnoif se retira, levant les yeux au ciel et déclarant la religion perdue. .

La nuit appartint tout entière aux allées et venues, aux intrigues, aux pré])aratiis de la bataille pour le lendemain. Les patriotes, assemblés aux Jacobins, grondèrent dom Gerle de sa niotion irréfléchie, et lui firent promettre de la retirer. De leur côté, les évêques et les nobles se réunirent, encouragés, excités, enivrés de colère par l'ajjjjé Maury. Quoique la séance du 1 2 avril n'eût pas tourné au gré de ses désirs , il affectait une confiance arrogante. On assurait qu'en sortant de l'Assemblée , il avait dit , sur la terrasse des Tuileries : Cette fois, Us ne peuvent nous échapper. £etu motion de dom Gerle est une mèche allumée sur un baril de poudre. Quoi qu'il en soit , ne renonçant pas encore à la victoire , et dirigés par Maury, par Gazalès, par Montlosier, par le vicomte de Mirabeau, que charmait cette occasion d'être en délire, les évêques et les nobles allèrent tenir séance aux Capucins de la rue Saint-Honoré. Là, il fut convenu que, si la motion de dom Gerle était rejetée , ils sortiraient au même instant de la salle, traverseraient en corps les Tuileries, et porteraient au roi une protestation. Il était facile de prévoir que, devant un tel éclat, le pauvre Louis XVI reculerait épouvanté. Maury, dont l'audace se plaisait à cette supposition même , déclara que , dans cette hypothèse , on écrirait aux provinces par quel faible prince la France était gouvernée ; et, pour donner à la démarche projetée plus d'importance, une importance sinistre, on décida qu'on se rendrait à la séance en habit noir, l'épée au côté.

Mais les patriotes, par quatre d'entre eux qu'un capucin avait introduits secrètement dans le camp ennemi, ne tardèrent pas à être informés de tout. Le lendemain, la Chroni']ue de Paris sonna l'alarme, et cette provoquante nouvelle : Assemblée des aristocrates, complot découvert, se répandit, grâce aux colporteurs, d'un bout de la ville à l'autre. Les cafés du Palais-Royal se rempliront alors d'une foule menaçante, et les faubourgs s'agitèrent. La délibération ne serait-elle pas troublée? n'insulterait on pas certains membres?... C'est ce que craignirent ceux de la Commune. Lafayette lit doul)ler tous les postes et entourer la salle de soldats. On devine combien devait être frémissante la curiosité du public. Les galeries ployaient sous le poids des spectateurs.

Menou prend le premier la parole. II prévoit de grands malheurs si la motion passe ; il prévoit que du sang sera versé. A ces mots, l'abbé Maury, Foucault, d'Epréménil bondissent sur leurs sièges. Dom Gerle se présente et déclare (ju'il retire sa motion. Cazalès et Maury lui en contestent le droit. Il s'élève un affreux tumulte. Cramponné à la tribune, Cazalès veut qu'on l'écoute : l'Assemblée décide qu'il ne sera pas entendu. «Eli bien! s'écrie impétueusement d'Epréménil, je demande l'appel nominal. » L'appel nominal est fait, et.il refuse la parole à Cazalès et à ses amis. L'Assemblée s' épuisait en violences contraires. Le marquis de Virieu avait opposé la motion de dom Gerle, reprise par le côté droit , à une autre motion dans laquelle le duc de La Rochefoucauld co»cluait à l'ordre du jour, et une simple question de priorité était l'étroite arène où luttaient , transformés en gladiateurg, évêques et curés, hommes de loi, hommes d'armes. C'est à peine si, au milieu de tant de clameurs confuses, on put entendre ces paroles de d'Epréménil , amère allusion au respect moqueui des révolutionnaires pour le cathoHcisme : Lorsque les juifs crucifièrent Jésus-Christ, ils lui diuiicnt :

Nous vous saluons, roi des juifs. Il y eut des menaces, des provocations d'homme à homme. Clermont Lodève , un évêque, se lit rappeler à l'ordre, pour avoir voulu y faire rappej 1er Mirabeau, en ajoutant : « Sinon, je tâcherai de lui ap- ] prendre ce qui est dû aux membres de cette Assemblée. » j Les deux représentants de la teinpestueuse race des- 'àquetti j ne pouvaient manquer à ces grandes scènes d Jésordre. j Pendant que, sur les bancs de la gauche, l'aîné, devenu silencieux et immobile, mais évidemment possédé par le démon de son cœur, semblait se préparer à quelijue éclat ter'r rible, le plus jeune, le vicomte, étonnait la droite elle-même de ses accès de rage; il se répandait en gestes de désespoir, en exclamations insensées ; il adjurait les prêtres, ses amis, de mourir là, plutôt que de laisser passer sur le corps à .Jésus-Christ. Tout à coup un député, nommé d'Estourmel, invoquant les constitutions des villes et des provinces, jurées par le roi, rappelle que, le 25 janvier 1677, Louis XIV avait juré, devant Cambrai, le maintien de la religion catholique dans cette ville. Mirabeau n'attendait qu'une occasion.... Ah! l'on se permettait des citations historiques! Eh bien! il allait en faire une, lui, à son tour, et formidal.)le ! Le visage tourné vers le côté droit, le bras étendu : « Je vous supplierai, s'écrie-t-il de sa voix tonnante, de ne pas oublier que d'ici, de cette tribune où je vous parle, on aperçoit la fenêtre d'où là main d'un monarque français, armée contre ses sujets par d'e.xécrables factieux qui mêlaient des intérêts temporels aux intérêts sacrés de la religion, tira l'arquebuse qui fut le signal de la Saint-Barthélémy. • La droite répondit par le cri : a Aux voix! », et la discussion fut fermée. Restait aux prêtres et aux nobles la ressource des amendements. Maury lit pour s'emparer de la tribune des efforts incroyables et vains. Il faut en finir, il le faut! « Mais nous ne sommes pas libres, dit le marquis de Foucault, espérant ainsi retarder le moment fatal ; des soldats nous entourent ; qu'on fasse au moins retirer les soldats! » Tout fut inutile. A une majorité considérable, l'.lssemblée vota la motion du duc de La Rochefoucauld, ainsi conçue : « L'Assemblée nationale, considérant qu'elle n'a ni ne peut avoir aucun pouvoir à exercer sur les consciences et sur les opinions religieuses ; que la majesté de la rehgion et le respect profond qui lui est dû ne permettent pas qu'elle devienne l'objet d'une délibératioû ; considérant que l'attachement de l'Assemblée nationale au culte catholi([ue, apostolique et romain, ne saurait être mis en doute dans le moment même où ce culte seul va être mis par elle à la première classe des dépenses publiques, et où, par un mouvement unanime, elle a prouvé son respect de la seule manière qui pouvait convenir au caractère de l'Assemblée nationale, a décrété et décrète qu'elle ne peut ni ne doit délibérer sur la motion proposée, et qu'elle va reprendre l'ordre du jour sur les biens ecclésiastiques. » Toute la droite s'était abstenue.

Au sortir de la séance, Lafayette et les députés de la gauche furent salués, en fendant les flots pressés du peuple, par des cris de sympathie ardente et de triomphe. Ou insulta, au contraire, Cazalès et le vicomte de Mirabeau, qui, hors de lui, mit l'épée à la main et blessa le premier que put atteindre sa rage. On le massacrait sur place, si un jeune homme , nommé Michot, n'QÛt mis le plus grand courage à favoriser son évasion. Ce vicomte de Mirabeau, remarquable par son obésité et bien connu, trop connu pour son penchant à l'ivresse, était sujet à de tels accès de fureur, qu'un jour, indigné de quelque cri parti des tribunes publiques diuis l'Assemblée, il avait été au moment de les vouloir prendre d'assaut à l'aide d'une échelle, acte de foHe qui s'accomplis-

FURELRS DES PRÊTRES

sait aux yeux de tous, sans l'intervention de Cazalès. Ce fu( en faisant allusion à cette circonstance que, comme il passait pour se sauver par-dessus les murs des Jacobins , l'officielqui l'accompagnait lui dit : Allons, monsieur, voici le movient (le monter à l'échelle.

Quant à l'abbé Maury, reconnu dans la rue Saint-Honoré, il fut poursuivi par le cri : A la lanterne! jusqu'à la rue Sainte- Anne, où la maison n° 21 lui servit de refuge. Là, pendant qu'au deiiors in foule grossissait et redoublait de clameurs, on jeta sur les épaules de l'abbé une redingote de garde nationale, on lui fit une queue, et un sergent lui ayant attaché deux épaulrttps, il parvint à s'échapper sous ce déguisement guerrier, plus en rapport qu'un liabit de prêtre avec ses habitudes et son humeur.

Le lendemain, Ik avril, dès que Maury parut dans l'As- ' semblée, les membres de la droite applaudirent, et les ]>rê- Ires coururent embrasser le défenseur de leurs domaines. Gazalùs essaya , mais en vain , de ranimer des passions qiu* tant de combats avaient fini par fatiguer sans cependant les éteindre. Il ne réussit (|u'à se faire rappeler à l'ordre pour avoir dit, en parlant de la nation française, une nation jadis loyale. A des paroles vraiment évangéli(pies de l'abbé Gouttes et du curé de Guiseaux, glorieux adversaires du clergé, dont ils étaient membres, l'abbé d'Eymar n'opposa ([ue des redites violentes. « Quand on lira , dit-il , les discours de XL ïhouret et de M. l'archevêque d'.Vix, on trouvera dans l'un le roman de la propriété; dans l'autre, on en trouvera riiistoire. » Gazalès lit un dernier, un véhément appel à l'espiit de propriété. Il montra le génie des ruines demandant à achever son œuvre lorscju'une fois il l'aurait commencée. Tout fut inutile. On décida :

Que l'administration des biens ecclésiasticjues serait conlii'i- aux assemblées de département et de district, ou à leurs cliicrliiire» ;

Qu'à partir du 1" janvier 179'', le traitement des ecclé- Kiastii(ues serait payé en argent ;

Qu'à partir de la même époi{ue, les dîmes cesseraient d'être perçues à jamais ;

Qu'enfin, dans l'état des dépenses publiques de chaque année, il serait porté une somme suilisante pour subvenir aux fmis du culte de la religion catholi([ue, apostoliiiue et romaine, à l'entretien des ministres des autels, au soulagem<"nt des pauvres tant séculiers que réguliers de l'un et de l'autre sexe; de manière que, dégagés de toute charge, les biens qu'on avait mis à la disposition de la nation pussent être employés aux plus grands et aux plus pressants besoins de l'Ktat

De tels coups, frappés de si haut , avec tant d'éclat, à la buile de si violents orages, pouvaient-ils ne pas mettre en mouvement les mille puissances contraires qui se partagent 1 1:1 ■ humaine : puissances de l'orgueil triompliant et de (l'^'i ine aux abois; |>uissances de la joie, de la colère, de l'ironie '/ On avait assez raisonné de part et d'autre : l'insulte devint le lanijage de la défaite et celui de la victoire. Dans leur si vie, (ii'i les plus sombres haines se cachaient derrière ni ' ' liage <le fausse gaieté, les auteurs des Actes des apôtres "t ' r. ;: l'Ut :

Il est trois façotis d'être où chacun prend son rang :

Salarié, tolrur ou mendiant.

Mirabeau vous l'a dit; et son aréipaçe A fait des trois façons l'équitable partage :

De mendier le peiqile a le bonheur, D'un taiaire au (^lerg**. l'on promet l'avantage ;

A ce sénat, si décent et si sage, Que restera-t-il donc? le métier de to/eur.

A ces vengeances railleuses, à ces injures, le grave journiil

qui s'honorait de la collaboration de Gondorcet ne dédaigna

! pas de répondre sur le même ton; et avec les mots : dahs

l'éf/lise des capucins , il composa l'acrostiche suivant, où

; Maury, Foucault, Virieu, Gazalès, Montlosier, d'Epréménil

j et le vicomte de Mirabeau étaient voués aux pltts sanglants

mépris : *

I ce par mons du clergé, de par dame noblesse,

! >ccourez, bonnes gens, venez voir nos travaux;

j Zous allons vous montrer maints et maints tours nouveaux;

j ccl-e est par nous chargé des tours d'adresse :

I tr'abbé M —y sera pour le vol le plus haut,

tr.t les plus grands succès sur la corde l'attendent; i arands tours de force, après, par l'hercule Foucault , ' t-es V — u, les H — t, et tous ceux qu'ils commandent ■ i "-mitante — s et surtout M — r,

sauront poiu- vous séduire avec art se plier.

Klove de Mesmer, charlatan plein d'audace,

C E— 1 fera les tours de passe-passe.

rrt Cadet M — :i, bouffon jilat et grossier,

c/;era, pour notre troupe, un excellent paillasse. I r.ela fait, nous jouerons un peu du Glorieux ,

>vec tout le Tartuffe, où notre troupe e.tcelle;

>cuis enfin nous aurons une pièce nouvelle,

en passe-temps céleste, un spectacle pieux ,

nomposé d'une main saintement vengeresse,

—mage précieuse à nos cœurs affligés !

zous verrons les Français lun par l'autre égurgés....

ai nos jeux vous tentaient, vous avez notre adresse.

Les pamphlets affluèrent, contre Maury surtout : les uns véhéments, les autres grossiers, quelques-uns d'un cynisme dont il faut absolument que la chasteté de l'histoire se détourne : Grand accident, arrivé à l'abbé Maury et occasionné par le tonnerre. — Histoire de Maury fouetté par des écoliers. — Assassinat commis par l'abbé Maury sur son perroquet. — Lettre de l'abbé Maury à la comtesse Henrielle sur les assignats. — Mariage île .M. l'abbé Maury avec l'ahbesse de Montmartre, etc., etc. Là se trouve comme entassé à la hâte, par des mains impatientes de flétrir et de tuer, tout ce qui peut alimenter la haine, sinon l'esprit ; tout ce que peuvent fournir à la médisance ou disputer à la calomnie les mœurs galantes d'un mauvais prêtre : anecdotes scandaleuses, scènes de ruelles, récits impurs. Et pourquoi le taire? Pourquoi cacher qu'à cûté de la sagesse sublime et forte de la Révolution, il y eut son délire? La licence de la pensée, exagération de son affranchissement, mérite une place, elle aussi, dans le souvenir des hommes, parce qu'elle en réclame une dans les méditations du philosophe. Beaucoup de vérité, d'ailleurs, se mêlait en tout cela au mensonge. Voici un passage d'un de ces pamphlets, intitulé : Testament de l'abbé Maury :

« Aujourd'hui, moi J. T. Maury, prêtre de la sainte Église romaine, sain de corps et d'esprit , ai fait mon testament de la manière qui suit :

« Je donne et lègue au gros vicomte dfi Mirabeau les deux pistolets anglais qui me servaient a aller en bonne foitune, lesquels se trouveront sur ma table au jour de mon décès ; plus cinquante bouteilles de vin, espérant qu'il n'en fera pas mauvais usage.

. Je donne et lègue à Thévenin, dite l'.is de pique, habituée du Palais-Royal, une année dos dîmes de mes huit cents fermes.

. Je donne et lègue à M. Panckoukc , du Mercure de France, deux .rames de papier pour continuer dans son jour-

nal l'apologie des aristocrates, et à M. Mallut, son collaborateur, le lit sur lequel est décédé Desrues.

. Je donne, par forme de restitution, à la loueuse de chaises de Saint-Roch une somme de cinq cents livres, pour pareille somme que j'ai exigée d'elle à la suite du carême prêché par moi dans cette paroisse.

« Je donne à l'illustre Galonné la clé du trésor royal . pourvu toutefois qu'elle lui soit commune avec Mme Lebrun.

« Je lègue au baron de Besenval les grils, bombes, boulets, qui sont dans l'arsenal de Paris, pour remplacer ceux qui ont été pris au Champ de Mars par les patriotes. Il entendra bien ce que je veux lui dire !

« Je lègue à Henri, inspecteur de la librairie, vingt mille livres une fois payées, pour l'engager à laisser circuler mes libelles contre l'Assemblée nationale.

« Je lègue à Joseph Maury, mon cousin germain, perruquier à Paris, la coupe des cheveux de Mme la duchesse de Polignac et de la princesse d'Hennin, le jour de leur départ de l'hôpital.

« Je lègue à Jacques Maury, mon père, maître cordonnier à Péronne, quatre cents livres de cuir neuf pour remonter su boutique, etc., etc.... »

Ainsi vaincus, frappés, raillés, les hommes d'Eglise ne pouvaient se résoudre ni à sousciire à leur défaite ni même à y croire. Plusieurs d'entre eux, unis aux meneurs de la noblesse, se présentèrent de nouveau aux Capucins pour y protester contre le décret relatif aux biens ecclésiastiques; mais les religieux de cette maison avaient eu soin de fermer les portes du chœur, et à la sommation de les ouvrir, le révérend père gardien répondit par un refus formel. Il eût fallu se résigner, si intervenant tout à coup , un capitaine du bataillon des Feuillants ne les eût placés sous la protection de la garde nationale, protection dont la générosité at teignait les dernières limites de l'ironie et du dédain.

Nouveau conciliabule le 18 avril. Cette fois, soit désir de braver l'opinion, soit espoir de la tromper, les évêques et les nobles avaient fait ouvrir toutes grandes les portes de l'église. Mais, la foule se précipitant, ils furent bientôt comme submergés dans les flots de spectateurs. On riait, on chantait, on criait. Le cardinal de La Rochefoucauld monta en chaire, et il y eut un moment de silence. Mais, comme il ouvrait la bouche, un flageolet se fit entendre et joua l'air : Allez-vousen, gens de la noce! Le vicomte de Mirabeau, Gazalès, Virieu essayèrent en vain de lutter contre le tumulte. Chassés de la nef par les clameurs confuses, par les applaudissements ironiques , par les huées , ils furent contraints de se rallier dans le chœur, où ils décidèrent qu'il fimdrait un billet pour être admis dans leur assemblée. Enfin, immiliés et découragés, ils sortirent de l'église, dont un grand cri de Vive la nation! fit en cet instant l'etentir les voûtes, et où le père gardien, comme pour la purifier, s'empressa de prononcer, de concert avec tous les spectateurs, la formule du serment civique.

Il ne restait plus aux prêtres, en fait de mesure politique à prendre, qu'une ressource : faire congédier l'Assemblée, puisque leurs adversaires y dominaient. Déjà cette idée leur était venue, et ils avaient mis beaucoup d'art à la présenter; beaucoup d'activité à la répandre. Est-ce que l'Assemblée actuelle n'était pas vicieuse? Est-ce qu'elle ne se composait pas de membres élus par des ordres qui n'existaient plus? Que tardait-on à nommer des députés nouveaux? Le temps assigné à la durée des pouvoirs de plusieurs de ceux qui siégeaient n'était il pas expi; ' et pouvait-on le prolonger sans forter atteinte à l'inviolable souveraineté du peuple? Dans la

séanse du 19 avril. Le Chapelier dénonça ces manœuvres inattendues et la tactique des hommes qui parlaient la langue de la Révolution pour arriver à la détruire. A la voix de l'orateur, tous les yeux se tournèrent naturellement vers ]• côté de la salle où siégeaient les évêques , et se fixèrent sui l'abbé Maury, qui, se levant brusquement, s'écria : « Ou envoyez ces gens-là au Châtelet, ou si vous ne les connaissez » pas, n'en parlez point. » Il courut ensuite se placer au pied de la tribune , et l'occupant aussitôt après Le Cliapelier : » On nous environne de sophismes, dit-il, on parle de serment prononcé le 20 juin, sans songer qu'il ne saurait infirmer celui que nous avons fait à nos commettants. Je le demande à tous ceux qui respectent la foi publique : celui qui a juré à ses commettants de revenir au terme de l'expiration de ses pouvoirs, peut-il rester ici malgré eux? Peut-il être mandataire ([uand son mandat n'existe plus? » Il n'y avait nulle sincérité dans ces paroles, et chacun sentait bien que l'abbé Maury ne croyait pas à cette souveraineté du peuple (ju'il invo(juait; mais la cause des principes, en ce moment, se trouvait être la sienne; on lui avait répondu par des considérations qui n'avaient rien de décisif, et surpris, consternés, les révolutionnaires gardaient le silence. Tout à coup Mirabeau se lève , indigné , frémissant et superbe : « On demande comment, de simples députés de bailliage, nous nous sommes transformés en convention nationale. Je répondrai nettement : Les députés du peuple sont devenus* convention nationale le jour où, trouvant le lieu de l'assemblée hérissé de baïonnettes, ils se sont rassemblés, ils ont juré de périr plutôt que d'abandonner les intérêts du peuple...'. Vous vous rappelez le trait de ce grand homme qui . pour sauver sa patrie d'une conspiration, avait été obligé d se décider contre les lois de son pays, avec cette rapidii' que l'invincible tocsin de la nécessité justifie. On lui demandait s'il n'avait pas contrevenu à son serment, et le tribun captieux qui l'interrogeait croyait le mettre dans l'alternative dangereuse ou d'un aveu embarrassant ou d'un parjure II répondit : « Je jure que j'ai sauvé la République! » Messieurs, — et Mirabeau étendit le bras vers le côté gauche, — je jure que vous avez sauvé la République. »

A ce magnifique serment, l'Assemblée tout entière fernula discussion, « comme si elle eût été entraînée par une inspiration subite, » dit Ferrières. La question ne reparut pas : Mirabeau l'avait enterrée, et, bien que le droit strict eût été plaidé par son adversaire, il pouvait répéter, en sortant de la séance, son mot sur l'abbé Maury : « Quand il a raison , nous nous battons ; mais quand il a tort, je l'écrase. »

Quelques jours après, dans la rue Rd^ale, hommes, femmes, enfants stationnaient par milliers devant la porte du Salon /"raxcaiç, sur laquelle on lisait en grosses lettres ■.Aristocrates mourants. Soudain, la porte s'ouvre, et un membre de l'assemblée clandestine qui se tenait là, s'avance, un pistolet à la main. A cette vue, on s'irrite, des pierres volent. D'Agoult, car c'était bien l'ancien et trop célèbre major de^ gardes -françaises, appuie son pistolet sur la poitrine d'un garde national qui s'élançait vers lui. « Frappez, monsieur, lui dit le garde avec dignité , je suis ici pour vous défendre ! »

Déjoués de la sorte dans toutes leurs tentatives factieuses. Montlosier, Maury, Cazalès, d'Êpréménil, Virieu, les fanatiques du parti enfin, durent se borner à publier leur protestation contre la délibération du 13 avril, concernant la religion catholique. Elle parut, cette protestation audacieuse, signée par deux cent quatre-vingt-dix-sept députés, parmi

FUREURS DES PRÊTRES

lesquels on comptait cent quarante-quatre membres du clergé, cent quatre membres de la noblesse et quarante neuf mem bres des Communes. On remarqua que dans la liste des signatairets figurait un certain baron de Rathsamhausen, luthérien très-fervent, et qui n'avait, par conséquent, aucun

intérêt à faire déclarer religion de l'Étal la religion catholique, apostolique et romaine.

Talleyrand n'avait eu garde de se risquer parmi les deux cent quatre-vingt-dix-sept. Le chapitre d'Autun lui en écrivit dans un style amer et railleur. Il répondit : « Je ne sais

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