DE LA NOUVELLE ÉDITION
ANS une lettre insérée le 22 février 1866, dans le Temps, je disais :
« La force que les individus puissants possèdent, ils ne la tirent d'euxmêmes qu'en très-petite partie; ils la puisent surtout dans le milieu qui les entoure : leur vie n'est qu'une concentration de la vie collective au sein de laquelle ils sont plongés. »
C'est en me plaçant à ce point de vue que j'ai écrit X Histoire de la Révolution, et c'est ce que je prie le lecteur d'avoir toujours présent à l'esprit. Je ne suis pas de ceux qui font tenir la vie d'un peuple dans la vie d'un individu.
Je ne suis pas de ceux qui, pour faire certains hommes plus grands, feraient volontiers 1 l'humanité plus petite.
Je sais que parmi les personnages historiques, les plus illustres même ne sont, après tout, que d'éphémères acteurs dans un drame composé par la société qui les enveloppe.
Si donc j'ai mis vivement en relief, dans le drame révolutionnaire, le rôle de ses principaux acteurs, 'à commencer par Robespierre, Saint-Just et Danton, ce n'a jamais été sans montrer comme quoi leur force venait du peuple, et avait été plus considérable ou moindre, selon qu'ils l'avaient plus ou moins complètement représenté, plus ou moins complètement servi. Ceci entendu, voici la lettre dont il est parlé plus haut :
Londres.
A MONSIEUR A. IIÉBRARD.
Mon cher ami,
Une polémique très-vive s'ctant engagée, à propos de La Révolution de M. Edgar Quiuet, vous me priez de dire à ce sujet ma pensée.
Je me trouve l'avoir exprimée et développée d'avance dans un livre qui se compose de douze volumes, et m'a coûté dix-huit ans de recherches, d'études, de méditation. Mais vous jugez utile [que je dise quelques mots en cette occasion , dans le journal auquel nous appartenons
l'un et l'autre. Soit. Si notre ami NefiFtzer n'y voit pas d'objection, vous pouvez publier la lettre que voici. Non-seulement j'y consens, mais j'en serai bien aise. Car je vous avoue que, sur la question dont il s'agit, mon opinion n'est pas tout à fait conforme à celle qui a été exprimée dans le Temps. Je dirai plus : ce n'est pas sans une émotion douloureuse que j'ai lu les attaques dirigées par notre collaborateur, M.- Jules Ferry, contre des hommes que je regarde comme des soldats de la vérité et des martyls de la justice.
Quant à l'ouvrage qui a donné lieu à l'ardente polémique dont vous me parlez, j'en déplore la publication. Plein d'estime pour le caractère d'Edgar Quinet, plein d'admiration pour son talent, je me demande avec stupeur comment un démocrate tel que lui en est venu à rendre un pareil service, et à donner une pareille joie au parti d.e la contre-révolution. Il n'a pu écrire que ce qu'il pensait. Je le veux bien, et je m'incline avec respect devant sa sincérité; mais son erreur n'en est, à mes yeux, que plus lamentable.
Non que l'emploi des moyens violents, de la dictature, du terrorisme soient choses de mou goût : Dieu m'en préserve ! -
Vous m'écrivez : « Ce qui importe, c'est qu'on fasse la part du passé; c'est qu'il soit bien acquis que ce n'est pas à recommencer. »
Je suis entièrement de votre avis. En voulez-vous la preuve?
Jetez les yeux sur la première page du premier volume de mon Histoire de la Révolution, vous y lirez :
« Loin de nous consterner, que ces souvenirs de deuil nous rassurent ! Si la partie intellectuelle de l'œuvre à accomplir nous est désormais réservée , c'est parce que les hommes de la Révolution en ont pris pour eux la partie funeste. Cette mansuétude de mœurs au nom de laquelle nous avons souffert qu'on voilât leurs statues, cœurs pusillanimes et ingrats que nous sommes, ce sont eux qui -nous l'ont rendue facile, par les obstacles qu'ils ont affrontés à notre place et surmontés pour notre compte, par les combats dont ils nous ont dispensés en y périssant. Leurs violences nous ont légué ainsi des destinées tranquilles. Ils ont épuisé t'épouvante, épuisé la peine de mort ; et la Terreur, par son excès même, est devenue impossible à jamais. »
Et si maintenant vous passez de la première page à la dernière, qu'y lirez-vous?
Que la Terreur, eu sauvant la République, l'éreinta;
Qu'elle lui donna à frapper, au sein d'une nuit que le soupçon peupla bien vite de fantômes et où l'on ne distinguait pas suffisamment les visages, ses amis et ses ennemis;
Qu'elle fit perdre en partie au monde le sens du plus merveilleux, du plus fécond, du plus sublime événement de l'histoire ;
Qu'elle arma du pouvoir de calomnier avec succès la liberté ceux à qui la liberté faisait horreur ;
Que le caractère terrible des moyens employés servit à cacher aux intelligences myopes l'étonnante grandeur . du but poursuivi ;
Que les drames de la place publique trompèrent l'attention des esprits débiles en la fascinant, et que la Révolution aurait peut-êti'e couru risque d'avorter, si l'éclat des idées par elle apportées aux peuples n'avait été assez radieux pour briller jusque dans l'ombre que répandait__autour d'elle la guillotine.
Vous le voyez, mon cher ' Hébrard, ce n'est point là faire l'apologie du terrorisme.
Aussi ne serais-je pas de ceux que le livre d'Edgar Quinet a profondément affligés, si l'auteur n'avait pas dénaturé l'origine et méconnu la nature de ce qu'il condamne; s'il n'avait pas attribué à des idées perverses ou à des passions misérables le résultat funeste, mais inévitable, hélas! d'une