‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 3 sur 303 · PRÉFACE. XV · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XV

situation affreuse, sans exemple ; si, faisant de la Terreur un système, il n'avait pas rendu les rëvo^ lutionnaires les plus intelligents, les plus dévoués, responsables de -la fatalité qu'ils eurent à subir et des excès mêmes qu'ils combattirent; s'il ne s'était pas trop complu à présenter comme une noire tragédie, ce qui fut, avant tout, un enfantement admirable; s'il n'était point parti d'une fausse appréciation des faits pour insulter à la mémoire des grands hommes par qui tant de grandes choses furent accomplies; si, de la même plume,qui leur reprochait de n'avoir pas été des tyrans religieux, il n'avait pas transformé en tyrans ces héros du salut public qui, volontairement, d'avance, avec une abnégation presque fabuleuse, abandonnèrent leurs cœui*s à d'incomparables tortures, leur tête au bourreau, leur corps aux gémonies, et leur nom aux mensonges de l'histoire écrite par les vainqueurs.

Non, non, quoi qu'en dise M. Quinet, la Terreur ne fut pas un système ; elle fut, ce qui est bien différent, un immeuse malheur, né de périls prodigieux.

A quelle époque, daiis quel pays vit-on jamais des attaques forcenées ne pas provoquer une résistance furieuse ? Les Anglais sont un peuple éclairé, un peuple libre, un peuple humain, et nous nous vantons de vivre dans un siècle qui n'a pas la soif du sang. Eh bien! que firent les Anglais dans les Indes, lorsqu'il y a quelques années, leur domination y fut menacée par la révolte des Cipayes? Les cheveux se dressent sur la tête à ce souvenir. Vous figurez-vous de malheureux prisonniers conduits devant leurs compatriotes qu'on force à venir les voir attacher à la gueule de canons auxquels on met le feu , et à recevoir le choc de leurs membres épars, et à essuyer une pluie de sang, le tout pour inspirer aux indigènes une peur salutaire! La Révolution n'imagina rien de semblable. Et les horrcui's dont la Jamaïque vient d'être le théâtre, horreurs auxquelles tant de gens en Angleterre sont prêts à applaudir, pour peu qu'on prouve que la population- blanche était réellement en danger?

Ainsi, de nos jours, et par des hommes appartenant à un des peuples les plus humains de la terre, à un peuple qui déteste la dictature et tout ce qui y ressemble, l'Orient a été mis au régime de la Terreur, la Jamaïque a été mise au régime de la Terreur.

Mais, direz-vous, parlez donc du massacre de Cawnpore, parlez donc du massacre de Morant- Bay! Songez à la gravité du péril, au caractère odieux de la provocation. — Ah! vraiment? Et la Révolution française était donc sur un lit de roses, elle, quand le délire la prit? Et aucune provocation n'expliquait sa fureur? Le Midi de la France soulevé, la Bretagne et la Normandie en révolte, la Lozère au pouvoir des royalistes, Toulon appelant les Anglais, Lyon armé contre Paris, la Vendée en feu, les Autrichiens maîtres de Condé, les Prussiens maîtres de Mayence, le duc d'York maître de Valenciennes, les conspirateurs du dedans complices des ennemis du dehors, la Révolution attaquée avec rage par tous les genres de puissance et tous les genres de crime : armées innombrables, complots de confessionnal, appel à l'étranger, trahison sous le drapeau, accaparements pour augmenter la famine, fabrication de fausse monnaie pour créer une épouvantable confusion, ce n'était donc rien que cela! Et c'est avec ce tableau sous les yeux qu'on suppose quelques hommes se rassemblant un beau matin autour d'une table et disant : « Voyons, imaginons un système, coupons des têtes! »

Oh! que Charles Nodier avait raison quand il écrivait : « J'ai compris, depuis, que les événements sont bien plus forts que les caractères, et que si certains hommes ont brisé les peuples dans leur passage, c'est qu'ils ont été poussés par une puissance non moins irrésistible que celle qui déchire les volcans et précipite les cataractes! »

La vérité est, comme je me souviens de l'avoir dit quelque part, que la Révolution dé-

chira les flancs de la liberté, par qui elle fut engendrée, aussi fatalement que l'enfant, à son entrée dans la vie, déchiïe les flancs de sa mère.

M. Jules Ferry reproche aux Jacobins d'avoir méconnu la spontanéité révolutionnaire. Je vais lui signaler un des effets de cette spontanéité. Le 12 août 1793, les huit mille députés des assemblées primaires vinrent dire à la Convention : « Il n'est plus temps de délibérer; il faut agir! Nous demandons que tous les suspects, soient mis en état d'arrestation. » Sur quoi Danton s'écria : « Les députés des assemblées primaires viennent d'exercer peirmi nous l'initiative de la Terreur. »

La Terreur ne naquit donc pas dans le cerveau de quelques individus, elle ne fut donc pas l'œuvre de tels ou tels Jacobins; et j'ajoute, malgré le mot de Danton, qu'elle ne sortit même pas de l'initiative des assemblées primaires, parce qu'elles obéissaient, elles aussi, aux lois de la situation, lois d'airain. La Terreur, préparée par des siècles d'oppression, provoquée par d'effroyables attaques et stimulée par les dangers d'une lutte de Titans, sortit des entrailles de l'histoire.

Qu'on gémisse, on aura raison ; qu'on ne suppose pas des soldats français capables de courir à l'ennemi pour fuir l'échafaud, rien de mieux. Qu'on ne fasse pas honneur au bouiTeau des moyens de salut public fournis par l'enthousiasme de la vérité, le culte de la justice, et une foi magnanime dans la possibilité de régénérer le monde, c'est à merveille. Mais que nous, les enfants de la Révolution, nous qu'elle a allaités de son lait, nous dont elle a façonné l'Ame , nous les héritiers de ce domaine immense qu'elle ensemença pour notre compte, à notre profit, nous soyons condamnés à entendre un des nôtres dire : « Il n'y eut pas de proportion entre les sacrifices et les résultats! » En vérité, c'est à confondre l'esprit.

Et quelle est donc celle de nos idées que nous iie tenons pas d'elle? Est-il un problème qu'elle n'ait, sinon résolu, du moins abordé? Sont-ils donc tous des décrets de proscription, ces onze mille deux cent dix décrets qui témoignent de l'étonnante activité intellectuelle de la Convention? N'y a-t-il pas de l'ingratitude à oublier jusqu'à quel point ils furent des tribuns studieux ces tribuns terribles, et de quel calme ils se trouvèrent capables au milieu du monde en ébullition, et combien ils travaillèrent à agrandir les horizons de la pensée, au moment même où, par des miracles d'énergie , ils sauvaient la France, qui haletait entre la néant et le chaos!

IVIais la dictature? — La dictature, dont le terrorisme ne fut que le côté sanglant, fut voulue, acceptée, mise en œuvre pendant la Révolution comme moyen passager et désespéré de défense nationale; mais, comme doctrine de gouvernement, jamais! La France révolutionnaire, assaillie par l'Europe entière, minée par les complots, harassée par des soulèvements formidables, réduite à vivre pour ainsi dire dans la mort, céda à la nécessité de centupler sa force et son énergie en les concentrant.

Nier ce que cette concentration produisit alors de miracles, ce serait nier la lumière du soleil. A partir du mois d'août 1793, et pendaut les quatre mois qui suivirent, l'histoire de la Révolution n'est plus qu'une suite non interrompue de prodiges. Jamais on ne vit, et jamais on ne verra rien de semblable. Cinq mois! à cette France révolutionnaire qui manquait d'argent, qui manquait de pain, qui manquait de fei", qui manquait de poudre, il ne fallut que cinq mois pour- écraser les Anglais et les Hollandais à Hondschoote, pour mettre en déroute les Autrichiens à Wattignies, pour repousser les Piémoutais, pour arrêter les Espagnols, pour reprendre les lignes de Weissembourg, pour dégager Landau, pour reconquérir l'Alsace, pour mettre la coalition aux abois, pour étouffer la révolte de Lyon, pour

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