BENJAMIN FRANKLIN
citoyens tels qu'Annibal et César étaient dangereux. Donner un roi , de peur qu'il n'en vienne un ! Ce beau raisonnement me rappelle celui de Champagne :
Champagne un beau malin reçut cent coups de gaule Que depuis plus d'un an lui promettait Im Fkur. * Dieu soit loué , dit-il, en se frottant l'épaule, Me voilà guéri de la peur. *
Toutefois , et quelque irrespectueux que fussent les écarts
de sa verve, Camille Desmoulins ne pouvait se résoudre à frapper d'un arrêt définitif un révolutionnaire tel que Mirabeau : • Il nous faudrait l'évidence même pour crier, avec ce peuple mobile, à la corruption; mais la méfiance est mère de la sûreté. »
Ce langage était à peu près celui des auteurs de la Chronique de Paris : « Nous ne crierons pas à la corruption, mais nous dirons à M. de Mirabeau que le sentiment de lu libellé ne saurait e.xister sans l'inquiétude et la défiance....
C'est dans un nouveau combat qu'il réparera sa gloire. Nous l'attendons sur la brèche.... Nous le verrons encore sortir de la salle aux acclamations de ce même peuple qui le maudissait samedi. »
Fréron , dans sa feuille , qui venait de paraître , ne se crut pas tenu à tant d'égards : « Mirabeau, Mirabeau! moins de talents et plus de vertu , ou gare à la lanterne ! »
Quelques jours après, faible et malade, l'œil voilé, le visage flétri, l'âme évidemment oppressée, Mirabeau se présenta de nouveau à la tribune. Cette fois, on fit silence, et lui, d'une voix brisée à laquelle on savait tant d'autres accents :
tu Franklin est mort — Il est retourné au sein de la divinité qui affranchit l'Amérique et versa sur l'Europe des torrents de lumière. Le sage "que deux mondes réclament , l'homme que se disputent l'histoire des sciences et l'histoire des empires, tenait sans doute un rang élevé dans l'espèce humaine.... Assez longtemps l'étiquette des cours a proclamé des deuils hypocrites : les nations ne doivent porter que le deuil de leurs bienfaiteurs.... Le Congrès a ordonné dans les cpiatorze États de la confédération un deuil de deux mois pour la mort de Franklin. Ne serait-il pas digne de nous, messieurs, do nous unir à cet acte religieux?... L'antiquité eût élevé des autels à ce vaste et puissant génie cpii, au profit des mortels, embrassant dans sa pensée le ciel et la terre, sut dompter la foudre et les tyrans... Je propose qu'il soit décrété que l'Assemblée nationale portera pendant trois jours le deuil de Benjamin Franklin. »
Cette belle motion fut adoptée , et la France donna au monde le spectacle d'un grand peuple portant le deuil d'un grand homme, né au loin. Mais le Mirabeau qui avait proposé cela, ([uel était-il? Était-ce bien le protégé du comte de La Marck, le débiteur insolvable libéré par Fontanges, l'orateur aux gages de la cour? Non, non : il avait abandonné le séjour de la terre et pris pour un instant son vol vers les cieux, l'esprit de cet être inconcevable en qui se trouvèrent confondus toutes les misères de la nature humaine , tous ses délires, toutes ses grandeurs, et qui fut tel que, si on l'admire, on en rougit; mais que, si on le méprise, on en pleure.
CIIAPITIIE XI
LES CALVINISTES A NIMES
E signal sera l'horloge du Palais, lorsqu'elle sonnera la grande cloche, au point du jour. » Voilà comment , sous Charles IX , le duc de Guise annonça aux siens les Matines parisiennes. H n'y eut personne pour annoncer avec cette précision terrible les Matines nîmoises, qui furent, à plus de deux siècles d'intervalle, une seconde Saint-Barthélémy en sens inverse, mais provoquée violemment cette fois, faisant suite à un combat, et où, par un subit, par un épouvantable renversement des rôles, les bourreaux se trouvèrent être les victimes.
On peut bien préparer un vaste massacre, en accumulant les insultes, en attisant les haines, en versant le fiel goutte à goutte dans les âmes ; mais envisager d'un œil calme regorgement d'une population tout entière, mais combinef de sang-froid les horreurs dont un tel drame devra se composer, mais agiter d'avance au fond de son cœur la cloche <[m son-
nera tant de funérailles..., il y a là une puissance de scélératesse dont, pour l'honneur de l'espèce humaine, il ne faut pas trop se hâter de croire les hommes capables. La Saint- Barthélémy elle-même ne fut que le résultat d'une préméditation très-courte, interrompue, dans Charles IX, par des alternatives d'effroi, de remords anticipés et de fureurs. A Nîmes, quoi qu'en aient pu dire les deux partis contraires, trop prompts à se renvoyer l'un à l'autre le crime d'un complot lentement mûri et ayant pour objet bien déterminé 1 massacre d'une moitié de la \ille, à Nîmes, tout vint d'ui: rLxe misérable. Pourquoi non? Quand la mine est chargét . est-ce que, pour la faire sauter, il ne suffit pas d'une étincelle ?
La légion nîmoise s'était d'abord recrutée de protestantet de catholiques fraternellement rapprochés et confondus; mais, travaillée par le fanatisme, elle ne tarda pas à se diviser en compagnies protestantes et en compagnies catholiques, celles-ci désignées sous le nom de compagnies de la Croix Quant aux cocardes blanches, si chères aux fanatiques, elli n'avaient disparu, depuis une proclamation du roi qui le proscrivait en termes décisifs , que pour faire place à di houppes rouges, signes de reconnaissance et de raUieme:. dont tous les ultra-catholiques convinrent.
En dehors de la légion nîmoise , le service extérieur de la ville et la protection de la campagne avaient donné naissance à une compagnie de dragons volontaires, mi-pa~ltie de catholiques tolérants et de calvinistes, qu'unissait l'amour de la Révolution. C'était une troupe leste, riche et brillante, fort en faveur auprès du co;-ps électoral, parce qu'il élait patriote, odieuse aux officiers municipaux, parce qu'ils étaient contrerévolutionnaires, et que les houppes rouges poursuivaient d'une animosité jalouse. Chaque jour, des querelles, un échange de propos injurieux, des menaces. L'habitude où étaient les cultivateurs uîmoi» de ne manger à leur déjeuner qu'un oignon blanc et du pain, leur avait fait donner le surnom de cebelSf et cette désignation, applicpiée par les protestants aux ultra-catholiques, retentissait aux oreilles de ces derniers comme une mortelle offense. A leur tour, ils n'épargnèrent rien pour humilier leui-s ennemis : témoin le rendez vous assigné un jour aux cebets, sur la place des Récollets, d'où ils devaient partir montés sur des ânes, et parodier ainsi les promenades mihtaires des dragons.
Tout concourait donc à aigrir les esprits; mais ce qui envenima le plus la situation , ce fut la part que les autorités du lieu prirent à ces déchirements. Dans son imprudente partialité, le corps municipal alla jusqu'à interdii-e les patrouilles des dragons volontaires. Les électeurs, alors assemblés pour élire les membres du département, s'irritèrent df cette interdiction, dont les défiances de toutes parts répandues exagéraient la portée et empoisonnaient la source. Un club, de formation récente, le club des Amis de la Constitution, prit parti contre la municipalité avec emportement : k' 13 juin arriva.
Ce jour-là, une compagnie protestante, celle qui était de garde à l'Hôtel de Ville, se trouva triplée, soit que le hasard en eût décidé ainsi, soit que l'accroissement continu des j alarmes eût amené un redoublement de précautions. Il est certain que, chacun sentant approcher l'orage, la ville était pleine de ce vague effroi qui précède ordinaii-ement les grandes catastrophes.
Dans l'après-midi, à l'issue d'une réunion de houppes rouges, au sortir de l'église des Dominicains , leur rendezvous favori, Fromeni- Ta page fut remarqué tenant à la main ; une énorme dame Jeanne remplie de vin, et versant à Jjoire
LES CALVINISTES A NIMES
aux eebels. A ces dangereuses largesses, il mêlait des exhorîr.tions plus enivrantes que le vin. • Allez, disait-il, allez dans toute la ville, et les dragons que vous rencontrerez hors de leur poste, désarmez-les. » Des dragons furent, en effet, •inon désarmés, du moins menacés de Têtre. A ceux qu'on .]iprçut, on cria : t Vous n'avez pas le droit de porter un -ibre ! nous vous le ferons bientôt quitter. »
Vers six heures du soir, un volontaire à houppe rouge se présente à la porte de l'Êvêché : il demande à entrer, ou qu'on fasse sortir un poste de douze dragons qui stationnaient en ce moment dans la cour. Sur le refus qu'il reçoit , il se retire, revient bientôt après, suivi de deux camarades, et remet au suisse, pour le chef 'Uu poste, un billet sur le- ([uel ces mots étaient tracés : ■ Le suisse de l'Ëvèché est
verti de ne plus laisser entrer les dragons, passé ce soir, -')us peine de la vie. » Dans un mémoire pidjlié depuis. Froment prétendit (|ue le porteur du biUet fatal agissait de i oncert avec les dragons ; mais cette assertion, si invraisemlilable de sa nature, fut démentie par une foule d'écrasants témoignages. An-ive le clief du poste : une altercation s'en- L'Hge; des hommes à houppe rouge, postés dans le voisinage.
courent enflammés de colère. Si les premiers qui parurent avaient des armes à feu entre les mains, on en peut douter: mais qu'ils portassent des sabres, c'est ce cpi'avoua lui-mèm • un des liéros du parti ultra-catliolique, le l)aron de Marguclittes, maire de Nîmes. Il reste avéré, d'autre part, que df ])ierres furent lancées, que le cri aux armes! retentit. Si voyant ainsi pressés, les dragons firent une décharge; survinrent des houppes rouges, armés de fusils cette fuis, et qi; rqiostèrent : le combat avait commencé; le sang coulait.
Sur ces entrefaites, Saint-Pons, major de la légion ni
iiioise, rencontre deux officiers municipaux et les entraîne
vers la place de l'Ëvèché, à la tête d'un détachement de la
'imjmgnie protestante n" 1, de garde à l'Hôtel de Ville. On
teint la place, que déjà, jwr les trois rues qui y aboutissent, h-s houppes rouges avaient inondée. La mêlée devient génélale; plusieurs tombent mortellement frappés, et, parmi les victimes, un légionnaire de la première compagnie, tué du liant d'une fenêtre de la cure.
De la maison Froment, située près de l'église des Dominicains, on communiquait avec les remparts et aussi avec les tours du château. Ce fut là que les houppes rouges établirent leur quartier général; ce fut là que Froment, Folacher*ei I)csconibi('s, prévenus de tout dès le commencement de l'action, oriiauisèrent . avec autant d'intelligence que de vigueur, la défense et l'attaque. La maison de Froment, la pnrtie des ii'mparts sur laquelle cette maison s'ouvinit, la porte des liirnies, attenante à l'église des Dominicains, et enfin les
lurs du château, devinrent autant de postes militaires que 1 s houppes rouges occupèrent.
Mais, en attendant qu'on vînt les y forcer, la désolation
rgnait dans toute la ville, et des scènes d'horreur y prélulait'iit à un massacre général. Un protestant, nommé Jalal)ert, septuagénaire, fut arraché de sa maison, traîné impitoyablement dans la rue, mutilé à coups de sabre et laissé mourant sur le pavé. Un autre vieillard, nommé Astruc, ( oupable du même crime, d'être calviniste, ne fut pas mieux protégé par ses clieveux blancs : assommé à coups de fourbe, il fut achevé d'un coup de fusil. Un dragon ayant été 'gorgé, on lui coupa le doigt jiour avoir un diamant cpii y lirillait, et on jeta le cadavre dans un fossé. Deux fois le drapeau légal fut arboré et porté vers les tours du château par un officier municipal (jue poussait en avant une escorte protestante : deux fois les houppes rouges se précipitèrent sur
l'escorte, la firent reculer et enlevèrent le drapeau. Ce fut dans la première de ces deux tentatives avortées cpie l'abbé de Belmont, qu'on avait contraint de se charger du drapeau, et qui marchait à contre-cœur, reçut entre les épaules un coup de crosse qui lui fit vomir le sang, tant était inexorable la fureur qui emportait l'un et l'autre parti !
Les soldats de Guyenne, sans aucun entraînement religieux, mais par zèle pour la Révolution, s'étaient mis du côte oii elle était, c'est-à-dire du côté des non-catholiques : foimidablo poids tombé tout à coup dans un des plateaux de la balance! Et puis, des dix-huit compagnies sur lesquelles i! semblait que les ligueurs pussent compter, trois seidemeni donnèrent. Mais le désespoir est une force : les catholiques qui prirent part à la lutte y apportèrent un courage farouche : la fureur de leurs ennemis s'en accrut, et le sang ruissela par toute la ville. Tavannes a écrit, en parlant de la Saint-Barthélémy : « La colère et la mort couraient les rues en telle horreur, que Leurs Majestés, qui en étaient les auteurs, ne se pouvaient garder de peur dans le Louvre. » Quoique trèsbraves, Froment et Descombiés ne virent pas sans efi'roi l'abîme béant; ils écrivirent à la hâte, demandant du secours à de Bouzols, commandant en second du Languedoc, l'homme du roi; mais les deux exprès furent arrêtés à Véliaut par les protestants.
La nuit vint, nuit de douleur amèrc pour les uns, et pour les autres d'effroyable attente. Les femmes et les enfants veillèrent dans les larmes; les hommes se préparèrent aux désastres prévus du lendemain.
Le lendemain, en effet, l'incendie, loin de s'éteindre, se trouvait avoir gagné de proche en proche. Ce n'était plus Nîmes seulement ([n'embrasait le génie des guerres civiles , c'était la campagne des environs. Le bruit que les protestants massacraient les catholiques avait été répandu par des houppes rouges à Bouillargues , à Monduel; et les habitants de ces deux «liages dévots s'avançaient en armes sur le chemin de Beaucaire à Nîmes, bientôt rejoints par ceux de Redossan et de Marguerite. Us avaient soif de vengeance. Les passants, ils les arrêtaient : • Ètes-vous catholiques ? » Qui ré pondait « non » était mort.
De leur côté, les protestants des Ce venues, de la Vaunage et de Gardoneuque accouraient.
La différence fut que ceux-ci entrèrent dans la ville , tandis que les premiers rebroussèrent chemin à la voix de quelques catholiques patriotes de Nfmes, dépêchés vers eux et qui leur dirent : « On vous trompe ; U ne s'agit que d'une contre-révolution tentée par le clergé et le parlement. » Il n'en fallut pas davantage, preuve éclatante du pouvoir de l'esprit nouveau, même sur les recrues du fanatisme! Et ce qui est plus remarquajile encore, ce qui veut être rappelé comme un signe des temps, ce qui montre bien que les guerres de religion touchaient à un de leurs derniers drames, il arriva qu'à tous ces rudes enfants de Calvin, volant au secours de leurs frères, beaucoup de catholiques n'hésitèrent pas à s'unir. A la tête de plusieurs des bandes en marche contre les ligueurs de Nîmes, qui aperçut-on? des prêtres : Brémond, iKir exemple , curé d'Anduze ; Boulet , curé de Puèchedron ; Chabert, curé de Boissière; Solier, prieur de Cologne.
A trois heures, l'armée auxiliaire était rangée en Oataille sur l'esplanade. î^Ue y resta quelque temps calme, immobile, laissant douter si ce qu'elle ajiportait c'était la guerre ou la paix.- Devant chaque village se tenait le maire, revêtu de son écharpe. Soudain des détonations sont entendues; vingt-cinq hommes tombent sous les coups d'ennemis invisibles; un officier municipal de Saint-Côme gît étendu sans mouvement
aux pieds des siens. Par qui furent tirés les coups de fusil ? on l'ignore; mais ils partirent du couvent des Capucins et devinrent le signal d'une affreuse ijoucberie. Le couvent est assailli dans un indescriptible élan de l'urcur. Ceux du dedans poussent de grands cris, sonnent le tocsin; mais la porte du couvent vole en éclats , et le carnage commence. Plusieurs hommes à houppe rouge furent tués. On massacra cinq religieux. L'un d'eux avait été signalé comme distributeur de pamphlets gonflés de venin : la haine qu'il inspirait chassa bien loin le respect dû à ses quatre-vingts ans, et des forcenés coururent le hacher dans son lit. à coups de sabre. La pharmacie du couvent fut dévastée ; la bihliothè- ([ue, dont une partie venait de Fléchier, fut mise en lara- ])eaux; et le lendemain, dans l'église, on voyait du sang à l'entrée de la sacrislie, du sang devant le chœur, du sang sur les marches de l'autel, et jusqu'au caveau une traînée de poussière indiquant le chemin suivi par les cadavres. Le vol n'eut point de place en ces scènes horribles. Seulement, un ciboire fut dérobé dans la sacristie par un brigand de Sommières, mêlé aux envahisseurs ; mais on arrêta ce misérable et on le jeta en prison.
Bientôt, Nîmes n'oifrit plus que le spectacle d'une vil'i! prise d'assaut. Aux cris de la vengeance victorieuse, aux lamentations des mourants, aux gémissements des femmes éperdues, l'artillerie était venue ajouter son retentissemenl lugubre. Retranchés sur les remparts, dans les tours du château, dans le couvent des Dominicains, où une porte intermédiaire enfoncée leur avait donné accès , Folaclier , Descombiés, les deux Froment et leur troupe, déployaient une résolution désespérée. Des témoins nombreux ont affirmé ([ue, de ces divers postes, des houppes rouges avaient fail feu, même sur des citoyens isolés el sans armes.
Ailleurs, on ne comjjattait plus, on tuait, l'ivresse du meurtie s'étant, comme il arrive , emparée des vainqueurs. Malheur aux houppes rouges (pii tombaient sous la main des maîtres du pavé! on les immolait, non ])lus par nécessité, mais par rcngeance. Il y en eut trois cents (jui, ce jour-là, périrent de cette manière, dont cent cinquante- trois bien connus; et cependant, ])our empêcher qu'on ne sût les noms et le nombre des victimes, on avait soin de couvrir de chaux les cadavres !
Dans la soirée, un officier des grenadiers du régiment de Guyenne s'approcha des tours en agitant un drapeau blanc. Il venait proposer la paix. Aussitôt , Fioraent prit la plume et écrivit la lettre suivante, qu"il remit au valet de Descombiés.
Â. monsieur le commandant des troupes de ligne , pour communiquer aux légionnaires campés à l'esplanade.
« Monsieur,
« On vient de nous dire que vous proposa/; la pcix. Nous l'avons toujours désirée, et jamais nous ne l'avons troublée. Si ceux qui sont la cause des troubles allVtux qui régnent dans la ville veulent mettre fin à leur coupable conduite , nous offrons d'oublier le passé et de vivre en frères. Nous sommes, avec la franchise et la loyauté de Jwns patriotes et de vrais Français, vos très-hainbles serviteurs.
« Les capitaines commandant les tours du château. » Quelque provoquant que fût ce langage , dont la fierté touchait à l'insolence, les électeurs, assemblés ])our. Tsiller au salut de Nîmes, chargèrent trois commissaires d'entamer une négociation, et Froment reçut prière, par le trompette de la ville, de se rendre dans la rue du Collège. Il y alla
suivi de Descombiés , et là des propositions de paix leur fu- 1 eut faites par le président du département , Chabaud de La i'our, leijuel était assisté de trois électeurs, de quatre officiers municipaux, et tenait un drapeau blanc à la main. Froment posa, comme condition première, la retraite des prolestants étrangers. Il y eut quel([ues pouq)arlers , mais enfin :1 fut convenu ([ue les hostihtés cesseraient; que les mem- ' res des deux partis seraient mis sous la sauvegarde de la lÀ, (le l'assemblée électorale, de la muiLcipalité , et que le 1-. giment de Guyenne veillerait seul à la sûreté publique.
« Les commissaires — ajoute Froment , au récit de qui s jnt empruntés ces détails — se rendirent aux casernes pour faire cesser le feii des protestants. Nous défendîmes de notre cité de tirer davantage. Les commissaires revinrent dire que iout était fini. Descombiés et moi, nous étions sur le point de nous rendre à l'assemblée électorale pour y annoncer la [)aix, et je rentrais chez moi pour m'habiUer, lorsque les coups de canon redoublent. Un enfant m'apporte un boulet qui venait de frapper la façade de ma maison. Je cours à la ionêtre et j'aperçois des protestants armés qui criaient: Feu! feu ! sur le vouf rouge ! »
Ce fut seulement alors, d'après Froment, que lui et les siens se décidèrent à recomraenc'er le combat.
Ainsi, tout n'aurait été, de la pirt des électeurs, qu'infârne perfidie! Mais non :' cette supposition que, d'ailleurs, l'ensemble des témoignages repousse, est démentie par lés lois de la vraisemljlance. Car, alors même que rien ne serait à reprendre à l'exactitude de la relation de Froment, si intéressé à noircir la conduite de ses ennemis, la violation d'un pacte conclu au sein du cliaos ne se peut -elle donc expliquer que par l'hypothèse d'une trahison exécrable, lorsque l'explication est fournie par le cliaos même ?
Quoi (pi'il en soit, les hommes à houppe rouge étaient rentrés à la hâte dans leurs retranchements, bien résolus à .y maintenir jusqu'à la mort. La mort vint et les enveloppa. Ae pouvant tenir contre le canon, les survivants essayent de ;e sauver, les uns par les remparts, les autres par les toits, 't de tous les côtés ce sont des pointes de baïonnettes qui ..'S reçoivent ou des balles qui les atteignent. Les chefs parvinrent, pourtant, à s'évader, à l'exception de Froment-Tn- ■ lagc, qui paya de sa vie l'importance funeste de son rôle. .Juelques-uns , en se réfugiant dans le couvent des Dominicains, y firent entrer avec eux l'épouvante et la ruine.
On ravagea cet établissement, on ravagea le collège. Les religieux fuyaient : un d'eux, le P. Thibault, n'échappa à la fureur de ceux qui le poursuivaient qu'en feignant d'avoir .'té frappé et en se jetant la face contre terre Mais l'esj.rit de meurtre n'était pas sur ce seul point, il était partout. On fouilla quelques maisons où l'on espérait trouver des coupahles, et, faute de pouvoii- les ensanglanter, on les pilla. Gas. ,e cantinier des houppes rouges, fut découvert dans son asilr et mis en pièces. Un catholique suivait un de ses amis, protestant, qui lui avait promis de le sauver s'il se joignait aii\ vainqueurs, s il s'associait à leurs vengeances. Chemin faisant, les deux auteurs de ce pacte impie rencontrent ' homm.e à houppe rouge. <■■ Allons! voici le moment! Tue papiste! • crie le protestant au cathoHque. Le malheur, qu'on menaçait lève les yeux sur son coreligionnaire, et s ci-ie : « Puisque je suis perdu, sauve ta vie et prends ia mienne! » Celui ci, égaré par la peur, lâche le coup et la victime tombe. En rentrant chez lui, le meurtrier fut saisi d'un tel accès de douleur et de remords, qu'il se coucha pou; ne plus se relever.
Terribles sont assurément les passions politiques; mai-
LES CALVINISTES A NIMES
quand elles s'allient à des colères religieuses, qui dira de quel zèle exterminateur elles sont capables? qui dira combien profondément il est possible de haïr ses semblables quand on les hait pour le compte de Dieu , que ce Dieu soit celui d'Ignace ou celui de GaMn?... Les auteurs ultra-catholiques ne portent pas à moins de huit cents le nombre de ceux des leurs qui périrent à Nîmes dans les trois fatales journées. Si
ce chiffre est exact , ce serait plus de sang, proportion gardée, que la Saint-Barthélémy n'en fit verser à Paris, où il y eut quatre mille morts, selon Brantôme; trois mille, selon d'Aubigné; et deux mille seulement, selon Tavannes. Mais à Nîmes, du moins, on ne vit ni femmes grosses éventrées, ni enfants étranglés dans leur berceau, ni princes levant la dîme sur le saccagement des maisons de lapidaires, ni grands sei-
gneurs mettant fin à leurs procès d'un CQup d'épée Jl> M racla mêrae à tant d'horreurs des actes d'humanité dont le souvenir repose l'âme. Des catholiques reçurent cliez leurs ]>Iu8 mortels ennemis une hospitalité discrète et généreuse. Vidal, procureur de la Commune, et l'officier municipal Laurens, dprent la vie à lUbot, capitaine d'une compagnie protestante. Cachés, lors du commencement des troubles, dans 1« cabaret de Gas, ils avaient ensuite changé d'asile, et déouvert», Us allaient être immolés, lorsque lUbot intervint et les sauva. '
Du reste , le parti qui venait d'être vaincu dans Nîmes exerça de cruelles représailles dans les campagnes. Un pauvres jardinier, âgé de soixante-dix ans , fut massacré comme il allait faucher son fourrage. Un jeune homme qui lavait tranijuillement de la laine à une Ûeue de la ville, put le même sort. Sur le territoire de Saint -Bonnet, un vieUlard nommé Maigre et son fils aîné furent égorgés par des catholiques, qui jetèrent les corps dans la rivière du Gardon. C'étaient d'honnêtes protestants, qui faisaient vivre par jour deux cents familles et passaient pour les bienfaiteurs de la contrée
Le corps électoral s'était appliqué de son mieux à rendre la tranquillité à la ville : il ne le put faire avec succès que le 15 juin. Le 16, dix-neuf compagnies catholiques furent supprimées ; on proclama la paix ; les légions réunies se fédérèrent sur l'esplanade , et les tombereaux parcoururent la ville pour enlever les cadavres.